D’un pays qui n’existe plus

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

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En lice pour le Prix Wepler Fondation la poste 2026

En deux mots

Une petite fille pose pour une photo destinée à sa famille yougoslave qui vit dans un pays qui n’existe plus. Où la guerre sévit, où les colis remplacent les voyages. Amandine Agić recompose, fragment après fragment, l’enfance d’une génération née entre deux pays, dont l’un a été rayé de la carte.

Ma note

★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Une guerre, deux pays, trois drames

Amandine Agić est née en 1985 à Clermont-Ferrand d’un père bosniaque et d’une mère française. Dans ce premier roman, elle retrace par fragments son enfance entre la France et une Yougoslavie qui disparaît, happée par une guerre qu’elle ne comprend pas. Un texte saisissant, une quête bouleversante.

« Je viens d’un pays que je ne sais plus nommer. Je viens d’un pays auquel je ne pense plus, d’un pays auquel je ne sais plus penser. Je viens d’un pays auquel je ne peux que penser. Je viens d’un pays dont le nom n’existe plus qu’après «ex ». Je viens d’un endroit qu’il faudra rebaptiser. Je suis yougoslave et je ne le suis déjà plus ; je suis yougoslave et je ne le serai jamais plus. La Yougoslavie devient un espace intérieur. »

Amandine Agić raconte ce pays disparu à hauteur de ses yeux d’enfant. Quand elle grimpait dans la voiture chargée, direction le village qu’on atteignait après une très longue route. Elle y retrouvait les cousins, les oncles, les tantes. L’insouciance sent la viande grillée sur le barbecue. Le sommet gastronomique s’appelle choukchouka, des œufs à la tomate qui embaument les étés des Balkans. Des chevaux traversent le village. Il faut s’habituer à d’autres sonorités. Mais brusquement les voyages s’arrêtent. Amandine n’a pas encore huit ans.

Alors la famille se réunit dans le jardin. Il faut prendre une photo. Une photo qui accompagnera un colis de nourriture, direction la Bosnie. Le tee-shirt rose et blanc est repassé, les cheveux sont peignés. Mais l’enfant n’arrive pas à sourire. Elle sait, sans le nommer encore, qu’elle pose peut-être pour des gens qu’elle ne reverra jamais.

Cette guerre se déroule à deux heures d’avion de Paris. Personne n’en parle vraiment. Les colis, eux, ne s’arrêtent pas : du café, de la farine, du sucre, des serviettes hygiéniques glissées avec pudeur. Pendant des mois, des années, ce sont ces cartons qui font office de lien avec une famille à la fois si proche et si lointaine. On ne sait jamais s’ils arriveront. On ne sait jamais, non plus, s’ils partent encore vers des vivants.

Il faudra attendre le début des années 2000 pour reprendre la route. Retrouver ceux qui ont survécu au massacre. Découvrir aussi que « les paysages encore détruits ou pas encore reconstruits interdisaient l’insouciance joyeuse » des premiers voyages. Ce retour marque un basculement : celui de l’enfance vers l’adolescence. « J’avais changé de toutes les manières, connu bien des bouleversements. »

Le temps qui passe ne referme rien. Il précise, au contraire, l’ampleur du désastre. « Vieillir et devenir adulte, pour moi, c’est mieux saisir les modalités d’un génocide, c’est toujours voir d’un coup, comme une nouvelle évidence, tout ce que je n’avais pas vu ou pas su voir. » Alors, elle essaie de comprendre ce qui n’a jamais été raconté.

Mais l’exercice est difficile quand on préfère cacher la vérité, oublier les massacres, et ne pas condamner la communauté internationale pourtant complice du génocide.

Une colère sourde traverse les pages, contraste violent avec l’immense tendresse pour une tante avec qui aucune langue n’était commune, pour un grand-père qui sculptait des jouets, pour un père rattrapé la nuit par des cauchemars qu’il ne racontait jamais le jour.

Amandine Agić portait ce texte depuis sa « petite vingtaine ». Il a fallu un licenciement, à l’approche de la quarantaine, pour trouver enfin le temps de l’écrire. 

En cette rentrée, il rejoint Mon pays n’existe pas de Daphnée Z. Breytenbach, paru chez Grasset en avril, et qui suivait Maria, née en Yougoslavie et exilée à Paris, hantée par un père disparu et une mère devenue presque muette. Je pense aussi à Tenir sa langue le premier roman de Polina Panassenko, publiée aussi aux Éditions de l’Olivier. Trois voix, trois pays perdus, une même urgence : dire ce qui a été tu trop longtemps.

Amandine Agić ne cherche pas à réparer l’irréparable, mais à lui donner une forme, un langage, une existence sur le papier. Au drame de la guerre vient s’ajouter celui de l’innocence qui se perd avec la jeunesse qui s’enfouit et celui de ce pays disparu. Trois drames et une quête bouleversante.

D’un pays qui n’existe plus

Amandine Agić

Éditions de l’Olivier

Premier roman

160 p., 18,50 €

EAN 9782823623451

Paru le 21/08/2026

Où ?

Le roman est situé en France, à Clermont-Ferrand et environs, ainsi qu’en ex-Yougoslavie, dans la région de Tuzlan.

Quand ?

L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusque dans les années 1990.

Ce qu’en dit l’éditeur

« Je porte en moi un morceau de cet État disparu. Je suis une chimère. »

Un homme quitte son pays. En France, il devient père. Et son pays cesse d’exister.

Sa fille grandit au milieu de silences, de phrases interrompues. Dans la maison familiale, la guerre est partout et nulle part : dans les colis que l’on prépare, les appels que l’on attend, les noms que l’on prononce à voix basse.

De l’enfance à l’âge adulte, la narratrice rassemble les fragments : les goûts des étés yougoslaves, les traces laissées dans la langue, les récits de celles et ceux qui sont restés. Peu à peu se dessine une mémoire familiale trouée, fragile, que les gestes du quotidien, les parfums et les bribes de paroles tentent de ressusciter.

D’un pays qui n’existe plus est une exploration intime de l’héritage de la guerre et d’un génocide vécus à distance : ce que l’histoire dépose dans les vies ordinaires et ce qu’il faut inventer pour continuer à se raconter.

Les critiques

Babelio

Page des libraires (Coralie Brunel, Librairie Forum à Saint-Étienne)

Blog Baz’Art

Les premières pages du livre

« La photo

J’ai mis mon plus beau tee-shirt, le rose et blanc à décoloration hippie, parce que mon oncle maternel vient nous prendre en photo pour les envoyer à ma famille yougoslave.

Je voudrais porter ce tee-shirt tous les jours, alors, comme ma mère ne le lave pas toujours assez vite, je le nettoie parfois à la main pour attendre moins. Cette fois, il sent la lessive, mais je n’ai pas laissé le temps à ma mère de le repasser. J’aime bien les hippies parce que les hommes et les femmes avaient les cheveux longs et portaient les mêmes pantalons.

Mon oncle vient passer la journée avec nous et ma mère a prévu un barbecue pour l’occasion. C’est probablement le repas préféré de mon père et de mon frère.

Je préfère les œufs à la tomate, une choukchouka des Balkans – avec beaucoup d’huile. Je ne sais pas que ma mère a appris à la faire au village. Elle est meilleure quand ma mère utilise des tomates du jardin.

Il fait beau et les géraniums sont en fleur. Ma mère prend grand soin du jardin derrière la maison. Une haie de thuyas et un mur délimitent notre terrain. Celui d’une autre famille commence après le mur. Leur maison est assez proche pour regarder leur télé depuis les chambres de chez nous. Les jours d’été, lorsque nous mangeons sur la terrasse, nous pouvons entendre nos voisins.

À droite et à gauche, la maison des voisins touche nos garages.

Les iris aussi sont en fleur. Le jardin à l’arrière est divisé en deux parties. À gauche, une pelouse que mon père tond régulièrement, bordée des fleurs dont s’occupe ma mère, une terrasse où nous mangeons dès que le temps le permet, protégés du soleil par une glycine et l’abri-bûches. Mon père le remplit tous les ans à l’automne pour nous chauffer pendant l’hiver.

Les hivers en Auvergne sont encore rigoureux, en 1993, et je saurai allumer un feu de cheminée à mon entrée en CM1 sans me souvenir qui m’a appris.

À droite du jardin se trouve le potager dont s’occupent mes deux parents. Pour les photos, nous allons poser à sa limite.

Mon anniversaire approche : je vais avoir 8 ans dans quelques semaines, en mai 1993. C’est long, quelques semaines, quand on n’a pas encore 8 ans.

Je dis encore que j’ai 7 ans et demi, mais j’ai bien remarqué que les grands n’ajoutent jamais « et demi » à leur âge. J’essaie d’apprendre à donner mon âge en compte rond.

Je me suis peignée pour la photo. Depuis que j’ai réussi à avoir l’accord de ma mère pour ce carré très court, si court que j’y vois une coupe au bol, mon frère me surnomme « champignon magique ». C’est un personnage de MarioBros. On prononce « Mario brosse » et je suis très gênée que mon frère me donne un nom de champignon.

Mon oncle de France a prévu de prendre plusieurs photos pour que ma mère les ajoute au colis.

En 1993, les appareils photo ont encore des pellicules, un nombre limité de prises. Il faut aller dans une grande surface, acheter la pellicule, la mettre dans l’appareil. Ensuite, on peut faire les photos, retirer la pellicule et aller la déposer dans un supermarché pour le développement. Il faut attendre quelques jours pour découvrir les photos qu’on a prises, imprimées chacune sur un rectangle de papier épais qu’il faudra attraper par ses bords, sans en toucher jamais le centre.

Le colis doit partir bientôt. Ma mère a acheté du café, de la farine, des pâtes et du riz. Il ne manque que les photos. Tout doit être prêt avant vendredi prochain.

Je ne comprends pas pourquoi ce colis a une date de départ fixe. Quand nous envoyons des cadeaux à mes cousins suisses, nous allons à la poste et nous les confions à la guichetière.

Le colis doit être prêt avant la fin de semaine et c’est la seule occasion que nous aurons de prendre de belles photos pour les envoyer à notre famille du village.

Mon oncle de France n’aura pas le temps de revenir si aucune de celles prises ce jour n’est bonne. Il dit qu’en plus la lumière est parfaite.

Pour envoyer une belle photo, il faut que toute ma famille pose dans le jardin. Il faut qu’on soit bien habillés et que tout le monde sourie. Il faut que mon oncle ne tremble pas en déclenchant l’obturateur – sinon, elle sera floue. Il faut que nous ne bougions pas quand il prend la photo – sinon, elle sera floue.

Il faut que le jardin soit en fleurs et que toute la famille soit réunie. Mon frère et moi devons être bien peignés et bien habillés.

On ne m’a pas expliqué les convois humanitaires, les bakchichs, les militaires qui prélèvent tout ou partie du convoi. Je ne comprends pas les convois humanitaires, ces camions dont les accréditations garantissent que leurs marchandises doivent arriver aux populations auxquelles elles sont destinées mais dont les cartons n’arrivent jamais à leurs destinataires.

Nous avons envoyé des dizaines de paquets à ma famille en Yougoslavie en quelques années. Je ne sais combien de personnes différentes ont reçu et ouvert ces envois.

Le compatriote de mon père avait raison : c’était un convoi fiable et ce colis aura au moins réussi à parvenir à destination. Combien a-t-il coûté à mes parents ?

Combien de cartons mes parents ont-ils préparés que ma famille n’a jamais reçus ? Combien de fois l’espoir de prendre soin depuis un autre monde, un lointain si lointain de la Yougoslavie, un pays en paix, un pays où personne ne comprend ce qui se passe, là-bas, en Yougoslavie, combien de fois des kilos de café, du sucre, de la farine serrés dans un carton au poids contrôlé, combien de fois l’argent versé pour s’assurer de la livraison de ces quelques kilos ?

Je ne comprends pas que ce paquet sera remis à un compatriote de mon père qui le remettra à un autre compatriote qui a des relations dans une association qui envoie un camion qui passera proche du village où a grandi mon père, où habite ma famille, dans ce pays dont j’ignore qu’il a changé de nom, qu’il n’existe plus.

Nous nous tenons debout là où mon oncle a dit.

Les photos partiront dans un colis alimentaire pour ma famille yougoslave. On ne peut envoyer que des aliments qui ne se périment pas dans le colis parce qu’il faudra quelques semaines de trajet pour qu’il arrive en Yougoslavie.

Quand nous y sommes allés la dernière fois, il nous a fallu deux jours de route. C’était long, deux jours de voiture. En 1990, les voitures ne sont pas climatisées et la Yougoslavie est loin. Normalement, nous y allons tous les deux ans et l’autre année en Bretagne.

Deux ans, c’est un quart de ma vie, c’est encore presque toute ma vie. Bientôt quatre ans sans aller en Yougoslavie, vite la moitié de ma vie et je n’aurai pas vu mon autre pays pendant plus de la moitié de ma vie. Et puis presque toute ma vie sans voir cet autre pays, sans ma famille.

Pour aller au village, mon père avait conduit toute une journée et après une nuit de pause encore une grosse partie de la journée du lendemain. Mon père était alors chauffeur de bus, plus tard on dira « conducteur-receveur », et conduire longtemps ne le fatiguait pas. Nous allons parfois voir mon frère jouer au foot dans d’autres régions françaises, mais le trajet n’est jamais aussi long. Quand nous allons camper en Bretagne et que nous partons avec la caravane ou que nous rendons visite à ma famille en Suisse, nous roulons longtemps, mais tout le monde parle français. Pour aller en Yougoslavie, il faut passer par l’Italie et l’italien avant de rejoindre le village et la langue de mon père – je ne sais pas si je l’appelle, à l’époque, le « yougoslave », le « serbo-croate » ou « la langue de mon père ».

C’est le plus long trajet dont je me souvienne. Il faut dormir en route, il faut changer de langue deux fois. Il faut traverser des douanes et donc attendre pour traverser les douanes.

Je ne sais pas si à l’époque il existe des files rapides pour les passeports européens. Ce que je sais, c’est qu’à l’époque, mon père a un passeport yougoslave et ma mère un passeport français. A-t-on dû patienter, fumer des cigarettes et ne pas se faire remarquer dans la file de tous les ouvriers exilés ?

C’est loin, la Yougoslavie, mais même si les camions roulent un peu plus lentement que les voitures, il ne faut pas plusieurs semaines pour atteindre le village de mon père.

En quittant le village à la fin des vacances, en 1990, mon père a mis une de ses cassettes de chansons françaises. Les premières notes de la chanson La plus belle pour aller danser me faisaient invariablement fondre en larmes et mon frère se moquait invariablement de moi. Je ne sais pas ce que m’évoquait cette chanson, mais j’ai pleuré encore plus fort de quitter le village.

Cette fois, en disant au revoir au grand lac et à dans deux ans, mon frère a pleuré avec moi en écoutant Sylvie Vartan.Un an avant le début de la guerre, des massacres, des villes assiégées en plein cœur de l’Europe, des snipers à deux heures d’avion de Paris, un an avant la fin de la Yougoslavie, je sais que mes parents m’ont consolée de ce chagrin encore plus gros. Il faut partir pour mieux revenir. Nous allions bien vite revenir. Je ne sais pas s’ils m’ont menti, s’ils se sont menti ou si tout le monde y a cru.

Un an après, en 1991, nous n’avons pas pu retourner au village. Et sans changer de place, le village avait changé de pays.

En 1993, il y avait trois étés que nous n’avions pas passé de vacances en Bosnie-Herzégovine quand mon oncle de France est venu prendre des photos pour les envoyer à ma famille yougoslave.

Mon tee-shirt préféré, ma coupe de cheveux et le jardin en fleurs dont ma mère est si fière, ce que nous allions montrer à ma famille yougoslave, ce que je me réjouissais de montrer à mes cousines, à mes cousins, à mon oncle et à ma tante du village, ne suffisent pas à me porter. Je n’y arrive pas.

Je n’arrive pas à sourire alors que mon oncle de France me le demande si gentiment.

Mon oncle me répète que je dois sourire pour la photo. Il dit qu’il manque des dents sur des photos à tous les enfants. Il m’explique de nouveau.

Il m’explique que mes cousins yougoslaves ne m’ont pas vue depuis si longtemps, que me voir aussi grande va leur faire plaisir. C’est bien que je grandisse. C’est bien d’être grande. J’ai hâte de ne plus être une enfant.

Quand nous croisons des adultes que je n’ai pas vus depuis des périodes plus ou moins longues, tous s’exclament toujours que j’ai énormément grandi avant d’ajouter qu’ils ne m’auraient pas reconnue. Je comprends qu’ils auraient pu ne pas me reconnaître. C’est bien de grandir, mais on pourrait ne plus me reconnaître.

C’est bien de grandir, mais si des personnes ne me voient pas assez régulièrement, elles pourraient oublier qui je suis. Ma famille yougoslave pourrait-elle oublier qui je suis ?

Ma tante pourrait-elle oublier qu’elle m’a appris à traire une vache et à faire cuire le maïs ? Et comment m’a-t-elle appris tout ça alors que nous n’avons pas de langue en commun ?

Mon grand-père a-t-il oublié que j’étais jalouse du jouet qu’il a fabriqué pour mon frère ? En 1990, mon grand-père a sculpté pour mon frère une planche de bois en forme de fusil. Les enfants yougoslaves jouent à la guerre, les fêtes, les musées, les monuments, les programmes scolaires célèbrent les partisans, la victoire des forces populaires yougoslaves contre le nazisme, la résistance et le maquis.

Ma cousine pourrait-elle oublier les promenades jusqu’à la source ?

Mon oncle du village a-t-il oublié que je lui ai expliqué qu’il ne fallait pas fumer au lit ? J’avais peur que son lit prenne feu.

Il a vécu en France avant l’arrivée de mon père, il lui reste un français un peu cassé, celui des compatriotes de mon père, un français qui m’est familier. Je ne sais pas si, en 1993, je sais que mon père a un accent, lui aussi.

Quand on m’a dit que mon oncle allait nous prendre en photo, j’ai eu peur que mes cousins ne me reconnaissent pas. Mais comme je serai en photo avec les autres membres de ma famille, ils ne pourront pas se demander qui je suis.

J’avais très envie que ma famille yougoslave voie ma coupe de cheveux, comme j’ai grandi, et mon tee-shirt préféré. Je voulais même montrer mes dents qui manquent. Comme tous les autres de ma classe, je perds mes dents de lait parce que mes dents d’adulte poussent par en dessous et les font tomber. Il y a une période avec un trou dans la bouche, c’est une étrangeté temporaire, ça veut quand même dire que je suis de moins en moins une enfant. C’est bien de perdre mes dents de lait. C’est bien de grandir. Grandir, c’est aussi arrêter de pleurer. Grandir, c’est ne même plus commencer de pleurer.

Mais souris pour la photo, tu ne veux pas qu’ils pensent que tu es triste ?

Quand on m’a dit que mon oncle de France venait nous prendre en photo, j’avais très envie de montrer la grande fille que j’étais devenue parce qu’ils devaient se souvenir d’une enfant. Je voulais que ma famille yougoslave me voie parce qu’on ne s’était pas vus depuis quelques années et que j’avais peur qu’ils ne me reconnaissent pas.

Mes parents s’impatientent et je n’arrive pas à sourire.

Trente ans plus tard, ma cousine retrouvera la photo. Elle en prendra un cliché au téléphone et me l’enverra, instantanément. Nous plaisanterons sur ma coupe de cheveux. Nous ne parlerons pas de mon expression.

On n’a pas la journée devant nous.

Si le colis arrive, mon oncle et ma tante, mon grand-père, mes cousins et les autres enfants seront-ils encore là pour voir cette photo ? Quel sourire faire quand on ne sait pas si on sourit pour des vivants ?

Les colis

Régulièrement, mes parents préparent des colis de denrées non périssables, comme pour la Somalie, pour les envoyer au village, en Yougoslavie. En plus du café, du sucre et de la farine, du savon, du riz, des coquillettes sont ajoutés. Ils disent parfois que le dernier colis n’est pas arrivé et je ne comprends pas. Je ne sais pas que la guerre empêche le fonctionnement normal de la poste. Je ne sais pas grand-chose de la guerre, c’est en France que j’ai 8 ans, moi.

Je ne comprends pas pourquoi il faut envoyer des colis de nourriture au village. La Yougoslavie n’est pas un pays d’Afrique où est la Somalie dont les habitants ont besoin de recevoir le riz que nous entassons dans de grands cartons à l’école. Il y a eu une sécheresse en Somalie et les habitants n’ont pas pu récolter de riz. Qu’il ne pleuve pas assez dans un pays d’Afrique, je le comprends.

Mes souvenirs d’été yougoslave sont encore récents et je ne comprends pas comment une famine a pu se produire en Yougoslavie : je me souviens de lacs, de rivières et de barrages, de forêts vertes et de montagnes. Nous envoyons des colis, mais comment ma famille du village peut-elle avoir besoin de ces envois ?

Il m’est impossible de savoir pourquoi je me souviens si précisément du contenu de certains colis que nous avons envoyés. Est-ce parce que ces rituels de préparation, ces moments où ma mère rassemblait des denrées non périssables de Marseille et des rasoirs constituaient les rares moments de ces années où je sentais un lien concret avec ma famille ? Est-ce parce qu’il était pour un moment en tout cas explicitement autorisé – ou du moins que je sentais l’interdiction implicite levée – de parler de ma famille en Yougoslavie ? Est-ce parce que ces moments étaient finalement rares qu’ils m’ont plus marquée que les informations télévisées ? Est-ce parce que ces préparations avaient un caractère concret qui les rendait plus accessibles ? Parce que enfin je comprenais ce que nous faisions, parce que je comprenais les raisons et la destination du paquet ? Est-ce parce que je savais, pour un temps, qu’il existait un lien entre ma famille et nous ? Est-ce parce que je sais m’être dit qu’on n’envoie de colis qu’aux vivants ?

J’ai tant et beaucoup trop pensé à la mort de mes cousins de Bosnie, à celle de mon oncle et de ma tante, sans jamais oser poser de question à mes parents, sachant qu’ils n’auraient eux-mêmes que très rarement de réponse à me donner ; parce que l’enfant que j’étais avait compris que ça ne se faisait pas de demander si mes proches étaient en vie, qu’il était inconvenant de demander à mes parents et que même si j’osais poser la question, ils n’auraient pas de réponse à m’offrir autre que leurs propres doutes.

En voyant mes parents préparer un nouveau colis et lui ajouter de l’argent après une longue période de silence, je sais avoir compris que mon oncle et ma tante, mon cousin et ma cousine devaient être en vie, qu’ils étaient encore en vie, aux dernières nouvelles. Je guette donc la préparation, l’achat de plusieurs kilos de farine, de sucre et de café qui deviennent une information à part entière.

Je me souviens de conversations sur ce qui pouvait être envoyé, quels paquets de café étaient le mieux comprimés, de ce qui était inutile. Je me souviens d’une longue discussion, timide, gênée, entre ma mère et une de ses amies, épouse d’un compatriote de mon père, au sujet de l’envoi de serviettes hygiéniques. Toutes les deux pensaient en ajouter à leurs prochains colis, mais la place était si limitée et le sujet des règles si intime, elles ne voulaient pas mettre mal à l’aise. Tout de même, il fallait en envoyer. Depuis des années, je cherche le début de la guerre dans mes souvenirs d’enfant : de ça, aucune trace. Sa fin n’est pas plus claire pour moi : mes parents ont longtemps continué à envoyer des colis et en ont même envoyé davantage et j’ai cru la guerre plus longue.

Ma mère m’emmène dans la zone industrielle la plus proche de notre maison dans un magasin de vêtements où elle m’habille parfois. Je suis déjà grande, la scène doit donc se produire en 1995 – peut-être un peu avant, peut-être un peu après. Je suis déjà grande, mais surtout je ne m’inquiète pas pour ma famille, je ne m’inquiète plus, ou du moins plus aussi souvent.

Fatiguée d’avoir peur, de chercher à comprendre, de me construire des explications dont les bases mêmes ne sont jamais solides, fatiguée de ne jamais savoir alors que j’apprends de plus en plus, épuisée par cet infini de la laideur qui ne me laisse jamais affirmer que j’aurais saisi quelque chose, que j’ai compris tout un sujet, je finis par me protéger en opposant à ce qui se passe là-bas une froideur.

C’est une phase que je traverse plusieurs fois, elle dure plus ou moins longtemps et n’apporte qu’un soulagement superficiel. Et puis je grandis, et le nombre d’années depuis le début du silence angoissé dépasse celui des discours sereins, de la présence par le récit ; et je finis aussi par oublier. Quand je remarque, parfois, que j’oublie, quand je ne sais plus ce que j’ai su, quand je ne peux plus voir les images que je convoquais autrefois sans effort, la honte et la colère me poussent plus loin encore dans l’indifférence. Je ne sais pas où sont les photos, les histoires ne m’ont pas été remémorées depuis si longtemps. Je ne peux pas me souvenir, je ne peux pas faire revenir, je ne peux pas réanimer les souvenirs, leur rendre la vivacité des premières années de distance. À défaut de pouvoir les retrouver un jour, je les congédie. » 

Extraits

« Depuis mon premier voyage choisi en Bosnie-Herzégovine, très jeune adulte dans ce pays d’origine qui n’existait pas à ma naissance, bourgeon plus âgé que sa racine, j’apprends presque tous les ans à faire de la pita. Ce feuilleté que l’Empire ottoman a essaimé partout en Europe du Sud-Est porte différents noms. » p. 28

« Je viens d’un pays que je ne sais plus nommer. Je viens d’un pays auquel je ne pense plus, d’un pays auquel je ne sais plus penser. Je viens d’un pays auquel je ne peux que penser. Je viens d’un pays dont le nom n’existe plus qu’après «ex ». Je viens d’un endroit qu’il faudra rebaptiser. Je suis yougoslave et je ne le suis déjà plus ; je suis yougoslave et je ne le serai jamais plus. La Yougoslavie devient un espace intérieur. » p. 38

« Vieillir et devenir adulte, pour moi, c’est mieux saisir les modalités d’un génocide, c’est toujours voir d’un coup, comme une nouvelle évidence, tout ce que je n’avais pas vu ou pas su voir. C’est toujours savoir que tout n’est pas là et ne le sera jamais.

J’ignore encore ce que je comprends ou à quel moment

— je ne sais pas ce que j’ai fait mien de cette enfance, ce qui aurait été dans tous les cas et ce que je ne serais pas, la personne que j’aurais pu être si j’avais eu d’autres premières années. Une grande partie des bascules de ma vie sont liées à La Bosnie, à la Yougoslavie et à La disparition. » p. 69

« Au début des années 2000, six années après la fin de la guerre, alors que la Bosnie-Herzégovine restait dans un état de sidération, quand mes parents ont eu assez de témoignages de compatriotes qui avaient fait le trajet et qu’il leur a semblé que nous pouvions sans danger retourner dans le canton de Tuzla pour les vacances, une fois les derniers risques levés, bien après la fermeture des checkpoints, une fois les routes assez reconstruites pour être praticables en Renault Espace, nous avons pu reprendre le chemin des étés d’avant-guerre.

Les paysages encore détruits ou pas encore reconstruits interdisaient l’insouciance joyeuse de mes premiers voyages vers le village de mon père. J’ai compris en même temps que j’ai vu ces façades l’expression « criblé de balles ».

Le village des étés de mon enfance, au bord du grand lac, n’avait pas dans son apparence connu de grands bouleversements. Il avait changé sans avoir changé, évolué de façon inattendue — ou plutôt n’avait pas changé de la manière attendue.

J’étais, moi, passée de l’enfance à l’adolescence. J’avais changé de toutes les manières, connu bien des bouleversements. » p. 92

À propos de l’autrice

Amandine Agić © Photo DR

Amandine Agić est née à Clermont-Ferrand en 1985 d’un père bosniaque et d’une mère française. Elle a grandi dans une banlieue de Clermont-Ferrand et vit aujourd’hui à Paris. Quand son travail lui en laisse le temps, elle écrit, comme sa participation à l’ouvrage collectif Gouines (Points, 2024). Elle publie D’un pays qui n’existe plus (L’Olivier), son premier roman, pour la rentrée littéraire 2026. (Source : groundcontrolparis.com / Éditions de l’Olivier)

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