Les récidives

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

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En deux mots

Alice, comédienne, monte un spectacle avec des détenues. Neuf femmes. Neuf vies fracassées. Parmi elles, Stella, dix-neuf ans. À sa libération, elle disparaît. Alice part sur ses traces. Ce qu’elle trouve au bout du chemin la brisera.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand sortir de prison n’est pas une libération

Fabienne Périneau est comédienne avant d’être romancière. Pour cette rentrée littéraire 2026, elle a transformé son expérience de tournage en milieu carcéral en fiction. Un texte sur la prison et sur l’après, sur l’impossible réinsertion.

Alice s’est lancée un vrai défi, raconter la vie dans une prison de femmes en tournant dans une maison d’arrêt avec de vraies détenues. Une fois sa demande validée par les autorités, il lui faut trouver des volontaires. Pour obtenir leur adhésion, elle choisit d’exposer son projet à partir de lettres fictives dans lesquelles les femmes incarcérées retracent le parcours qui les a conduit derrière les barreaux. Séduites par l’idée qui va leur sortir du quotidien et leur permettre de toucher une petite somme d’argent, neuf femmes de dix-neuf à cinquante cinq ans vont répondre à l’appel : Myriam, Peggy, Coralie, Yasmine, Camélia, Mellinda, Lisa, Dushka, Stella. Neuf âges, neuf silences, neuf histoires qu’on va apprendre à écouter. Alice va en particulier s’attacher à Stella, la plus jeune. Un peu trop, diront certains. Pas assez, pensera-t-elle plus tard.

Les conditions en zonzon sont spartiates. Une cigarette toutes les heures pour tenir, un sac de bonbons distribué à la pause, un cahier à disposition. 

Le projet bouclé, la vie reprend son cours. Mais rien ne se referme si simplement. Pour les détenues libérées, Alice organise une projection, un soir de fête et de trac mêlés. Toutes ne pourront pas venir. L’une d’elles, enfermée cette fois par sa propre mère, résume tout en une phrase glaçante : « À nouveau en prison. » Alice se démènera aussi pour montrer le film à celles restées derrière les murs.

Car c’est bien là que le roman frappe le plus fort : la sortie n’est pas la fin de la peine. Pas de formation utile en détention, pas d’emploi qui attend, pas de suivi digne de ce nom. Pire, une administration à bout de souffle prive parfois ces femmes de droits élémentaires, ceux-là mêmes qui permettraient de se reconstruire. Fabienne Périneau montre, précisément, factuellement, ce quotidien. C’est bien plus efficace que n’importe quel réquisitoire.

Dans les pas d’Alice le lecteur découvre le destin de ces femmes. Tragique. Injuste. Révoltant. 

Et puis il y a l’autre sujet, celui que l’autrice distille avec une pudeur qui rend le choc plus violent encore. Après La Nuit au cœur de Nathacha Appanah, Les récidives braque aussi un projecteur sur un féminicide. La même colère sourde. La même urgence à dire, encore, que ces vies-là comptent.

Le style, lui, épouse le fond. Phrases courtes, sèches, qui claquent. Un présent qui colle à la peau des personnages, comme si tout se jouait maintenant, sans recul possible. En alternant les voix, celle, digne et hantée par le trac, d’Alice ; celle, brute et rageuse, de Stella qui rumine son quotidien en une langue orale, Fabienne Périneau donne au récit un rythme plaisant, une force qui emporte le lecteur. Et lui fait partager cette colère sourde en constatant que la dette envers la société, une fois la peine purgée, n’est quasiment jamais considérée comme honorée. Alors le mot justice reste vide de sens.

Les récidives

Fabienne Périneau

Éditions Récamier

Roman

216 p., 20 €

EAN 9782385772215

Paru le 27/08/2026

Où ?

Le roman est situé principalement dans une prison pour femmes de région parisienne.

Quand ?

L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

Sortir de prison, ce n’est pas la liberté : c’est un nouveau combat. Un nouvel enfermement. Une fois dehors, quel abri pour celles qu’on a privées de tout, sauf du désir de vivre ? 

Fabienne Périneau lève le voile sur le destin des femmes sorties de prison, abandonnées et invisibilisées par la société.

La gifle part, sonore, mauvaise. Stella accuse le coup.
Les coups, en taule, elle a appris à en recevoir.
Au cours d’un atelier théâtre dans une prison de femmes, Alice, comédienne, rencontre une jeune détenue, Stella, dix-neuf ans, que tout le monde appelle la petite boiteuse.
Peu de temps après sa libération, Stella disparaît.
Lorsqu’Alice la retrouvera, ce sera le choc.
Et si les récidives n’étaient pas celles que l’on croit ?
Fabienne Périneau signe un roman bouleversant de vérité et d’humanité. Dans une quête aux allures de polar, elle nous fait découvrir le chemin de ces femmes qui, à leur sortie de détention, entre blessures et désirs de liberté, tentent de se réinsérer dans la société.

Les critiques

Babelio

Blog Valmyvoyou lit

Blog Pause Polars (Laurence D.)

Les premières pages du livre

Tous les éléments que contient ce livre sont fictifs même s’ils correspondent à une réalité qu’on ne peut ignorer, réalité par ailleurs établie par les recherches et les statistiques.

« Les deux pieds sur la balustrade du balcon, Stella aspire une latte de son joint,

garde la fumée longtemps à l’intérieur,

le plus longtemps possible,

expire.

La fumée danse dans l’air,

libre,

smurf,

breake,

tournoie dans ses longs cheveux blonds.

Une apparition sur le balcon.

Stella se redresse, lâche la balustrade.

Debout, les bras en croix,

offerte au vent,

elle ferme les yeux.

Pour voir.

Devant elle, l’océan immense.

Derrière elle, Léo. Ses jambes, son ventre, son cou, oh son cou que le sien épouse.

Leurs bras, leurs mains, liés pour toujours. Le bateau file.

Elle s’abandonne à tout, l’air, la mer, la vie qu’elle voit au loin.

À l’horizon, un avenir splendide. Un jour, mon prince viendra.

Soudain, une vague. Le bateau tangue. Stella manque tomber. Elle se raccroche à la balustrade.

Ouvre les yeux.

Devant elle, des immeubles de taille moyenne. Gris.

Moches.

Sa vie.

Le froid de mars qui n’en finit pas de traîner s’engouffre à l’intérieur de son blouson noir, lui gagne le ventre, la poitrine, le cœur.

Merde.

Quelle vie de merde.

Elle balance son mégot.

Le temps de la chute, des étincelles. De minuscules étoiles rouges jusqu’en bas.

Pas de quoi rêver, mais de quoi bien se marrer, tiens.

Il aurait pu atterrir sur le crâne d’un voisin, d’une voisine. Saleté de voisine.

Elle quitte la balustrade, les immeubles gris, les voisins pourris, rien à foutre des voisins, ouvre la porte coulissante de la cuisine, et entre.

Stella a dix-neuf ans.

Derrière elle, douze mois de taule.

Alice a quarante-huit ans.

Derrière elle, trois semaines de taule. La dernière, caméra à l’épaule, les deux premières, pour tout bagage, en prison rien n’est facile à faire entrer, une veste de survêtement bleu clair, des stylos, des cahiers, et de quoi enregistrer.

Elle prend son blouson, son sac.

Aujourd’hui, pas de mois de mars qui traîne, pas d’hiver, pas de gris.

Le bonheur.

Et le trac.

Ce trac qu’elle trimbale depuis le début, depuis l’idée, ce désir comme une nécessité, depuis le premier rendez-vous avec le directeur du centre pénitentiaire, depuis les rencontres avec les détenues, depuis l’écriture, les répétitions, le plateau, le théâtre.

Et ce soir, la première.

Elle vérifie dans son sac. Ses papiers, ses clés, son téléphone, le petit livre de photos de Jane Evelyn Atwood. Depuis deux ans, lui non plus ne la quitte pas.

Des photos en noir et blanc.

Une femme, menottée, jeune, splendide, de longs cheveux comme une constellation autour de son visage, sort d’un fourgon. Un surveillant, de dos, la tient en laisse comme un animal. Qu’elle ne lui échappe pas. Elle, la tête haute, haute, quoi qu’il lui arrive, cherche dans le ciel la liberté qu’elle vient de quitter, celle qu’elle retrouvera, elle se le promet, quand sa dette sera payée, qu’elle sortira.

Une femme, dans l’entrebâillement de la porte d’une cellule sur le point de se refermer pour de longs mois, de longues années. Le visage se crispe, ravagé par la résignation et les larmes.

Deux détenues se serrent dans les bras. Leurs corps se tiennent debout ensemble, se consolent, se confondent. Un bloc de douleur et d’endurance.

Dans le choix de ses mots pour l’écriture du spectacle, dans sa façon de restituer sur le plateau son expérience carcérale, dans son interprétation de toutes ces femmes enfermées – elle est seule en scène pour les dire, les crier, les jouer – pas un jour Alice n’oublia le témoignage abrupt, loyal, exigeant de Jane Evelyn Atwood.

Le petit livre, ses clés, ses cigarettes, un cahier, un feutre noir, toujours un cahier et un feutre dans son sac, des bonbons.

Pendant les trois semaines d’atelier au centre pénitentiaire, elle en avait apporté tous les jours. À la pause cigarette, une cigarette toutes les heures sinon les détenues ne tenaient pas, elles s’agglutinaient autour d’elle, allumaient une clope, prenaient un bonbon. En moins de dix minutes, la clope était consumée, le paquet de bonbons ratissé.

On pouvait passer à la scène suivante, ou prolonger celle en cours, approfondir, explorer.

Elles avaient été incroyables. Surprenantes, déchirantes, drôles, généreuses. Une, surtout. La plus jeune.

Stella.

Dès le premier jour, Alice n’avait pas considéré Stella comme les autres, troublée par sa jeunesse, sa solitude, ses questions qu’aucune réponse ne pouvait satisfaire, sa révolte, ses exigences, ses caprices. Dix-neuf ans, elle aurait pu être sa fille.

Alice cherche à nouveau dans son sac, quelque chose lui manque.

Pourtant, Emma est là, elle qui, il n’y a pas si longtemps lui avait tellement manquée, sera là bien à l’heure, ne t’inquiète pas. Emma, sa fille. Dix-huit ans. Première année de médecine, mais rien de sûr, on verra, a-t-elle prévenu en s’inscrivant à la fac.

Pendant la durée de l’atelier, le soir, Alice ne rentrait pas, même si elle aurait pu, elle préférait rester dans une chambre pas loin du centre pénitentiaire, presque une cellule, recluse, comme les femmes avec lesquelles elle passait la journée. Elle avait honte d’être libre le soir, quand les détenues avec qui elle avait tant partagé ne pouvaient quitter leur enfermement. Le samedi et le dimanche, elle restait sonnée, ailleurs, pleine des expériences de la semaine, se souvenait, travaillait, écrivait, construisait le spectacle. Une retraite.

Après trois semaines d’absence, à peine eut-elle ouvert la porte de l’appartement, ma chérie, c’est moi, Emma accourut, se jeta dans ses bras. Resta un long moment, contre sa mère.

— C’était long. Trop long.

Les semaines qui suivirent, quand Alice rentrait tard des répétitions, des journées entières à transcrire sur le plateau l’enfermement, les manques, la rage, les espoirs, les amours, les amitiés instinctives et totales, les aversions brutales, à faire de cette matière documentaire rapportée du centre pénitentiaire une matière de théâtre, une écriture, une interprétation, elle trouvait toujours pour elle, sur la table de la cuisine, une assiette qu’Emma lui avait préparée.

Quand elle aborda les filages lumières et costumes, dernière ligne droite avant la première, Emma ajouta à côté de l’assiette un petit bouquet de roses, flamboyant comme un lever de soleil, comme la vie qui réapparaissait, belle, pleine de promesses, et une carte, sur laquelle elle avait hâte de voir !

Les roses à peine fanées, Alice les laissa sécher dans une coupelle à côté de son ordinateur.

Emma, à nouveau près d’elle. Le bonheur.

Deux ans plus tôt, elle avait cru la perdre. Emma était partie en claquant la porte, et si tu crois que je vais revenir, tu rêves.

Alice était restée des jours, des semaines, anéantie, incapable de travailler, d’avancer.

Elle pouvait s’effondrer en larmes en plein rendez-vous professionnel, se reprenait comme elle pouvait, excusez-moi je viens d’apprendre une mauvaise nouvelle, on compatissait, ça passait.

Avec ses amis, elle n’avait pas la force de se reprendre, et ça ne passait pas. Elle disait vouloir tout arrêter, son projet de pièce, le théâtre, sa maternité.

Sauf qu’elle pouvait toujours vouloir arrêter son métier, ses projets, mais arrêter d’être la mère de sa fille, impossible.

Aujourd’hui, elle savoure.

À la moindre attention d’Emma, son cœur devient liquide.

— Emma, j’y vais. Comment tu trouves ?

— Super belle.

Alice a acheté une robe pour l’événement. Noire, ni trop longue ni trop courte. Un décolleté juste ce qu’il faut.

Une robe, au cas où Jacques Veyer viendrait.

Emma a enfilé un jogging, bien large, bien grand, une veste en fausse fourrure, tuer les animaux, ça, jamais, et une paire de baskets.

— On se retrouve après la pièce ?

Avant de partir, Alice vérifie une fois encore dans son sac, regarde son téléphone. Quelque chose lui manque. Elle aurait dû recevoir un message. Pour qu’il n’y ait aucun doute, elle appelle :

— Stella ?

— Ouais.

— Tu es où ?

— Chez moi.

— Pourquoi ? Tu n’as pas reçu le billet de train qu’on t’a envoyé ?

— Si, mais je ne peux pas sortir. Elle a pris mes clés.

— Qui ?

— Ma mère. Elle m’a enfermée, la pute. Comme si un an de taule, ça ne suffisait pas.

Valérie avait attendu que tout le monde soit parti. Les deux toujours bien sous tout rapport, Léa et Victor, au collège, l’autre, Laurent, son mari, au boulot – l’escalier à descendre, il traverse la rue et il y est dans sa taule de merde –, elle était entrée dans la chambre, avait allumé la lumière, en pleine tronche, on se serait cru chez les flics.

— Qu’est-ce que je t’ai déjà dit, Stella ? On travaille, nous. Tous. Ton frère, ta sœur…

— Demi-frère, demi-sœur.

— Si tu veux. Ils ont cours, ils ont besoin de sommeil. Il faut que tu te rendes compte, tu n’es pas toute seule, et nous on travaille.

Difficile de pas se rendre compte, avec l’autre là, celle qui se dit sa mère et sa tenue pour faire sa journée comme elle dit, expert-comptable pour les artisans bouchers, la viande du limousin, mon cul, ses chaussures hautes, vernies, pathétiques, un bruit de dingue sur le carrelage du couloir, sa veste noire qui la boudine, un ventre gros de trois enfants, mais pourquoi elle en avait fait deux de plus ? Une, ça ne lui suffisait pas ? et sa jupe, bien en dessous du genou, pas trop fun, pas trop courte surtout, et son rouge à lèvres bien rouge, qui lui donne l’air vieux et dur.

— Moi, Laurent, Léa, Victor, tout le monde travaille. Combien de fois je t’ai demandé de pas faire de bruit la nuit ? Tu rentres, tu fais un boucan de dingue, comme si tu étais toute seule.

Mais elle est toute seule, qu’est-ce qu’elle croit l’autre qui se dit sa mère ? Qu’elle l’accompagne ? La soutient ? Remarque peut-être que c’est ce qu’elle croit, elle en est capable après tout, vu qu’elle ne comprend rien.

— On ne peut pas continuer avec toi comme ça, Stella. Tu le sais ?

Bien sûr qu’elle le sait.

Elle le sait depuis qu’elle est toute petite qu’on ne peut pas continuer avec elle. Huit ans, elle avait. C’est petit pour l’apprendre.

— Tu n’as rien à me dire ?

C’est nouveau, ça, maintenant, l’autre voudrait qu’elle lui dise quelque chose. Comme si ce qu’elle avait à dire pouvait l’intéresser.

L’heure tourne, pas le temps de discuter plus longtemps, Valérie a des clients qui l’attendent, elle doit partir.

— Tu pourrais t’excuser au moins.

S’excuser ?

— J’attends.

Elle peut attendre longtemps.

Stella remonte les draps. Par-dessus les yeux. Par-dessus la tête. Rien à dire. Rien à voir. Rien à lui répondre à l’autre, avec ses questions de merde, son rouge à lèvres qui lui enlève le cœur, sa lumière en pleine tronche, ses bras croisés, on dirait un flic, comme celui qui l’a interrogée au commissariat, quand elle s’est fait prendre. Trafic de stupéfiants, ça s’appelle, mademoiselle. Mademoiselle ? Gros connard.

— Bon. Puisque tu ne veux pas faire d’effort, rends-moi les clés.

C’est elle qui ne veut pas faire d’effort ? C’est elle peut-être qui ne s’est pas adaptée ? Au nouveau mari ? Aux nouveaux enfants ? Et depuis qu’elle est sortie de taule, à cet appartement, même plus sa chambre à elle. Ah ça, pour la rayer de leur vie, ils l’avaient bien rayée.

— Dépêche-toi, je vais être en retard.

Elle ne bouge pas. Crache sur cette vie de merde. Crache sous les draps. Nickel, les draps. Comme la petite famille. Nickel, la petite famille, sauf elle, qui fait tache.

— Tu ne veux pas me les donner ?

Celle qui se dit sa mère ramasse le blouson qui traîne une fois encore par terre, tu ne peux pas faire attention ? ne pas laisser traîner tes affaires, y en a partout, regarde, trouve les clés dans la poche intérieure, celle de droite, depuis la taule, Stella les met toujours là, au moins elle sait où elles sont, et l’autre qui se dit sa mère, comme si de rien n’était, comme si pour Stella ce n’était rien de ne plus avoir de clés, les balance dans son sac, un sac en faux cuir marron, immonde, que tous les jours, pour aller travailler, elle a sur son dos.

— Confisquées, et tu vas rester là. Ça te fera réfléchir. Elle avait claqué la porte de la chambre.

Claqué la porte d’entrée.

Stella avait hurlé, mais tu ne peux pas me faire ça, tu ne peux pas.

Avait hurlé en vain.

L’autre l’avait laissée enfermée.

À nouveau en prison.

Comment celle qui se dit sa mère pouvait-elle lui faire ça ?

L’angoisse.

L’air qui manque.

Vite une clope, de la beuh, la vodka, les médocs.

Une chance, l’autre ne les avait pas cachés comme elle fait d’habitude. Elle avait dû oublier. Ils étaient toujours là, la bouteille sous l’évier, et les médocs sur la table de la cuisine, dans la corbeille en osier, un souvenir qu’elles avaient rapporté de vacances à la mer, quand elle était petite.

Quand tout allait bien.

Avant Laurent.

Avant Léa et Victor.

En loque la corbeille, mille fois rafistolée.

Aujourd’hui, les médocs de la mère et ceux de la fille dans le même panier. L’autre pensait peut-être que ça pouvait les rapprocher. Dans tes rêves, oui. Jamais plus elles ne se rapprocheraient.

— Je croyais que tu t’entendais bien avec elle.

— Moi aussi. Elle a bien joué la fausse.

Après le pétard, elle s’était posée dans le canapé. Les médocs, la vodka, plus la beuh ça devait le faire. Ça l’avait fait.

Elle avait dormi. L’heure du train était passée. Sans elle. Comme d’habitude. La vie passait toujours sans elle.

— C’est dommage, j’aurais aimé que tu sois là.

— Viens chez moi, tu me joueras la pièce pour moi toute seule. Enfin chez moi… Chez l’autre là, son mec et ses deux gosses.

— Ce n’est pas pareil. Ce n’est pas comme au théâtre.

— T’es prête à aller en taule la jouer devant les autres dans des conditions pourries, parce que ne me dis pas qu’en taule, t’as un super théâtre, mais dans mon appart, enfin mon appart, pour moi je veux dire, non ?

— Tu imagines si je faisais ça pour tout le monde.

— Il y a bien des gens qui font du théâtre en appartement ? C’est toi qui nous l’as dit. Et puis, moi, je ne suis pas tout le monde.

C’est vrai.

Pas un jour Alice n’a considéré Stella comme tout le monde. Ni pendant les trois semaines d’atelier ni avec la place qu’elle lui a réservée dans l’écriture de la pièce.

Et ce soir, c’est sa présence plus que celle des autres qui lui manque.

— Alors, tu viens quand me le faire ton show ?

— Bientôt.

— Demain ?

— Demain, ce n’est pas possible. Limoges ce n’est pas la porte à côté.

— Je sais. Alors quand ?

— Dans un mois. J’aurai fini ma série de représentations. J’aurai du temps.

— C’est ça, bientôt, pour toi ?

Pour Stella, bientôt, c’est tout de suite, dans cinq minutes, une heure grand max. Mais dans un mois, certainement pas.

— Je ne peux pas avant. Je joue tous les jours. Je te dis ça vite.

— C’est ça.

Stella raccroche, dégoûtée. La journée de merde. Même Alice ne veut pas faire un effort pour elle. Personne ne veut. Jamais.

Alice hésite. Elle rappelle Stella ? Se débrouille avec son emploi du temps, et lui propose de venir le lundi suivant ? Le lundi, elle ne joue pas, c’est relâche. Et puis son téléphone vibre, elle a un message.

C’est Nelly, son amie, sa presque sœur. Son assistante, une bonne dizaine d’années qu’elles travaillent ensemble. C’est avec elle qu’elle a fait l’atelier en détention. Indispensable Nelly. Pendant trois semaines, elle a été régisseuse, accessoiriste, ingénieure du son, scripte, une équipe de théâtre et de cinéma à elle toute seule.

On t’attend dans le hall au théâtre.

On sera tous là avec toi, ce soir.

On, c’est tant de monde.

Les femmes détenues, qui depuis la fin de l’atelier ont été libérées, Camélia, Lisa, Myriam et Coralie, puisque Stella ne sera pas là. Peggy, Mellinda, Dushka et Yasmine sont encore en détention.

Les producteurs, David et Tahar, qu’Alice a choisis dès le début du projet.

— Un spectacle écrit, interprété, mise en scène par une femme sur des femmes en prison ? Tu es sûre que tu veux que ce soit des hommes qui t’accompagnent ?

— Oui, je veux des hommes prêts à retrousser leurs manches pour les femmes.

Ils étaient prêts à retrousser les leurs. Banco.

Pascale la costumière, une géante en son genre.

Jean-Luc Marinière, comme l’appelle Emma, l’éclairagiste. Jean-Luc a travaillé avec les plus grands, a conçu pour le spectacle d’Alice des lumières splendides.

Ismaël, le compositeur, qui pendant trois ans a cherché les notes justes pour dire la brutalité de l’incarcération.

On, ce sont aussi des amis. Et des amis d’amis.

Des journalistes. Une ministre. Des directrices de cabinet. Des avocates. Des gens qu’Alice ne connaît pas, qui sont venus, curieux, peut-être même sceptiques, découvrir son travail.

Un on gigantesque l’attend.

Elle appellera Stella demain.

C’est la première, et elle a le trac.

Ce trac, qui lui colle à la peau depuis le début.

Un trac à lui couper les jambes, le jour de sa rencontre avec le directeur du centre pénitentiaire. Alice lui proposait un atelier théâtre autour de la féminité en prison. Elle voulait travailler avec des détenues à partir de textes qu’elle avait écrits, mais aussi proposer des improvisations autour des thèmes comme l’amour, l’amitié, la maternité, les problèmes gynécologiques, la sexualité en milieu carcéral. Elle recueillerait les paroles des détenues, écrirait un spectacle, un seul en scène, dont elle signerait l’interprétation, avec comme fil rouge, le personnage de Manon Guichard, une primo arrivante.

Elle avait envoyé un mail au directeur :

Monsieur,

Interpréter une femme incarcérée, c’est d’abord imaginer l’inimaginable. La vie qui bascule, la drogue, les vols, un homicide, voire un infanticide.

C’est imaginer des semaines de procès. La famille, les voisins, les collègues à la barre, à charge ou à décharge. Les actes commis dits et répétés. Le long chemin jusqu’à la prison, avec, sur les épaules, l’horreur de la faute commise. Et l’enfermement. Le trou noir. Plus personne. Plus rien. Plus d’identité. Plus d’enfant. Plus de parents. Plus de conjoint. Plus rien à soi, plus personne à aimer.

J’ai imaginé être Manon Guichard, une primo arrivante. Elle sera l’œilleton à la porte des cellules. À travers elle, on découvrira la vie des femmes détenues, leur intimité, leur désarroi, leur force, leurs incohérences.

Je les imagine parler d’amour.

Enfermées depuis des mois, des années, que reste-t-il de leur capacité à aimer ?

De leur sexualité ?

De leur maternité ?

De ce corps de femme écrouée ?

Qu’en dire ? Qu’en faire ? Qu’en espérer ?

Manon Guichard tombera amoureuse de la fille avec laquelle elle partage sa cellule.

Décidera de se marier.

Un mariage entre femmes en prison, est-ce possible ?

Ce sont toutes ces questions auxquelles le spectacle que je veux écrire tentera de répondre.

Une semaine plus tard, une secrétaire l’avait appelée.

— Le directeur vous propose un rendez-vous le 13 avril, c’est possible pour vous ?

Bien sûr que c’était possible. Pour le projet, tout était possible.

Emma avait approuvé la tenue de sa mère, sobre pour un rendez-vous avec un directeur de centre pénitentiaire.

Elles avaient croisé tout ce qu’elles avaient trouvé à croiser, leurs doigts, leurs bras, leurs jambes, leurs yeux, ce qui donna lieu à de drolatiques grimaces.

— Good luck, mum.

Depuis qu’Emma était revenue, elle l’appelait mum.

Alice était partie avec au fond du sac, le trac, bien calé à côté du petit livre de Jane Evelyn Atwood.

Sur l’autoroute, elle répéta en boucle toute une série d’arguments, sincèrement persuadée que ces trois semaines d’atelier seraient pour les détenues une expérience enrichissante.

À peine entrée dans le bureau du directeur, elle débita d’une traite tout ce qu’elle avait répété sur l’autoroute.

Quand elle reprit son souffle, le directeur en profita pour placer un mot :

— J’ai lu votre projet, madame. Non seulement je ne suis pas contre, mais je suis pour.

Avait-elle bien entendu ? Il acceptait ? Elle aurait pu lui sauter au cou.

— En revanche, j’ai peu de temps, madame. Dites-moi, vous envisagez ça comment ? De quoi avez-vous besoin ?

— Je voudrais une salle suffisamment grande pour pouvoir bouger.

Elle voulait que ces femmes enfermées, privées d’espace, puissent travailler autant le corps que la parole, que la façon de dire, de s’exprimer.

L’extérieur comme l’intérieur.

Le dedans comme le dehors.

— Je pense que j’ai ce qu’il vous faut, je vais vous montrer.

Des grilles, des portes, des grilles, des portes. Des surveillantes et des surveillants qui passent, débordés, pressés, bonjour monsieur le directeur, bonjour monsieur le directeur.

— Voilà, nous y sommes.

Une salle grise. Des tables, des chaises aussi grises que les murs.

— Très bien.

Elle aurait voulu aussi pouvoir utiliser une salle de sport.

— Un terrain de foot ? Normalement, il n’y a que les hommes…

— Parfait.

Des femmes détenues se permettant de courir sur le terrain des hommes, Alice n’aurait pu rêver mieux.

Elles y auraient droit un mardi matin, entre neuf heures et onze heures.

Il n’y avait plus qu’à s’organiser.

— Je vous préviens, ça risque d’être très compliqué.

Un euphémisme. Alice le comprit très vite.

Tout se révéla effroyablement compliqué. Le moindre accessoire, élément de costume, micro, à faire entrer ou sortir nécessita toute une liste d’autorisations.

Une des actrices-détenues se retrouvait en cellule d’isolement pour une dispute, des paroles inappropriées envers une surveillante, une incartade au règlement, et cela pouvait arriver à tout moment, la séance de travail était potentiellement annulée, voire perturbée. Les autres détenues arrivaient à l’atelier, bouleversées, obnubilées par l’incident du matin même, de la veille ou de la nuit, et le travail avec Alice devenait le cadet de leur souci.

Pour ne pas alourdir les démarches, ne pas effrayer les détenues – plus il y a de monde sur un plateau de théâtre ou de cinéma et plus se livrer, se mettre à nu devient intimidant et difficile –, Alice réunit une équipe artistique et technique on ne peut plus réduite, une seule et unique personne : Nelly.

Indispensable Nelly, qui notera tout, enregistrera tout, et qui le soir, fera avec Alice le point sur la journée passée, le point sur celles à venir.

Une fois les autorisations accordées, et ce ne fut donc pas une mince affaire, David et Tahar se démenèrent pour boucler le budget.

Six mois plus tard, le travail pouvait commencer.

Premier jour dans la salle polyvalente.

Première rencontre avec les détenues, Myriam, Peggy, Coralie, Yasmine, Camélia, Mellinda, Lisa, Dushka et Stella.

Le trac encore.

Elles ont entre dix-neuf et cinquante-cinq ans. Pas dix-neuf ni cinquante comme les femmes qui sont dehors, mais dix-neuf et cinquante ans après des mois, des années de prison, donc souvent, avec l’air d’en avoir dix de plus.

La plus jeune a dix-neuf ans. Sa jeunesse saisit Alice. Elle s’appelle Stella. »

Extraits

« Je les imagine parler d’amour. 

Enfermées depuis des mois, quelquefois des années, que reste-t-il de leur capacité à aimer ? 

De leur sexualité ? 

De leur maternité ? 

De ce corps de femme écroué ? 

Qu’en dire ? Qu’en faire ? Qu’en espérer ? 

Manon Guichard tombera amoureuse de la fille avec laquelle elle partage sa cellule. 

Décidera de se marier. 

Un mariage entre femmes en prison, est-ce possible ? 

Ce sont toutes ces questions auxquelles le spectacle que je veux écrire tentera de répondre. 

Une semaine plus tard, une secrétaire l’avait appelée. 

– Le directeur vous propose un rendez-vous le 13 avril, c’est possible pour vous ? 

Bien sûr que c’était possible. Pour le projet, tout était possible. » p. 25

« Premier jour dans la salle polyvalente.

Première rencontre avec les détenues Myriam, Peggy, Coralie, Yasmine, Camélia, Mellinda, Lisa, Dushka et Stella.

Le trac encore.

Elles ont entre dix-neuf et cinquante-cinq ans. Pas dix-neuf ni cinquante comme les femmes qui sont dehors, mais dix-neuf et cinquante ans après des mois, des années de prison, donc souvent, avec l’air d’en avoir dix de plus. 

La plus jeune a dix-neuf ans. Sa jeunesse saisit Alice. Elle s’appelle Stella. 

— Vous avez lu le texte de notre projet que je vous ai envoyé ? 

En haut lieu, on l’avait prévenue : 

— Il se pourrait qu’elles ne l’aient même pas ouvert. 

Toutes l’ont lu. 

Toutes aussi se voient déjà à la Comédie Française ou à Cannes, oui, pourquoi pas ? monter les marches du festival. Ben quoi ? Elles sont là pour apprendre à faire les actrices. » p. 28 

« Et ce n’est pas parce qu’elle est sortie de taule, que ça a changé. 

Les gens croient. 

Mais, non. 

Qu’une fois libérée, c’est la fête, la joie. 

Non. 

Pour elle, le noir, il n’y aura jamais que ça. 

Quand elle est arrivée, elle a cherché le cheval blanc dans le champ d’à côté. 

Elle n’a pas cherché longtemps. A vite compris que l’autre, celui qui se dit son père, n’en avait jamais acheté, n’en achèterait jamais, ne l’emmènerait jamais loin. 

Mais un jour,

c’est sûr, 

son prince viendra. 

Il l’emmènera. » p. 132

À propos de l’autrice

Fabienne Périneau © Photo Julie Reggiani

Fabienne Périneau est actrice et autrice. Après avoir écrit une pièce de théâtre, Je ne serai plus jamais vieille, elle publie son premier roman en 2016, Un si long chemin jusqu’à moi (Denoël, prix Matmut du premier roman). Suivront Je ne veux pas être jolie (2020, Pocket, prix Livres de l’Été), Oser sortir et crier (2024, Prix Marguerite Duras 2025) et Les Récidives (2026). (Source : Éditions Récamier)

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