Invasion, c'est loin d'être le crossover le plus célèbre, quand on parcourt l'histoire éditoriale de DC Comics. Trois gros numéros, une invasion extraterrestre, une bonne partie des héros de l’éditeur au menu des différents tie-in et une sacrée pagaille dans le ciel et sur Terre. C’est à peu près tout le programme de cette litanie d'épisodes, que nous allons (re)découvrir en VF grâce à la collection DC Paperback. Derrière son histoire d’aliens venus régler leur compte aux Terriens, le crossover de Keith Giffen et Bill Mantlo raconte aussi quelque chose d’assez amusant sur DC de la fin des années 1980. L’éditeur avait accumulé pendant des années une quantité invraisemblable de races extraterrestres, de planètes, d’empires et de peuples venus des quatre coins de ses séries. Invasion va mettre tout ce petit monde dans le même panier et servir bien frais (ou chaud, c'est selon). Les Dominators, les Khunds, les Daxamites, les Durlans, les Thanagariens, les Omega Men, Adam Strange… tout le monde est à la fête, y compris les Néo-Gardiens de Kilowog, qui officient à la frontière russo-chinoise. Le principe est d’ailleurs assez intéressant : les Dominators ont remarqué que la Terre produit beaucoup trop de surhumains et cherchent à comprendre pourquoi. Leur enquête les conduit jusqu’au métagène et, forcément, l’idée d'en rester là ne leur traverse pas vraiment l’esprit. Une alliance extraterrestre se constitue donc avec un objectif assez simple : envahir la Terre, capturer ses super-héros et mettre la main sur ce qui fait de ces êtres des créatures particulières. Ce qui fait le charme d’Invasion, c’est justement que Giffen ne se précipite pas tout de suite vers la grande bataille. Le premier numéro prend le temps de faire circuler les (nombreuses) informations, de montrer les différentes puissances qui se rapprochent et de laisser planer le doute chez les personnages qui comprennent (ou pas) que quelque chose se prépare. Les Omega Men sont de la partie, Adam Strange et Rann aussi, tout comme les Thanagariens et les Daxamites, ces cousins des Kryptoniens dont Mon-El était alors le principal représentant dans l’univers DC. L'Australie est la première à tomber, Cuba aussi est attaqué (avec notamment Flash/Wally West qui va se retrouver aux côtés de Fidel Castro !) et on va pouvoir lire des épisodes venus de tous les horizons, de Animal Man à Captain Atom, en pensant par Manhunter ou les poids lourds de la Ligue de Justice et Batman.
Après Crisis on Infinite Earths, DC cherchait à reconstruire son univers et à lui donner une cohérence nouvelle. Les comics commençaient aussi à regarder davantage le monde réel, avec une Amérique qui n’était plus tout à fait le centre unique de tout ce qui se déroulait dans le monde. La guerre froide était encore là, Reagan et Gorbatchev pouvaient apparaître dans les comics et la Justice League International de Giffen jouait elle aussi avec cette dimension politique et internationale. Invasion pousse cette logique un peu plus loin. Quand les extraterrestres passent enfin à l'offensive, ils ne débarquent pas simplement devant Metropolis pour attendre que Superman leur mette une raclée. L’invasion est mondiale et l’Australie, donc, devient l’un des principaux théâtres des opérations. Les héros sont mobilisés partout et même ceux que l’on avait un peu oubliés viennent participer à la défense de la planète. Le Diable de Tasmanie (le premier capturé) et toute une série de personnages secondaires ont ainsi leur place dans cette guerre. Mine de rien, ça rend le crossover vivant et beaucoup plus crédible. On a même droit à un épisode particulier, qui plonge le lecteur dans l'actualité de la Grande Bretagne, avec le titre Checkmate, qui va en dérouter plus d'un (car fort peu connu, en dehors du cercle des spécialistes). Et pendant que les héros se battent, ceux qui organisent leur défense ne sont pas toujours du même avis. Amanda Waller, Maxwell Lord et le général Wade Eiling représentent trois manières assez différentes d’aborder la situation. Ils ne sont pas là uniquement pour distribuer les ordres : leurs désaccords donnent au conflit une dimension supplémentaire et permettent à Giffen de retrouver cette petite mécanique politique qu’il affectionne tant. Le véritable hic, c'est que tous ceux qui ne suivent les comics DC que depuis quelques années vont être perdus, avec les aventures de Firestorm, d'Animal Man, des Omega Men, tous ces titres qui ne bénéficient d'aucune contextualisation et demande d'en savoir un minimum pour les apprécier. Graphiquement, le résultat est forcément très marqué par son époque, avec de très nombreux artistes aux styles assez différents. Todd McFarlane, encore loin du dessinateur qu’il deviendra quelques années plus tard, livre un travail plutôt agréable dès le grand numéro inaugural, notamment lorsqu’il dessine les extraterrestres et leurs environnements. Mais il devait par la suite affiner son trait et progresser de façon spectaculaire. On retrouve aussi du Tom Lyle, Greg Larocque, Rick Veitch, Graham Nolan… il y en a pour tous les goûts, assurément. Invasion, ce sera le petit bonheur coupable pour ceux qui lisent du DC depuis longtemps et veulent boucher les trous VF dans leur collection. Les novices, eux, ne sont pas invités à la fête (sauf grande surprise et ouverture d'esprit).
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