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" data-attachment-id="32634" height="379" width="648" data-comments-opened="1" aperture="aperture" />En deux mots
Un déjeuner en famille. Une phrase du père, banale en apparence. Une professeure de sport, morte au début du mois. Jeanne se lève de table. Jeanne se souvient. Jeanne entre par effraction dans la maison de la morte. Elle va y chercher des preuves. Des preuves de l’agression dont elle a été victime.
Ma note
★★★★(j’ai adoré)
Ma chronique
Briser le silence
Dans un texte tendu comme un fil, Jeanne trouve les mots pour dire ce qu’elle a tu pendant quatre décennies. Après un repas en famille, elle décide d’entrer par effraction dans la maison d’une morte pour tenter de comprendre, pour trouver des preuves. Avec ce roman bref, troublant, saississant, Charlotte Milandri confirme tout son talent.
Les mots pour le dire. C’est le titre d’un roman signé Marie Cardinal, paru en 1975, dans lequel elle revenait sur ses traumatismes liés à l’enfance. C’est aussi, cinquante ans plus tard, le défi auquel se confronte Charlotte Milandri en osant poser des mots sur le papier pour dire l’agression sexuelle subie à douze ans, longtemps enfouie sous une chape de silence. Il aura fallu la mort de son bourreau — sa professeure de sport en classe de 5e — pour qu’enfin les mots viennent.
Tout commence par une phrase de trop, lâchée innocemment par un père en découpant le gigot du dimanche. « Au fait vous savez la mère P, vous l’avez eu tous les trois, je crois, l’incontournable prof de sport, elle est morte au début du mois. » Une information banale pour ses deux frères. Un séisme silencieux pour Jeanne.
Elle se lève. Débarrasse. Mord l’intérieur de ses joues pour ne rien laisser paraître. Puis le père insiste, précise, enfonce sans le savoir : « elle vivait seule, au 26 de la rue des pervenches, vieille fille, ça ne m’étonne pas. » Une assiette lui échappe des mains. Personne ne comprend pourquoi.
Autour de la table, la question tombe comme une sentence : « Vous l’avez subie tous les trois non ? » Jeanne n’a pas de réponse. Pas encore. Parce qu’un repas dominical, aussi copieux soit-il en asperges et en argenterie, « ça n’est pas le lieu des secrets. »
Alors elle part. Direction le 26 de la rue des pervenches. La maison de la morte. Celle qu’elle a longée mille fois enfant sans jamais oser la regarder. Elle y entre par effraction, dans le garage d’abord, puis dans les pièces où plus rien ne bouge. « Je fais quelques pas. À gauche, la cuisine, faux vieux bois, un mur rouge, inattendu, à droite le salon austère, le carrelage au sol, un tapis élimé au pied du canapé, face à la télé. Le cuir semble glacial. » Elle pose son sac. Ne fait pas de bruit. « Il ne faudrait pas la réveiller », songe-t-elle, comme si la morte pouvait encore lui faire peur.
C’est là que le roman déploie toute sa force : dans ce refus de dire trop vite, trop frontalement. Milandri préfère l’objet au cri, le détail à la déclaration. Une boîte de lessive identique à celle de sa mère. Un tee-shirt NYPD disparu un jour de vestiaire et jamais retrouvé. Une liste de noms manuscrite, « la liste des un peu mortes à douze ans ». Le trauma se révèle par fragments, à la manière dont la mémoire elle-même procède : par bribes, par objets qui reviennent, par sensations qui ressurgissent sans prévenir.
Et puis vient ce texte à double tranchant, adressé directement à l’agresseure : « Je vous accuse du vol des possibles, d’avoir privé ma peau de celle de l’amour, d’avoir continué à me faire croire que le corps est sale. » Une charge d’une rare intensité, où la colère ne cède jamais à la facilité du pathos.
Le style, justement, mérite qu’on s’y arrête. Charlotte Milandri écrit par phrases courtes, souvent nominales, parfois suspendues sans verbe. Une écriture heurtée, comme le corps de Jeanne, « en mille morceaux ». L’autrice alterne le récit et l’hypothèse avec des scènes rêvées où tout aurait pu se passer autrement, où l’homme aimé aurait pu dire autre chose que « Mais tu es sûre ? ». Ce procédé du conditionnel, du chemin qu’on n’a pas emprunté, dit mieux que n’importe quelle explication le poids de tout ce qui n’a pas été dit à temps.
Il aura fallu du temps à l’autrice pour écrire ce roman, pour enfin donner la parole à Jeanne. Quatre années à tourner autour de ce texte, à écrire quelque 150 pages, puis à les supprimer, à resserrer jusqu’à l’os le manuscrit pour ne garder que l’essentiel : une maison, une journée, une voix. C’est ainsi qu’elle reprend le pouvoir sur l’histoire que l’on ne veut pas entendre, qu’elle l’affronte avec un courage rare.
Si j’ai refermé ce roman bouleversé, c’est que j’ai côtoyé Charlotte pendant des années, la retrouvant au fil des ans lors des rencontres organisées avec les membres de l’association qu’elle a créée, les « 68 premières fois ». L’avocate qu’elle était alors s’était lancée un défi : lire les 68 premiers romans qui paraissaient lors de la rentrée littéraire et partager ses découvertes. C’était il y a dix ans. C’était aussi le début d’une aventure qui la conduiront à délaisser le droit pour se jeter à corps perdu dans la littérature. Avec quelques auteurs de premiers romans, elle a développé des rencontres en prison avec les détenus puis elle a suivi la formation Pratiques et recherche en atelier d’écriture à Nantes et dirige désormais le service éditorial de l’École Les Mots. Après Au sol (2023), elle confirme son talent de romancière. Je gage que quand vous entrerez à votre tour dans cette maison-cercueil dans les pas de Jeanne, vous serez à votre tour troublé(e), saisi(e) et secoué(e).
Vous, Madame
Charlotte Milandri
Éditions Arléa
Roman
100 p., 15 €
EAN 9782363084538
Paru le 27/08/2026
Où ?
Le roman est situé en France, dans un endroit qui n’est pas précisé.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Je regarde mon tee-shirt d’enfant dans son armoire d’adulte sur d’autres tee-shirts d’enfants. J’ai une preuve, alors c’est réel ce rien a existé.
L’espace de quelques heures, Jeanne, en quête de réponses, entre par effraction dans la maison d’une morte : celle de sa professeure de sport. Elle est hantée par un geste commis dans les vestiaires du collège, trente ans plus tôt, qui jamais n’aurait dû advenir. Entrer dans la maison, c’est rompre le silence et le secret qui ont brisé une vie.
Elle fouille, retourne les affaires, parce qu’elle sait que les monstres peuvent mettre des sachets de lavande dans les armoires et des décolletés en dentelle. Que les monstres peuvent – aussi – être des femmes.
Avec justesse et une forte émotion, Charlotte Milandri trouve aujourd’hui la force de dire.
Les critiques
Actualitté (Christian Dorsan)
Les premières pages du livre
« Ça a commencé par un mensonge, c’est toujours par-là que ça commence, la fiction de soi que l’on impose aux autres, tordre le réel pour le faire entrer dans sa propre histoire. Je mens très bien, c’est un reste d’enfance.
Rien n’est prémédité, je plaiderai le coup de folie si on vient me chercher. Je dois écouter le bruit des voitures dehors, guetter les ralentissements — si quelqu’un venait. Vigilante. Mon état naturel, bête aux abois.
Surtout dans cette maison qui n’est pas la mienne.
Dans cette maison de la morte qui —
J’ai menti aux autres.
J’ai dit : Je vous laisse aujourd’hui, je pars tôt, les parents aiment bien que l’on retourne sur les lieux de l’enfance, ça leur donne l’impression qu’on ne s’est pas échappé encore totalement. Vous récupérez Line à la gare à 18h, je serai rentrée pour diner.
Ma fille doit arriver ce soir, ma mère a appelé mon ex-mari. Il la mettra dans le train avec des accompagnateurs, tu sais les agents en gilet bleu, elle aura une casquette, son nom écrit dessus, je l’imagine gênée que d’autres la voient, elle me dit souvent : Chut, Maman, les autres vont entendre, ne pas prendre d’espace, c’est comme ça qu’elle vit Line, je lui laisse le terrain entier, elle reste dans les vestiaires, elle reproduit mes gestes d’enfant. Mon père ira la chercher, il est devenu autre homme avec elle. Je découvre la tendresse qu’il recèle et diffuse enfin.
Ils ne s’imaginent pas que je suis dans cette maison, que je les verrai du premier étage.
Elle avait une vue sur moi quand j’étais dans ma chambre de collégienne.
Mais de chambre, il n’en est pas encore question, je suis dans ce garage rempli de cartons, avec une tondeuse, un établi trop propre et une Twingo.
Ça n’a pas commencé ici, ça a commencé par ce déjeuner de famille, hier.
J’avais aidé ma mère à tendre la nappe, la repasser de la main, disposé les assiettes qui n’existent que le dimanche, les verres à pied, les couverts en argent. Dans la rue, le bruit des moteurs, les grosses sept places qui se garent. Ils ont tout réussi mes grands frères, jolie famille, fiche de paie à cinq chiffres, pas la petite divorcée, mère d’une fille unique, qui avait une grande carrière en robe noire et qui a tout lâché pour rejoindre une association.
Le repas était joyeux, les enfants occupaient l’espace, les discussions de grands seront pour plus tard ou pour jamais. J’aidais ma mère, les bols sur la table, le plat lourd, Mais reste assise Jeanne.
Et puis, les mots de mon père.
Au fait vous savez la mère P, vous l’avez eu tous les trois, je crois, l’incontournable prof de sport, elle est morte au début du mois.
Ma mère me l’avait annoncée il y a quelques jours, une information banale, parler des autres pour ne rien dire de soi.
Le blanc des heures qui avaient suivi.
J’ai suspendu mon geste et fixé mon père, sa place au bout de la table, immuable. Je l’imaginais se dire Oh merde, elle avait mon âge. Il est allé à l’enterrement, lui à côté de son cercueil à elle, l’impossible pensée. Vous l’avez subie tous les trois non ? Il a répété.
Mes frères se regardaient. Elle parlait tout Le temps fort, elle gueulait sur le stade, avec son sifflet autour du cou, son jogging en coton gris. Pour une fois Paul, le plus grand, n’a pas haussé les épaules en se taisant, son réflexe dès que nos parents s’attardent sur le terrain de nos souvenirs. La nostalgie est un gros mot dans notre famille. Marc, le plus jeune, a approuvé, Elle notait pas mal, sauf au saut de cheval, ça ne devrait pas exister ce truc, engin de torture oui. Je me suis levée, mes mains glissaient, tremblaient presque, les queues d’asperges, le dur quand elles sont mal cuites, les traces de mayonnaise maison sur les bords. On a le temps Jeanne, c’est fou cette manie de manger vite et de débarrasser. J’ai souri, appuyé sur l’épaule de ma mère pour qu’elle ne se lève pas. Si j’étais restée à table, on aurait vu que je me mordais l’intérieur des joues, on aurait fini par me demander Et toi Jeanne, tu ne dis rien?
J’ai découvert quelle habitait en face du gymnase, on voit sa maison d’ici. Mon père toujours.
J’ai posé mon regard loin, fixé les toits. Petite, je m’asseyais sur la paillasse, le mot qui sonne paysan, pour regarder ma mère cuisiner. Je volais les radis qui prenaient l’eau. Et elle, je l’ignorais alors, n’était pas loin.
Je ne l’ai jamais croisée dans le quartier, je suis passée devant sa maison la semaine dernière, elle vivait seule, au 26 de la rue des pervenches, vieille fille, ça ne m’étonne pas. Une assiette m’échappe, le bruit dans l’évier, la phrase suspendue. Ce sont ses neveux qui ont hérité, l’État, les impôts, le lien de famille lointain, ils ne toucheront pas grand-chose. Ils la connaissaient peu je Crois.
J’ai pris du temps à tout ranger dans le placard. La phrase de mon père encore, Vous l’avez subie tous les trois non ? Ils n’en parlaient plus pourtant, le présent avait repris sa place, sujet suivant.
Mon père s’est rapproché de moi — c’est étonnant les ballets des corps dans un repas de famille, on devrait couper le son et regarder —, a sorti le gigot du four, aiguisé son couteau, Il se coupe tout seul, il a l’air fondant. J’ai versé le jus dans la saucière, je le regardais faire, ce père à côté duquel je suis passée, je pourrais lui murmurer, on a des choses à se dire, mais je n’y arrive pas, je ne sais pas à quoi sert la pudeur sinon à éloigner les gens. Il a déposé l’agneau, en morceaux, l’odeur forte. Je ne mange plus de viande, ça le désole, je me suis contentée de la jardinière de légumes, petit pois par petit pois, il y avait un truc dans ma gorge qui prenait toute la place.
Pas d’intimités autour des longues tables, le nombre les écrase, on tire bien la nappe, on remplit les estomacs, les verres, on embue les esprits. Ça n’est pas le lieu des secrets. Personne ne pose la question C’est quoi le truc qui brûle?
Je les observe ceux nés avant moi, longtemps je leur en ai voulu de ce temps d’avance, de la vie sans moi à quatre. Je voudrais être à l’intérieur de ces deux garçons qui ont le même sang que moi, sentir que nous sommes fabriqués pareil. Ces étrangers avec lesquels j’ai vécu.
J’aurais pu, là, dire, raconter, mettre les mots les uns à la suite des autres, faire advenir quelque chose qui n’existait pas pour eux et qui aurait changé les positionnements, les repères de chacun. J’aurais pu fabriquer ma petite phrase, la balancer et regarder comment les autres s’en empareraient. Rien n’est sorti, comme si j’avais oublié ce que c’était, faire sens.
Dans le silence de la cuisine, je n’avais plus qu’une chose en tête : y aller. Sa maison est à deux cents mètres, face au gymnase, comme celle d’un propriétaire qui veille sur son domaine. Les pavillons de province, tous faits sur le même moule, ont au moins une qualité : on en connaît les failles, ça n’est pas difficile d’y entrer. Le portillon du garage est simple à forcer, j’ai dû le faire chaque fois que j’avais oublié à la maison la clé que je devais avoir toujours autour du cou. C’est mon frère qui m’a appris le truc, le levier à faire bouger et puis la serrure qui finit par céder, ça ne laisse pas de trace, ça se referme derrière. Le petit mécanisme invisible. Il ne savait pas ce frère si sage ce qu’il m’apprenait.
2
Le garage donne sur un petit sas duquel partent les escaliers, dans un renfoncement la lingerie. Je suis passée devant la cave sans y entrer, je n’ai plus besoin de chanter pour éloigner les monstres que je pensais alors terrés dans le sous-sol. L’odeur est celle des pièces endormies, l’humidité, l’absence d’air brassé par les vivants. La chaudière silencieuse. La pièce est assez grande, des longs fils sont tendus sur toute la longueur, des paniers de linge en plastique, je n’ose pas soulever les couvercles. Ceux de ma mère sont en osier, un pour la couleur, un pour le clair et un pour le linge à faire bouillir : les mouchoirs de mon père, les serviettes de toilette, le linge de nuit, bref ce qui contient des microbes et des corps nus, on se doit de le faire bouillir.
Quelque chose de familier me trouble, quelque chose me retient : sur l’étagère, la boîte de lessive. La même que la mienne. Celle de ma mère, que j’utilise encore aujourd’ hui, j ai tenté d’en changer, d’en choisir des plus douces, écologiques, mais j’y suis revenue. Je n’en voulais pas une autre, on garde comme on peut l’odeur de sa mère. Comme ces soirs où je lui demandais, quand elle venait m’embrasser, de faire un câlin à mon ours, elle n’a jamais su que c’était pour emprisonner son odeur un peu comme ce coton à démaquiller que je mettrais plus tard sur mon visage, le même lait qu’elle, mais sur ma peau, c’était différent.
Cette femme avait la même lessive. Il y a des rayons entiers de lessives, en poudre, en sachet, en capsule, en liquide, et il fallait qu’elle aussi utilise la nôtre, la mienne.
Je sors, monte les marches. Pas un bruit, pas de frigo branché, d’horloge métronome. Je fais quelques pas. À gauche, la cuisine, faux vieux bois, un mur rouge, inattendu, à droite le salon austère, le carrelage au sol, un tapis élimé au pied du canapé, face à la télé. Le cuir semble glacial. Je pose mon sac, ne pas faire de bruit, il ne faudrait pas la réveiller.
Je cherche depuis quatre ans des preuves. Quatre ans, chaque jour, recomposer ma vie, reparcourir les années d’avant, obliger son cerveau comme on asservit un corps à la course ou à une traversée en mer. Quatre ans à me réveiller morcelée, démantelée. Je n’ai rien dit, si peu. À personne, à peine. J’ai fait celle qui tient, qui agit, qui travaille, élève sa fille et sourit même. Mais là, je suis chez elle, je ne sais pas ce que je vais y trouver, mais je cherche des preuves, des preuves de moi.
La vie dehors continue. La tourterelle est dans l’arbre derrière, semblable à celle qui petite venait nicher face à ma fenêtre, peut-être est-ce la même messagère. Les voisins vont bientôt se réveiller, les voitures démarrer. La pluie sur les toits, la lumière grise. J’aime les averses, petite c’était le refuge, on ne m’obligeait pas à prendre l’air. La maison nous retenait eux et moi. La pluie rassemble à l’intérieur les familles. »
Extraits
« Vous êtes en mille morceaux. Ce n’est pas une expression, vous l’êtes. Vous n’avez plus de structure, plus de racines, plus rien qui permette à votre corps de se tenir debout. p. 23
« J’ai été avocate, ce n’est pas si mal, c’est chic même, une fille avocate, ils continueraient de m’aimer quand même mes parents. Mais je n’irai pas défendre l’humain, je m’enfermerai encore, le droit des affaires, gagner du fric, gérer les sociétés, les concurrents. Détester chaque jour.
Un mois après la naissance de Line, j’ai posé la robe. Je ne peux plus, j’ai murmuré, et là encore ils n’ont pas cessé de m’aimer. Et maintenant, dans la cuisine de la morte, je comprends que je ne cherchais pas au bon endroit, que je donnais ma voix pour les autres, parce que je ne savais pas encore ce que j’avais à dire. Mon ventre m’a parlé pendant vingt ans, des douleurs quotidiennes, et lorsque j’ai accouché, elles ont disparu, Line a tout emporté, elle les porte en elle et se débat avec.
La tisane est froide, je me suis perdue dans ce qui a été, comme je me suis perdue pendant des mois, depuis que je sais. Tout revisiter, tout réinterpréter, exagérer, dépecer, autopsier, chercher la cause. Le soleil dessine sur le sol les pointillés des volets ajourés. Ma tête est en quête de perceptions, mon corps de repères, mais rien ne vient. Je devrais fouiller, retourner, comprendre ce que je fais là, ce que je veux trouver. Mais j’attends, je ne sais pas encore quoi. » p. 31-32
« Il était doux l’homme qui m’aimait. Il voulait m’offrir ce qu’il avait, et davantage, j’ai laissé faire, j’y ai cru très fort et j’ai adopté tous les codes. Il fallait que je dise ce que j’avais vécu chez la dame au pull vert, le destinataire ne pouvait qu’être lui; évidemment que c’était lui, il dormait dans mon lit. Nous nous étions rencontrés à la sortie de l’enfance, la présence que l’on n’interroge pas, comme celle d’un frère.
Je me suis allongée en boule dans le lit, il est venu. J’ai dit : Je vais te raconter quelque chose, je veux que tu me laisses aller au bout. I n’a rien dit pendant que je parlais, et puis : Maïs tu es sûre ? Je me suis tournée sur le côté, et le cœur déchiqueté, j’ai murmuré Non, tu as raison, C’est rien.
Et s’il avait dit autre chose?
Il aurait pu se redresser, allumer la lumière, prendre mon visage entre ses mains, longtemps, et m’embrasser, petit à petit, lèvres à chaque endroit de ce visage, mes larmes, il les auraient avalées, une à une. J’aurais senti sa colère, la rage contre elle, nous serions deux désormais. Il faut tout dire, Jeanne. À tes parents, à la société, à elle, il faut qu’elle sache. Il aurait pu. Mais il a dit : Mais tu es sûre? » p. 49
« …à côté une pile de tee-shirts de plus petite taille bien alignés, je ne les touche pas, ne les soulève pas, je reconnais celui au-dessus de la pile, le logo NYPD, un souvenir que m’avait rapporté mon frère de son séjour américain.
Ma mère m’avait dit : Fais en un pyjama mais j’avais voulu faire ma crâneuse, le montrer aux copines, sans rien dire, le porter, et puis un jour, en rentrant du cours de sport, en vidant mon sac, il n’y était pas, j’étais sûre de l’avoir mis dedans, peut-être qu’il avait glissé à côté, dans ma précipitation à quitter les vestiaires. Ma mère s’en était rendu compte, j’entends encore sa phrase tranchante, Prends tes responsabilités, va demander à ta prof demain. J’avais dit à ma mère que la prof n’avait rien vu, j’avais menti, je ne pouvais pas aller la voir. J’ai cru alors qu’une copine jalouse me l’avait volé.
Et si? Et si j’avais parlé, si… » p. 60
« Vos gestes, Madame, y avez-vous pensé ?
Je vous accuse du vol des possibles, d’avoir privé ma peau de celle de l’amour, d’avoir continué à me faire croire que le corps est sale. Je vous en veux de m’avoir empêchée de créer des intimités, de ne pas être celle que j’aurais dû être. De ça, je ne reviendrai pas. Et je vous en veux.
J’aurais pu et dû vous dénoncer, franchir les portes d’un commissariat, dire moi aussi. Il aurait levé les yeux au ciel — oui, oui, il aurait fait ça — l’agent. Il aurait levé la tête, cru à une erreur, aurait regardé mon visage. Oh ça va, on a d’autres choses à faire.
Il aurait fallu briser le silence plusieurs fois. Dire une fois ne suffit pas, il faut réaffirmer à chaque mot, c’est un combat sans vainqueur, ou si, par KO, après des rounds d’épuisement.
Si le flic avait été compréhensif, alors j’aurais pu trouver ça doux, difficile mais possible. S’il avait été dans un mauvais jour — sa femme lointaine, sa fille pénible, l’adolescence, la plainte de trop —, il aurait à peine noté, n’aurait pas cru devoir le faire, une femme sur une petite fille, ça n’existe pas. » p. 74
« Je regarde ces noms écrits de sa main. La liste des un peu mortes à douze ans.
Treize photos. Souvent le même prof en photo, le prof principal de la 5eB, le prof d’histoire-géo. Je me rappelle ses blagues lourdes, la géo, ça l’emmerdait, on le sentait, l’histoire, ça allait. Et les corps alignés, toujours le même décor, ce bout de la cour avec des arbres, un banc pour les élèves du rang du fond, un autre devant pour s’asseoir, et la rangée au milieu debout. Nous étions toutes les treize sur les rangs du milieu, les entre-deux. » p. 83
« Je n’ai pas eu une enfance malheureuse, j’étais une enfant de l’intérieur — pas toute petite, petite je souriais, je tenais le rang assigné, il me plaisait. Le collège à tout changé, il a fabriqué l’enfant triste dont je ne me défais pas. Il y a eu elle, le départ des frères de la maison, mes parents travaillaient, le plus dur était fait, les garçons, les grandes études, moi tout était facile, les devoirs, la petite fille jamais en colère. Une enfant qui ne déborde pas. Plus rien ni personne pour me protéger. J’ai parfois des tristesses que je ne date pas, comme si elles avaient toujours été là, comme si jamais elles ne partiraient. Je n’ai jamais eu le langage de l’enfance, la liberté n’a rien à voir avec l’enfance, c’est affaire d’adulte.
Voilà ce que vous avez fait Madame. Vous avez dessiné celle que je suis. » p. 91
À propos de l’autrice
Charlotte Milandri © Photo DR
Avocate de formation, évoluant en droit du travail et des affaires pendant quinze ans, Charlotte Milandri a opéré un virage à 180 degrés pour trouver sa place dans l’univers du livre. Elle a fondé l’association des « 68 premières fois » autour des premiers romans qui met en avant des jeunes auteurs et développe des actions en univers carcéral. Auteure d’un blog L’insatiable, modératrice notamment du parcours littéraire imaginé avec le théâtre de l’Etoile du Nord, elle a décidé de mettre en adéquation passion et vie professionnelle. Elle a suivi la formation Pratiques et recherche en atelier d’écriture à Nantes et dispense des ateliers d’écriture en univers carcéral. Après avoir lu plus de 600 premiers romans, elle est désormais en charge du service éditorial de l’École Les Mots afin d’accompagner les apprentis auteurs dans le déploiement du processus créatif. Charlotte Milandri est aussi auteure. Son premier roman, Au sol, est paru en 2023 aux éditions Les Equateurs. Le deuxième, Ceux du dedans (First, 2024), a été co-écrit avec Caroline Laurent. Son second roman solo, Vous, Madame paraît en 2026 (Source : Éditions Arléa / Les Mots)
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