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" data-attachment-id="32634" height="379" width="648" data-comments-opened="1" aperture="aperture" />En deux mots
Londres, 1593. Christopher Marlowe, dramaturge à succès et espion de la Couronne, assiste malgré lui à un meurtre. Direction Paris, où la succession royale s’annonce explosive. Une lettre énigmatique, une Dame de la Seine, et le voilà lancé dans une enquête aussi trouble que la ville elle-même.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
Le feu de la vengeance
En nous offrant une fausse biographie du poète Christopher Marlowe et un faux polar, Claire Duvivier nous entraîne dans le Paris de la fin du XVIe siècle. Sa « Dame de la Seine » est en quête de vengeance sur fond de guerre de religion.
C’est dans la taverne de la veuve Bull, à Deptford, que s’ouvre le nouveau roman de Claire Duvivier. C’est dans cet endroit mal famé que Christopher Marlowe a rendez-vous avec un confrère, Richard Baines. Un confrère, seulement pour son côté le plus secret : ils sont tous deux espions. Côté public, Christopher est dramaturge. Ses pièces ont d’ailleurs un certain succès.
Il s’imagine que Baines veut simplement lire sa dernière pièce. Erreur. Le rendez-vous vire au guet-apens. Une rixe éclate. Baines y laisse la vie, une dague plantée dans l’œil. « Précision, rapidité », songe l’un des complices présents. Christopher, lui, s’en sort indemne. Du moins physiquement : il se surprend même à se réjouir de n’avoir « même pas pris un coup ».
Il n’a pas le temps de souffler. « Le Jeune », son commanditaire, l’entraîne aussitôt sur un bateau. Direction Paris. La capitale française vit alors des heures troubles. La succession de la Couronne s’annonce explosive, et Christopher est chargé d’y veiller en secret.
Les mœurs parisiennes ne sont pas plus policées qu’à Londres. C’est même pire. La Ligue catholique y fait régner la terreur. Dans ce climat suffocant, notre espion doit retrouver l’expéditeur d’une lettre laconique adressée au Jeune, signée d’un certain Daniel Champlain, logé à l’enseigne de La Dame de la Seine. Mais l’auberge ne recèle aucun Champlain. Ni la tavernière, ni les clients ne peuvent renseigner Christopher. C’est au moment où il croit faire fausse route que tout s’accélère : meurtres, rencontres inattendues, affaires louches. Le cocktail parfait du thriller vient irriguer ce roman historique d’une saveur aussi mystérieuse qu’entraînante.
Dans une seconde partie, Claire Duvivier convoque avec bonheur le sacro-saint « cherchez la femme ». C’est cette piste-là, patiemment posée, qui va nous livrer la clé du mystère.
Ce qui frappe d’emblée, c’est le ton. Claire Duvivier prête à son Marlowe une voix goguenarde, insolente, un rien fanfaronne. L’autrice manie l’ironie et le trait d’esprit avec un plaisir communicatif. On sent une plume qui s’amuse, sans jamais perdre en tension narrative.
Ce Marlowe fictif emprunte beaucoup, on l’aura compris, à un autre Marlowe. Philip, cette fois, le privé désabusé de Raymond Chandler. Même flegme sous la provocation, même mélancolie tapie sous l’ironie, mêmes zones d’ombre psychologiques. Claire Duvivier le confie elle-même : les deux Marlowe, le poète élisabéthain et le détective californien, l’ont fascinée chacun à leur tour. Le roman est né de cette double obsession, superposée à une passion de longue date pour le Paris d’autrefois.
Repérée dans l’univers de la fantasy, la romancière opère ici un virage vers le roman historique, sans rien perdre de son sens du rythme ni de son goût pour les univers denses et référencés. Vingt ans passés à Paris, une érudition sur la Saint-Barthélemy nourrie depuis une lecture d’été de La Reine Margot : tout, dans son parcours, convergeait vers ce livre.
Et derrière l’intrigue rondement menée, La Dame de la Seine parle aussi, en filigrane, de sujets qui n’ont rien perdu de leur actualité : la question du genre et de l’homosexualité, l’intolérance religieuse, la liberté de création. Autant de combats qui, quatre siècles plus tard, résonnent encore. Érudit sans être pesant, ce roman est une belle surprise de cette rentrée.
La Dame de la Seine
Claire Duvivier
Éditions Aux Forges de Vulcain
Roman
274 p., 21 €
EAN 9782373054255
Paru le 21/08/2026
Où ?
Le roman est situé en Angleterre, à Deptford et Londres et en France, à Reims, Saint-Denis, Paris et Suresnes. On y évoque aussi un séjour à Flessingue.
Quand ?
L’action se déroule en 1593.
Ce qu’en dit l’éditeur
Plus d’un fantôme dort dans le lit de la Seine…1593. Dramaturge sulfureux, mais aussi espion pour le compte de la Couronne, Christopher Marlowe a le don pour s’attirer des ennemis et des ennuis. À la suite d’une rixe, il quitte précipitamment l’Angleterre pour se joindre à une mission de renseignement à Paris. Vingt ans après la Saint-Barthélemy, la ville ploie sous la coupe d’une Ligue catholique qui fait régner l’ordre et la ferveur. Qu’est-ce qu’un poète en fuite, athée, homosexuel et grande gueule peut s’attendre à trouver là ? D’autres ennemis, d’autres ennuis… et des secrets à mettre au jour.
Meurtres, intrigues et vengeance se mêlent dans La Dame de la Seine, roman d’aventures espiègle où résonnent aussi bien échos de la grande histoire que tragédies personnelles.
Les critiques
Claire Duvivier présente « La Dame de la Seine » © Production Librairie Mollat
Les premières pages du livre
« 1
Deptford n’était qu’un trou qui se rêvait ville. Elle faisait la fière, du haut de ses chantiers navals tout neufs, et peut-être bien qu’on y entendait des dizaines de langues et qu’on y brassait de l’argent royal, mais elle restait une bourgade de petits pêcheurs râblés qui se connaissaient tous et qui levaient facilement le coude, en maudissant Dieu et ces saloperies de mouettes qui recouvraient les quais de leurs fientes bien que la mer soit à dix lieues de là.
Autant vous dire que j’adorais Deptford.
Et j’adorais la taverne de la veuve Bull, qui était une sorte de concentré de Deptford au cœur de Deptford. C’était crade comme le pont du galion de Drake à la fin de sa circumnavigation, sauf qu’on y croisait plus souvent des loups de Tamise que de vrais explorateurs, ainsi que les petits pêcheurs râblés susmentionnés, divers garçons et filles à cuisse légère et deux autres catégories plus spécifiquement autochtones : les poètes et les espions.
Autant vous dire que j’y étais parfaitement à ma place.
J’étais pourtant en retard, ce jour-là : Londres n’est pas précisément la porte à côté et « l’ami » qui m’avait donné rendez-vous chez la veuve Bull n’en était pas précisément un. Richard Baines n’avait rien d’un poète, ce qui faisait de lui un pur espion. Je l’avais rencontré une première fois lors d’une mission à Reims, qui s’était bien passée, et une seconde lors d’une mission à Flessingue, qui s’était très mal passée. À cause de lui.
Je n’avais pas plus tôt poussé la porte de la taverne que je tombai sur l’imposante silhouette de la veuve, qui du taureau avait le cou en sus du nom. Bouquet de chopines en main, elle fronça le sourcil à ma vue, m’indiqua d’un mouvement du menton la salle où devait m’attendre Baines, puis me tourna ostensiblement le dos en laissant échapper un: « Pas de scandale, cette fois, Marlowe ! »
Comme si j’étais toujours celui par qui le scandale arrive. Je ne faisais que l’accompagner, bras dessus, bras dessous, en bon camarade.
Baines était assis dos au mur, à une table autour de laquelle six personnes auraient pu s’installer ; pourtant, il restait seul. À croire que son aura faisait fuirles autres clients, qui buvaient et devisaient debout alentour comme s’il n’existait pas. Il fallait dire qu’il avait une mine épouvantable : je ne l’avais jamais vu aussi sombre, et c’était pourtant loin d’être un marrant en temps normal. Il pianotait d’une main sur un portefeuille de cuir posé devant lui, le regard dans le vide ; il levait son verre à ses lèvres quand j’entrai dans la pièce d’un pas décidé.
« Qu’est-ce que c’est que cette gueule de carême, tu as fini par te convertir pour de bon ? » lançai-je avec une jovialité exagérée.
De surprise, il avait répandu la moitié de son ale sur son menton ; il grimaça en me faisant signe de baisser d’un ton et je m’installai en face de lui après avoir enjambé le banc d’un pas leste. Déjà, les autres clients détournaient de nous l’attention que ma boutade avait attirée. De ma besace, je sortis une liasse de feuillets, avec la nonchalance que j’affectais pour tout ce qui touchait à mes écrits et qui ne trompait que moi-même. Baines battit des cils en s’essuyant le visage d’un revers de manche.
« Qu’est-ce que c’est que ça, Marlowe ? Eh bien, ma dernière pièce. Tu disais dans ton mot que tu voulais en parler… »
Ce qui m’avait étonné, en toute honnêteté. Comme indiqué supra, Baines n’avait rien d’un poète, mais la genèse de cette pièce et ce qu’elle racontait avait tout pour intéresser l’espion en lui, d’autant que le commanditaire – feu le Vieux – avait été son patron. Et le mien. Mais Baines se frappa le front, la face toujours aussi blême.
« C’est vrai, je l’ai écrit ! C’était pour te faire venir. Tu es tellement imbu de ta personne, il fallait bien ça. »
Aucune repartie cinglante ne me vint à l’esprit et je ne voulus pas lui donner la satisfaction de me montrer vexé. Je me contentai de hausser les épaules, mais ne pus m’empêcher de poser une main protectrice sur la liasse. Cet abruti n’y prêta même pas attention, de toute manière ; il porta à nouveau son verre à ses lèvres. Sa main tremblait légèrement. D’un geste impatient, je l’invitai à poursuivre, ce qu’il fit, à voix basse :
« Si je t’avais demandé de venir parce que j’avais besoin d’aide, tu n’aurais jamais bougé ton cul.J’en viens à regretter de l’avoir fait. On ne t’a jamais dit qu’on n’attrapait pas les mouches avec du vinaigre ? demandai-je en levant une main à l’attention de la veuve Bull, qui m’ignora superbement.
Ooooh, je suis désolé, je me suis dit qu’une approche aussi directe te plairait, monsieur l’anticonformiste.. » Baines se pencha vers moi et enchaîna sur un débit rapide : « J’ai besoin de tes contacts et de toute ta filière pour aller en Espagne le plus vite possible. Dès aujourd’hui, ce serait bien. Et j’ai besoin de ton silence complet à ce sujet vis-à-vis du Jeune. »
Je le dévisageai, ébahi, et il me rendit mon regard. Quelle urgence pouvait-il y avoir à voyager vers la très catholique Espagne, contre laquelle nous étions en guerre ? Sans l’aval du Jeune, notre nouveau patron à tous les deux ? Et surtout, pourquoi me demander à moi ?
« Je sais que tu t’y es rendu, repartit-il à ma mine interrogative. Il y a un ou deux ans, dans le plus grand secret – même en ouvrant bien mes oreilles, je n’ai pas réussi à trouver la date exacte. »
Je fis de nouveau signe à la veuve, qui me répondit depuis l’autre bout de la salle par un hochement de tête me promettant un passage dans une, dix ou trente minutes.
«Tu connais des gens, poursuivit Baines. Tu peux m’aider à embarquer sur un bateau le plus vite possible. Je dois partir. Il me faut juste le nom d’un vaisseau, d’un capitaine. Maintenant.
Je te trouve sacrément audacieux de me demander ça, lui soufflai-je. Si tu n’as pas de meilleur ami que moi sous la main, tu dois être dans un sacré bourbier. Pourquoi t’aiderais-je à faire un enfant dans le dos de Walsingham ?
Tu veux vraiment savoir ce qu’on gagne à titiller un tigre blessé, Marlowe ? »
Je le regardai plus attentivement. Maigre, comme d’habitude ; pâle comme la mort, plus que d’habitude. Ce n’était pas le Baines que je connaissais: celui-là était arrogant, sùr de lui – trop, d’ailleurs. Celui-ci était traqué. Le dos au mur au propre comme au figuré. Baines n’avait jamais été un homme puissant au sens où on l’entend habituellement, mais un homme dangereux : oui, trois fois oui. La veuve allaitelle finir par m’apporter à boire ?
« Il va falloir feuler plus fort que ça, dis-je en agitant de nouveau la main, feignant la désinvolture.
Très bien : admettons que le Conseil privé de la Reine cherche à arrêter l’auteur de ce libelle dégueulasse et hérétique qui circule aussi vite que la peste, en ce moment… Écrit à ta manière et signé du nom de Tamerlan, tiens donc… »
Je levai les yeux au plafond. Bien sûr que j’avais entendu parler de cette histoire, mais la menace était pathétique : n’importe quel plumitif pouvait aligner les pentamètres iambiques en s’appliquant un peu, et n’importe quel plumitif aigri, voire manipulé, pouvait ensuite signer son gribouillis du nom d’une de mes pièces pour me l’attribuer. Il fallait vraiment être aussi illettré que Baines pour s’imaginer que cela prouvait quelque chose.
Et par ailleurs… Il hocha la tête et tendit l’index vers moi :
« Oui, oui, admit-il, tu es trop protégé pour qu’on te mette ça sur le dos, mais qu’en est-il de ton bon ami, le sensible Thomas Kyd ? Hum ? »
Je frappai du plat de la main ma liasse de feuillets.
La tension à notre table allait finir par être remarquée ; je me maîtrisai et baissai encore la voix:
« Tu sous-estimes peut-être l’étendue de la protection dont je bénéficie.
-Ou peut-être pas, insinua-t-il. Depuis quand n’as-tu pas de nouvelles du Jeune, Marlowe ? Depuis quand ne l’as-tu pas vu ? Plus longtemps que moi, je gage. Tu n’es plus en odeur de sainteté depuis Flessingue, à supposer qu’un déviant de ton genre ait pu l’être un jour… Donne-moi juste un nom et je décampe. J’ai déjà un cheval qui m’attend et… »
Et il se tut. Je sentis un picotement sur ma nuque, un vent frais – un simple courant d’air dù à l’arrivée d’un nouveau client dans la taverne. Mais Baines blémit encore davantage, son regard se perdant derrière moi. De la colère y brüla brièvement.
« Salopard ! Tu les as prévenus ? » me lança-t-il.
Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule : à l’entrée de la salle se tenait Ingram Frizer, l’un des chiens de garde du Jeune – le surineur, sec et dégingandé. Juste derrière lui, aussi large que l’encadrement de la porte, son compère Nicholas Skeres – l’arnaqueur, trapu et costaud. Pas du tout des poètes, ces deux-là non plus. Je n’avais prévenu ni l’un ni l’autre; j’essayais en règle générale d’avoir aussi peu affaire à eux que possible.
« Bah alors, la bougrerie londonienne complote dans not’ dos ? » s’enquit Skeres avec une bonhomie feinte.
Frizer se contenta d’émettre un claquement de langue réprobateur : il avait plus tendance à laisser parler les corps et les coups qu’à utiliser la parole. Je vis la mine paniquée de la veuve Bull derrière eux, faisant signe à ses habitués de changer de salle. Il y eut un de ces mouvements de foule, tels qu’ils précèdent les bagarres de taverne – chaises raclées, tables déplacées, bousculade – tandis que Skeres et Frizer prenaient place aux côtés de Baines, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. L’objet de leurs attentions semblait en voie de liquéfaction.
Et moi, j’avais aux oreilles un bourdonnement familier qui commençait à monter.
Familier, mais pas pour autant bienvenu.
Était-ce le souvenir de Flessingue qui l’avait déclenché? La menace contre le Kyd? L’effervescence soudaine dans la salle ? Ma vie entière, je pense, fut rythmée – et déterminée – par ce genre d’événement. Le ton qui monte. Les poings qui se lèvent. Les coups qui pleuvent.
Je ne voulais pas que cela dégénère. Pas en ma présence. Je ne me faisais pas confiance. Et je savais ce que signifiait l’apparition de Skeres et Frizer. Je m’appuyai sur la table pour me lever, mais l’arnaqueur m’arrêta d’un geste de la main.
«Tut-tut, Kit Marlowe, reste avec nous. On va passer un excellent moment entre collègues, là. Not’bon camarade Baines va nous expliquer à quoi c’est dû, sa bougeotte soudaine… C’est le vin de Galice qui l’attire ? Ou le berger castillan ? P’t-être même qu’il est rendu catholique pour de bon ? »
Frizer, qui avait nonchalamment dégainé sa dague et s’en servait pour se curer les ongles, laissa échapper un de ces rires qui font froid dans le dos, et effectivement, Baines sembla avoir l’échine glacée l’espace d’un instant. J’avais toujours envie d’être ailleurs, mais il fallait bien avouer que ce n’était pas si désagréable de voir ce sale type sur la sellette.
« D’accord, vous n’avez pas été affranchis, les gars, commença-t-il. Mais en vérité.
En vérité, tu vas nous raconter que tout ça est qu’un horrible malentendu, poursuivit Skeres en écartant les mains en un geste d’impuissance feinte. Et nous, on va t’écouter, on va pas te croire, et on vat’emmener dansle genre d’endroit isolé où personne nous dérangera.. »
Je levai à nouveau la main, mais la veuve Bull avait disparu elle aussi dans la pièce voisine.
J’étais condamné à garder la gorge sèche, ce qui ne semblait pas le pire des sorts qui pouvaient échoir autour de cette table.
« Et si on gagnait tous du temps ? poursuivit Skeres comme s’il lui proposait un marché. Tu la boucles, tu te lèves et tu nous suis sur-le-champ. Tu me diras que dans cette situation où on s’trouve, gagner du temps, ça a pas le même sens de ton point de vue et du mien, et c’est pour ça que je vais te faire une fleur : moins on s’attardera ici, chez la mère Bull, à se faire reluquer, moins on s’attardera dans l’endroit isolé, d’accord ? Précision, rapidité.
T’en dis quoi ? »
Frizer ricana de nouveau. Baines les regardait tous les deux tour à tour, à la recherche de la réponse susceptible de lui offrir une échappatoire. Mais il n’y avait jamais de bonne réponse aux monologues de Skeres.
Le bourdonnement dans mon crâne se fit plus fort.
Et peut-être devait-il commencer à résonner dans celle de Baines également : après un dernier regard pour les chiens de garde, il tendit la main vers son verre, le porta à ses lèvres sans cesser de trembler, puis le projeta avec force en plein dans la tête de Frizer, qui poussa un cri de poulain effarouché.
La dague laissa un sillon sanglant sur la peau de son propriétaire, puis retomba sur la table. Skeres ouvrait des yeux ronds, ébahi, et ne se secoua que lorsque Baines posa un pied sur le banc pour se propulser au-dessus de la table. Skeres l’attrapa par le coude pour le tirer vers lui et Baines lui décocha dans la tête un coup de son autre pied. Il en fallait plus pour déstabiliser l’arnaqueur, qui frappa du poing à l’aveugle, faisant basculer Baines sur la table, étalant les premières pages de ma pièce. Je m’étais levé, renversant mon banc, et cherchai du regard une arme improvisée, mais c’était trop tard ; déjà Baines se laissait tomber de mon côté, dans sa main le verre avait été remplacé par la dague de Frizer, j’étais le seul obstacle qui le séparait de la porte. Il leva le bras pour me frapper du pommeau, encore à la tête, cela avait toujours été son truc, la tête. J’esquivai le premier coup, j’interceptai le second en lui saisissant le poignet, et nous restâmes ainsi dans un face-à-face tremblant.
J’aurais dû me méfier au moment où le hennissement de Frizer avait cessé. D’une balayette inattendue, il fit tomber Baines à la renverse. Je tombai sur lui. Nous tombâmes sur la table. La pointe de la dague tomba dans son œil. Le droit.
Précision, rapidité.
Après un dernier bruit de vaisselle – le verre, qui cessa seulement alors de rouler au sol -, le silence s’installa dans la salle.
Je retirai ma main comme si je m’étais brûlé, laissant la dague dans son nouveau fourreau. Le bourdonnement avait cessé. Ma respiration était courte. Baines avait vraiment une sale tête à présent – pire que lorsque je l’avais retrouvé.
« Oh putain de merde, grommela Skeres en se frottant la tempe. Oh putain de merde. L’était monté sur ressort, ce bougre, ou quoi ? »
Je n’arrivais même plus à bouger. J’entendis juste Frizer répondre par un crachat.
« T’as sacrément merdé, mon frère, le réprimanda Skeres. Comme jamais t’as merdé. Comment t’as pu te laisser surprendre ? T’es distrait ? Tu te sens pas bien ? »
Frizer émit un grincement. Puis, de façon assez surprenante, quelques mots, sur un ton d’excuses :
« J’ai la chaude-pisse, gémit-il.
T’as de la chance que Kit et moi, on était là.
Ça va, le poète ? »
Ça allait. J’étais indemne. La bouille désagréable de Skeres s’inscrivit dans mon champ de vision, s’interposant entre le corps de Baines et moi. Il agita la main devant mon visage, haussant comiquement le sourcil.
« T’es plus habitué à suriner des gars avec une plume qu’avec un couteau, pas vrai? Enfin, ça peut pas être ton premier non plus, hein.
Le Jeune va pas être content, grinça Frizer.
De la fin, si. Des moyens, non. »
Une réplique étonnamment jolie pour la bouche tordue de Skeres ; je ne pus m’empêcher de laisser échapper un court ricanement. Des pas décidés se dirigeaient vers nous : la veuve Bull, je reconnaissais son souffle lourd. Mais sa voix n’avait plus son assurance habituelle ; elle était devenue toute petite.
« Dites-moi ce que j’ai vu et finissons-en.
Sers-nous d’abord trois genièvres, qu’on réfiéchisse, et ferme la porte en sortant. Fais appeler le coroner, mais qu’y prenne son temps. »
Elle s’éloigna et Skeres se tourna à nouveau vers moi.
« On est emmerdés, Marlowe. Tu sais ce qu’on fait, dans ces cas-là ?
On plaide la légitime défense », prononçai-je.
Je les connaissais, les méthodes du jeune. J’y avais déjà été confronté à l’époque où c’étaient celles du Vieux. Elles m’avaient sauvé la mise une paire de fois.
« T’as pas un cheveu de défait, reprit Skeres, et moi, j’ai rien de plus qu’une empreinte de semelle sur la gueule. Seul Frizer est assez blessé pour ça, et encore, c’est limite. »
Au prix d’un effort surhumain, je tournai la tête vers Frizer, qui s’amusait à étaler le sang sur sa main en chantonnant. La pointe de la dague y avait tracé une profonde estafilade. Profonde. Mais une estafilade. Ce n’était effectivement pas grand-chose.
« On fera avec, dit Skeres en haussant les épaules. Le souci, c’est que Frizer, il a rendez-vous avec le Jeune cet après-midi même…
Le patron est là ? » articulai-je.
En partant, le bourdonnement n’avait laissé qu’un grand vide en moi. Il y eut un bruit gênant : celui du corps de Baines, en équilibre précaire contre la table, qui s’effondra au sol plus lourdement qu’un cœur brisé.
« Y dîne chez le superintendant des chantiers, me répondit Skeres. C’est là que Frizer devait le retrouver. Va le voir et raconte-lui ce qui s’est passé. »
La veuve Bull revint avec trois petits verres qu’elle posa sur une table voisine, jetant un regard dégoûté à Baines – au cadavre de Baines, avec la dague qui sortait toujours de son œil.
« On a trouvé, tavernière. Frizer, ce gars et moi, on buvait un coup. On s’est agrippés sur l’addition. Voulait pas payer. Ça a dégénéré. L’a attaqué Frizer avec sa dague. Frizer s’est défendu avec ladite dague. »
Un conte qui ne tenait pas debout, on le voyait bien dans le regard de la veuve, mais elle jouerait la partition qu’on lui avait donnée. Ça ne devait pas être la première fois.
« Et lui ? demanda-t-elle en me montrant du pouce.
L’est pas là. L’a jamais été là. »
Elle haussa les épaules et ressortit. Skeres but son verre d’un trait, puis m’en tendit un tandis que Frizer vidait le sien.
« Allez, fils, me dit-il avec une pointe d’affection qui me mit encore plus mal à l’aise que je ne l’étais déjà. Y’a rien de grave. Ce type, il allait nous poignarder dans le dos, nous ou l’Angleterre, ou les deux. »
Et c’était vrai, bon sang, je le savais : nous, l’Angleterre, le Kyd et moi-même. Mais tout de même. Je pris le verre. Le bus.
« Oublie pas tes affaires, me rappela Skeres. À part pour le Jeune, t’étais pas là. D’accord ? »
Je hochai la tête, rassemblai les feuillets de ma pièce. Massacre à Paris, avais-je écrit en haut de la première page. Titre désormais souligné d’une fine traînée de sang – celui de Frizer. Je tassai la liasse dans ma besace. M’éloignai.
« Hé, Kit », grinça Frizer.
Je tournai la tête vers lui. Le surineur souriait comme un gamin – je ne l’avais jamais vu ainsi. Il désigna le corps de Baines d’un geste vague de sa main ensanglantée.
« C’était pas mal, le coup de l’œil. »
2
Sur le chemin pour aller chez le superintendant, je distribuai deux ou trois fois le contenu de mon estomac sur les quais de Deptford, sous le regard indifférent des travailleurs qui s’affairaient et celui plus impatient des mouettes, qui boulotteraient décidément n’importe quoi. Heureusement, je ne fus pas reçu tout de suite ; un serviteur me fit patienter dans l’antichambre, ce qui me donna le temps de me ressaisir. Je n’étais pas du genre émotif, mais il fallait me comprendre : le genièvre de la veuve Bull était infâme à ce point-là.
Et Skeres avait vu juste, par ailleurs. J’avais traversé presque trente années d’une vie tumultueuse, rythmée par les bagarres, les coups fourrés, les rivalités – mais jamais auparavant je n’avais tué qui que ce soit. Même en ne croyant ni en Dieu ni au diable, cela faisait quelque chose. Et un collègue, de surcroît. D’un seul mouvement. Je n’avais même pas pris un coup. Je me permis alors un sourire en coin. Hé. Je n’avais même pas pris un coup. Je croisai les bras et me redressai sur ma chaise : quel bonhomme !
Ce petit cordon d’assurance s’étiola rapidement quand le Jeune fit son entrée. Thomas Walsingham était le neveu du légendaire Francis Walsingham. Oui, ce Sir Francis là, maître-espion de la Reine, pourfendeur de catholiques, détricoteur de la conspiration de Babington, exécuteur de Marie Stuart, défenseur de l’Angleterre contre l’Invincible (et pourtant Vaincue) Armada, « le Vieux » pour ses hommes, dont j’avais été jusqu’à sa mort. J’étais aussi et surtout l’homme du Jeune, même si, comme me l’avait rappelé Baines, je ne l’avais pas vu depuis trop longtemps. Je ne m’étais pas vraiment entretenu avec lui depuis les obsèques du Vieux, trois ans plus tôt. Il n’avait pas changé, il s’était juste un peu arrondi du visage et des hanches, une conséquence assez répandue du mariage chez les hommes de notre fin de siècle. Et des responsabilités, aussi. Il n’avait pas remplacé le Vieux à lui tout seul – personne n’y aurait suffi – mais il était comme lui au Conseil privé. Prompt à diviser pour mieux régner, Voire à supprimer de la partie les pions qui se prenaient pour des reines, ainsi que le prouvait l’intervention de Skeres et Frizer à la taverne. Mais il y avait en lui une douceur, une sensibilité que le Vieux n’avait jamais eues. Je le savais. Je l’avais bien connu, même s’il avait décidé de ne plus me connaître. Peutêtre même n’allait-il pas me reconnaître ?
Je me trompais : son regard exprima une plaisante surprise après s’être posé sur moi.
« Kit!»
Un froncement de sourcils, et il ajouta aussitôt :
« Que t’arrive-t-il ? »
Je n’étais certes pas le meilleur des comédiens, ce qui peut sembler un comble pour un poète doublé d’un espion, mais c’était étrangement réconfortant de savoir que, malgré ces trois années passées, il lisait toujours en moi avec aisance. Je cherchais encore mes mots quand il me fit signe de finalement me taire et de le suivre ; déjà, il se dirigeait vers la sortie après avoir jeté sur ses épaules le manteau que le serviteur lui tendait. Je lui emboîtai le pas à l’arrière de la maison, dans l’allée menant directement aux chantiers navals de Deptford. Quand le bruit des scies, les martèlements et les cris des ouvriers furent suffisants à son goût, il tendit la tête vers moi, avec cette inclinaison étrange du cou qu’il avait toujours, sa pomme d’Adam saillante. J’approchai mes lèvres de son oreille et lui fis un rapport succinct : la taverne, Baines, les deux comiques, le pas de danse. La plus stricte vérité : je pouvais jouer double jeu avec la moitié de Londres, mais avec le Jeune, je ne trichais jamais. Je savais ce que je leur devais, à lui et à sa famille. Tout d’abord, il ne dit rien, et nous continuâmes à marcher de conserve sur les quais, lui perdu dans ses pensées et moi n’osant le regarder. Il ne reprit la parole qu’une fois les chantiers navals derrière nous, alors que nous entrions dans le petit port de pêche. « C’est fâcheux », prononça-t-il. Il contempla ses pieds sans cesser de marcher. Non, il n’avait vraiment pas changé : il soupesait toujours longtemps les prémisses avant de prendre une décision ou la parole, temps pendant lequel il semblait étrangement non humain, statue animée, inquiétante marionnette. « Je doute que Baines manquera à qui que ce soit, soufflai-je en pensant bien faire. – C’est fâcheux pour Frizer, corrigea-t-il. J’avais grand besoin de lui dans les jours qui viennent. Il devait m’accompagner. En mission.
Oh.
Qu’as-tu de prévu dans les jours qui viennent, Kit?»
Pas grand-chose, à vrai dire. Les théâtres avaient fermé au début de l’hiver quand les pestiférés s’étaient faits trop nombreux – deux jours après la première de mon Massacre a Paris. En attendant la réouverture, la troupe de Lord Strange était partie en tournée dans le Surrey ou une cambrousse équivalente, où je doutais que la grandeur et la décadence du duc de Guise soulèvent quelque enthousiasme. J’étais censé profiter de ce temps pour ajouter des intermèdes comiques – mais je déteste les intermèdes comiques.
Alors qu’avais-je vraiment de prévu ?
« Boire, fumer, manger et forniquer, répondis-je en comptant sur mes doigts.
Hé quoi, même pas écrire? dit-il en souriant, amusé. Je te paie à quoi, alors ?
Sans vouloir vous manquer de respect, cela fait bien longtemps que vous ne m’avez pas payé pour écrire…
C’est très juste, Kit. Nous verrons cela, mais en attendant, c’est de l’espion que j’ai besoin, pas du poète. Viens avec moi. »
Du doigt, il désigna une chaloupe amarrée non loin, un peu plus lourde que les bateaux de pêche qui l’entouraient. L’embouchure de la Tamise n’était qu’à quelques heures, puis de là, un autre navire pour l’inconnu, avec une seule certitude : je ne serais pas de retour chez moi ce soir-là.
L’équipage de la caraque qui nous attendait dans l’estuaire du fleuve était peu nombreux : quelle que soit la mission, elle était bel et bien secrète. Notre destination était certainement Flessingue, ce maudit port anglais en Zélande que je détestais tant, nid d’espions et d’escrocs ; la seule chose moins réjouissante à mes yeux que d’y retourner, c’était de devoir le faire en portant les vêtements d’Ingram Frizer. Je frémis d’horreur en m’emmitouflant dans son manteau, trouvé parmi les affaires préparées à son intention et rendu nécessaire par la fraîcheur des embruns. Je revoyais le sourire espiègle du surineur au moment où j’avais quitté la taverne. À l’heure qu’il était, il devait croupir en prison,où il ne resterait pas bien longtemps, mais tout de même. J’espérais qu’il ne m’en voudrait pas trop. J’espérais même qu’il était trop tordu pour être capable de rancune, ce qui était possible.
Une fois changé, je rejoignis le Jeune accoudé au bastingage de la poupe, qui regardait s’éloigner l’Angleterre. Je me postai à ses côtés en silence.
« Je suis désolé de ne pas avoir pris de tes nouvelles plus tôt, me dit-il au bout d’un moment. Nous avons beaucoup à rattraper. Que deviens-tu, ces derniers temps ? »
Son regard avait repris la douceur que je luiconnaissais et la barre oblique de ses lèvres s’était détendue, aussi me sentis-je autorisé à répondre avec la même liberté qu’à l’époque où nous étions proches :
« J’ai un peu de mal à croire que vous n’en sachiez rien. Vous n’avez même pas eu la curiosité de vous enquérir de moi ces derniers mois? Avec tous les moyens à votre disposition ? »
Les lèvres se crispèrent un peu.
« Je te pose la question en tant qu’ami, Kit. Pour le plaisir de la conversation. Les semaines à venir vont être difficiles si nous ne nous traitons pas en amis…
Très bien, soupirai-je. Mais il n’y a pas grand-chose à raconter. Depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, j’ai fini d’écrire mon Édouard II, qui m’a rapporté suffisamment pour finir la pièce promise à votre oncle. Qu’on jouerait encore au théâtre de la Rose si seulement… La peste soit de la peste ! La pire ennemie des poètes et des comédiens.
Et des pestiférés, accessoirement. Tu ne t’es pas retrouvé dans le besoin, au moins ?
J’aurais su à quelle porte frapper », grommelai-je.
Un silence s’insinua, vite rempli par le bruit des vagues contre la coque et le cri des mouettes audessus de nos têtes. Oui, il y avait encore quelques abcès à crever entre nous, mais je n’avais aucune envie de jouer au chirurgien, il était trop tôt, ou alors bien trop tard. Pourtant, l’un d’eux devait être traité sur-le-champ.
« Je ne sais pas si vous mesurez à quel point je ne suis pas le bienvenu à Flessingue, déclarai-je en reprenant un ton plus professionnel. Mes derniers jours là-bas ont été légèrement… chaotiques.
Je sais. Et tu m’en veux encore pour toute cette affaire. »
Je haussai les épaules et il se tourna vers moi pour poursuivre :
« Tu n’as pas été bien traité. Et j’en suis navré. Mais cette issue était nécessaire. Les accusations de Baines n’avaient pour but que de te faire convoquer devant le Lord Treasurer, et donc quitter Flessingue au plus vite, pour ta protection. Ta vie était en danger. »
Je haussai à nouveau les épaules. Je n’étais pas naïf : le Jeune avait besoin d’embellir la réalité s’il tenait à ce que nous nous traitions « en amis ».. Or, je me souvenais très bien de ce qui s’était réellement passé là-bas : ce n’était pas dans un but si noble que Baines m’avait poignardé dans le dos. Finalement, le poignarder dans l’œil, c’était un juste retour des choses – et moins poltron par-dessus le marché, même si bon, d’accord, cela n’avait pas été tout à fait délibéré de ma part.
« Vous ne contrôliez pas Baines, dis-je d’un ton accusateur.
C’est vrai, mais je pouvais, parfois, contrôler celui qui le contrôlait. Le Conseil de la Reine n’est pas dénué de. rivalités, Kit. De frictions.
Baines m’a menacé de dénoncer Tom Kyd.
Ce qui n’a pas d’importance, car tu n’as plus la moindre relation avec le Kyd, n’est-ce pas ? »
Je lui adressai un regard méfiant. Il devait forcément savoir, non ? S’il y avait une chose qu’il devait savoir, c’était celle-ci.
« Ne faites pas comme si je vous apprenais que nous vivons ensemble », me contentai-je de répondre.
Le Jeune reporta son regard sur les côtes en laissant échapper un claquement de langue réprobateur.
« C’est une erreur, Kit. Ton ami est un lâche et une tête creuse. Il te trahira pour sauver sa vie.
C’est faux. »
Je n’aurais pas dû répondre ; mon ton trahissait ma colère. Une colère dirigée contre moi-même parce que je savais qu’il y avait du vrai dans ce qu’il disait. Je secouai la tête pour la dissiper.
« Les hommes comme moi n’ont pas d’amours heureuses, repris-je. Cela non plus, je ne vous l’apprends pas. »
Il se tourna à nouveau vers moi, les sourcils haussés, contrefaisant l’étonnement.
« Tu ne m’en veux pas pour Flessingue. Tu m’en veux pour mon mariage. »
Je ne fais jamais la même erreur deux fois, en tout cas pas à moins d’une minute d’intervalle. Je ne répondis donc pas et feignis de me passionner à mon tour pour le dessin des côtes anglaises.
« Tu devrais écrire une comédie là-dessus », l’entendis-je suggérer sur un ton malicieux.
Cela ne me fit pas rire. Je restai silencieux. Son coude me chatouilla le flanc.
« Allons, Kit. Je retire ce que j’ai dit. Traitons-nous en amis. Parle-moi de ta pièce. La dernière. Je ne l’ai pas vue, je n’étais pas à Londres cet hiver… »
Baines avait raison, en fin de compte : je ne résistais jamais longtemps quand il s’agissait de parler de mes œuvres. Comme je le lui avais dit, j’avais écrit celle-ci sur la demande de son oncle : une pièce ni mythologique ni historique, mais ancrée dans notre temps, quelque chose de rare dans notre théâtre. Le défi m’avait stimulé et je m’en étais emparé avec gourmandise, bien aiguillé par le Vieux, qui m’avait accordé de longs entretiens où il m’expliquait clairement quel était l’angle sous lequel je devais l’aborder. La scène :
Paris. Le siècle : le nôtre. Le sujet : le massacre de la Saint-Barthélemy, dans les jours qui avaient suivi les noces de Henri de Navarre et Marguerite de Valois, pendant lequel les huguenots de la ville furent trucidés par le duc de Guise et ses hommes. Quelle matière pour une pièce ! Un gentilhomme catholique à l’ambition folle, traversé par une rage meurtrière ; un futur roi protestant qui frôlait la mort, devait son salut à la fuite, revenait pour se venger ; des litres et des litres de sang de cochon déversés sur la scène ; tous les ingrédients pour un succès populaire. Même si… peste soit de la peste !
Le Jeune me laissa m’agiter et dégoiser en hochant régulièrement la tête, n’intervenant que lorsque mon flot de paroles se fut, enfin, tari.
« Je ne suis pas très étonné que mon oncle t’ait fait une telle commande. Tu sais qu’il était ambassadeur en France au moment des faits, n’est-ce pas ? »
Je hochai la tête. Il y était, et il avait donné asile, m’avait-il dit, à des dizaines de huguenots, ainsi qu’à tout ce que Paris comptait d’Anglais. Le Vieux était aussi disert sur ses hauts faits diplomatiques que moi-même sur mes pièces de théâtre. Je tapotai ma besace avec un sourire.
« J’ai le texte sur moi, si cela vous intéresse encore.
Tout ce que tu écris m’intéresse, Kit. Confie-moi ton manuscrit. Nous avons de longues heures de traversée devant nous. »
De nouveau d’excellente humeur, j’extirpai de mon sac la liasse tachée de sang et je la lui remis, ressentant à nouveau ce bourdonnement dans ma tête – pas celui de la taverne, non, un autre. Plus ancien, plus joyeux, celui qui vibrait chaque fois que je lui faisais lire quelque chose de nouveau, avant. Il murmura le titre, observa longuement la première page avant de la caresser du plat de la main, ému peut-être lui aussi de cette résurgence d’un vieux rituel, ou simplement pour chasser les embruns qui déjà s’y déposaient. Il tourna le dos au bastingage comme pour faire barrage de son corps, redevenu homme-marionnette, son regard se perdant dans l’éther. Je n’osai dire un mot.
« C’est. une drôle de coïncidence, ce sujet, cette pièce, nos retrouvailles aujourd’hui, finit-il par dire. Nous n’allons pas à Flessingue, Kit. Je peux te le dire, à présent. »
Je haussai les sourcils en une mimique interrogative. Le Jeune sourit, ravi de son petit effet, et compléta :
« Nous allons à Paris. »
À propos de l’autrice
Claire Duvivier © Photo DR
Claire Duvivier est née en 1981. Cofondatrice en 2010 de la maison d’édition Asphalte, elle entre en écriture avec Un long voyage, paru Aux forges de Vulcain en 2020. Elle est aussi l’autrice de la trilogie Capitale du Nord, qui s’inscrit dans le cycle de la Tour de Garde, édifié conjointement avec Guillaume Chamanadjian. Ce projet original recevra de nombreux prix, dont un Grand prix de l’imaginaire décerné en 2024. Elle écrit également pour la jeunesse à L’École des loisirs. (Source : Éditions Aux Forges de Vulcain)
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