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" data-attachment-id="32634" caption="caption" />En deux mots
Été 1979. Une adolescente, seule, frappe une balle contre un mur. Elle ne vise aucun trophée. Elle vise sa liberté. Sa famille est folle. Son pays hait les femmes. Alors elle cogne, encore et encore, pour exister.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
Frapper pour ne pas se taire
Nina Bouraoui signe son vingtième roman. Avec Championne, elle retrouve la voix furieuse de ses débuts pour raconter une adolescence prise en étau entre un père violent, un pays qui hait les femmes et un corps qui refuse les cases.
Il faut se méfier des titres de roman. En écrivant cette phrase, je me dis du reste qu’elle pourrait aussi faire un bon titre de roman. Mais en l’occurrence, c’est pour mettre en garde ceux qui imaginent trouver avec Championne l’histoire d’une sportive qui va réussir une formidable carrière, grimpant de tournoi en tournoi jusqu’au sommet du classement WTA. Ici, il n’est pas question de parcourir le monde, d’accumuler des sommes faramineuses, de devenir icône publicitaire ou encore coqueluche des médias. Ce serait même l’inverse.
La championne dont il est question ici est une fille qui comprend intuitivement que le tennis pourrait lui permettre de s’émanciper. De fuir ses parents, de fuir son pays. Alors, elle frappe dans la balle avec détermination, avec toute la rage accumulée, avec la volonté farouche d’écrire son histoire. Une histoire qu’elle va nous livrer au fil d’un long monologue. Car « les mots sont mes seuls couteaux ». On peut être un assassin sans tuer, précise-t-elle : elle désigne ses parents, et le pays des hommes qui haïssent les femmes, comme les assassins de son enfance.
Ce roman est un cri. Un cri contre un pays qu’on ne nomme jamais, mais qu’on devine. C’est sans doute l’Algérie de la fin des années 1970, ce pourrait aussi être l’Iran, peu importe : c’est le pays des hommes qui tuent les femmes. Un cri contre des traditions liberticides. Et un cri contre une famille où règne un père tout-puissant, persuadé que la violence éduque : « ma famille, folle, violente, ne pouvait vivre que dans un pays fou, violent, en éclats, en perdition, en destruction. » On comprend alors que le tennis tient désormais de la nécessité vitale. Car ce père est à l’image du pays. Il aurait pu tuer sa fille, sous le regard résigné d’une mère qui se tait, et d’une sœur qui vit par procuration. C’est d’ailleurs cette sœur qui lui glisse un jour que les hommes gouvernent le corps des femmes, qu’il faut l’accepter, que cela a toujours été ainsi et le sera toujours. La narratrice, elle, refuse. Résister est aussi, dit-elle, une forme d’intelligence.
Mais Championne n’est pas qu’un roman de la colère sociale. C’est aussi le portrait d’un corps qui cherche sa place. La narratrice ne se sent ni tout à fait fille, ni tout à fait garçon. Sa mère l’a « décidée » homme, un fils manqué logé dans un corps de fille, et cette confusion imposée devient, malgré elle, une échappatoire : dans un pays où l’on tue les femmes, ne pas en être tout à fait une protège. Elle est attirée par les femmes, rêve d’un « Monde des femmes » situé au-delà d’une montagne, un territoire où le désir ne condamnerait personne. Il faut, dit-elle, mériter ce ciel-là comme on mérite la nuit.
Face à cette confusion, un seul repère tient bon : monsieur Bacha, l’entraîneur qui a vu, très tôt, ce que cette adolescente pouvait devenir. Pas seulement pour ses qualités physiques. Pour son endurance surtout, ces heures interminables passées face au mur à renvoyer inlassablement la balle, et pour cette volonté inébranlable, cette soif d’émancipation qui lui forge une force mentale hors norme.
Autour d’elle, un pays qui se délite. « C’est comme si les habitants de mon pays avaient perdu toute forme de politesse, de respect », écrit-elle, comme si plus aucun code social ne tenait, comme si l’on ne savait plus vivre ensemble sinon dans la destruction ou la survie. Un pays sans mémoire d’un temps plus doux. Et c’est précisément dans ce chaos que le mur, ce simple mur de béton en bas d’un immeuble, devient un sanctuaire.
Le style, justement, épouse ce cri. Les phrases sont longues, reviennent sur elles-mêmes, se corrigent, insistent. Un rythme hypnotique qui mime, page après page, le geste répété de la frappe. Nina Bouraoui martèle les mêmes mots, la même douleur, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce que la vérité finisse par sortir. Car sous la confession affleure un aveu plus difficile encore, une faute que la narratrice doit apprendre à formuler pour espérer, un jour, grandir. La violence, montre le roman, se transmet ; elle circule d’un corps à l’autre, et la victime n’est jamais loin de devenir bourreau à son tour.
C’est un texte dur, sombre, sans concession. Nina Bouraoui n’accorde à son héroïne ni médaille ni pardon. Mais elle lui offre autre chose : la possibilité, difficile et imparfaite, de dire enfin sa propre violence, et de la transformer en mots.
Après une longue traversée autofictionnelle, Nina Bouraoui renoue ici avec l’écriture presque durassienne, de ses débuts. Championne cogne, dérange, et ne lâche rien. C’est exactement pour cela que je l’ai aimé. J’entends encore le bruit de la balle contre le mur.
Championne
Nina Bouraoui
Éditions JC Lattès
Roman
288 p., 20,90 €
EAN 9782709676236
Paru le 19/08/2026
Version audio
Où ?
Le roman n’est pas précisément situé, mais on devine l’Algérie.
Quand ?
L’action se déroule en 1979.
Ce qu’en dit l’éditeur
Le nouveau roman d’une des plus grandes écrivaines contemporaines, dans la droite ligne de Mes mauvaises pensées qui lui a valu le prix Renaudot, le portrait d’une jeune fille en feu, qui veut devenir championne pour échapper à la folie de son pays et de sa famille.
Une jeune fille, au pied de son immeuble, s’entraîne contre un mur. Elle frappe la balle avec sa raquette, inlassablement, pour fuir la folie de son pays et de sa famille, pour échapper à la colère de son père, à l’amour en désordre de sa mère, à la pâleur de sa soeur. Elle frappe et en elle les mots se bousculent : elle butte contre une faute qu’il lui faut avouer pour grandir et rêver à la femme qu’elle deviendra, qui s’aimera et aimera, qui se sera gagnée, elle.
Nina Bouraoui signe un roman ensorcelant, hypnotique, la confession d’une jeune fille en feu, qui a le don des mots et un regard qui saisit chaque sentiment pour l’explorer, chaque geste pour dire le désir et la beauté.
Les critiques
Page des Libraires (Virginie Lannoy, Librairie Le Bateau Livre à Lille)
Actualitté (Lucy L.)
Blog Vagabondage autour de soi
Les premières pages du livre
« Je vais vous raconter comment je vais devenir championne, comment je m’entraîne, comment je frappe contre un mur pendant des heures, comment mes mouvements sont des obsessions, de la raquette à la balle, de la balle au mur qui la renvoie, et comment je répète, je redresse, je corrige à l’infini jusqu’à la presque perfection puisque la perfection n’existe pas, cela me rend triste, très triste, l’espoir de la perfection rendrait mon existence plus heureuse, plus facile, cela voudrait dire qu’un jour cessera l’entraînement et la honte de ne pas être la meilleure ; la perfection reviendrait à me libérer, mais comme elle n’existe pas, cette perfection, ma vie risque de ne pas changer, de s’enliser, de m’emporter dans ses torrents de boue, ses torrents de défaite, ses torrents de déception, ses torrents de non-amour.
Je vais vous raconter comment je plie mon corps, tous les jours, du matin au soir, et si je le pouvais dans la nuit, ce serait plus grand d’ailleurs, la nuit demande plus d’effort et elle donne en retour plus de joie. La nuit récompense, il faut la mériter ou être courageux pour l’occuper. Les faibles dorment la nuit, les fous avalent la nuit. Il existe une lumière de la nuit, pour ceux qui savent, il existe une porte, un corridor, on peut se sauver de la nuit ou y sombrer ; moi je sais. Le jour est pâle, il est normalité. Tout est écrit dans le jour. Depuis la naissance il est dit qu’il faudrait faire ainsi : être, grandir, s’instruire, aimer, se séparer, aimer à nouveau ou non, attendre, attendre, s’éteindre et espérer que le ciel soit un autre lieu et qu’il soit grand. Le ciel n’est pas destiné à tout le monde. C’est triste mais c’est la vérité, je vous le jure, enfin, c’est triste pour ceux qui savent mais peu d’entre nous savent. Le troupeau marche, espère, disparaît sans être intégré au ciel. Il y a des êtres du haut et des êtres du bas, des êtres qui errent, s’enlisent. Ils vivent leur après-mort comme ils vivaient leur vie. Je le crois. Des vies sans grandeur engendrent des morts sans élévation. Il faut, comme la nuit, mériter le ciel. Peu de gens le savent. Les pauvres. Certains sont déjà morts vivants. Pas moi. Il faut avoir conscience de la vie pour ouvrir l’une des portes du ciel. Les hommes, les femmes aiment, croient aimer sans savoir ce qu’est l’amour. Mais s’ils savaient, il n’y aurait pas de meurtre.
Chacune des balles qui s’écrasent et rebondissent illumine mon existence. Par le tennis, j’échappe à ma famille folle, à mon pays fou. J’ai des cals à l’intérieur de mes mains qui ne sont pas douces quand elles caressent, mais ce n’est pas grave ce manque de douceur car cette corne, toute cette corne, dit que je suis en vie et que j’ai une peau sur ma peau, une autre peau qui me protège de ma famille folle, de mon pays fou. Quand je dis « devenir championne » ce n’est pas de la mégalomanie ni de la fierté, je ne suis pas orgueilleuse, je pourrais me coucher à plat ventre devant n’importe qui pour avoir un baiser, pour avoir un salut, pour recevoir un regard qui me considérerait et me ferait exister pendant une seule seconde. Quand je dis « championne », il s’agit de moi comme base, comme tremplin, je veux dire « championne » depuis moi, depuis ce que je suis et qui n’est pas parfait, plutôt chancelant, et même en dehors de la « normalité » en raison de mon corps androgyne ; par « championne », je veux dire devenir une autre mélangée de moi, comme après une manipulation ou de la chimie, comme une expérience en fait, une autre venue de moi qui serait un peu différente, un peu meilleure. Je vise un podium de ma personne, une médaille d’or de moi-même, je ne veux rien gagner de particulier, je veux juste me gagner moi, gagner ma part inconnue qui est plus grande, j’en suis certaine, que ma part révélée, me regarder dans un miroir et me dire, ça y est, depuis le désordre je me suis rassemblée, depuis le désamour je m’aime un tout petit peu et j’espère, un jour, être digne d’être aimée par quelqu’un et être désirée, être attendue, être espérée, tout ce que je n’ai pas eu, tout ce que je ne ressens pas ici, dans ma jeunesse qui commence, tout ce que je n’ai pas ressenti avant, dans mon enfance, qui est une somme de bousculades et d’étonnement.
Oui je me suis étonnée enfant de certains gestes, de certains mots. Le désir fait tout, fonde tout, d’avoir été désirée change la trajectoire d’un être, et s’il ne l’a pas été, désiré, il peut colmater, remplir, réparer avec le désir d’un ou d’une autre. Le désir amoureux, le désir charnel, le désir sensuel referme les plaies sans les guérir. Exister pour l’autre, le faire frémir, trembler, le faire jouir peut être une seconde naissance pour celui qui n’a pas été voulu, attendu et pourquoi pas, oui pourquoi pas : le faire rêver aussi. Moi j’aimerais faire rêver quelqu’un par ce que je suis, par ma volonté et peut-être un jour par ma réussite, dans le sens de « métamorphose », si je parviens à partir d’ici, à m’enfuir, à me sauver du pays de la violence et à me sauver un jour de ma famille – mais là ce sera plus difficile car on ne peut pas quitter ceux qui sont de votre sang, même sans les voir ils subsistent en nous, s’y diffusent, ils résistent à leur propre absence et ils vous rongent de leur propre absence même si on sait qu’ils sont mauvais pour nous. Le sang, les liens du sang engendrent la maladie de la culpabilité et il faut une vie entière pour reconnaître, accepter son innocence, le lien du sang rend coupable, seuls ceux qui font couler le sang, les hommes de mon pays, ne se sentent pas coupables ; mais si on est doux, si on s’éloigne, cette gentillesse, cette douceur, la famille du sang vous la fera payer ; il ne reste qu’à tuer ses parents pour ne plus se sentir coupable de ne plus les voir, de les avoir quittés, de s’en être protégé, mais ça, ce n’est pas possible, en tous les cas pas chez moi, je parle trop pour ça, je raconte trop d’histoires. Les mots, j’en suis persuadée, empêchent de devenir un assassin, c’est mon cas, je peux l’affirmer, moi qui me parle à moi-même tout en pensant que je m’adresse à vous, le visage invisible, l’ami imaginaire, le lecteur d’un livre qui n’est pas écrit mais que je me répète à longueur de journée pour ne pas tomber, pour ne pas me perdre grâce à mon don, le don des mots que j’ai reçu de l’au-delà qui représente pour moi une autre famille, une famille bien plus grande, bien plus aimante, la famille céleste qui me regarde me mouvoir, m’agiter, combattre, résister et qui m’entend parler ; j’appartiens plus à cette famille qu’à ma famille de sang, je vous le dis, je vous le promets même, je suis la seule à posséder le don des mots et je suis la seule à connaître le moyen de le travailler, de le faire grandir, de le rendre puissant et c’est ce don des mots qui fait de moi un être plus vieux que je ne le suis, plus mature ; non je ne peux pas tuer moi. Les mots ont attaché mes mains. Les mots sont mes seuls couteaux. On peut être un assassin sans tuer vous savez, je désigne d’ailleurs mes parents et le pays des hommes qui haïssent les femmes comme les assassins de mon enfance.
À force de frapper, de faire tournoyer la balle, j’accéderai à la victoire, à une victoire intime ; faire rêver juste par soi, par ce que l’on est, ce serait quelque chose d’idéal pour moi, la seule et grande reconnaissance dans les yeux de l’autre qui vous admire et donc qui vous respecte, parce que je n’ai pas encore parlé du respect, mais lui aussi il a disparu de ma vie, alentour, dans la ville et dans mon foyer. Je fais attention à me respecter même si les autres ne m’ont pas respectée, même s’il faut faire attention dans ce pays, le royaume sexuel et masculin, le pays où je suis née, où j’ai grandi, où je vis ma jeunesse, par malchance, mal née ou pas au bon endroit et pas avec les bonnes personnes. Ici il faut raser les murs, éviter la forêt, on dit que les hommes se cachent dans les troncs des arbres et qu’ils peuvent surgir à tout moment pour kidnapper les petites filles, pour étrangler les plus grandes, pour faire disparaître les corps qu’ils désirent, n’importe quel corps pourvu qu’il soit celui d’une femme. On a tout brouillé en moi, tout dévié, tout chamboulé. En fait je suis polie, un peu encore sur la réserve, ou encore soumise, vous savez bien que les victimes se sentent bourreaux et que les bourreaux se prétendent victimes, mais pour être franche je crois que l’on a tout abîmé en moi, tout piétiné. Il en faut de la force pour retenir les bonnes choses de soi, pour les sauver et il en faut du discernement et de la bravoure pour croire en soi quand le « soi » est en miettes. Le pardon je ne l’ai pas, ou tout du moins pas encore, c’est trop facile de pardonner, de se coucher, c’est trop facile pour ceux qui vous ont détruit. Je ne veux pas pardonner. Je ne suis pas prête, ne le serai jamais peut-être et ce n’est pas un problème pour moi car pour l’instant je ne pense qu’à ma vie ou plutôt à ma survie, la vie sera une seconde étape, quand l’amour arrivera, l’amour ou l’amitié, en tous les cas aimer et être aimée, sans cela pas de pardon possible.
Je frappe tous les soirs et le dimanche matin aussi, je frappe, avant la montagne, avant la campagne, avant rien du tout parfois, le plus souvent d’ailleurs, par ennui, par solitude, pour m’échapper. Je frappe la balle jaune qui a cette odeur particulière, une odeur de feutre et de caoutchouc et qui est lourde si lourde, je frappe avec ma raquette signée par Borg, mon héros du moment, il sera remplacé un jour je le sais, je manque de fidélité et puis surtout je préfère les femmes, les hommes sont comme mon ennui, je n’ai pas de désir pour eux parce qu’ils me ressemblent trop, dans leur impatience, dans leur solitude (je parle des hommes qui ne tuent pas, qui ne frappent pas, je ne parle pas de la majorité des hommes de mon pays) et on ne désire pas son semblable, on désire son opposé pour qu’il vous apprenne quelque chose, pour qu’il vous instruise et peut-être pour qu’il vous transforme mais cela est rare d’être transformé par l’amour, par la tendresse. Moi je n’ai été transformée que par la violence, par la violence de mon père, par la violence de cette terre qui a rendu mon père violent, c’est aussi pour cette raison que je ne lui en veux pas trop, c’est aussi pour cette raison que je veux couper la boucle de la violence, de la transmission, je ne veux pas devenir comme mon père, comme ma terre, donc je frappe, je frappe ma balle avec ma raquette contre un mur qui représente le monde dont je rêve pour m’échapper et vivre enfin.
Je frappe le mur en bas de chez nous, de notre appartement, dans notre cité entourée d’arbres et protégée de la ville folle, je frappe le mur qui est pour moi le monde à conquérir, le monde qui me regardera, le monde qui m’aimera, c’est ça que je veux, ce monde aimant, c’est lui que je frappe, vise, ce monde, ce grand monde qui m’écrase et que je ne connaîtrai jamais en entier, je frappe pour qu’il me regarde, pour qu’il m’aime ou que l’une de ses petites parcelles m’aime, cela me suffira, je ne suis pas exigeante, je veux juste un lopin d’amour, même une rigole me suffirait et surtout je veux savoir que cela existe, l’amour, un jour le voir, le regarder dans les yeux comme s’il était un personnage. Un jour ce monde, je l’espère, me reconnaîtra, et quand je parle du monde, je dois être honnête avec vous, je parle du Monde des femmes, c’est lui, c’est ce monde qui m’intéresse, c’est lui qui est captivant, important et vous savez pourquoi ? Le Monde des femmes ne fait pas la guerre, en tous les cas pas pour l’instant, il n’est pas prêt à la guerre, il n’y est pas entraîné, et moi je vis dans un pays et dans une famille en guerre, pas de hasard à cela, ma famille, folle, violente, ne pouvait vivre que dans un pays fou, violent, en éclats, en perdition, en destruction. On ne trouve pas par hasard une terre, on l’épouse car elle vous ressemble ou qu’elle dit tant de vous que l’on ne s’y sent pas étranger, mon pays est en guerre contre les femmes, il les déteste, les abîme, les persécute, les assassine, les viole, s’il pouvait les faire disparaître à tout jamais il le ferait, sans hésiter, mon pays déteste porter ses femmes en son sein, en sa terre, mon pays est masculin, mon pays aimerait être composé d’hommes féconds, d’hommes qui engendreraient d’autres hommes, sans l’aide des femmes, ce serait un pays sans ventre, sans lait, un pays de force, l’empire des hommes faits par des hommes, le pays des hommes-mères.
Si ce Monde des femmes, ce monde doux, gentil, calme, serein et quand je dis les femmes j’exclus ma mère qui n’est ni calme ni sereine, si ce monde donc ne me reconnaît pas, ne me reconnaîtra pas, tant pis, je me ferai une raison, j’abdiquerai, sans honte, sans regret parce que j’aurai essayé, demandé, invoqué, avec mes coups de raquette qui m’inscrivent dans un rêve, celui de devenir championne, pour être reconnue. Je ne parle pas de célébrité, non, je parle de regard, je veux juste un regard, un seul regard et la coupe est gagnée, et le jeu est gagné, et le combat est gagné, c’est pour cela que je frappe, pour que l’on m’entende, pour que j’existe, pour que l’on me prenne dans les bras, me caresse la joue, pour que l’on me chuchote « tout va bien aller, tu n’as rien à craindre », je pense à cela parce que je ne suis pas un enfant, je ne reçois pas l’écoute, la douceur qu’un enfant doit recevoir, je ne l’ai jamais été, enfant, voilà mon grand malheur, voilà mon unique force, je suis l’enfant sans enfance, je le sais que je suis sans enfance, que l’on m’en a privé et cela donnera une obsession, celle de l’enfance qui se répand, envahit, celle de l’enfance éternelle, jamais femme, jamais mère, jamais adulte malgré les mots, malgré le langage, malgré la maturité, toujours dans la poésie inventée de l’enfance et donc dans la vulnérabilité, ainsi je frappe pour me délester de la violence que l’on m’administre, que l’on me transmet. Moi je veux être douce, c’est impossible pour le moment, je deviendrai douce, j’en suis certaine, quand j’aimerai, cela fera un tour, de l’autre à moi, de moi à l’autre, mais pour l’instant je n’aime personne même pas moi et je ne suis aimée de personne, ni de la foule, ni de mes parents, ni du pays dans lequel nous vivons, pays qui les rend fous, mes chers parents. Si vous saviez combien je vous aime et combien je vous déteste, quand je frappe le mur c’est vous aussi que je frappe moi qui aimerais tant vous chérir.
« Championne », je le serai, coup droit, revers, je frappe sur le mur et sur une ligne imaginaire pour me centrer, pour ne pas me perdre, la nuit est à demi bleue, il y a encore du soleil dans le ciel, cela me rassure, j’ai encore du temps avant qu’ils ne m’appellent, mes parents, qu’ils ne me disent de monter, de revenir, mais pour revenir il aurait fallu arriver et je ne suis jamais arrivée jusqu’à mes parents, leur violence nous sépare, j’en suis désolée mes parents, mes parents fous. Je suis en bas de l’immeuble, en bas de l’appartement, ils sont au dernier étage, au moins je suis loin, séparée, protégée, mais ils sont là, même s’ils ne me surveillent pas, ils n’en ont rien à faire d’ailleurs, ils disent que je n’ai rien à craindre des hommes du pays moi, que les hommes ne me voient pas, ne me considèrent pas, que mon manque de féminité me protège, pas comme ma sœur que mes parents tiennent enfermée depuis qu’elle s’est intéressée aux choses de l’amour. Moi ils me laissent seule, dehors, ils me laissent frapper la balle contre le mur avec la ligne au milieu qui est pour moi une ligne de conduite – me tenir droite quand eux, mes parents, ne se tiennent pas droits et quand je dis qu’ils ne se tiennent pas droits je veux dire qu’ils ne savent pas se tenir dans leur rôle, ils ne sont pas parents, ils sont enfants et même, ils sont des sous enfants, l’un, mon père, par sa violence, l’autre, ma mère, par l’effroi qu’elle nourrit à l’endroit du monde et des humains, par l’amour dévoration qu’elle me porte, se voyant en moi comme son miroir, son prolongement. Elle existe de mon souffle, de mon sang et non l’inverse, c’est comme si je lui avais donné la vie, comme si je l’avais enfantée, comme si elle était sortie de moi, comme si son existence dépendait de mon existence, mère ogresse de trop d’amour, de violence, de la transmission, je ne veux pas devenir comme mon père, comme ma terre, donc je frappe, je frappe ma balle avec ma raquette contre un mur qui représente le monde dont je rêve pour m’échapper et vivre enfin.
Je frappe le mur en bas de chez nous, de notre appartement, dans notre cité entourée d’arbres et protégée de la ville folle, je frappe le mur qui est pour moi le monde à conquérir, le monde qui me regardera, le monde qui m’aimera, c’est ça que je veux, ce monde aimant, c’est lui que je frappe, vise, ce monde, ce grand monde qui m’écrase et que je ne connaîtrai jamais en entier, je frappe pour qu’il me regarde, pour qu’il m’aime ou que l’une de ses petites parcelles m’aime, cela me suffira, je ne suis pas exigeante, je veux juste un lopin d’amour, même une rigole me suffirait et surtout je veux savoir que cela existe, l’amour, un jour le voir, le regarder dans les yeux comme s’il était un personnage. Un jour ce monde, je l’espère, me reconnaîtra, et quand je parle du monde, je dois être honnête avec vous, je parle du Monde des femmes, c’est lui, c’est ce monde qui m’intéresse, c’est lui qui est captivant, important et vous savez moins je suis loin, séparée, protégée, mais ils sont là, même s’ils ne me surveillent pas, ils n’en ont rien à faire d’ailleurs, ils disent que je n’ai rien à craindre des hommes du pays moi, que les hommes ne me voient pas, ne me considèrent pas, que mon manque de féminité me protège, pas comme ma sœur que mes parents tiennent enfermée depuis qu’elle s’est intéressée aux choses de l’amour. Moi ils me laissent seule, dehors, ils me laissent frapper la balle contre le mur avec la ligne au milieu qui est pour moi une ligne de conduite – me tenir droite quand eux, mes parents, ne se tiennent pas droits et quand je dis qu’ils ne se tiennent pas droits je veux dire qu’ils ne savent pas se tenir dans leur rôle, ils ne sont pas parents, ils sont enfants et même, ils sont des sous enfants, l’un, mon père, par sa violence, l’autre, ma mère, par l’effroi qu’elle nourrit à l’endroit du monde et des humains, par l’amour dévoration qu’elle me porte, se voyant en moi comme son miroir, son prolongement. Elle existe de mon souffle, de mon sang et non l’inverse, c’est comme si je lui avais donné la vie, comme si je l’avais enfantée, comme si elle était sortie de moi, comme si son existence dépendait de mon existence, mère ogresse de trop d’amour, de trop d’attachement, mère qui ne sait pas doser ses mots, ses gestes, tout est en désordre en elle, pour cela elle ne sera pas une championne, elle court droit dans le mur, elle ne sait pas éduquer, elle ne sait pas aimer, elle croit que ses baisers sont de l’amour, que ses mots sont de l’éducation, mais elle ne sait rien, elle manque de structure, à cause de sa folie, à cause de la folie de mon père, ils se sont bien trouvés ces deux-là mais ils ne m’ont pas trouvée moi, parce qu’ils ne m’ont pas cherchée, et même s’ils me cherchaient aujourd’hui, il serait trop tard, ils ont laissé passer trop de temps entre ma naissance et l’existence que nous partageons, l’écart est trop grand, je cours trop vite, je frappe trop fort, jamais je ne pourrai leur ressembler, leur appartenir, je suis l’île rompue du continent famille, je suis seule et à la dérive, à cause d’eux, malgré eux, je veux être une famille à moi toute seule, un seul oiseau pourrait être ma mère, mon père, ma sœur, une seule brindille dans le vent pourrait être le toit de ma maison, je suis seule et détachée, je devrais leur en vouloir mais je ne leur en veux pas ou pas toujours car malgré eux, ils m’ont initiée à la liberté, mais quand je dis liberté, ce n’est pas l’idée de la liberté comme on l’entend. Ma liberté est une chute en avant, c’est mordre la poussière, c’est savoir la possibilité de la mort bien avant la mort, ma liberté c’est de savoir que l’on ne peut pas compter sur sa famille, que votre pire ennemi dort dans la chambre d’à côté, c’est être seul et marcher vers l’avenir avec cette solitude, ma liberté c’est de me dire aussi, quand le temps viendra, quand ce sera la belle minute et la belle seconde, que rien ni personne ne pourra m’empêcher de fuir, d’en finir avec les autres et peut-être avec moi-même, mais je n’en suis pas là, en finir avec moi, non, j’ai des projets, malgré la prison de mon pays qui haït les femmes, malgré la prison de ma famille. La violence de mon père est un barreau de ma prison, l’amour désordonné de ma mère est un barreau de ma prison, « être ta louve », dit-elle, et me couvrir de ses baisers qui m’enchaînent à elle, avec son amour en désordre, ma mère a tout fait pour que je ne sois aimée de personne, pas même de moi, même si parfois j’entends la petite voix, de mon cœur ou de ma conscience, qui me dit que je suis aimable ou que je serai aimée un jour de quelqu’un et peut-être même de moi, d’ailleurs il faudrait se marier avec soi avant de se marier avec un ou une autre, sinon Ça ne marche pas l’amour, c’est déséquilibré, l’amour s’apprend à travers soi. Mon chemin est long et piégé car on ne peut pas apprendre sans modèle, sans conseil, la famille doit être une école, c’est elle qui doit apprendre l’alphabet de l’amour et les mots que forme cet alphabet, c’est elle qui doit apprendre le respect, moi j’ai des lacunes, j’apprends depuis rien, on ne m’a pas donné d’amour et pire on m’a fait croire que c’était de l’amour. Mon père dit que c’est parce qu’il m’aime qu’il me frappe, que c’est sa façon de m’éduquer, de me donner des bases pour la suite, un cadre, pour bien se tenir en société comme si la société était un vaste paysage et que l’on devait y choisir une petite fenêtre par laquelle entrer – se tenir, bien droit, sans déborder, il y a la fenêtre de l’argent, de la culture, il y a la fenêtre des bandits, des voleurs, il y a la fenêtre des justes, il y a la fenêtre des pauvres, la fenêtre des ratés, des abandonnés, mais c’est toujours une fenêtre, toujours un cadre, dans le grand paysage de la société qui, ici, est la société des hommes, puisque c’est eux qui décident, de la vie, de la mort, de la trajectoire ou de l’arrêt, c’est eux qui contrôlent le pays, la vie des femmes et leur déclin et c’est aussi pour cette raison que je crois en un autre monde, une autre ville, un autre pays qui appartiendrait aux femmes, au Monde des femmes, je suis certaine qu’il existe ce monde et, s’il n’existe pas, il existera un jour. J’ai ma petite idée à son sujet, je suis sûre que les femmes les plus indociles de mon pays sont parvenues à gagner l’autre versant de la montagne et qu’elles ont fondé une société clandestine, une société d’amour, c’est là-bas que je veux aller, mais la montagne est encore haute et le sommet inatteignable, je dois attendre, encore un tout petit peu, grandir, me renforcer, gagner dans mes frappes de balle, il faut avoir un projet pour partir.
Je ne suis pas encore une championne, mais je vais le devenir, je m’y entraîne chaque jour et cela depuis longtemps même si je n’ai qu’un mur pour me renvoyer la balle et mes délires aussi, j’entends souvent des applaudissements vous savez et je vois les lignes du court, et le bandeau du filet, je vois mon adversaire aussi, il a toujours les traits de ma mère c’est contre elle que je veux me battre et il est plus difficile de se battre contre sa mère, plus difficile aussi de se détacher de sa mère que de son père, la mère donne la vie, le père exerce l’autorité, cela dépend des familles, la mère extrait d’elle-même notre corps et notre corps emporte avec lui une part d’elle-même. C’est cela le plus difficile, de se défaire des strates internes de sa mère, de son souffle, de sa salive et de son sang qui ont visité tous nos organes, de sa propre vie qui nous a maintenus en vie, c’est pour cette raison, inconsciente, que l’on ne veut pas, que l’on ne peut pas, se détacher de sa mère, que l’on devient malgré nous notre mère ou qu’on la rejette, mais moi mon rejet est volontaire, ma mère embrasse mes yeux je crois quand je dors car elle aimerait pénétrer mon âme, mon esprit, pour rétablir son âme, son esprit, car je peux vous le dire, ma mère a perdu une part de son âme, de son esprit, ma mère est folle dans le sens du « cheval fou » que l’on ne peut ni retenir ni prévenir. Où la mènera son galop ? Nul ne le sait, ni moi, ni ma sœur, encore moins mon père, cela le dérange, l’énerve, lui pensait que l’amour la calmerait, mais pas du tout, c’est pire, ma mère n’aime pas être aimée, l’amour pour elle est une folie sur sa folie et surtout c’est elle qui décide, personne ne l’oblige, elle choisit et c’est moi qu’elle a choisie, pas mon père, je crois que c’est pour cette raison qu’il me frappe, je suis, sans le vouloir, sans en jouer, sa rivale, il frappe celle qui a pris sa place et je pourrais dire « celui » puisque ma mère a décidé que j’étais un garçon, celui qu’elle n’a pas eu, celui qu’elle n’aura jamais, le garçon parfait car traversé de fille. Elle me le dit souvent, ma mère, « tu es l’être idéal, tu as l’esprit d’une fille avec le corps d’un garçon », c’est pour cette raison aussi que je frappe ma balle tous les jours, parce que j’ai cette force masculine, cette volonté que l’on n’attribue pas aux filles. C’est misogyne et faux, les femmes peuvent être fortes, avec leur esprit et avec leur corps, si elles le décident, elles peuvent renverser les hommes avec leur corps, mais les femmes ne savent pas ça, non, elles se couchent aux pieds des hommes tels des chiens battus, effrayés, puis réfléchissent à une vengeance du lendemain quand on les écrase, les bat et si elles ont la chance de ne pas être tuées.
Ici dans mon pays le meurtre des femmes est normal, c’est ainsi, moi aussi je l’ai intégré, et comme ma mère m’a décidée « homme, garçon », je possède le penchant de la violence, de l’agressivité, j’en ai honte, j’en ai payé le prix, je vais vous le raconter, parce que c’est une vraie et grande honte en moi, je le dis ici, qui m’entendra ? Je ne sais pas et quand m’entendra-t-on si l’on m’entend un jour, je le sais encore moins, mais c’est dit et tout ce que je dis concerne mon présent et annonce votre avenir, vous mon ami imaginaire qui vous promenez dans les méandres de mon cerveau, vous pensez être dans un labyrinthe, que je vous ai capturé, emprisonné, mais vous vous trompez, je ne suis pas comme ma mère, tout se tient en moi, tout est en ordre, mes idées et mes sentiments et j’aime voir et savoir que mes idées et mes sentiments s’accordent, j’aime voir et savoir qu’il y a une cohérence entre eux, que ni les unes ni les autres ne se trahissent, mon idée exprime mon sentiment et mon sentiment précède mon idée ou l’induit, j’aime être construite ainsi. C’est comme si j’étais une maison avec des murs qui se tiennent, je suis bâtie, quoi que l’on pense et surtout quoi qu’en pense mon père, quand il me frappe il dit que je ne suis pas assez bien, que la violence va me rehausser, me faire gagner un rang, il dit que je n’atteins pas ses objectifs, ceux qu’il a fixés pour moi, que je le déçois. Lui aussi aimerait que je devienne une championne, c’est de lui, au début cette idée, le tennis, les inscriptions, dans les clubs publics, puis privés, mais il a vite remarqué mon père ce qui n’allait pas en moi, il a vu mes atouts, la rage, la colère et l’endurance et il a vu mes défauts, à chaque fois que l’on me regardait jouer ou que j’entrais dans le premier tour du tournoi, je perdais mes moyens, je perdais mon tennis, j’ai la rage et l’endurance mais je n’ai pas la volonté de gagner, pas encore, j’y travaille, mais mon père dit que c’est trop tard, que l’adolescence déglingue tout, qu’il fallait être championne durant l’enfance, dès mes six ans quand il m’a présentée à mon entraîneur monsieur Bacha, c’était là, entre six et neuf ans qu’il fallait contracter le virus de la « gagne », au lieu de ça, j’ai commencé à frapper fort, dans les coins, contre un mur, contre mon instructeur, mais toujours dans une solitude extrême.Si l’on me regardait tout s’enfuyait, fondait, partait de moi, et mon père en a eu assez de trouver des tournois, de payer des cours, il disait que c’était la pire des hontes, la pire des trahisons de me voir me saboter de la sorte, parce que lui sait ce que je peux faire, il m’espionne parfois, et il sait que personne n’épouse le trajet de la balle tel que je l’épouse et que personne ne possède ma puissance. Mais je m’égare, le tennis est une chose, le pays où je pratique le tennis en est une autre et j’écris pour vous prévenir, un jour vous aussi vous vivrez dans un monde qui détestera les femmes, je vous le dis, si vous êtes une femme vous devez le savoir, le monde se retournera contre vous, vous aurez pris de la force et les hommes détesteront cela, ils voudront vous supprimer, comme ils suppriment ici les femmes, vous verrez, vous les femmes vous devez et devrez être sur vos gardes, les hommes ne vous aiment pas, ils vous veulent, vivantes puis mortes, vous êtes la cause première de leurs malheurs et du malheur du monde en général, si vous n’existiez pas les hommes sont persuadés qu’ils se sentiraient en meilleure forme mentale, parce que vous êtes une tentation de tous les jours, vous les rendez fous, vous les rendez dépendants, vous les rendez infidèles, vous les rendez violents, vous finissez toujours par les trahir, les doubler, ils en sont certains, tout vient de vous, de votre esprit malin, vicieux, de votre corps, de votre sexe, et quand vous n’êtes pas une tentation, vous êtes une rivale, vous visez leur place, leur statut, leur puissance, vous volez leur travail, leur poste, leurs fonctions, et cela dans le but de les humilier, de les avilir puis de les exterminer.
Les hommes ici tuent les femmes par haine mais aussi par peur d’être un jour persécutés et de devenir une minorité, d’être en infériorité, de ne servir qu’à la procréation, qu’à l’amusement ; pour l’instant la haine est circonscrite à mon pays, à mon époque. Faites comme moi, je n’entre pas dans le cercle, j’ai choisi une autre option, je ne joue pas le jeu des femmes même si je sais que ce n’est pas un jeu, mais je n’ai aucune ambiguïté avec les hommes, je préfère être une ombre plutôt que d’être une proie, je préfère être sans amour, sans désir plutôt que d’être kidnappée, torturée, je n’ai pas commis l’erreur de ma sœur, elle l’a commise avant moi, elle m’a rendu service, même si je ne suis pas très attirée par les plaisirs de la terre, la nourriture, la chair, la boisson, je lui préfère la nourriture du ciel et je devrais dire des cieux, je suis persuadée que le ciel est composé d’étages qu’il nous faudra monter le jour venu, son sommet ressemble au sommet de la montagne avant le Monde des femmes, invisible, inaccessible, un rêve, mais j’espère atteindre l’un ou l’autre, je crois aux cieux, bien plus qu’au seul ciel, je crois en la multiplicité des choses, des endroits, des situations, des vies, des morts, rien n’est unique, seul, délié, chacun d’entre nous possède son double, c’est comme si on avait chacun son duplicata et qu’il fallait toute une vie dans la vie et toute une vie après la vie pour le reconnaître, et je ne parle pas de la famille, il n’y a pas de duplicata dans la famille, sauf les gènes, mais je crois qu’il n’y a pas plus étrangers l’un à l’autre que les membres d’une famille, c’est ma théorie de l’enclos de la haine : plus on vit ensemble, à proximité, enfermés, en rond, plus on refuse de se ressembler, de s’allier, plus on cherche une individualité, une particularité, et plus on vit ensemble, depuis la naissance, plus on développe une asymétrie par rapport à ses géniteurs, sa sœur, son frère si on a un frère, pour se façonner une identité opposée à ceux qui vous oppriment, vous réprimandent, vous aiment mal, en désordre. C’est une lutte, une résistance, se démarquer pour survivre dans l’enclos, qui, bien entendu n’est pas toujours l’enclos de la haine mais quand même, et c’est logique, car cet enclos est malsain, il y a des nudités, des copulations, des masturbations, des rêves érotiques, des envies, des désirs réprimés ou non, des violences, l’enclos est le laboratoire de l’existence, c’est dans cet enclos que l’on s’éveille à la sexualité, que l’on nous apprend l’amour, l’agressivité, la jalousie, la rivalité, l’éducation, les limites et la fin d’un rêve : on nous y annonce qu’un jour nous allons mourir, nous le petit enfant qui fait des châteaux, qui ne sait rien de la vie et que l’on avertit, d’un coup, de sa mort.
Tous les enfants devraient s’allier et engager une révolution ou tous les parents devraient avoir le devoir du bonheur pour leurs enfants ou leur verser un salaire pour s’excuser de la mauvaise nouvelle, du piège, du vertige de l’existence. Les parents perpétuent la vie pour ne pas mourir seuls. Ils partagent ce sombre secret avec leur progéniture, et pire, certains, comme les miens, possèdent le fantasme de l’immortalité par leurs enfants, ma mère surtout qui pense que je la protège, que ma venue au monde est un miracle, que je fus sur son sein, sur son ventre une apparition, non le Messie du peuple mais son messie à elle qui allait non seulement la protéger mais se sacrifier pour elle, ma mère a insufflé l’idée que je mourrais dans mon enfance, et maintenant dans mon adolescence, ce n’est pas un souhait, c’est une manière de devenir mon enfant, de me percevoir comme une mère pour elle, comme une adulte, bientôt comme une vieillarde, mourir dans ma jeunesse serait sceller sa jeunesse à tout jamais, mourir dans ma jeunesse serait aussi lui rester fidèle, elle, la seule femme, adulte, qui m’embrasse, me serre trop fort, se déshabille devant moi, empoigne ses seins, me reprochant de les avoir abîmés tout en se félicitant de m’avoir nourrie durant une période plus longue que nécessaire, un exploit selon elle, la nausée pour moi qui hait le lait et la nudité de ma mère ; ce n’est pas convenable de montrer ses seins à sa fille et c’est encore moins convenable de montrer ses seins à sa fille que l’on « pense » en garçon. C’est ainsi que ma mère a pu construire son amour passion pour moi, sans limites, sans gêne, dans sa toute normalité en elle, en me déclarant garçon ; ainsi je n’étais plus sa fille, plus son enfant, je suis devenue sa créature, elle s’est donnée le droit de m’aimer en inversant mon genre, en décidant d’une autre vie pour moi puisqu’il est évident que je ne pourrais pas aimer un homme, ou désirer un homme, mais cela m’arrange, je vous l’ai dit, sans le savoir ma mère m’a rendu service, ici les hommes ne tuent pas les hommes ou les « simili » hommes comme moi, ici les hommes ne violent pas les hommes ou alors en cachette, mais on ne le sait pas, et quand on ne sait pas, la peur, le fantasme s’amoindrit, disparaît, leur rage, leur haine se portent en majorité sur les femmes et sur les petites filles qui jouent dans la rue, les petites filles délaissées, esseulées, les orphelines, les hommes les attrapent comme la bête sauvage attrape l’agneau puis les emmènent loin avec eux, ici les petites filles se volatilisent puis retombent sur le paysage comme si elles étaient des poussières de cendre qui tourbillonnent dans l’air, se déposent sur les arbres, les fleurs, recouvrant peu à peu la vallée en contrebas de la montagne, de la forêt, de la rivière, sans que personne ne s’en aperçoive, les petites filles de mon pays font partie de la nature, elles y ont trouvé la paix, le repos éternel. »
Extraits
« Je vise un podium de ma personne, une médaille d’or de moi-même, je ne veux rien gagner de particulier, je veux juste me gagner moi, gagner ma part inconnue qui est plus grande, j’en suis certaine, que ma part révélée, me regarder dans un miroir et me dire, ça y est, depuis le désordre je me suis rassemblée, depuis le désamour je m’aime un petit peu et j’espère, un jour, être digne d’être aimée par quelqu’un et être désirée, être attendue, être espérée, tout ce que je n’ai pas eu, tout ce que je ne ressens pas ici, dans ma jeunesse qui commence, tout ce que je n’ai pas ressenti avant, dans mon enfance, qui est une somme de bousculades et d’étonnements. »
« Moi, je n’ai été transformé que par la violence, par la violence de mon père, par la violence de cette terre qui a rendu mon père violent, c’est aussi pour cette raison que je ne lui en veux pas trop, c’est aussi pour cette raison que je veux couper la boucle de la violence, de la transmission, je ne veux pas devenir comme mon père, comme ma terre, donc je frappe, je frappe ma balle avec ma raquette contre un mur, qui représente le monde dont je rêve pour m’échapper et vivre enfin. »
« Les hommes ici tuent les femmes par haine, mais aussi par peur d’être un jour persécutés et de devenir une minorité, d’être en infériorité, de ne servir qu’à la procréation, qu’à l’amusement ; pour l’instant la haine est circonscrite à mon pays, à mon époque. »
« La vérité blesse, dérange, fait peur, enfin, je crois qu’elle fait surtout peur à ma mère qui préfère vivre dans le mensonge plutôt que d’admettre la folie de sa famille, et je l’entends souvent me dire « non tu vois ce n’est pas » si terrible quand même, dis-le moi, d’ailleurs que ce n’est pas si terrible, toi qui sais tout, toi mon savant, ma savante, tu es d’accord n’est-ce pas, nous n’avons pas tout raté, tu es d’accord, nous sommes une bonne famille et surtout tous ensemble nous sommes heureux, non, ce n’est pas si catastrophique que cela, et qu’en penses-tu toi, qu’en penses-tu toi qui sais mieux que tout le monde ? »
« je crois que les femmes qui se servent des hommes pour salir d’autres femmes sont des femmes qui désirent des femmes mais qui ont honte de ce désir car il est interdit dans mon pays ici, le pays où les hommes tuent les femmes, il est interdit par la loi de désirer une femme quand on est une femme, comme si le désir devait être régi par les lois, par les règles.»
À propos de l’autrice
Nina Bouraoui © Photo DR
Née en 1967, Nina Bouraoui est romancière. Elle est notamment l’auteure de La voyeuse interdite (prix du Livre Inter 1991), Mes mauvaises pensées (prix Renaudot 2005), et plus récemment Otages (2020, prix Anaïs Nin), Satisfaction (2021) et Grand Seigneur (2024). (Source : Éditions JC Lattès)
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