Ça n’avait pas été faute de vous prévenir à l’époque : la sortie de Rivages lointains, signé Anaïs Flogny, avait été l’une des plus belles surprises de ces dix dernières années. Une de ces épiphanies de lecture que l’on n’attend pas et qui, tout à coup, vous tombent dessus. Alors forcément, l’émotion est assez forte au moment d’ouvrir ce que l’on peut considérer comme un tome 2, qui reprend le même titre en lui ajoutant le prénom d’Adam, l’un des deux personnages principaux de l’histoire. Un personnage dont la trajectoire est ici revisitée et approfondie, tout comme l’avait été celle de Jules, que l’on pouvait considérer, sans se tromper, comme le véritable protagoniste du premier ouvrage. Adam (Czar) est d’origine polonaise et débarque aux États-Unis dans les années 1920, bien décidé à construire une vie très différente de celle de misère qui l’attendait dans son pays natal. Accompagné d’un ami d’enfance, il se met au travail à Chicago et monte une petite entreprise de fournitures immobilières. Avant de comprendre que, dans l’Amérique de l’époque, le succès et la richesse passent presque nécessairement par l’illégalité. Nous sommes en pleine Prohibition et quoi de plus simple que d’importer de l’alcool depuis la Pologne pour ensuite le revendre, dilué et à prix fort, de l’autre côté de l’Atlantique ? Tout fonctionne à merveille et, cerise sur le gâteau, Adam se met en couple avec Samuel, son comptable, qui est à peu près son exact contraire sur le plan de l’éthique. Un jeune homme d’une grande probité, qui espère toujours pouvoir aider les autres, faire ressortir le meilleur de chacun et qui n’a aucune envie de s’inscrire dans la durée lorsqu’il s’agit de truquer les comptes ou de graisser les pattes de la mafia locale. Tout ceci ne peut évidemment produire qu’un drame. Car Adam, lui, a bien l’intention de gravir les échelons et de devenir quelqu’un. Pendant que son ami d’enfance décide d’investir dans le désert de Las Vegas pour créer un casino, Adam se rapproche de la famille Schiro, l’un des clans les plus célèbres et les plus dangereux du Chicago de l’époque. Travailler pour eux, c’est l’ascenseur pour l’argent et le pouvoir. Mais c’est aussi entrer définitivement dans la cour des grands criminels, avec tout ce que cela implique de choix à faire et de lignes à franchir. Quant au destin de Samuel, le lecteur le connaît déjà puisque nous apprenions dans le premier tome qu’Adam avait dû être poussé à un geste extrême et horrible pour devenir celui qu’il est devenu. Les détails sont ici révélés, et c’est évidemment le moment de bascule pour un homme qui a choisi de pactiser avec le diable et qui ne pourra plus jamais vraiment retrouver le paradis illusoire auquel il avait cru pouvoir accéder.
Le récit alterne entre les événements du passé et ceux du présent, dans les années 1960 et 1970. Et, pour que la boucle soit définitivement bouclée, il faut bien évidemment une dernière rencontre entre le protagoniste et son ancien amant Jules. Une manière de confirmer une bonne fois pour toutes que la vie va de l’avant et qu’il est clairement impossible de revenir en arrière. Tous les choix, tous les gestes, tous les renoncements, toutes les trahisons portent en eux un prix que l’on ne paie pas forcément sur l’instant, mais qui finit toujours par s’ajouter aux autres au moment de recevoir l’addition. Il règne une très grande mélancolie dans certaines de ces pages et l’on pourrait presque effacer tout l’aspect criminel, mafieux et roman noir pour n’y voir qu’une grande leçon humaine. Un drame existentiel qui frappe probablement chacun d’entre nous et qui évoquera chez le lecteur ce sentiment de perte, celui des autres possibles, des chemins que l’on n’a pas empruntés, des choix malheureux qui, d’une manière ou d’une autre, finissent par scander l’existence du quidam moyen. Le tour de force du premier album est ici reproduit : si les personnages sont hautement répréhensibles et, par bien des aspects, franchement repoussants, on parvient tout de même à s’attacher à leur trajectoire. Anaïs Flogny nous épargne la moindre leçon de morale, tout comme la fascination morbide qui aurait pu accompagner un tel récit, pour nous livrer avant tout une grande histoire humaine, profondément stratifiée. Et c’est aussi cela qui fait le succès incontestable de Rivages lointains. Des deux. Le style, quant à lui, reste toujours relativement épuré, passant des tons charbonneux des premières années à une mise en couleur plus en accord avec les décennies suivantes. La mode, elle aussi, suit le mouvement, comme on peut le constater avec le personnage de Madelune, l’épouse d’Adam. Une épouse évidemment fictive, dans le cadre d’un mariage de complaisance qui permet aux deux époux de gagner en respectabilité tout en poursuivant chacun leur propre projet personnel. Une manière d’ajouter encore un peu de solitude à la solitude, et c’est particulièrement poignant. On craignait clairement que ce second volume ne puisse pas rééditer l’exploit du premier. Nous avions tort. Tous les ingrédients qui nous avaient séduits sont à nouveau réunis, et cuisinés avec la même maestria, pour ce qui ressemble à une suite idéale. Un grand album, tout simplement, de ceux qui dépassent largement leur intrigue et continuent à vous trotter dans la tête une fois la dernière page tournée. Sorti chez Glénat pour l'étiquette Combo, Rivages lointains, Adam sera sans aucun doute l’un de ces ouvrages coup de cœur que l’on aura envie de choisir lorsque viendra le moment de se retourner sur les douze mois écoulés et d’établir notre petit classement des préférences de 2026. Alors, si vous accordez un minimum de crédit à toutes les chroniques que nous empilons jour après jour, vous vous devez d’aller récupérer ces deux Rivages lointains. Ici, un album qui vous emmène loin, très loin, dans l’art de tisser et de retisser les destins en bande dessinée.
Le premier est chroniqué ici.
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