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" data-attachment-id="32634" height="379" width="648" data-comments-opened="1" aperture="aperture" />En deux mots
Cécile Blain, 56 ans, vient de divorcer. Elle quitte Paris pour le Massif central, sa voiture chargée de vingt-deux cartons de livres, tout ce qu’il reste de vingt-six ans de mariage. Sur l’autoroute, elle change de cap. Direction les petites routes de France, où elle sème sa bibliothèque dans les boîtes à livres qu’elle croise. Une renaissance commence.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Cécile vide sa bibliothèque
Jean-Pierre Montal signe le portrait délicat d’une femme qui, à cinquante-six ans, choisit enfin la liberté. Un road-trip littéraire, tendre et malicieux, qui confirme tout le talent aperçu dans La Face Nord.
« Aucune histoire ne devrait débuter de cette façon. » C’est ainsi que Cécile Blain ouvre son récit, debout dans un appartement vide, face au dernier carton de déménagement. Cinquante-six ans, divorcée depuis un an. Éric, son mari éditeur, l’a quittée pour une femme de vingt-cinq ans sa cadette, un soir de restaurant où il voulait « dire oui au présent, oui à la vie ». Vingt-six ans de vie commune s’achèvent sur ce cliché-là.
Louis et Maude, ses enfants, l’aident à charger la voiture. Vingt-deux cartons, la quasi-totalité de leur bibliothèque conjugale. Direction le Massif central, la maison d’une grand-tante, cinq heures de route. Sauf que sur l’autoroute, entre deux morceaux de Bob Dylan, Cécile ralentit, hésite, puis quitte la voie rapide à la sortie 12 b. Elle ne veut plus de vie toute tracée. Elle veut l’entre-deux, l’indéfini, un présent sans horaires.
Commence alors un road-trip inattendu à travers une France de zones commerciales, d’hôtels Ibis et Kyriad, où Cécile invente sa propre cérémonie d’adieu : distribuer ses livres dans les boîtes à livres des villages traversés. Chaque dépôt devient un petit rituel, une façon de solder son passé sans jamais vraiment le trahir. À Brichancourt, elle glisse ainsi des romans entre Barbara Cartland et un volume oublié. Ailleurs, le nom d’un café l’entraîne vers Antoine Blondin. Chaque étape ravive un souvenir, une dispute, une complicité perdue.
Et puis il y a Julien Bendrix. Un auteur dont Cécile a annoté les livres, parfois avec férocité, et dont le patronyme dira peut-être quelques chose aux lecteurs de Graham Greene. Sans le savoir, elle a semé ses traces sur la route. Il va les retrouver. Et peut-être lui demander des comptes.
Jean-Pierre Montal excelle dans cet art du portrait de femme en fuite, déjà éprouvé dans La Face Nord. Mais ici, le mouvement remplace l’immobilité : plus de salle de cinéma, la route à la place. Le romancier, aussi guitariste, écrit comme on compose une chanson, par touches elliptiques. Ses phrases sont rythmées, souvent drôles malgré la mélancolie. Cécile a l’humour vache et la répartie facile, surtout quand elle raille les hommes qui « se mettent à parler comme les magazines féminins qu’ils conspuent d’ordinaire ».
Même si le personnage principal est une femme, il y a beaucoup d’aspects autobiographiques dans ce roman. Car le romancier est aussi éditeur, cofondateur des éditions Rue Fromentin avant de rejoindre Le Cherche Midi. Nourri de Fitzgerald, Bellow et Roth, autant que de polars américains, il glisse avec élégance ses références littéraires au fil des pages.
J’avais beaucoup aimé La Face Nord et j’ai adoré celui-ci. Sa légèreté n’est qu’apparente, sa profondeur ne s’impose jamais. On y rit, on s’y reconnaît, on referme le livre avec l’envie immédiate de partir soi-même sur les petites routes, une pile de livres sur la banquette arrière.
La Peau neuve
Jean-Pierre Montal
Éditions Séguier
Roman
192 p., 19,50 €
EAN 9782386360459
Paru le 20/08/2026
Où ?
Le roman est situé en France, à Paris, puis en prenant des chemins de traverse, dans de nombreuses communes imaginaires telles que Verneuil-en-Loxois, Bazon-sur-Chaseuil, Brignancourt, Dervillois-sur-Canse, Bréchin-en-Voise ou encore Gigny-sur-Blaye.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
« Nous remontions inlassablement les pistes de la littérature, nous en arpentions les boulevards comme les impasses. »
« Aucune histoire ne devrait débuter de cette façon », se dit Cécile Blain, cinquante-six ans, en jetant un ultime regard sur son appartement vide. Après un divorce, elle s’apprête à déménager le dernier vestige de sa vie passée : sa bibliothèque.
Pourtant, sur le trajet, elle change subitement de plan et décide de disperser peu à peu le contenu de ses cartons dans toutes les boîtes à livres qu’elle croisera en chemin. Une façon d’essayer de tourner la page mais aussi de se remémorer la place primordiale que la littérature a occupée dans sa vie et dans son couple… C’est le début d’un road-trip sur les petites routes de France qui sera propice à des rencontres inattendues, drôles ou, parfois, troublantes.
D’une plume à la fois précise et attentive, Jean-Pierre Montal décrit les jeux de miroir – et de hasard – qui nous unissent secrètement aux livres que nous aimons. Et si c’était entre les lignes de ces correspondances fugitives que se cachait, finalement, la clé de nos désirs et de nos hésitations ?
Les critiques
Blog Vagabondage autour de soi
Les premières pages du livre
« Première partie
Dernier inventaire avant liquidation
1
Aucune histoire ne devrait débuter de cette façon. Du moins, aucune histoire qui espère retenir l’attention d’un lecteur, d’un spectateur ou même d’un inconnu un soir dans un café. Mais je ne vois pas très bien comment m’y prendre autrement et je suis trop fatiguée par ces derniers mois pour chercher. Alors, allons-y, commençons de la pire des manières : je m’appelle Cécile Blain, j’ai cinquante-six ans, j’ai divorcé il y a un an et je me tiens actuellement debout dans un appartement vide avec, face à moi, le dernier carton de déménagement posé sur le parquet du salon. J’imagine la tête d’un producteur de cinéma, son découragement immédiat à la lecture de ces lignes. Une femme plutôt au creux de la vague, ni assez jeune pour une comédie romantique, ni assez vieille pour une histoire crépusculaire sur le sens de la vie : à fuir ! Je ne lui en voudrais pas, d’ailleurs. Moi-même, à cet instant précis, j’aimerais pouvoir courir le plus loin possible, accélérer à chaque foulée puis me retourner, à bout de souffle, et distinguer au loin ces mots : « Je m’appelle Cécile Blain… » Alors, je reprendrais ma course, plus vite encore, dans l’espoir de ne contempler, à la prochaine halte, qu’une plaine vide, sans Cécile Blain, ni divorce, ni cartons de déménagement. Pourtant, pas d’approximation, aucune exagération, pas même une once d’affabulation, de mensonge ou d’apitoiement dans ce début. Tout y est vrai et mesuré. C’est là son mérite et sa limite. La vérité, l’exactitude brute d’un moment, provoque souvent cette sensation, comme une fadeur d’aliment cru.
Je m’appelle Cécile Blain, donc, j’ai cinquante-six ans et, dans l’escalier, j’entends le pas de mon fils, Louis, qui gravit les marches deux par deux. « Plus qu’un seul ? Ça a été rapide, finalement ! » La face sud de ma progéniture : sans pente ni montée abrupte, ensoleillée les trois quarts du temps. Vingt-sept ans de charme, d’insouciance, protégés par une très fine couche d’égoïsme, invisible pour l’œil novice mais robuste. Quand Louis va bien, son entourage est généralement épuisé sans que mon fils ne s’interroge une seule seconde sur cet étrange effet de vases communicants. Mais on pardonne beaucoup à Louis et Louis le sait.
« J’ai checké toutes les pièces, tous les placards, c’est bon, tout est vide » : Maude, ma fille, la face nord. Escarpée, rythmée par de violents dénivelés d’humeur. Vingt-cinq années de tension, parfois d’angoisse, de sourcils si souvent froncés qu’on les croirait figés dans ce mode dubitatif. Mais aussi vingt-cinq ans de fiabilité à toute épreuve, de sensibilité revêche, prête à prendre sa part du malheur d’autrui. Mes enfants auraient dû se mettre d’accord sur un troc. Le sérieux de Maude aurait évité à son frère une carrière de chômeur longue durée et l’insouciance de Louis aurait permis à sa sœur de ne pas vivre trop à l’étroit dans la carapace d’une perpétuelle inquiétude. Mais je sais que ce genre de transaction voit rarement le jour. Encore moins dans les familles où la promiscuité pousse naturellement à pointer les défauts des autres en se réjouissant de ne pas en avoir hérité. Je sais aussi que Louis est aujourd’hui perdu malgré son flegme et que Maude souffre derrière son pragmatisme. Ils auraient aimé prendre appui sur un couple de parents unis dans le grand âge, burinés par les épreuves et prêts à en livrer les leçons. C’était raté.
Mon fils s’est emparé du carton. Nous avons contemplé une dernière fois le salon vide, la cuisine aux murs tordus et le couloir étroit qui mène à la salle de bains. Puis est venu le tour du hall d’entrée, si sombre que nous avions tenté de le repeindre en rouge, jaune, vert pomme ou bleu ciel, dans l’espoir à chaque fois de le rendre moins sinistre. L’appartement sera vendu à la fin du mois. Nous y avons vécu vingt-six ans.
* * *
Louis a claqué le coffre de la voiture. Vingt-deux cartons en tout, tous remplis de livres, la quasi-totalité de notre bibliothèque. Éric m’a tout laissé, peut-être pour apaiser sa culpabilité, réussir sa sortie sur un geste de grand seigneur ou, tout simplement, parce qu’il est heureux et que lorsque la vie ne se montre pas trop avare, on éprouve moins le besoin de lire. Le partage des meubles s’est avéré plus tendu. Heureux ou non, il faut bien une chaise pour s’asseoir, une table pour travailler et un lit pour dormir. Sur ce chapitre, c’est moi qui me suis montrée magnanime. Il a pris tout ce qu’il souhaitait et j’ai entreposé le reste dans un garde-meuble du côté de Pantin. Je ne me voyais pas me réinstaller dans le décor de notre mariage.
« Tu fais attention en voiture, hein ? »
Maude m’a regardée droit dans les yeux. Son inquiétude n’attendait que quelques minutes pour être portée à ébullition et se muer en angoisse. « Tu écris quand tu arrives. Tu en as pour combien de temps ? Tu as bien repéré l’itinéraire sur Google Maps ? Ne mets pas le filtre “sans péage”, ce sera trop long. » S’il est un aspect de l’âge auquel je ne m’habitue pas, c’est bien cette sollicitude des enfants, cette volonté ostensible de prendre les choses en main, motivée par le sentiment d’une responsabilité naissante. « Mais bien sûr qu’elle fera attention ! » a répondu son frère. Entre l’anxiété de l’une et le détachement de l’autre, j’ai soudain eu envie de prendre le volant et de rouler, loin. J’en avais pour cinq heures environ avant d’arriver à la maison de ma grand-tante, en plein Massif central, à une cinquantaine de kilomètres de Roanne et de Vichy, dans une région dévastée économiquement, à bonne distance de la première gare TGV, un coin sans aucun attrait touristique et non répertorié sur la carte des vacances : le paradis, en quelque sorte. Quand j’ai vu mes enfants rapetisser dans le rétroviseur, je me suis sentie mieux. J’en avais assez de faire bonne figure. La dignité épuise.
2
J’ai toujours aimé les stations-service et celle-ci avait vraiment du charme. Elle n’avait pas encore été remodelée selon le principe des centres commerciaux, avec un coin boutique puis un long couloir rythmé par les chaînes de restauration rapide. Ici, tout restait rassemblé dans le même espace : les sandwiches triangulaires, les peluches, les machines à café, les tourniquets de lunettes de soleil, les revues pornos sous filtre opaque… Un désordre annonciateur de vacances. Les tables hautes étaient installées derrière la grande baie vitrée, orientée vers l’ouest. Le soir, le soleil venait sans doute se coucher sur les pompes à essence avant d’illuminer une dernière fois les remorques des camions garés en épi. On devait être bien, ici, vers dix-neuf heures. J’aurais aimé attendre la tombée de la nuit. Après tout, j’avais de la lecture dans le coffre. J’aurais pu retrouver mon exemplaire des Autonautes de la cosmoroute, de Carol Dunlop et Julio Cortázar, l’histoire d’un voyage en voiture ponctué lui aussi d’aires de repos et de stations-service. Puis je me serais laissé bercer par la rumeur lointaine des moteurs filant sur l’autoroute. Mais, ces derniers temps, j’avais appris à me méfier de ces plages de vide. Elles poussent à l’introspection et cette dernière mène inévitablement à la tentation du bilan. Dans mon cas, c’est déconseillé. Car aucune histoire ne devrait se poursuivre de cette façon, surtout quand le début n’est déjà pas fameux. Cécile Blain, cinquante-six ans, avait été quittée pour une femme de vingt-cinq ans de moins qu’elle. Un cliché, d’accord. Éculé, ridicule, bien sûr. Mais cela n’adoucissait en rien la morsure de ces quelques mots et de ce chiffre.
Quand j’ai rencontré Éric dans une soirée chez des amis communs, il s’apprêtait à fêter son trentième anniversaire deux semaines plus tard. Il commençait à travailler dans l’édition et moi, dans une agence de communication. Nous avons immédiatement parlé de musique, de littérature et n’avons plus vraiment arrêté par la suite. Nos chemins se sont croisés à cet âge si spécial où, pour le plus grand nombre, les passions de la jeunesse commencent à s’étioler, à devenir de vagues hobbies avant de disparaître derrière les carrières et les emprunts. Pas dans notre cas. Mon frère aîné, Bruno, âgé de huit ans de plus que moi, m’avait transmis son obsession pour le rock, la soul, le reggae, le disco, le punk, certaines périodes du jazz, le blues, électrique ou non, le folk (en me précisant, l’index dressé : « Méfie-toi toujours des ringards qui disent la folk »). À son contact, j’avais tout absorbé avec une avidité jamais rassasiée. La musique m’offrait à la fois une porte d’entrée et une sortie de secours : grâce à elle, je pénétrais dans le monde des jeunes adultes, avec la bande d’amis de mon frère, et je fuyais le quotidien assoupi de mes parents. Quand Bruno a quitté la maison pour suivre des études à Lyon, je me suis retrouvée seule face à mon père et ma mère, soudain propulsée au statut de fille unique ; ma passion a alors redoublé. Je redoutais les journées sans mon frère, la musique m’a rassurée. Il me suffisait de regarder une pochette d’album pour penser « il y a une vie et elle peut être fabuleuse, ces types le prouvent ». Évidemment, quand ces mêmes types étaient emmenés par une femme comme Debbie Harry, Patti Smith ou Chrissie Hynde, l’avenir s’annonçait plus radieux encore. Tout mon argent de poche passait dans les disques, l’achat de magazines ou de cassettes vierges pour enregistrer les albums empruntés à la médiathèque. Aucune fille de mon âge ne partageait ce goût ; l’expression « jardin secret » n’avait jamais été aussi appropriée. Sans doute est-ce pour cette raison que ma passion pour la musique est restée intacte : on n’abat pas sans risque un mur porteur.
Lors de notre première conversation, Éric a commencé à m’expliquer pourquoi le passage de Joy Division à New Order constituait une révolution musicale, mais il a vite compris que j’en savais autant que lui, voire un peu plus. Cela l’a d’abord sidéré, comme tous les hommes d’ailleurs, qui voient dans la musique une sorte de pré carré où ils peuvent venir paître tranquillement, en éternels adolescents. En règle générale, quand ils découvrent l’étendue de mes connaissances, ils restent muets quelques minutes mais reprennent aussitôt leur exposé, sur le même ton docte, celui qui signifie « tu en apprendras toujours un peu avec moi ». D’autres, plus rares, fuient immédiatement. Je peux désormais l’affirmer avec une assurance venue de l’expérience, deux catégories de femmes désorientent les radars masculins hétérosexuels, et ce à toutes les périodes de la vie : les filles drôles (comprendre : pas séduisantes, sans mystère ni charme) et celles qui connaissent le rock (comprendre : qui entrent sans vergogne dans une propriété privée). Le rock peut d’ailleurs être assez facilement remplacé par le cinéma. Éric échappait à ce schéma. Notre première conversation a duré jusqu’à l’aube.
À cette époque, il ne s’aimait pas et jugeait embarrassante l’apparition précoce de ses premiers cheveux gris. Ils lui allaient pourtant bien et lui donnaient une certaine allure dans les réunions professionnelles, les repas de famille ou les fêtes entre amis. Il détestait aussi son prénom, selon lui vieillot et démodé. « Je n’ai jamais rencontré un Éric plus jeune que moi », s’insurgeait-il pour prouver la ringardise de son état civil. Un de ses amis, un écrivain prénommé Jean-Pierre, lui répétait en boucle : « Tu ne te trimballes pas un prénom composé : de quoi tu te plains ? C’est nous, les grands brûlés de la vie sociale. Avec un “Jean-quelque chose” sur ta carte d’identité, tu diminues ta vie sexuelle d’au moins quarante pour cent ! C’est automatique ! » Il était drôle, Jean-Pierre, on le voyait souvent. Un jour, il a arrêté d’écrire, subitement. Il a renvoyé son avance à Éric, qui était son éditeur, en liquide, des billets froissés et fourrés dans une enveloppe kraft, avec ce mot : « Arrêtons les conneries, veux-tu ? Ça ne rime plus à rien, tout ça. P.-S. : désolé, il manque cinq cents balles. » Nous avons longtemps conservé ces quelques lignes. Puis il a disparu. Éric a gardé l’enveloppe le temps de retrouver sa trace – Jean-Pierre vivait désormais avec un homme, Anthony, et avait ouvert un cabinet de psychologue à Laval. Il lui a renvoyé la somme complète, avec les cinq cents euros manquants et ce court message : « Je parie sur l’avenir, quand tu te remettras à écrire, pense à moi. » La colère, la déception et la tristesse des derniers mois ne peuvent pas tout ternir : Éric était capable de ce genre de geste.
À partir de cinquante ans environ, les complexes de mon mari à propos de ses cheveux ou de son prénom se sont évaporés ou, plus exactement, se sont mués en atouts, ont souligné un charme désormais en accord avec son âge et sa position sociale. Les hommes peuvent miser sur ce type de miracle même s’ils estiment le plus souvent que cette chance leur est due. Il m’a trompée quelques fois – moi aussi, d’ailleurs – avant de m’annoncer, l’année dernière, le soir même de ses cinquante-neuf ans, son départ, sa nouvelle vie. J’avais réservé dans l’un de nos restaurants préférés, à côté du Palais-Royal. Nous allions entrer Chez Georges quand il m’a retenue par le bras : « Il faut que je te parle. Maintenant. » Il voulait « dire oui au présent, oui à la vie ». Ce sont ses mots exacts. J’ai souvent noté que, pour amadouer ou se justifier, les hommes se mettent à parler comme les magazines féminins qu’ils conspuent d’ordinaire. Ils doivent estimer que la seule tactique valable est d’adopter la langue de l’ennemie. J’ai eu l’impression d’être l’un de ces labels indépendants qui a soutenu un groupe de rock pendant des années jusqu’à ce que ce dernier signe avec une grosse maison de disques. Une comparaison qui ne signifie plus grand-chose aujourd’hui mais dont je tiens tout de même à rappeler la morale principale : les premiers albums sont généralement bien meilleurs que ceux de la reconnaissance financière. Hormis pour les Beatles. Mais notre couple n’était pas un disque des Beatles. Même lors de nos meilleures années, je nous aurais comparés aux Kinks certains soirs, aux Turtles la plupart du temps. C’est déjà beaucoup, les Turtles. Happy Together est un tube et une très belle chanson.
* * *
Assez traîné. J’ai vidé mon café afin de regagner ma voiture. En pressant le bouton « Démarrer », j’ai ressenti une vague hésitation. Sur l’autoroute, ce doute s’est accentué. Étaient-ce les trois voies quasi désertes en plein milieu de semaine ? L’irruption de Bob Dylan dans ma playlist (l’un de nos grands sujets de divergence, souvenir d’une copieuse engueulade le jour de son prix Nobel, Éric n’y décelant rien de moins qu’« une défaite de la littérature ») ? Ou tout simplement la perspective de débarquer bientôt dans une maison vide dont la chaudière fonctionnait une fois sur deux ? Peut-être la conjugaison de tous ces paramètres, je ne sais pas. J’ai levé le pied de l’accélérateur, comme si l’on venait de me signaler un obstacle sur la route. Avais-je réfléchi plus de trois minutes à ce qui m’attendait ? Pas vraiment. J’enchaînais les étapes dans l’ordre logique, c’est-à-dire, comme avant, comme toujours, celui qui rassurait mon entourage. Si j’avais dû rédiger l’autobiographie de mes trente dernières années, j’aurais sans doute accouché d’un magnifique rétroplanning, avec l’un de ces « codes couleur » incompréhensibles censés symboliser les différentes phases d’un projet. Pourtant, pour la première fois depuis des lustres, je n’avais pas d’enfants à nourrir, à récupérer ou à écouter, pas de mari à retrouver, pas de PowerPoint à envoyer pour le lendemain matin. J’étais absolument, totalement, littéralement libre. Et comment célébrais-je la nouvelle ? En allant d’un point A à un point B. En respectant les horaires alors qu’aucun rendez-vous n’était fixé. J’avais même déjà prévu, sur mon trajet, un passage au supermarché pour remplir le frigo. Libre peut-être mais en apparence, en théorie.
Je me suis décalée lentement sur la voie de droite pour ralentir encore et accéder à un autre stade de l’épiphanie en cours : je ne voulais pas arriver dans cette maison. Je ne désirais ouvrir aucun nouveau chapitre. L’entre-deux, indéfini, improbable, invertébré, me convenait très bien. Mieux, il me protégeait de moi-même et des autres. Je referais ma vie, selon l’expression consacrée que me répétait Maude tous les deux jours, bien assez tôt ou jamais, peu importe. Pour l’heure, je ne voulais tout simplement pas de vie, pas de passé que je connaissais trop bien et encore moins de futur qui m’indifférait totalement. Plutôt un éternel présent, figé, qui ne mènerait vers rien. Était-ce trop demander ? En tout cas, c’était à portée de main. Je pouvais le décider et nul n’avait le pouvoir de m’en empêcher. On ne peut rien contre la volonté de celle qui sort du jeu, qui dit, à voix basse, « je passe ».« I paint landscapes, I paint nudes, I contain multitudes. » Bob Dylan est toujours de bon conseil parce qu’il a écrit sur chaque seconde de la vie, c’est ce que ne comprennent pas les personnes hermétiques à son art. Elles se contentent de dire « il chante mal » alors qu’il faudrait dire « il chante tout ». Pas de barrières ni d’horaires, pas de SMS pour dire que j’étais bien arrivée, pas de chaudière. En lieu et place, des paysages, des nus, tout ce que l’on voudra mais la multitude retrouvée, jaillissante comme une source oubliée au fond d’un terrain vague.
La prochaine sortie, la 12 b, annonçait les communes de Verneuil-en-Loxois, Bazon-sur-Chaseuil et Gigny-sur-Blaye. Je n’avais jamais entendu ces noms, ne les situais même pas sur une carte dix secondes auparavant. C’était parfait. Le son régulier du clignotant a rythmé mon évasion. Deux minutes plus tard, j’étais à la gare de péage et tournais le dos à ma destination d’origine. »
Extrait
« Au commencement était le verbe, c’est entendu, puis le hasard est venu tout compliquer. Mon plan combinait les deux. À Brichancourt, par exemple, j’ai glissé des livres d’Éric Reinhardt entre La Prison d’amour et Seras-tu lady, Gardenia ? de Barbara Cartland. À quelques kilomètres de là, dans la petite ville de Verrières, l’une des plus jolies de la région, le nom d’un café — L’Humeur vagabonde — m’a évidemment poussée à retrouver puis abandonner plusieurs romans d’Antoine Blondin et, avec plus de difficulté, je l’avoue, son recueil intitulé Devoirs de vacances comprenant son texte sur Charles Baudelaire. Éric me l’avait fait découvrir dans les années quatre-vingt-dix. « On nous signale qu’un imposteur circulerait dans l’histoire de la littérature sous le nom de Charles Baudelaire. L’homme serait armé de séductions ténébreuses et jouirait de complicités chez les générations qu’enivre le parfum du soufre. » Écrire ainsi. Paraît-il d’une seule traite, sans hésitations ni ratures. Écrire ainsi, les mots en suspension au-dessus de son sujet pour mieux le contempler, puis fondre sur lui et le saisir en quelques lignes. » p. 53
À propos de l’auteur
Jean-Pierre Montal © Photo DR
Né en 1971, Jean-Pierre Montal est romancier, membre du groupe Les Mercuriales, et cofondateur des éditions Rue Fromentin. Il y a notamment publié au des auteurs comme Madeline Miller (Circé, Le Chant d’Achille), J. Courtney Sullivan (Les Débutantes), Meg Wolitzer (Les Intéressants) et les premiers romans de Patrice Jean (dont L’Homme surnuméraire). Aujourd’hui, au Cherche Midi, il est l’éditeur du Kafka de Reiner Stach (prix de l’essai Les Inrockuptibles 2023) ou encore de la biographie Robert Oppenheimer, triomphe et tragédie d’un génie, signée Kai Bird et Martin J. Sherwin, qui a inspiré le film de Christopher Nolan. La Peau neuve est son sixième roman. Il suit La Nuit du 5-7, Leur chamade (prix Jean-René Huguenin 2023) et La Face nord (prix des Deux Magots 2024) tous trois également parus aux éditions Séguier.
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