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" data-attachment-id="32634" caption="caption" />En deux mots
Une actrice porno. Un fils au collège. Une vidéo qui refait surface, huit ans après. La honte qui s’invite dans la cour de récré. Une mère qui veut des noms. Une enquête qui vire au polar. Un milieu que l’on découvre et des « gens bien » qui le sont beaucoup moins qu’il n’y paraît.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
L’actrice porno, son fils, sa bataille
Aymeric Patricot nous entraîne dans un milieu objet de bien des fantasmes, celui de l’industrie pornographique. On y entre dans les pas d’une actrice porno qui entend protéger son fils des turpitudes de son métier et des dangers qui rôdent. Les Crapules ne sont forcément celles qu’on imagine.
Sabine aurait pu se dire que cela allait immanquablement finir par arriver, malgré tout le soin qu’elle mettait à cloisonner sa vie. Aussi lorsque la principale du collège, où son fils est scolarisé, lui apprend qu’une vidéo tournée huit ans plus tôt circule dans l’établissement, une sourde colère s’empare d’elle.
Une colère d’abord dirigée contre celui ou celle qui a mis l’extrait en ligne, et dont elle exige le nom. Une colère, aussi, contre tous ceux qui pourraient désormais s’en prendre à Mathieu, son fils, qu’il devient urgent de mettre à l’abri. Le sortir de là. Le ramener chez elle.
Ce qui frappe d’abord dans ce roman, c’est cette relation mère-fils, tissée depuis l’enfance de Mathieu. « Elle avait toujours eu le sentiment qu’ils formaient un duo, à égalité l’un par rapport à l’autre. Il était son petit homme, elle était sa mère, seuls face à l’adversité. Elle avait fait au mieux: quelques mois après sa naissance le père était reparti en Italie, trop fainéant pour assumer ses responsabilités, et elle n’avait pas eu le cœur de trouver un autre homme. Elle avait eu sa dose de foyer. Quatorze ans plus tard, cette dose lui convenait toujours. Son fils était son gage d’investissement familial. Elle avait payé son tribut à la société, accompli le minimum requis. Dans le doute, autant faire ce qui semble naturel. Une fois cette chose accomplie, le destin peut s’ouvrir. Que son accomplissement passe par le porno pouvait surprendre mais cela relevait d’un autre débat. » Le roman prend son temps pour installer cette tendresse rugueuse avant de la faire exploser.
L’autre versant du livre, c’est une plongée documentée dans l’industrie du X, ses studios discrets, ses agents-managers comme cet Ernesto qui négocie les contrats et pense en termes de « catégories » et de « tags », ses plateformes qui misent sur l’exclusif quand le streaming a cassé les prix. Aymeric Patricot connaît son sujet, il le montre sans complaisance ni voyeurisme gratuit : un métier, avec ses codes, sa rudesse, sa part d’aliénation aussi lorsque les ramifications entre production pornographique, proxénétisme et trafics en tous genres se font jour.
Car très vite, le roman social bascule en polar. Sabine ne se contente pas d’encaisser. Elle veut des noms, elle veut punir. Avec l’aide d’un collègue, elle part en chasse : « J’ai trois noms de personnes que je déteste et que je vais punir. (…) La mère de Romain, qui a tout balancé et qui ne joue pas franc jeu; Samy, qui doit payer pour ce qu’il fait subir à mon fils; le patron, qui nous a frappés et qui doit être pour quelque chose dans la méchanceté de Samy. Je pourrais rajouter la mère de Samy, qui nous a envoyés dans ce traquenard. » Isabelle, la mère de Romain, en apparence irréprochable, qui voulait d’abord se venger de son propre mari plutôt que nuire à Sabine aurait dû y réfléchir à deux fois avant de mettre la vidéo en ligne. Car sous le vernis d’une famille respectable, il suffit de gratter un peu et déjà ça sent le soufre. Le mari, un cadre du secrétariat général de l’Élysée qui fantasme sur les vidéos de Sabine, une épouse qui a une liaison avec l’ami du mari. Les « gens bien » planquent leurs vices pendant que Sabine les assume au grand jour. Le roman n’a pas son pareil pour pousser le lecteur à se demander qui, au fond, sont les vraies crapules.
Le style, lui, va à l’os. Des phrases courtes, sèches, qui claquent. Patricot alterne les scènes crues et les fulgurances presque aphoristiques : « Nos vies se diffractent », « L’existence a quelque chose d’impossible », de petites phrases qui tombent comme des sentences et donnent au texte un rythme singulier, entre réalisme social et poème en prose. Les dialogues, eux, sont redoutablement efficaces : jamais un mot de trop, toujours au service de l’action, avec cette justesse d’oreille qui fait qu’on croit entendre vraiment parler une principale de collège excédée ou un agent de tournage en pleine forme.
Aymeric Patricot n’en est pas à son coup d’essai sur les terrains qui dérangent. Déjà avec La Viveuse (2022), il dressait le portrait d’une aide-soignante devenue assistante sexuelle. Avec Les Crapules, il poursuit cette veine en explorant une société rongée par « la dévoration » des corps. À la tension du polar vient se greffer toute l’hypocrisie d’une époque.
Les crapules
Aymeric Patricot
Éditions Héliopoles
Roman
388 p., 24,90 €
EAN 9782379851995
Paru le 24/09/2026
Où ?
Le roman est situé en France, à Paris.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Une vengeance. Une ville. Un roman sous tension.
Le roman nous entraîne dans un Paris loin des cartes postales : plus rugueux, plus contrasté, traversé par des lignes de fracture sociales, morales et intimes.
Au départ, une femme.
Sabine est actrice pornographique. Lorsqu’elle découvre que son fils est harcelé à cause de son activité, quelque chose se fissure. Ce qui commence comme une blessure intime devient une enquête. Puis une question plus vaste : jusqu’où aller pour rendre les coups ?
Avec une tension narrative constante et une construction proche du feuilleton, Les Crapules explore les mécanismes du jugement social, les hypocrisies contemporaines et les zones grises de la culpabilité.
Les critiques
Les premières pages du livre
« Première partie
LA DÉCISION
1
La vitre
Ils sont cent, ils sont mille aux yeux baveux
Le visage éclairé par le plaisir
De voir un innocent sali par eux
Triste et perdu dans la foule en colère
Sa gentillesse les met en liesse
Son regard doux, sa bonté les excitent
La meute en furie jouit d’autant mieux
Qu’elle a tort et prétend avoir raison.
« Je me doutais qu’il y avait un problème. »
Sabine suivit Mme Dehaze dans les bâtiments du collège. C’était la première fois qu’elle rencontrait la principale. Leurs chaussures grincèrent sur le linoléum, leurs pas résonnèrent le long des casiers – ce genre d’équipement n’existait pas, du temps de son enfance. Elles passèrent un panneau de liège où s’épinglaient tracts et dessins d’élèves, au niveau de la salle des professeurs. Les tilleuls les suivirent de fenêtre en fenêtre jusqu’aux bureaux de l’administration.
Au ton de la principale, Sabine avait pensé que son fils était coupable. Elle n’avait aucune idée de ce dont il s’agissait. Un garçon si discret, capable de subir des insultes… Alors, c’était toute la timidité du monde qui lui tombait sur les épaules, les hontes accumulées depuis des années, les avanies que les circonstances précipitaient sur elle comme d’un ciel crevé par l’orage.
« Je me doutais qu’il y avait un problème.
– Arrêtez de répéter cette phrase. Bien sûr qu’il y a un problème, sinon je ne vous aurais pas demandé de venir ! »
Sabine se tut. Le bureau avait quelque chose de rassurant avec sa cafetière, ses piles de dossiers, ses photos de famille. La fenêtre donnait sur la cour et laissait passer un murmure. Elle trouvait drôle de se retrouver au cœur de l’institution. Elle avait franchi plusieurs sas, on lui faisait une faveur. Les parents ne devaient pas avoir été nombreux à pénétrer ici. La secrétaire vint les déranger pour une histoire d’absence, si inquiète à l’idée de paraître intrusive qu’on aurait dit une religieuse.
La principale toussa, redressa l’une de ses mèches. Elle tenait à rester coquette malgré son air de dame patronnesse – tout le monde savait qu’elle était catholique et mère de famille nombreuse. La coupe asymétrique de son brushing avait un côté sophistiqué, comme souvent chez les quinquagénaires, et cette parodie de féminité la vieillissait. Son aplomb démentait ses manières de petite fille. Pensant entretenir sa jeunesse, elle lui donnait le coup de grâce. Sabine n’en revenait pas d’affronter ce genre de personne, tellement opposée à ce qu’elle avait choisi pour sa propre vie : l’amour physique.
« Venons-en aux faits, asséna la principale.
– Ça fait dix minutes que j’attends.
– Veuillez changer de ton, Madame. Vous n’êtes pas en mesure de le prendre de haut. »
Sabine lui en voulut de la rabaisser. Courbant les épaules, elle accepta de se taire.
« Votre fils est en souffrance. Des vidéos circulent dans la cour, des vidéos qui vous mettent en scène… Vous voyez de quoi je parle ?
– Non, pas du tout.
– Bien sûr que vous voyez ce dont je parle. Vous comprenez ce que peut ressentir votre fils ? Et ce que nous pouvons ressentir, nous ? »
Sabine n’était plus en mesure de répondre. Tout se passait trop vite, elle avait besoin de temps.
« Comme si nous n’avions que ça à faire, insista Mme Dehaze.
– Oh, c’est bon ! »
Cette pointe d’agacement décida la principale à sortir un smartphone et à le brandir au-devant de Sabine. Elle n’allait tout de même pas lui montrer ? Le nom du site parut à l’écran. Tout cela n’était pas réel. L’attitude de cette femme, ces images surgissant à l’école… Sabine connaissait par cœur ce que la principale tenait à lui montrer, et pourtant cela prenait un goût nouveau. Elle avait conscience de cette réalité qui la mettait à l’aise ou la plongeait dans l’angoisse, en fonction des circonstances. Elle détesta la principale, elle se détesta elle-même.
« Vous comprenez ? »
D’une main ferme, la principale maintint le smartphone au-dessus du bureau. L’horizon se dégageait, les choses apparaissaient. Il s’agissait d’une vidéo tournée huit ans plus tôt, la toute première qui s’était retrouvée sur le Net. Sabine n’en était pas fière, pour des raisons différentes de ce que la principale imaginait : elle n’y aimait ni ses postures de débutante, ni le grain de sa peau. Ses membres y avaient quelque chose de malingre. Elle avait pourtant bien excité son partenaire. Et c’était à cette occasion qu’elle avait réalisé l’importance d’un bon matériel et de techniciens compétents.
La principale coupa le son, le mouvement et les couleurs continuaient à crever l’écran : une femme chevauchait un homme et s’écartait les fesses. Le raidillon turgescent occupait le centre de l’image. Il ne bougeait presque pas, cerné par le ballottement des chairs.
Un moment, le plan s’élargissait pour laisser paraître les corps. Les visages se braquaient vers la caméra. Manifestement, il était demandé aux acteurs de sourire, et si l’homme afficha son hilarité, brouillée par la sueur, l’actrice, qui n’était autre que Sabine, comme elle-même eut la surprise de s’en rendre compte – jusqu’à la dernière seconde, elle avait espéré un miracle – adressait un clin d’œil au spectateur, un clin d’œil délicieusement forcé, le genre qu’on trouve ridicule mais qu’on attend à ce moment-là. D’une certaine façon, c’était de ce clin d’œil dont elle était le plus satisfaite.
Nos vies se diffractent.
La principale éteignit le smartphone.
« Voilà. Vous êtes fière ? »
Sabine ne sut quoi répondre. La colère s’imposait en elle. Elle refusait de se sentir mortifiée en dépit des douleurs que subissait son fils. Cela faisait des années qu’elle se durcissait sous le regard des autres.
« Vous devriez avoir honte, trouva-t-elle la force de dire.
– Comment ça, c’est moi qui devrais avoir honte ?
– Honte de me montrer ça.
– C’est le monde à l’envers !
– M’obliger à regarder.
– C’est moi qui ai été obligée de regarder cette horreur ! C’est vous qui avez introduit cette chose dans ce collège, et c’est votre fils qui en subit les conséquences.
– Ce n’est pas moi qui ai fait ça.
– C’est le Christ, peut-être ?
– Je parlais de la diffusion.
– Ah ! Mais il fallait s’y attendre, ma bonne dame. Quand on affiche ses fesses sur Internet, c’est bien pour qu’elles soient vues. »
L’existence a quelque chose d’impossible.
Sabine se leva, l’hostilité de la principale lui devenait insupportable. Pendant ce temps, Mathieu devait se morfondre sous le regard de ses camarades. Submergée par l’émotion, elle empoigna son anorak et quitta le bureau. Elle claqua la porte et partit d’autorité sur la gauche. À mesure qu’elle progressa dans les couloirs, hébétée par le nombre de portes, la colère s’épanouit en elle. Comment se décider pour une salle ? L’absurdité de la situation la mettait en rage. Elle n’avait pas à subir cela, elle n’avait pas à affronter le ridicule alors qu’il était urgent de sauver son fils.
Elle ouvrit l’une des portes et parla fort :
« Où se trouve la salle de 3e ? »
L’enseignante sursauta, mit du temps à répondre.
« Il n’y a pas de salle attribuée par classe. Chaque heure, les élèves se déplacent.
– Où sont les 3e ?
– Calmez-vous, madame… Que se passe-t-il ?
– Putain, dites-moi où est la classe de 3e !
– Je ne sais pas, il faut consulter les emplois du temps. »
Sabine repartit le long du couloir, incapable de reprendre ses esprits. Elle entendit la maîtresse sortir de la pièce et se lancer à sa poursuite : « Qui êtes-vous ? Que se passe-t-il ? » À quoi Sabine répondit avec une voix mauvaise : « Je veux mon fils ! Je veux mon fils de 3e ! » L’autre s’époumonait : « Mais il y a plusieurs classes ! Comment s’appelle-t-il ? »
Sabine refusa de répondre – le nom avait assez circulé – et poursuivit à l’aveugle. Elle ouvrit chaque salle. Quelques secondes lui suffiraient pour repérer son fils. Elle repartait en laissant les portes battre sur le vide.
Au milieu du deuxième couloir, elle vit surgir Mme Dehaze. La principale avait quitté son air réprobateur, au moins se souciait-elle de Mathieu. Sabine s’entendit crier : « Je veux mon fils ! » Elle ne put croiser le regard de l’autre qui répétait sur un ton de supplication : « C’est en bas… »
Des surveillants s’engouffrèrent à leur suite, des élèves apparurent. Le volume sonore augmentait. La tempête grossissait par la force des peurs qu’elle suscitait. Mme Dehaze suivie par Sabine et par quelques autres dévala les escaliers. Curiosité coupable ! L’écho s’amplifiait. C’est absurde, se disait Sabine : ce n’est pas dans l’instant que mon fils doit être sauvé. Cela fait des semaines qu’il se fait harceler, ces images le hanteront toute sa vie. À quoi bon gagner du temps ?
Elle déboucha dans la cour et resta stupéfaite. Trois salles donnaient sur l’extérieur par des baies vitrées. Les visages se pressaient déjà nombreux contre les carreaux. On s’arrêta de courir. Elle cessa de respirer. Il y avait là comme une fresque de portraits immobiles, de couleurs variées, comprimés sur le verre. Le monde s’inversait : l’œuvre décidait de vous regarder. Prise de vertige, elle parvint enfin à identifier Mathieu. Il avait le même regard hagard que ses camarades mais avec une nuance d’indifférence, comme s’il avait été surpris que la scène le concerne.
La stupeur nous arrache à nous-même.
Éperdue, la mère se précipita vers la double porte, pénétra dans le couloir, se rua vers la salle. L’obsession l’empêchait de réfléchir. Elle ne songeait plus à la douleur de son fils. Il y avait ce mot, porno, qui naviguait en marge de sa conscience. Quand elle aperçut enfin Mathieu, toujours contre la fenêtre mais désormais accessible, elle fondit sur lui comme si le groupe allait finir par s’effondrer.
Elle le saisit par les aisselles et l’extirpa. Cela lui rappela les gestes de la petite enfance. À cet âge, tout paraissait une menace. Le moindre incident pouvait emporter le bébé, le moindre geste prenait une dimension sacrée. La mère détenait les secrets de l’existence. La vie, la mort s’invitaient au banquet.
Sabine retrouva quelque chose de ces rituels. Une heure plus tôt, elle avait encore été cette mère résolue à laisser son fils devenir adolescent. Elle l’arrachait maintenant à ce processus et lui sauvait la vie. Il se laissa guider. Un peu plus, elle l’aurait porté comme un sac. En arquant les jambes et en contractant le ventre, elle aurait mobilisé une énergie féroce, le genre d’énergie purement musculaire qui n’était pas exactement celui des tournages.
Elle sut trouver un chemin rapide et pensa fort au fait que personne ne devait s’interposer. Elle aurait l’insulte facile. Heureusement, rien ne se passa. Il n’y eut pas de rire au spectacle de la mère traînant son adolescent par la main. Des gens se pressèrent derrière elle, le bruit diminua tandis qu’elle s’approchait de la sortie. Même la voix de la principale finit engloutie par la confusion.
Dehors, sur le trottoir de la rue des Pyrénées, le soleil régnait en maître. Sabine ralentit, elle lâcha la main de son fils. Le quartier s’apaisait. À cette heure, ça n’était pas encore la fin de l’école ni la sortie des bureaux. Mathieu n’eut pas un mot, la mère n’osa pas le regarder. Alors elle plongea le regard dans la perspective de la rue, soulagée que la scène s’achève et que la ville présente un visage lumineux. Elle le savait : les problèmes venaient de commencer.
2
Les tours
Les langues fourchues sifflent dans la nuit
On les entend mais on ne les voit pas
Méfiez-vous de leur appétit de nuire
Elles piquent à distance et se replient
Estomacs vides et regards avides
Créatures de plaisir et d’envie
Elles tournent et trépignent en attente
D’une proie trop sensible à leurs paroles.
Ils rentrèrent penauds. Que pouvaient-ils se dire, terrés dans l’appartement ? La gêne fut trop forte, la paresse l’emporta. Ils n’eurent pas envie de penser à la folie qui s’était emparée de la mère, ni aux semaines de harcèlement. Ils se couchèrent sans un mot.
Le lendemain, Sabine n’emmena pas Mathieu à l’école. Il paraissait naturel de faire une pause, la situation restait confuse. La perspective de passer une journée calme leur plaisait. Sabine brancha la cafetière, déposa sur la table ce qui pouvait plaire à son fils – les céréales dont elle trouvait le goût trop sucré, une bouteille de lait frais, le bol Spiderman qu’elle venait de retrouver au fond d’un placard. Il apprécierait d’être servi comme un enfant, elle-même aurait apprécié qu’un homme se montre prévenant. Elle n’avait pourtant envie de rien d’autre qu’un café. Elle ferait passer son amertume avec une biscotte sans sel.
Au-dessus du plan de travail, la fenêtre ouvrait sur la cour de la vaste HLM qu’ils habitaient depuis la naissance de Mathieu, rue des Rigoles, sur les hauteurs du plateau de Belleville. Sabine aimait la vue qui s’y déployait. Vers les quinze étages inférieurs, c’était une plongée vertigineuse – il fallait se pencher pour apercevoir la cour. Vers les dix étages supérieurs il y avait la perspective ouverte sur le ciel, cernée par le sommet des barres. Face à elle s’étendaient les vis-à-vis d’appartements semblables, qu’on aurait pu trouver désespérants avec leurs encadrements de fenêtres en béton crème, biseautés, parfaitement carrés, mais dont elle appréciait la régularité.
La première année, elle avait eu peur de vivre dans une cage à lapins, cernée par les nuisances sonores. Puis elle avait pris goût au côté monumental des tours. Elle les préférait à ces immeubles classiques, charmants mais vieillis, qu’elle longeait chaque jour pour aller faire ses courses et dont les loyers atteignaient des sommets. Le voisinage n’était pas si bruyant. Tout juste y avait-il des cris d’enfants les jours sans école et des exclamations dans la cour. Le murmure inévitable de la ville, elle le préférait sous cette forme plutôt que celle de la circulation, partout ailleurs dans Paris.
Elle avait mis du temps à trouver ses marques. Les premiers étages étaient occupés par des Africains, les plus hauts par des Maghrébins. La tour d’en face était mélangée mais la B était entièrement arabe. La D, qu’elle ne voyait pas de sa fenêtre, abritait un nombre important de familles d’Europe de l’Est. Sabine s’y était fait des relations amicales parmi les célibataires ou les femmes dont on ne voyait jamais le mari. Il y avait Fatoumata, mère au foyer du bout du couloir, qui la dépannait pour des condiments et dont Sabine gardait de temps en temps les quatre fils ; Robert, un vieillard qui dirigeait le conseil syndical et supervisait les travaux, et qu’elle avait pris l’habitude de guetter pour se tenir au courant ; Cristina, petite femme ronde et nerveuse, dont elle aimait le verbe fort et l’esprit pratique, et qui la prenait pour une personne respectable puisque si soucieuse de la qualité de vie.
Sabine observait toujours avec satisfaction les enfants de toutes origines jouer ensemble. C’était à l’adolescence que les choses se gâtaient. Un partage se faisait entre les familles qui basculaient dans un quotidien marqué par le shit et celles qui se démenaient pour s’en sortir. Elle s’était montrée intraitable. Elle avait interdit à son fils de fumer et d’approcher les garçons qu’elle estimait mal éduqués. Par chance, la timidité de Mathieu l’avait protégé.
C’était curieux, tout de même, qu’avec cette façon jalouse de maintenir son fils sur les rails d’une vie saine, elle ne se soit pas impliquée dans sa scolarité. Elle n’avait jamais assisté aux réunions de parents d’élèves, n’avait jamais lu les bulletins. C’est que le collège et la cité HLM appartenaient à des univers différents. L’établissement scolaire, situé dans une rue qui s’éloignait en direction de Gambetta, était tenu par les professeurs. Même si ces gens-là se disaient modestes, ils n’habitaient pas la Cité des Rigoles. Il y avait chez eux cet aplomb, cette certitude d’œuvrer pour l’État qui suffisaient à lui glacer le sang. Elle redoutait leur jugement.
Le coin bobo de Jourdain, au sud-est de la Cité, relevait du même monde que l’école. De part et d’autre de la station, la rue Belleville proposait une étonnante concentration de fleuristes chics, de fromagers chers, de cavistes pointus, de boucheries bien achalandées. Quelques centaines de mètres plus bas, la densité distinguée se diluait avec les restaurants chinois, les coiffeurs pakistanais, les bars arabes, les supérettes d’autres cultures. Sabine n’aurait su dire laquelle de ces atmosphères était sa préférée. Jourdain la mettait à l’aise mais elle refusait de payer cher un camembert. La nonchalance des professeurs l’agaçait. Le négligé des intermittents du spectacle l’exaspérait. C’était une fausse simplicité, beaucoup plus étudiée qu’elle ne le prétendait, et qui la regardait, elle, femme du peuple, avec indifférence. Quant au Belleville du contrebas, elle en aimait la modestie mais elle tiquait au spectacle des déchets, des saletés, des sursauts d’agressivité. En fait, c’était l’équilibre entre les deux qui lui convenait. Elle-même estimait être de nulle part. Son appartement propret, isolé en hauteur dans une barre HLM, lui faisait l’effet d’une bulle en suspension.
Il faut naviguer.
Sabine observa son fils manger les céréales. Elle était heureuse de le voir éprouver ce plaisir. Elle le scruta, stupéfaite à l’idée qu’elle s’était moins intéressée à lui depuis quelques mois. Il avait pris du poids. Il portait un sweat à capuche qu’il avait acheté avec son argent de poche. Il se coiffait en rabattant sa mèche sur le côté, qu’il plaquait avec de la cire. Ça n’était pas du meilleur effet mais il prenait soin de son allure. Il devait imiter ses camarades, qui singeaient eux-mêmes des influenceurs.
Il grandissait vite, il la dépasserait bientôt. Elle entrevoyait sa carrure d’homme. Dans ses bouderies, elle retrouvait l’air revêche du père, un froncement du visage qui l’affinait et le durcissait. Sabine était émue par la taille de son fils et s’en voulait de bousculer son parcours. Elle regrettait le temps où elle pouvait encore le considérer comme un enfant. Maintenant, il s’arrachait à cet état soumis du jeune âge. L’agression qu’il venait de subir devait le terrifier.
Une insulte au peu de naïveté qui lui reste.
Pourtant, elle ne se sentait pas fautive. Elle n’avait pas travaillé davantage qu’auparavant. Mieux, elle avait trouvé une stabilité. Après trois années difficiles qui l’avaient vue se décider à tourner du porno, elle avait défini sa vitesse de croisière. Elle avait alors eu le sentiment de pouvoir se concentrer sur l’essentiel, à savoir le cœur du métier – la performance physique, le talent pour séduire, un certain mouvement du bassin. Elle avait perdu moins de temps avec les tâches administratives. Ça l’ennuyait désormais de négocier ses contrats, d’entretenir les relations. Soulagée d’avoir atteint un palier dans sa vie de femme, tout au moins dans sa vie de travailleuse, elle avait oublié de se montrer vigilante par ailleurs.
Elle regarda Mathieu comme un être nouveau, tout droit sorti d’un an d’oubli. Elle eut du mal à trouver les premiers mots.
« Ça va ? Tu tiens le coup ?
– Pourquoi tu dis ça ? Ouais ça va.
– C’était le bordel, hier.
– C’est comme ça. J’ai rien à dire là-dessus. Faut avancer, c’est tout.
– Tu prends les choses comme ça ?
– Comment je devrais les prendre ? Tu voudrais que je pleure ?
– Non, mais… »
Elle se tut. La mauvaise volonté de Mathieu n’était pas bon signe. Soit il courbait l’échine depuis longtemps, soit il était encore sous le choc – dans les deux cas, il souffrait.
Elle réalisa qu’il avait été bavard, quelques années plus tôt. Il l’avait même agacée par sa façon de toujours poser des questions, de faire le malin. Elle s’était étonnée qu’ils puissent être si différents – elle, terre à terre, soucieuse, portée sur le ménage, le rangement, les discussions pratiques ; lui, facétieux, toujours un manga à la main, trafiquant ses constructions, lançant d’interminables monologues sur les bizarreries du monde. Il s’était taillé une barbichette à l’apparition des premiers poils, laissant pousser ses cheveux comme autant de papillotes.
« Va chez le coiffeur ! Ou bien je te les coupe moi-même…
– Laisse mes cheveux tranquilles. »
Et puis un jour, à l’âge de quatorze ans, la source s’était tarie. En quelques mois Mathieu avait moins parlé. Son corps avait grandi, il s’était fait couper les cheveux, la mue s’était engagée. Elle avait apprécié cet apaisement non sans s’inquiéter. On entendait tellement d’histoires de racket… Elle n’avait cependant rien décelé d’anormal. Son fils mûrissait.
Heureusement, son mutisme s’était installé bien avant le scandale du collège. Cela rendrait difficile de savoir ce qu’il ressentait mais la culpabilité de Sabine s’en trouvait diminuée. Toute cette affaire s’insérait dans un vaste ensemble de menaces. On ne pouvait pas grand-chose contre les agressions. On ne pouvait rien non plus au fait que les adolescents, sous le poids de ce qu’ils subissent, deviennent ombrageux.
Regardant son fils ranger la boîte de céréales, redoutant qu’il ne reparte trop vite, elle pensa à leur histoire. Elle avait toujours eu le sentiment qu’ils formaient un duo, à égalité l’un par rapport à l’autre. Il était son petit homme, elle était sa mère, seuls face à l’adversité. Elle avait fait au mieux : quelques mois après sa naissance le père était reparti en Italie, trop fainéant pour assumer ses responsabilités, et elle n’avait pas eu le cœur de trouver un autre homme. Elle avait eu sa dose de foyer. Quatorze ans plus tard, cette dose lui convenait toujours. Son fils était son gage d’investissement familial. Elle avait payé son tribut à la société, accompli le minimum requis. Dans le doute, autant faire ce qui semble naturel. Une fois cette chose accomplie, le destin peut s’ouvrir. Que son accomplissement passe par le porno pouvait surprendre mais cela relevait d’un autre débat.
En attendant, elle se trouvait embarquée avec cet adolescent qu’elle scrutait comme une bête curieuse. Si la confiance se brisait entre eux, si le dégoût s’infiltrait dans leurs sentiments, alors l’avenir s’annonçait désespérant. Qu’avait-elle de tangible dans sa vie sinon cette équipe qu’elle formait avec son fils ?
Ma famille a quelque chose de chiche.
« Les autres ne t’ont pas trop embêté ?
– Bien sûr qu’ils m’ont emmerdé. Tu crois quoi ? »
Et il partit.
Elle aurait aimé lui demander ce qu’il ressentait à propos de son activité, obtenir des détails. S’agissait-il de rumeurs ? Des extraits de vidéos circulaient-ils vraiment ? Avait-il vu sa mère jambes écartées, crucifiée par un sexe ?
Piégé par ces images, il ne pouvait comprendre la quête que menait sa mère. Il s’agissait pour elle de franchir certaines limites, de repousser la radicalité de ce qu’elle ressentait. Elle cherchait la crudité. Contrairement à ce qu’on pouvait croire, ce travail nécessitait une constance, une forme de noblesse. Et cette recherche avait été offerte en pâture à un fils qui traversait une période délicate. Il y avait court-circuit : avec ses vidéos, Sabine s’adressait à des hommes en mal de plaisir, pas à des enfants. Ce qu’on lui reprochait, à savoir corrompre la jeunesse, elle n’en était pas responsable.
Elle avait pris le risque de ce genre de diffusion, estimant très faible la probabilité qu’un spectateur l’identifie. Il aurait fallu pour cela qu’un homme consomme précisément ces vidéos – parmi des millions disponibles – puis reconnaisse une femme parmi les dizaines devant la grille. Sans compter le fait que le maquillage et ce genre de prestation rendaient en partie méconnaissables les traits du visage.
Une personne avait donc obtenu des informations sur elle et cherché à lui nuire. Cette pensée la révolta. Qui pouvait la haïr ainsi ? L’être humain avait-il cela de méprisable que, devant la satisfaction de répandre le scandale, il n’avait aucune considération pour les souffrances engendrées ? Elle comprenait que son fils puisse la détester. Son réflexe serait de lui répondre la même chose qu’à la principale : elle n’avait pas à se justifier. Son activité n’avait rien d’illégal. Comment retenir les hommes de se palucher ? Comment contenir le flot du spectacle produit pour les soulager ?
Elle eut la tentation de s’apitoyer sur elle-même. Elle n’avait jamais fait de mal à quiconque. Sa pratique ne devrait pas lui attirer de mépris. Elle n’avait pas la force de réfléchir à ce qui l’avait amenée là, mais elle était sûre d’une chose : elle ne méritait pas cette honte. Elle refusait de se voir cracher dessus par des gens bien plus méprisables qu’elle.
La douleur s’approfondissait. Maintenant, Sabine se représentait Mathieu comme une victime grelottante. Elle le sentit menacé. Elle aurait aimé tenir dans ses bras le garçon qu’il avait été quelques années plus tôt, le serrer fort afin qu’il aborde avec énergie la phase de l’adolescence. C’était trop tard. Des forces inconnues l’avaient jeté dans le bain de l’âge adulte.
3
Le studio
Le félin progresse dans la forêt
Sûr de sa puissance, sûr de son fait
Les coups de griffes ont laissé des marques
Sur sa fourrure abîmée par endroits
Ses yeux sont rouges et ses dents pointues
La soif de violence alourdit ses pattes
Il sait qu’il ne fera pas de quartier
Parmi ceux qui ont osé le défier.
Le lendemain, Sabine laissa son fils aller seul au collège. Elle aurait pourtant aimé observer son attitude et guetter le regard des autres, inquiète à l’idée qu’ils se moquent de lui.
La perspective d’une vengeance se dessinait, trop immense encore. Sabine n’avait pas la force de prendre le problème à bras-le-corps. Elle y réfléchirait quand elle aurait le nom des salauds qui s’étaient amusés à faire circuler la vidéo. Elle n’avait pas encore le courage d’interroger Mathieu.
En attendant, elle avait rendez-vous pour une séance de travail avec Ernesto, celui qu’elle appelait son patron. C’était lui qui lui proposait des tournages pour différentes plateformes. De fil en aiguille, il était devenu son agent. Il gérait les rapports avec les producteurs et rédigeait les contrats. Il allait jusqu’à peaufiner sa communication sur Mym, la plateforme de partage de contenus en ligne. Sans doute aurait-elle pu varier les contacts et négocier de meilleurs tarifs, mais elle aimait ce rapport de confiance. Elle s’en remettait à lui pour rester concentrée sur le travail. Il était devenu son unique interlocuteur. Même avec ses partenaires de plateau, elle n’avait pas de conversations sur sa carrière ou l’évolution de ses pratiques.
Elle le rejoignit dans le studio qu’il possédait à Pantin. Il voulait qu’elle rencontre son prochain partenaire pour une production Locder. D’habitude, ce genre de réunion avait lieu quelques minutes avant le tournage. Une fois sur deux Sabine travaillait des hommes qu’elle avait déjà pratiqués, mais il y avait toujours ce côté rude des retrouvailles expéditives. Quinze minutes plus tard les corps se dénudaient. Il aurait fallu de plus longues transitions vers le bain des geignements, des efforts musculaires, des douleurs progressives, des jouissances parfois, toujours avec cette urgence et cette dimension besogneuse qui ne lui déplaisaient pas.
Elle appréciait qu’Ernesto, pour une fois, lui présente à l’avance un partenaire. Sans doute la qualité de la production y était-elle pour quelque chose. C’était important pour elle de nouer des rapports sains. Elle distinguait amours et travail et souhaitait éviter les malentendus. Non que le porno soit une activité sale mais elle avait trouvé son équilibre. Pour autant, elle devait admettre que sa vie sentimentale perdait en saveur.
Il faisait beau ce jour-là. En milieu de matinée, la circulation s’était apaisée. Il régnait sur la rue Jules-Auffret le parfum séduisant d’un septembre encore lumineux. L’immeuble que Sabine trouvait habituellement terne avec ses pans d’aluminium et ses verrières rouillées revivait. Elle se sentait de bonne humeur. N’allait-elle pas retrouver un ami ?
Elle pénétra dans le vaste espace occupant le dernier étage. La partie réservée au travail administratif ne présentait pas le désordre habituel. Le studio lui-même ne proposait qu’un canapé rouge devant un rideau. Ernesto ouvrit les bras vers Sabine comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis des semaines. Son air détendu le rajeunissait, son crâne rasé brillait d’un éclat particulier. Sa chemise noire mettait en valeur la puissance de ses épaules.
« Je suis en forme ! Cette production va booster nos carrières. On doit faire le point sur ton positionnement, c’est pour ça que je t’ai fait venir. »
Elle n’aimait pas les leçons de lucidité. Il était déjà assez éprouvant de s’impliquer dans un tournage. La sanction des regards lui suffisait, les paroles lui faisaient un effet plus douloureux. Finalement, elle se méfiait de l’intelligence. La perversion relevait de l’âme. La chair, elle, avait quelque chose d’élémentaire. Un homme bandait ou ne bandait pas. Elle se moquait des fantasmes ou des saloperies que les acteurs avaient en tête, tant qu’ils respectaient un contrat. Le porno, du moins celui qu’elle pratiquait sous le contrôle d’Ernesto, avait le don de clarifier les situations.
« Ma chérie, nous avons déjà tourné quelques scènes pour Locder. Cette fois j’ai signé pour la production d’un long métrage. Je suis en charge du casting et du tournage, dans cinq endroits différents.
– Je ne comprends pas comment Locder trouve encore les moyens de tourner ce genre de film… Je pensais que les budgets s’étaient effondrés depuis le streaming.
– Ils misent sur l’exclusif. Le côté rétro des vieux formats plaît toujours. C’est excitant la comédie, non ? La femme qui joue la pute… Encore mieux que la vraie ! Ça rassure peut-être, je ne sais pas… Et puis le côté star : on offre aux spectateurs de belles femmes qu’ils revoient d’une prod à l’autre, avec des décors et des images soignées. Ils ont l’impression que leur désir a du prix.
– Et ils payent pour ça ?
– Tu sais qu’ils payent pour de l’amateur, pourquoi ne payeraient-ils pas pour du pro ? Les gens ont pris l’habitude des abonnements… »
En sa compagnie, Sabine ne se sentait pas menacée. Il avait toujours réponse à tout. Ancien acteur très à l’aise dans le milieu, il avait préféré se rhabiller plutôt que d’offrir son corps à toutes les caméras de la ville. Avec l’âge, il s’était senti pousser des ailes de réalisateur. Il gérait par ailleurs les webcams de filles auxquelles il prêtait des salles et du matériel. Il estimait qu’il y avait plus d’argent à gagner de ce côté et qu’il avait fait le tour de ce qu’il souhaitait sur un plateau. Son plaisir était de manier des budgets, de mettre en relation, d’évoluer dans un domaine qui le mettait de bonne humeur Il avait gardé sa fraîcheur. Jamais sérieux dans les discussions, il n’en gérait pas moins les plannings avec rigueur Sabine admirait sa force. Elle n’imaginait pas gagner en autonomie avec quelqu’un d’autre.
Il prépara du café pour elle et se servit un verre de Gatorade. Son obsession pour le sport… Quelle chance! Il dosait plaisir et souffrance. Sabine, elle, se livrait aux mains des hommes. Elle s’abandonnait à un maelstrom. Malgré l’exaltation, elle éprouvait de la terreur quand elle se comparait à la figure joviale d’Ernesto.
« Il faut que je t’explique comment je t’ai vendue aux producteurs.
– Vendue ?
– Ils fonctionnent par catégories. Question de tags. Alors, toi, je t’ai présentée comme une Milf aux seins naturels. Ne te vexe pas! »
Extraits
« Toute cette affaire s’insérait dans un vaste ensemble de menaces. On ne pouvait pas grand-chose contre les agressions. On ne pouvait rien non plus au fait que les adolescents, sous le poids de ce qu’ils subissent, deviennent ombrageux.
Regardant son fils ranger la boîte de céréales, redoutant qu’il ne reparte trop vite, elle pensa à leur histoire. Elle avait toujours eu le sentiment qu’ils formaient un duo, à égalité Pun par rapport à l’autre. Il était son petit homme, elle était sa mère, seuls face à l’adversité. Elle avait fait au mieux: quelques mois après sa naissance le père était reparti en Italie, trop fainéant pour assumer ses responsabilités, et elle n’avait pas eu le cœur de trouver un autre homme. Elle avait eu sa dose de foyer. Quatorze ans plus tard, cette dose lui convenait toujours. Son fils était son gage d’investissement familial. Elle avait payé son tribut à la société, accompli le minimum requis. Dans le doute, autant faire ce qui semble naturel. Une fois cette chose accomplie, le destin peut s’ouvrir. Que son accomplissement passe par le porno pouvait surprendre mais cela relevait d’un autre débat.
En attendant, elle se trouvait embarquée avec cet adolescent qu’elle scrutait comme une bête curieuse. Si la confiance se brisait entre eux, si le dégoût s’infiltrait dans leurs sentiments, alors l’avenir s’annonçait désespérant. Qu’avait-elle de tangible dans sa vie sinon cette équipe qu’elle formait avec son fils ? » p. 27
« L’activité avait duré deux ans. Heureuse de ne plus dépendre d’un patron, elle avait trouvé son rythme. Puis, sans y prendre garde, elle était tombée enceinte. Le père était l’un de ses amants, un Italien de passage à Paris, sympathique et peu causant, qui avait le mérite de l’attirer et de la mettre à l’aise. Il s’était braqué à la nouvelle mais n’avait pas insisté pour qu’elle avorte. Il s’était occupé de l’enfant les premiers mois, songeant même à s’installer chez elle. Il avait suffi d’un accrochage pour qu’elle se montre intransigeante : elle préférait qu’il disparaisse plutôt que de mal jouer au père. » p. 52
« J’ai trois noms de personnes que je déteste et que je vais punir.
– Quatre, plutôt?
– Oui, quatre. La mère de Romain, qui a tout balancé et qui ne joue pas franc jeu; Samy, qui doit payer pour ce qu’il fait subir à mon fils; le patron, qui nous a frappés et qui doit être pour quelque chose dans la méchanceté de Samy. Je pourrais rajouter la mère de Samy, qui nous a envoyés dans ce traquenard
– Tu n’as pas peur de faire du mal à ton fils en remuant toute cette merde ?
– J’y ai pensé. Et j’en suis arrivée à la conclusion inverse: ce n’est pas une solution de se cacher, de courber la tête dans l’espoir que les choses se passent bien. C’est ce que j’ai fait pendant dix ans et voilà où ça nous mène. Je m’étais préparée à ce que tout se sache un jour. C’est arrivé, maintenant il faut faire face. Je savais que mon fils devrait affronter la tempête. Maintenant qu’elle survient, il faut se battre. » p. 136
« Le corbeau a dénoncé par mail à Isabelle le fait que son mari se paluchait sur une femme du site OnlyFans. Le problème, c’est que cette femme est aussi mère de famille dans le même collège que Romain. Isabelle a diffusé l’information parmi les élèves. Maintenant, cette femme demande des comptes. Elle a même débarqué dans la famille!
– Attends, tu vas trop vite Je ne comprends rien…
OnlyFans?
– Un site où les femmes offrent des services vidéo contre de l’argent.
– Quelle misère… Tu veux dire que Charles payait cette femme pour s’exhiber ?
– S’exhiber, oui, et un peu plus encore. » p. 176
À propos de l’auteur
Aymeric Patricot © Photo DR
Né en 1975, Aymeric Patricot est devenu professeur de littérature après avoir vécu au Japon. Il publie des essais et des romans sur des thèmes variés : éducation, écologie, violences faites aux femmes, questions ethnoculturelles… Soucieux de sonder les tensions et les contradictions de l’époque, il écrit dans un style qu’il veut dense et classique. Par ailleurs amoureux des littératures de genre, il fait des pas de côté vers l’étrange, comme le conte. Il est l’auteur des Petits Blancs (Point Seuil, 2013), qui évoque le thème de la pauvreté blanche, et de La Viveuse (Léo Scheer, 2022), celui de l’accompagnement sexuel. (Source : Éditions Héliopoles)
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