Mike Mignola n’a jamais été du genre à expliquer précisément ce qu’il avait en tête. Avec Uri Tupka et les dieux, il pousse même son mode opératoire assez loin. Il invente un nouveau monde, y accumule des dieux oubliés, des royaumes disparus, des légendes et des personnages improbables, et on doit se débrouiller avec tout ça. Sincèrement, c'est ce qu'on souhaitait, en fait ! Ce nouvel album chez Delcourt nous entraîne sur les traces d’Uri Tupka, un théologien hérétique recherché par un empereur et parti à la découverte des connaissances interdites liées aux anciens dieux. Son voyage va évidemment tourner autrement que prévu, entre démons, trahisons, tentations et rencontres pour le moins étranges. Le récit est construit comme une succession de petits épisodes, chacun consacré à une rencontre avec une divinité, avec un récit-cadre dans lequel Tupka raconte ses aventures des années plus tard, dans une auberge. Mais Mignola ne facilite pas vraiment les choses. Dès les premières pages, les histoires s’emboîtent, les personnages racontent eux-mêmes des épisodes racontés par d’autres et il faut parfois quelques détours pour comprendre qui parle et à quel moment. Revenir en arrière fait partie du risque et des plaisirs, quoi. En fait, Mignola possède ce talent assez rare pour donner à ses inventions l’apparence de choses qui auraient réellement existé. Il ne prend pas le temps de nous expliquer son univers dans les moindres détails. Il parle de ses dieux, de ses empereurs et de ses contrées avec une telle conviction qu’on finit par accepter tout cela comme une véritable mythologie ancienne. Peu importe finalement, si l’on ne retient pas tous les noms ou si l’on ne sait pas encore comment les différents éléments vont s’imbriquer.
Uri Tupka n’est pas seulement une accumulation de mythologie et de folklore. L'album possède aussi une vraie dimension émotionnelle. Tupka est un voyageur, un homme qui cherche la connaissance et qui va surtout se retrouver confronté à la foi, à l’amour, à la peur, à la confiance ou à la trahison. Chaque chapitre semble finalement davantage construit autour d’une émotion que d’un simple dieu ou d’une légende. C’est ce qui donne au récit une profondeur inattendue. Sous ses airs de vieux grimoire fantastique, Uri Tupka et les dieux raconte quelque chose de très humain. Graphiquement, Mignola reste évidemment dans un territoire qu’il connaît par cœur, mais sans donner l’impression de se répéter. Déserts, jungles, temples, châteaux, mers et créatures monstrueuses composent un monde immense, mystérieux et souvent inquiétant. Ses ombres et ses silhouettes ont cette capacité assez unique à faire paraître ancien et menaçant le moindre décor. Certaines séquences prennent même une dimension franchement onirique, voire cosmique, avec un dernier chapitre particulièrement impressionnant. Et puis il y a Tupka, qui ressemble habilement à son créateur. Grande barbe grise, crâne dégarni, façon de parler directe et humour pince-sans-rire : difficile de ne pas voir dans ce personnage une sorte d’alter ego de Mignola, envoyé se faire malmener par des démons et des dieux qu’il a lui-même inventés. Dave Stewart aux couleurs et Clem Robins au lettrage sont évidemment de la partie et leur travail accompagne celui de Mignola avec une évidence devenue presque naturelle. Bref, voici venir un album assez court, mais qui donne l’impression d’être beaucoup plus dense. Du mystère, des ambiances, l’excitation des débuts de Hellboy, l'impression de créer d’abord parce que l'auteur en a envie et s'amuse. On valide !
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