L’été en poche (30) : Les Éphémères

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En deux mots

Dans une Écosse sinistrée – nous sommes en été 1986, durant les difficiles années Thatcher – Tully Dawson décide de ne pas se laisser abattre et organise avec ses copains un voyage à Manchester pour aller assister à un festival de musique. Un événement fondateur dont il se souvient 30 ans plus tard, au moment où la maladie le ronge.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…

Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

« Été 1986
Tully Dawson choisit de se présenter au monde sous un jour nouveau, et mûr pour les gloires de cet été-là, en montrant qu’il n’était pas comme son père. Il n’y avait pas lieu d’argumenter : certaines familles sont composées d’étrangers et rien ne peut changer cela. Mais je pense que ça a toujours ennuyé Tully que Woodbine ne puisse pas l’encourager quand il venait voir le match au terrain de foot. Le vieux se contentait de secouer la tête d’un air entendu et de regarder fixement le Firth of Clyde d’un air blessé. Tully l’avait appelé comme les cigarettes ; ils avaient tous leur surnom, ces pères réticents. Ils restaient à la maison à ouvrir des canettes de bière et à maudire nos soirées du samedi. J’imagine que nous aurions pu nous déporter jusqu’à la ligne de touche pour lui demander ce qu’il en pensait, mais être jeune est une sorte de guerre dans laquelle le grand ennemi est l’expérience. Les joues en feu, nous le regardions marcher vers la lumière immaculée du port.
L’année 1984 marqua la fin du vieux Woodbine, ou 1985, quand la grève se termina et que les hommes de l’Ayrshire retournèrent un par un dans les mines, accueillis à l’entrée par des femmes distribuant des œillets. Les mineurs s’étaient âprement battus, mais ils s’étaient tous fait licencier en l’espace d’un mois. “Il rejette sa honte sur nous, dit Tully. Je suppose que Thatcher n’a jamais vraiment pigé ce qu’était l’ennemi de l’intérieur.” Et ce commentaire, c’était du Tully tout craché. On imaginait bien comment son esprit tout entier, de même que son physique indéniablement avantageux et ses yeux verts, résultaient d’un rêve de cette liberté qui existait juste hors de portée de son père. Mais les photos racontent une histoire plus triste – la plus triste qui soit –, car Woodbine avait lui aussi les yeux verts.
La ville nouvelle d’Irvine, à l’est de l’éternité. Tully avait vingt ans et était tourneur. Il imitait le personnage d’Arthur Seaton dans le film Samedi soir, dimanche matin en narguant son patron toute la semaine et en buvant des pintes de Black and Tan tout le week-end. Il ressemblait à l’acteur Albert Finney avec ses cheveux gominés, sauf que dans le cas de Tully ils étaient hérissés au savon pour former des pointes. À l’époque, il avait ce genre de style qui plaît à tous les sexes et à tous les âges, et son effronterie naturelle incitait les gens à s’ouvrir. Il faisait partie d’un groupe, évidemment. Celui-ci avait vu le jour l’hiver précédent. Il s’appelait les Bicycle Factory, une autre référence à Samedi soir et, plus tard, le groupe flirterait avec le succès et changerait de nom à plusieurs reprises, tandis que Tully passerait lui-même de chanteur à batteur. Quand les gens demandaient pourquoi il était si souvent témoin aux mariages, il était clair qu’ils n’avaient pas connu Tully Dawson dans la fleur de l’âge. Il possédait un charisme naturel, une collection de disques exceptionnelle, une audace absolue dans les débats politiques, et il savait vous aimer plus que n’importe qui. Les autres types pouvaient être drôles, brillants et meilleurs à ceci et à cela, mais Tully vous aimait. Il avait ce truc qu’ont les leaders, quand il était jeune, le cran du mec qui tient le devant de la scène, et quand nous nous retrouvions à quelques-uns, nous voulions aussitôt savoir où il était. Certaines personnes atteignent ce statut grâce au pouvoir ou à l’argent, mais Tully l’avait atteint grâce à son seul culot. Son langage particulièrement haut en couleur faisait paraître ennuyeux les gens plus âgés. Son père tentait de contraindre l’avenir avec une déception mécanique, buvant toute la journée au Twa Dogs, et Tully était prêt à prendre son envol. Il n’était pas tant le papillon que l’air qui le porte. Et, cet été-là, il était prêt pour une aventure au-delà des haies de l’Ayrshire.
Je n’étais pas destiné à aller à l’université. Ce n’était pas le genre de la famille. Très vite, nous n’avons plus été une famille du tout. Mon père était parti à la recherche de lui-même. “Tu pourrais peut-être commencer par regarder dans tes fesses”, lui avait dit ma mère, Norma ; puis elle avait décidé que la vie de mère célibataire n’était pas faite pour elle et était partie s’installer sur l’île d’Arran. Je pense qu’ils avaient une idée légèrement exagérée de mon autonomie (je venais d’avoir dix-huit ans), mais cela était cohérent avec le comportement qu’ils avaient eu tout au long de mon enfance, préférant s’effondrer psychologiquement ou prendre la tangente. Mon père et ma mère s’imaginaient que j’allais adorer traîner tout seul dans un logement social. En fait, je passais de plus en plus de temps chez Tully et, au bout de quelques semaines, je sentis que j’en avais fini avec eux.
– J’ai divorcé de mon père et ma mère, dis-je à Tully un soir au cinéma.
C’était Mona Lisa pour la énième fois.
– Arrête tes bêtises, répondit-il. They’ll be back, comme Schwarzy.
– Nan. Je veux pas qu’ils reviennent. C’est la vie en solo maintenant.
– Hors de question !
– Je suis sérieux. Ils peuvent payer les factures pendant quelques mois et puis c’est bon. Ils n’ont jamais voulu former une famille et ils se torturent mutuellement depuis des années. Je vais rester ici jusqu’à ce que j’aille à la fac. Tout ça, c’est terminé, mec. Ils ont merdé.
– Tu peux venir dormir chez moi quand tu veux. Si tu ne veux pas rester, viens au moins dîner. Ma mère t’adore.
– Merci, vieux.
Il se pencha vers moi et m’embrassa sur le front.
– C’est toi qui commandes, Noodles. Fais ta vie à ta façon.
J’ignorais que j’étais en quête d’approbation jusqu’à ce que Tully me donne la sienne. Je ne savais pas que la vie pouvait être comme ça. Cela fait partie du rêve de l’adolescence, de trouver un pote qui fait véritablement attention à vous.
– Tu crois que Bob Hoskins est un bon père de famille ? voulus-je savoir.
– Dans ses rêves, répondit Tully en fixant l’écran. Tout le monde l’est, dans ses rêves.
C’était seulement le dernier changement en date : le divorce. J’avais toujours adoré lire. J’étais un de ces enfants qui se cognent aux réverbères en rentrant de la bibliothèque. Je lisais tous les livres qu’ils avaient, y compris les romans d’aventures de Zane Grey et les romans à l’eau de rose. Je lisais des livres d’ornithologie ainsi que des ouvrages sur le vin français et l’histoire du parfum. Je ne savais pas quoi faire de tout ça et pourtant, d’une certaine manière, cela contribua à broder une image de l’avenir.
J’avais trouvé du courage auprès d’une charmante enseignante, Mme O’Connor, qui était professeur d’anglais à St Cuthbert, un lycée catholique implanté au beau milieu d’un lotissement pavillonnaire. Pauvre St Cud. Avec la grâce de Dieu, les religieuses livraient une lutte sans merci contre la popularité du Buckfast, ce vin fortifié à la caféine fabriqué à l’abbaye du même nom, et nous préparaient à un monde dans lequel la piété compenserait peut-être des lacunes en arithmétique de base. Chaque année, le garçon qui ne s’était pas fait renvoyer et la fille qui n’était pas tombée enceinte étaient conjointement nommés majors de promotion, et l’équipe de foot ajoutait à sa réputation en déclenchant des émeutes dans les villes voisines. À la maison, l’idée avait toujours été que je devais quitter l’école le plus vite possible et me trouver un emploi. Ainsi, l’année précédant ce dernier été, alors que j’avais dix-sept ans, je m’étais rendu à un entretien dans le bureau d’une fabrique de clôtures située près de la gare. À vrai dire, c’était une cabine en préfabriqué ou, pour être tout à fait honnête, plutôt une niche pour chien, et ça sentait les vieilles chaussettes et les cigarettes roulées.
Le jour de l’entretien, je me présentai vêtu d’un costume emprunté avec un livre dépassant d’une des poches. Il faisait chaud, pour une fois. Je portais une énorme vieille cravate appartenant à mon père – je pense qu’elle était plus vieille que moi – et mes cheveux étaient lissés avec un gel appelé Country Born.
– Tu veux quoi ? me demanda le contremaître. Il avait une tête de voyou et sa chemise évoquait vaguement un marécage.
– Je suis passé à l’agence pour l’emploi. Vous avez mis une annonce pour un assistant de bureau.
– On veut juste une p’tite nénette pour faire le thé.
Je vis les calendriers de femmes aux seins nus sur les murs et pris une grande inspiration.
– Je peux faire le thé, dis-je.
– C’est quoi, ça, dans ta poche ?
Je sortis le livre. Je jure devant Dieu que c’était un exemplaire en lambeaux de La Nausée de Jean-Paul Sartre.
– Oh, bordel de merde, s’exclama-t-il. Tire-toi à la fac ou ailleurs. Tu me fais perdre mon temps.
– C’est juste un livre. Ça parle de l’existentialisme.
Il fit la grimace. Respira bruyamment. Et la partie de moi qui hante les bibliothèques restera à jamais coincée là-bas, dans une cabine sans air, dans un monde sans Dieu, tandis que ce contremaître s’étrangle de rire en se tapant sur la cuisse. En un rien de temps, il était plié en deux, victime d’une mauvaise quinte de toux, tandis que je battais en retraite jusqu’à une porte poisseuse couverte de posters de Samantha Fox. »

L’avis de… Thomas Mahler (L’Express)

« Sont-ce les références impeccables qui nous ramènent à notre propre jeunesse (les Smiths, New Order, Il était une fois en Amérique…) ? Les aphorismes qui fusent (« Être jeune est une sorte de guerre dans laquelle le grand ennemi est l’expérience ») ? Le fait qu’écouter du Phil Collins soit ici considéré comme la pire des punitions imaginables ? Très vite, on a la certitude que ces Éphémères occuperont une place durable dans notre bibliothèque. 
D’inspiration autobiographique, le roman s’ouvre dans le Royaume-Uni des années Thatcher. Gravitant autour du charismatique Tully Dawson, une bande de jeunes Ecossais de la working class se rend à Manchester pour un festival célébrant le 10e anniversaire du punk. Il y a le narrateur James, alias Noodles, futur écrivain, l’alcoolique Limbo, le marxiste Tibbs, le geek Dr Clogs.. Le week-end culmine avec le concert des Smiths. « Le groupe était à son apogée, romantique et injurieux, féroce et sublime, leurs coupes de cheveux en guise de revendication. Morrissey arriva en brandissant un permis, une sorte de laissez-passer général, comme si une nouvelle sorte d’appartenance pouvait être créée sur la base du sentiment d’exclusion, comme si personne ne vous connaissait aussi bien que lui », écrit magnifiquement Andrew O’Hagan. La deuxième partie se déroule trente ans plus tard, lorsque Tully annonce qu’il est atteint d’un cancer incurable. La nostalgie prend le dessus sur l’énergie juvénile, les regrets du crépuscule remplacent les promesses de l’aube, et on bascule de Trainspotting à Peter’s Friends. Mais l’essentiel est de ne pas trop trahir ce qu’on a été. « Et que la mort soit fière de nous prendre », se répètent Tully et Noodies, citant l’Antoine et Cléopâtre de Shakespeare. Rarement un roman aura sonné aussi juste sur la fin de l’adolescence comme sur l’âge mur. »

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