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" data-attachment-id="32634" height="379" width="648" data-comments-opened="1" aperture="aperture" />En deux mots
Ama, la grand-mère de la narratrice, meurt à 104 ans en région parisienne. L’occasion pour sa petite-fille de remonter aux racines de sa famille. Entre Chine, Indochine et France, Jeanne Pham Tran nous livre une histoire d’exils, d’histoire coloniale et d’identité métisse.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
« Chaque nouvelle mort fait resurgir les précédentes »
Jeanne Pham Tran est en Thaïlande lorsqu’elle apprend le décès de sa grand-mère et décide de retrouver son histoire. Après De rage et de lumière, son premier roman consacré à sa mère, elle poursuit l’exploration de ses origines, mêlant histoire intime et grandes secousses géopolitiques.
Le roman s’ouvre sur un appel matinal. Ama, la grand-mère centenaire, est mourante en France. Jeanne Pham Tran, loin, en Thaïlande, entend sa voix faible, sent son souffle. C’est ce départ, cette fin d’une longue vie, qui réveillent le besoin de comprendre, de remonter l’arbre généalogique. Ama, pourtant, feint l’oubli, rejette ses souvenirs en les qualifiant de nhà quê, un mot péjoratif marquant la honte de ses origines paysannes et modestes.
Le récit revient alors en arrière, à la Chine rurale d’où Ama a fui enfant, vendue comme esclave, dans un premier exil vers Saïgon. L’Indochine française est un monde de contrastes, entre bâtiments coloniaux, exploitation des richesses, et vie difficile laissée aux autochtones. C’est par bribes que son histoire est dévoilée, car il faut arracher les témoignages : « Nous pouvons parler de cuisine pendant des heures, mais nous n’évoquons jamais ce qui nous touche vraiment — nos histoires, nos émotions, nos rêves, nos doutes, nos conflits, les ruptures, les morts, la maladie, les tensions entre mes parents, mes cousins que tu ne vois plus depuis des années, les relations difficiles que j’ai avec mon père. On ne s’épanche pas, on enfouit nos larmes, nos cris, nos blessures sous la table. Ce n’est pas exactement du silence, c’est un brouhaha, un mélange de paroles superficielles et désordonnées, un dialogue sans queue ni tête que l’on pourrait avoir avec n’importe quel inconnu. Un ronron qui sert de paravent, pour masquer la douleur, le ressentiment, la peur, l’incompréhension, la solitude. »
Un silence qui est la marque d’un premier déchirement. Sa rencontre avec Bao Dai, le dernier empereur, qui fuit le pays face aux révolutionnaires, symbolise le second déchirement, le second exil lourd de mémoire, celui qui mène en France.
Loin de l’Asie, dans le froid et l’indifférence, elle donnera naissance au père de Jeanne. Même si ce dernier naîtra sous une chaleur presque tropicale, à Cannes, en plein mois d’août 1952, et sera « témoin sans le savoir du déclin de la dernière famille royale vietnamienne. » Au terme d’un long et douloureux parcours, il s’installera en région parisienne avec son épouse qui donnera naissance à Jeanne, fille d’union métisse, aux racines multicolores.
Les origines asiatiques sont racontées à partir des odeurs et de la cuisine, lieu de vie et de mémoire, où le riz cuit, la coriandre parfume, les mains d’Ama qui préparent les plats.
Être métisse en France au XXIe siècle, c’est porter un héritage complexe, fait d’exils, d’oubli mais aussi de transmission. Jeanne Pham Tran explore cette double identité avec lucidité et tendresse. Son écriture, d’une sensualité rare, emmène le lecteur au cœur d’ambiances, d’odeurs, de couleurs et de sensations. On est dans un film, où chaque détail scintille, chaque émotion se ressent. Les fantômes du passé, ceux des ancêtres, hantent ce récit – chaque nouvelle mort fait resurgir les précédentes – autant que les vivants, construisant une mémoire collective et intime.
Après avoir douté de la nécessité de cette enquête, après avoir maintes fois entendu « Une histoire de nhà quê, ça intéresse qui ? », la romancière comprend qu’« être métisse, c’est porter en soi l’histoire du métissage. Une histoire de violence et de colonisation », d’Histoire et de confidences personnelles.
Mais ce roman questionne aussi cette appartenance à plusieurs mondes, poursuivant le travail autour de la mémoire familiale, entamé avec De rage et de lumière (2023). Derrière les silences, elle dévoile les racines de ce destin pluriel. Fresque intime et puissante, le livre touche le cœur, parce qu’il donne à voir et à sentir tout ce que l’exil laisse comme traces.
Les ombres de l’exil
Jeanne Pham Tran
Éditions du Mercure de France
Roman
152 p., 18 €
EAN 9782715268524
Paru le 27/08/2026
Où ?
Le roman est situé en France, à Vitry-sur-Seine, Gif-sur-Yvette, Vichy, Cannes, Marseille, Nice et Paris ainsi qu’à Bangkok et au Vietnam, à Saïgon, Hué et Dalat, en Chine, à Canton ainsi qu’à Hong Kong.
Quand ?
L’action se déroule du début du XXe siècle à nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Dans sa cuisine de Vitry-sur-Seine, je demande à Ama, ma grand-mère, de me raconter sa vie autrefois, en Chine dans les rizières, dans l’Indochine française au service du dernier empereur d’Annam, puis en France. Elle répond : à quoi ça sert ? Une histoire de nhà quê, ça intéresse qui ?
Il n’y a pas de souvenir d’enfance, dis-tu. Rien à quoi m’accrocher pour me représenter ce monde dont tu viens, ce monde que tu veux oublier alors que je ne cesse d’y revenir, d’excaver ta mémoire, notre mémoire.
J’ai cherché ce qui nous relie et nous sépare, ce chemin de boue et de poussière, cette distance spatio-temporelle réduite à néant quand nos peaux se trouvent l’une contre l’autre, quand je reconnais le parfum du riz au jasmin et le goût de ta cuisine. »
Ce roman est une quête des origines, un voyage sur les traces effacées d’une famille française et sino-vietnamienne. Il interroge l’exil et la mémoire, ce dont on hérite ou pas, les traumas et les silences, les fantômes que l’on porte malgré soi, les assignations qui ont façonné chaque génération, l’identité plurielle et métisse.
Dans une langue vive, poignante et poétique, Jeanne Pham Tran tente de réparer, avec pudeur et tendresse, le fil brisé de la transmission.
Les critiques
RFI (Catherine Fruchon-Toussaint)
Les premières pages du livre
« Ama
Il était environ onze heures en Thaïlande ce matin-là quand j’ai vu un numéro français s’afficher sur mon téléphone. Je revenais de la plage, j’avais essayé de prendre quelques vagues avec mon longboard, mais j’avais surtout avalé beaucoup d’eau. J’avais trouvé la mer dure, puissante, implacable. J’étais lessivée. Du fait des six heures de décalage horaire, l’hiver, je ne recevais jamais d’appels de la France avant le début d’après-midi. Il était donc cinq heures du matin à Paris, et j’ai tout de suite su qu’il se passait quelque chose de grave. J’ai pris une profonde inspiration avant de décrocher.
— Désolée de te déranger, a dit Mireille rapidement.
Sa voix tremblait imperceptiblement.
— Mais non, tu ne me déranges pas. Ça va ? Il n’est pas trop tôt pour toi ?
— Non, non, je suis réveillée depuis longtemps, tu sais, avec Ama, je me relève plusieurs fois par nuit, je voulais te la passer…
Je sentais bien que ma tante essayait de me dire quelque chose. Elle ne m’appelait certainement pas à cinq heures du matin pour que je fasse un brin de causette avec ma grand-mère. Alors j’ai répondu :
— OK, d’accord, pas de problème.
Puis j’ai parlé à Ama, mais je ne discernais rien d’autre en réponse qu’un souffle rauque, caverneux, irrégulier, une sorte de respiration sous-marine au bout du fil. Alors, après un moment, j’ai demandé :
— Mireille, tu es toujours là ? Tu crois qu’Ama me reçoit ? Je l’entends seulement respirer un peu bizarrement…
— Oui, depuis une heure, c’est comme ça, je suis pas sûre, mais je crois que c’est ça qu’on appelle le râle d’agonie…
Puis les sanglots de ma tante ont coulé dans le téléphone. Pour la première fois. Il faut dire qu’elle n’est pas du genre à se plaindre. C’est plutôt une grande gueule, avec un côté punk, sexy, exubérant, aux antipodes de mon père flic qui porte tous les jours le même type de pantalons en velours et de chemises à carreaux. Alors, l’entendre pleurer au bout du fil, à plus de dix mille kilomètres de moi, deviner son épuisement, sa peine, son inquiétude face à la mort imminente d’Ama me dévastait.
— Elle ne peut pas te répondre, m’a-t-elle dit, mais elle peut t’entendre. Ses paupières bougent. Sa poitrine se soulève.
Mireille a mis son téléphone en mode vidéo. J’ai essayé de parler fort et distinctement en regardant ma grand-mère inerte, pixellisée sur le petit écran.
— Ama, je suis là, c’est Jeanne, je voudrais te tenir la main et caresser ton visage. Je sais que tu es fatiguée et que tu veux partir. On est là, à côté de toi. Tu peux partir maintenant. Je t’aime.
En écoutant le souffle d’Ama me répondre, j’avais la sensation d’entrer en communion avec elle. Par-delà la distance, une onde cosmique me traversait. « L’amour est la seule chose que nous sommes capables de percevoir qui transcende les dimensions du temps et de l’espace », dit la docteur Brand dans Interstellar. J’avais le cœur serré de sentir la vie d’Ama se dérober dans le creux de mon oreille et la détresse de Mireille croître à chaque râle. J’avais accompagné ma propre mère dans ses derniers jours quelques années auparavant, je connaissais ce mélange indicible d’effroi, de torpeur et d’incompréhension face à ce qui est en train de se produire, cette paralysie des neurones et cette irrésistible envie de détourner le regard, autant de mécanismes d’évitement que le corps déploie pour ne pas sombrer.
J’aurais aimé soutenir ma grand-mère et ma tante pour de vrai, sentir leur poids, leur peau, leur souffle chaud contre moi. Quels mots adresser à Mireille qui, après avoir vécu soixante-sept ans aux côtés d’Ama, était devenue ces derniers mois une mère pour sa propre mère, l’assistant nuit et jour dans ses moindres mouvements, ses moindres besoins ? J’ai dit des banalités :
— Mireille, je suis désolée… Je sais comme c’est dur pour toi. N’hésite pas à me rappeler. Essaie de te reposer.
— Merci. À plus tard. Je raccroche, je vais prendre une douche.
Mon téléphone s’est tu. Il n’émettait plus aucun son. Pourtant je continuais de le tenir contre mon oreille comme un coquillage, espérant encore percevoir l’écho de la respiration d’Ama dans le combiné. Je fixais la jungle et l’océan au loin sans les voir, les couleurs et les formes se brouillaient. L’oreille à l’affût, je ne savais plus très bien si le mugissement sourd qui me parvenait était celui des vagues sur la plage, celui du râle d’agonie d’Ama ou des battements de mon cœur.
Soudain, j’ai senti le combiné vibrer de nouveau dans ma main. Mireille me rappelait. Elle sortait de la douche, et Ama avait choisi ce moment-là pour partir. Sans faire de bruit. Paisiblement. Dans son lit. Elle avait laissé son âme s’envoler. Allait-elle rejoindre les siens, quelque part dans l’eau trouble du delta de la rivière des Perles ?
Mireille a réactivé le mode vidéo pour que je puisse dire adieu à Ama. Elle semblait endormie, la tête sur le côté relevée par deux gros oreillers, le corps blotti sous les couettes en plume d’oie. On aurait dit une poupée de porcelaine, un visage d’enfant. Sur la table de chevet, à côté d’elle, j’aperçus un petit pot de baume du tigre rouge, dont le parfum de cannelle et de camphre m’est si familier. Il me suffit de l’apercevoir pour deviner son effluve balsamique et épicé, chaud et mentholé, associé au placard à pharmacie situé en face de sa chambre. Alors que nous avions cru qu’elle nous survivrait tous, elle nous quittait finalement à l’âge canonique de 104 ans. Et je n’étais pas auprès d’elle, ni auprès de ma tante pour la consoler, la serrer dans mes bras, lui caresser la tête, essuyer ses larmes, lui tendre des mouchoirs. J’ai dit adieu à ma grand-mère :
— Repose-toi, Ama, dors en paix. Tu as eu une si longue vie. Je ne t’oublierai jamais, je suis tellement fière de toi. Je t’aime si fort.
Puis on a continué de pleurer avec Mireille. Soudain, il n’y avait plus aucune retenue entre nous. Toutes ces années où nous n’avions jamais montré la moindre émotion à la table familiale de Vitry s’effondraient d’un seul coup. Était-ce l’éloignement, la médiation du téléphone ou la douleur partagée qui permettait à nos corps, à nos cœurs de s’exprimer enfin ?
Les fantômes du Wat Don
Il y a deux ans, nous avons emménagé avec Vincent, mon mari, près du cimetière Wat Don, à Bangkok, dans un quartier où se sont établis les premiers « étrangers » aux XVIIIe et XIXe siècles : des Chinois teochew, hakka et hokkien, des Birmans môns, des hindous, des Indonésiens musulmans et des Occidentaux catholiques. À chaque communauté son pré carré. Les morts se mélangent encore moins que les vivants, ils se côtoient, formant un patchwork de cimetières mitoyens. Je me demande parfois combien de mânes gisent sous nos pieds, si le bruit des voitures et des marteaux-piqueurs les dérange, et ce qu’ils pensent de ce monde où les lanternes ont été remplacées par des néons, les cithares par des enceintes Bluetooth crachant de la thai pop à tue-tête.
Très vite, nous avons entendu parler des fantômes. Les chauffeurs de taxi faisaient des détours pour éviter de les croiser. En Asie, et particulièrement en Thaïlande, les fantômes occupent une place importante – disons aussi importante que les vivants. On les fréquente dans la vie quotidienne, il faut les ménager, éviter de les irriter ou de leur manquer de respect. Autrement, ils risqueraient de nous nuire. Présences invisibles mais terriblement puissantes. Les fantômes ne sont pas nécessairement néfastes, ils sont parfois associés à l’esprit des ancêtres, bienveillants et protecteurs, farceurs et espiègles. Mais ils peuvent également incarner des âmes errantes en souffrance, des démons vengeurs et affamés. Une question de karma. Ils sont aussi invoqués pour expliquer les malheurs, maladies, accidents et autres coups du destin. Les films thaïlandais sont peuplés de revenants souvent insolents et malicieux qui symbolisent une mémoire traumatique, les pans de l’Histoire qu’on ne veut pas montrer, les morts sans sépulture, les massacres politiques et autres crimes d’État effacés du récit national. Ces fantômes « utiles » permettent de dire et de dénoncer des faits sans en avoir l’air, d’évoquer un passé déplacé du côté du surnaturel.
Pourtant, c’est précisément la présence du cimetière qui nous a tout de suite plu dans cet appartement. Grâce à cet étrange voisinage, il n’était pas trop cher, et nous ne sommes pas superstitieux. Entre les highways, les 7-Eleven, les pharmacies chinoises, les vendeurs de cannabis et la King Power Mahanakhon de soixante-dix-huit étages subsistait cette petite jungle de pierres tombales et de banians centenaires aux racines aériennes dégringolant des branches comme des lianes. Un havre végétal résonnant de cris d’oiseaux au cœur de la mégalopole d’acier et de béton. Le cimetière est presque devenu notre jardin. Nous allons souvent nous promener à l’ombre des arbres, sans nous apercevoir que nous nous relions ainsi aux morts sous nos pieds.
Au loin, sur la façade d’un gratte-ciel défilent des publicités géantes pour le dernier iPhone ou une crème blanchissante. Sous le grand figuier pleureur, un groupe de femmes fait de l’aérobic et de vieux Chinois chantent dans de minuscules kiosques à karaoké. Leurs voix se mêlent à la stridulation des cigales comme pour amplifier l’émotion des ballades sentimentales.
Together, we will go our way.
Together, we will leave someday.
Together, your hand in my hands.
Together, we will make our plans…1
Les morts dansent-ils sur les pierres la nuit ?
Il n’y a rien à raconter
Tu trônes au bout de la longue table près du réfrigérateur, les coudes posés sur la toile cirée, petite sauterelle d’un mètre soixante-deux. Ta sage coupe au carré contraste avec tes petites lunettes de soleil rondes qui évoquent les actrices hongkongaises des années 1960.
— Ama, s’il te plaît, raconte-moi ton histoire.
— Ai Yah 2 ! tout ça, c’est pas la peine ! soupires-tu en remuant doucement ma main dans la tienne. Je suis si vieille. Connais-tu quelqu’un d’aussi vieux que moi ? 98 ans ! Je ne sais pas comment je suis encore là. Mon histoire ? Il n’y a rien à raconter. Les jours passent. Je ne dors pas. J’attends. Je vois des fantômes.
— Tu attends quoi ?
— Je ne sais pas. À mon âge, il n’y a plus que la mort à attendre.
— Parle-moi de ton enfance…
— Tu as encore faim ? Tu n’as presque rien mangé ! Ai Yah ! Tu es malade ? Tiens, ressers-toi.
— Quand tu étais enfant, Ama, c’était comment ?
— Il faut oublier tout ça. Ne plus y penser. Il y a trop de malheur, trop de morts. À quoi ça sert de raconter ces histoires-là ? De remuer le passé. Mon enfance ? Je ne sais pas, je n’ai pas de souvenirs. Une histoire de nhà quê, ça intéresse qui ?
— Qu’est-ce que ça veut dire « niaquoué » ?
— Nhà quê ? Ce sont les paysans, les moins-que-rien, les pieds dans la boue, de la terre sous les ongles. Nous, les nhà quê, on a les jambes arquées. Une vie d’esclave. Là-bas, je dormais et mangeais par terre, avec les poules. Mon bol de riz couvert de mouches. Moi, pire que les chiens.
— C’est où, là-bas, Ama ?
— Là-bas ? C’est la Chine, le Viêt Nam. Tiens, tu n’as pas assez mangé ! Tu n’aimes pas ? C’est trop salé ? Allez, ressers-toi. Tu es maigre comme un fantôme, tu vas tomber malade ! Allez, mange, mange, mange ! Je te mets aussi un peu de riz et de thịt kho 3. Tu n’as pris que trois dàbāo 4.
À tes yeux, ton histoire ne mérite pas d’être racontée. Rien d’étonnant puisque toute ta vie est bâtie sur cette invisibilisation, cette triple absence : de l’Histoire coloniale française, de l’Histoire vietnamienne, de l’Histoire familiale. Il n’y a pas de souvenirs d’enfance, dis-tu. Rien que tu puisses ou veuilles te rappeler. Rien à quoi m’accrocher pour me représenter ce monde dont tu viens, ce monde que tu veux oublier alors que je ne cesse d’y revenir, de fouiller, d’excaver ta mémoire, notre histoire.
— C’est où, chez toi ?
Ama éclate de rire.
— Chez moi ? Mais enfin, chez moi, c’est ici ! Je n’ai qu’une seule maison.
— Je veux dire, est-ce qu’en Chine ou au Viêt Nam, tu te sentirais aussi chez toi ?
— Ai Yah ! Cela fait plus de soixante-dix ans que je vis ici ! Je ne me souviens même plus du visage de la Chine et du Viêt Nam. Quand tu m’as montré tes photos sur ton téléphone, je n’ai rien reconnu.
— Ça veut dire que tu te sens chez toi en France ?
— Je ne sais pas. Peut-être que je n’ai pas de chez-moi. Je parle si mal français, je ne sais pas si je peux dire que c’est ici, chez moi.
— Mais tu as un passeport français !
— Ça, ce ne sont que des papiers !
— Ta langue maternelle, c’est le cantonais ?
— Oui.
— Et ta religion ?
— Je suis catholique, j’ai été baptisée au Viêt Nam.
— Alors, pourquoi on fête le Nouvel An chinois ?
— Pour chasser les mauvais esprits ! Kung hei fat choi 5 ! Pour apporter le bonheur et la prospérité.
— Et pourquoi on mange vietnamien chez toi ?
— Parce que c’est bon ! Tu n’es pas d’accord ?
Une bouche inutile
— Dès la naissance, une fille, c’est une bouche inutile, m’expliques-tu avec gravité. Dans la tradition chinoise, on dit : élever un fils, c’est assurer ses vieux jours ; élever une fille, c’est jeter son argent par les fenêtres. On la nourrit, puis elle quitte le foyer une fois mariée pour appartenir à sa belle-famille.
Tu es née au lendemain de la chute de l’Empire chinois dans une famille nombreuse du Sud de la Chine.
— Ma mère était la troisième épouse de mon père. Sa première femme s’est pendue.
— Sais-tu ce qui s’est passé ?
— On ne sait pas, elle s’est peut-être suicidée parce qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfants, ou on l’a forcée à se pendre.
— Comment ça, « forcée » ?
— Si la famille pensait qu’elle avait fauté, il fallait laver l’honneur.
— Et les autres épouses ?
— La deuxième est morte en couches. Les femmes se débrouillaient seules chez elles, il n’y avait pas de médecin. La troisième, ma mère, a dû porter le nom de la première épouse.
— Celle qui s’est pendue ?
— Oui. En Chine, un homme qui est deux fois veuf, ça porte malheur. Personne n’en veut. Seule une esclave comme ma mère pouvait accepter d’épouser un damné pareil. Elle était courageuse de vivre dans cette maison remplie de fantômes. Elle n’a pas eu le choix.
À 6 ans, sans jamais être allée à l’école, tu commences à travailler dans les champs, moustiques et sangsues collés aux mollets. Chaque jour, l’urgence et la survie. Parfois la maladie et la mort. En quelques années, la famille est réduite de moitié.
— Sur les quinze enfants de mes parents, je n’en ai connu que huit. Plusieurs sont morts à la naissance. Certains ont été confiés à l’orphelinat, chez les bonnes sœurs, mes parents ne pouvaient pas s’occuper de tout ça. Plusieurs de mes sœurs ont été vendues comme esclaves, l’une s’est mariée. Elle avait 16 ans. Un de mes frères est tombé malade, il s’est couché par terre, il gémissait comme une bête, puis il est mort. Ai Yah ! tant de malheur !
Pourtant, toi, tu as survécu. Tu n’as pas été noyée à la naissance comme tant de petites filles pour éviter de nourrir une bouche « inutile ».
— Pour survivre, j’ai dû partir.
À 15 ans, tu quittes la boue du Guǎngdōng pour rejoindre une āyí 6 en Indochine. Comme tant d’autres paysans sans terre et sans instruction, tu fuis les campagnes surpeuplées, la confiscation des récoltes et les guerres intestines. À Hong Kong, des passeurs organisent ton transfert contre de grasses commissions. Tu te souviens du prix de chaque chose : le bateau, c’était 30 francs, 3 piastres, plusieurs mois de salaire. Entassée avec d’autres à fond de cale d’un cargo, secouée par la houle et la peur, tu débarques finalement à Saïgon.
Ce premier départ, poussé par la faim, détermine ton destin. Après cela, tu n’as plus peur de rien. Tu n’es qu’une petite nhà quê analphabète, maigre et noiraude, les jambes frêles et arquées, pourtant tu avances avec détermination, sans autre espoir que celui de ton bol de riz le soir.
— Quand on part, il ne faut pas regarder en arrière.
Partir, c’est tout quitter, c’est ravaler ses larmes pour ne pas s’y noyer, emmailloter son cœur pour qu’il ne se déchire pas. Ce n’est pas un voyage, avec l’espoir de revenir un jour, de temps en temps pour les vacances, c’est une traversée sans retour, c’est un adieu pour toujours. C’est une porte que tu fermes. En montant sur ce bateau, tu te jettes dans l’avenir avec la soif des rescapés. N’est-ce pas aussi un outil de survie que l’oubli parfois ?
Tu débarques seule à Saïgon en 1934. Je t’imagine avec ton baluchon, tes vêtements élimés, ton chapeau de paille. Tes pieds nus et cornés foulent cette terre nouvelle. L’Indochine d’alors, c’est la France. Une colonie riche et moderne avec sa devise en forme de rêve – « Liberté, Égalité, Fraternité » – dont la prospérité ne profite qu’à une poignée d’exploiteurs et d’usuriers. Des droits de l’homme, tu n’entrevois que le mirage. Ce que tu retiens avant toute chose, c’est qu’il faut rester à ta place, ne pas déborder, accepter ton sort.
Dans le centre européen cohabitent quelques milliers de Français et de Vietnamiens issus de l’élite francisée. Dans les faubourgs résident les « indigènes », le peuple vietnamien. Dans la banlieue de Cholon, le long de l’arroyo chinois, sont relégués plus de 130 000 Hoa kiều 7 dans de simples baraquements. Ce Chinatown marécageux fait office d’arrière-cuisine de la colonie, avec ses entrepôts de riz et de poisson, scieries et tanneries, forges, usines et chantiers navals œuvrant à la construction de la « nouvelle Indochine ».
1. Pet Shop Boys.
2. Interjection chinoise pour exprimer l’étonnement, l’inquiétude, l’impatience. Les noms consacrés par l’usage en français conservent leur graphie habituelle. Pour les autres termes, j’emploie la romanisation propre à chaque langue : quốc ngữ pour le vietnamien, pinyin pour le mandarin, et l’ancienne romanisation anglo-cantonaise pour le cantonais, conforme à l’époque évoquée.
3. Porc au caramel emblématique du Sud du Viêt Nam.
4. Petite brioche ronde cuite à la vapeur farcie de viande hachée et de légumes, originaire de Chine et répandue dans toute l’Asie.
5. « Bonne année et prospérité ! » en cantonais.
6. Une āyí en chinois désigne une personne plus âgée qui peut être une tante ou une femme du clan, de la communauté.
7. Les Hoa kiều sont les Chinois vivant au Viêt Nam.
Extraits
« L’Indochine, c’est Duras, la rencontre d’une jeune fille blanche coiffée d’un feutre d’homme et d’un chinois en costume de tussor clair sur le bac reliant Vinh Long à Sadec, c’est la lutte éperdue, aliénante, de la « mère » contre les autorités coloniales, c’est Catherine Deneuve dansant le tango avec une adolescente asiatique dans un salon colonial de Saïgon. Ce fantasme a traversé toute la littérature et le cinéma. Je m’identifiais totalement à cette jeune fille aux cheveux noirs aux côtés de sa mère adoptive blonde comme la mienne.
Mes seules représentations visuelles de l’Asie se résument aux albums de Tintin et aux reproductions de Mai-Thu. Formé à l’École des beaux-arts de Hanoï, fondée par l’administration coloniale, cet artiste né au Viêt Nam est réputé pour avoir su marier les deux cultures, faire dialoguer l’Orient et l’Occident, un symbole de métissage culturel en somme. Je lisais Chow Ching Lie en pensant à toi, Ama, à vos destins tragiques. Ses mots restent gravés en moi : « Petite, j’ai souffert et pleuré de bonne heure! ». Les romans déchirants de Pearl Buck agissaient sur moi comme une catharsis : « Je l’ai achetée en une année de famine […] elle a le corps robuste et les pommettes saillantes de sa race. Elle saura bien travailler aux champs et tirer l’eau, et faire tout ce que tu désireras. Elle n’est pas belle, mais elle est obéissante et elle a bon caractère. Autant que je sache, elle est vierge? » J’y voyais un précipité de tous tes malheurs, je lisais ta vie entre les lignes, je t’associais à ces Mères Courage broyées par le système féodal et confucéen, pétries de fatalité et de superstitions. » p. 49
« Tu m’as appris à compter en cantonais, mais pas à dire « je t’aime ». Je sais manier les baguettes, mais je ne connais pas ton histoire. Nous rions souvent ensemble, mais nous ne savons pas pleurer ensemble. Nous pouvons parler de cuisine pendant des heures, mais nous n’évoquons jamais ce qui nous touche vraiment — nos histoires, nos émotions, nos rêves, nos doutes, nos conflits, les ruptures, les morts, la maladie, les tensions entre mes parents, mes cousins que tu ne vois plus depuis des années, les relations difficiles que j’ai avec mon père. On ne s’épanche pas, on enfouit nos larmes, nos cris, nos blessures sous la table. Ce n’est pas exactement du silence, c’est un brouhaha, un mélange de paroles superficielles et désordonnées, un dialogue sans queue ni tête
que l’on pourrait avoir avec n’importe quel inconnu. Un ronron qui sert de paravent, pour masquer la douleur, le ressentiment, la peur, l’incompréhension, la solitude. » p. 63
« Être métisse, c’est porter en soi l’histoire du métissage. Une histoire de violence et de colonisation. » p. 83
« Sur les rares photos de ma famille à Thorenc, prises par Marinette, la fille des gardiens qui deviendra ton amie et sera la marraine de Mireille, on vous voit, mon grand-père et toi, vêtus de longs manteaux, dignes et élégants, entourés de vos enfants. Patrick, Xavier et mon père ressemblent à des triplés, le regard espiègle, Ils sont habillés à l’identique, chemise blanche, pull de laine et pantalon de velours. C’est ainsi que mon père est né dans un « château », sous une chaleur presque tropicale, à Cannes, en plein mois d’août 1952, témoin sans le savoir du déclin de la dernière famille royale vietnamienne. » p. 106
Le visage de mon père dans la mer (la mère !) scintillante comme la lame frappée par le soleil. La matrice et le couteau. La blessure et l’instrument de réparation. Soudain, j’aperçois ce qui me relie à lui : je lui dois la vie et ma part d’Asie. De façon paradoxale, il m’a transmis, malgré lui, la partie de ce que je suis aujourd’hui : cette Asie que je suis allée chercher, fouiller, explorer, cette Asie où je vis aujourd’hui et qui fait chaque jour un peu plus partie de moi. C’est étrange de lui « devoir » ça, ce que précisément il a rejeté, effacé, oublié, ce qu’il n’a pas voulu être. p. 125
À propos de l’autrice
Jeanne Pham Tran © Photo Vincent Reynaud
Jeanne Pham Tran est autrice et éditrice indépendante. Née en France en 1986 et ayant grandi à Gif-sur-Yvette, elle a étudié les lettres et le chinois avant de vivre plusieurs années en Chine, où elle a travaillé dans le monde de l’art et de l’édition. Installée aujourd’hui en Thaïlande, elle partage son temps entre l’écriture et l’édition. Son premier roman, De rage et de lumière (Mercure de France, 2023), a été salué par la critique et récompensé par le Prix International de Littérature française de l’Académie royale de Belgique en 2025. Elle a également publié l’essai Révolution Bambou (Éditions des Équateurs, 2024). Avec Les Ombres de l’exil (Mercure de France, 2026), son deuxième roman, elle poursuit une œuvre attentive aux questions de mémoire, de transmission et d’identité. (Source : Festival VOVF)
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