L’été en poche (22) : Le secret des mères

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En deux mots
Des années d’après-guerre à 1969 et à 2004, en trois périodes on suit trois générations de femmes, toutes victimes de mensonges, de trahisons, de vengeance. Les secrets de famille s’accumulent dans un suspense haletant jusqu’aux révélations successives.


Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…

Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

« Colette
Jour 1
5 août 2004
À mesure que le train se rapproche, les phrases policées que j’avais préparées au cours du voyage s’échappent. La peur empourpre mes joues, brûle mes yeux. Mon cœur se met à frapper plus fort dans ma poitrine. On dirait qu’il s’étonne de ma langueur et veut me ranimer. On n’a plus le temps, maintenant. Plus vite, Colette. Plus vite. Il n’a pas tort. La vérité, c’est que je n’ai pas encore l’ombre d’un commencement. Rien. Du vent. Pas la moindre phrase d’accroche. Je voudrais pourtant en tenir une entre mes lèvres, l’apprendre par cœur, m’essayer à la souffler, en dresser les mots pour ne pas déraper face à leurs visages, pour ne pas laisser les autres, les mauvais, les vilains, engloutir ma bonne volonté. Parce qu’en réalité, des mots, des phrases, j’en ai à revendre, ce n’est pas le problème et ce n’est pas leur parler qui me terrifie. Absolument pas. Ce qui me terrifie, ce serait de le faire sans retenue. Tout un vocabulaire qui viendrait là, sans crier gare, rouvrant soudain la plaie de ces longues années qui nous séparent. Non, impossible. Je dois faire un effort, trouver les mots justes, les premiers après la longue absence. C’est important, les premiers mots. Ça donne le ton, ça augure de la suite. Il faut que je sache, que je comprenne enfin. Poignarder le silence et connaître l’histoire. La vraie.
Marthe
8 janvier 1953
— Je l’ai encore fait.
Il se tenait là, dans le chambranle de la porte, petit soldat de misère, sa mine lourde et coupable. Marthe replia l’édredon par-dessus la brique encore tiède et, lui offrant sa main, le rejoignit sans dire un mot. Il ne fallait pas faire de bruit.
Leurs paumes serrées l’une contre l’autre, les deux enfants gagnèrent le chemin qui séparait la maison de la dépendance. Ils passèrent au travers de la pluie bleue que léchait une lune gibbeuse. Fondue dans l’ombre épaisse de la minuscule chambre de Lucien, Marthe tira une boîte d’allumettes de sa poche et la frotta. La flammèche chancelant au bord de ses cils, la petite observa alentour. Sur la table : des épluchures, des coquilles de noix et une lampe à pétrole. Tout doucement, elle souleva la cheminée en verre, brûla la mèche avec une autre allumette et tendit la lampe au garçon qui la fixait de ses yeux inquiets. Le sourire de Marthe s’élargit.
Elle s’approcha du lit défait et en ôta les draps humides pour les apporter en face, dans la cuisine de la ferme. Après les avoir plongés dans la lessiveuse encore tiède du jour, elle les laissa tremper quelques minutes, les essora, posa à nouveau ses chaussons sur la terre givrée du chemin puis ramena le petit tas propre à Lucien. Sous la lueur de la vieille lampe, les enfants accrochèrent le linge sur une corde tendue là, entre les poutres. C’était la troisième fois cette semaine. Augustine allait se fâcher tout rouge, c’est sûr. Et puis elle obligerait encore Lucien à dormir sans drap ni couverture, comme un chien sur sa paillasse.
— Suis-moi, murmura Marthe
— J’ai la trouille. Pour sûr qu’elle va m’tuer.
— Suis-moi, j’te dis. Ça va aller, Lulu. J’te promets.
Lucien et Marthe quittèrent la dépendance pour la cuisine chaude et ouatée de cette ferme isolée qu’on appelait encore le hameau du Maudit. Il y a longtemps, ses habitations et les terres autour avaient appartenu à une famille de paysans mais le père et le fils aîné avaient succombé à la Grande Guerre. Il n’était plus resté que la mère et son dernier fils. Quelque temps après, le garçon y mourut, dit-on, sous les sabots de sa jument. On racontait aussi que la vieille sombra dans l’alcool et laissa les bâtiments dans un piteux état, qu’elle acheva sa triste existence lors d’une mauvaise chute. Devenus propriétaires du Maudit pour une bouchée de pain, les parents de Marthe consolidèrent ce qui pouvait être sauvé, c’est-à-dire pas grand-chose. Une étable, une dépendance, une grange et une seule des quatre maisons d’origine.
Un reste de braises finissait de se consumer dans le poêle et les deux enfants s’avancèrent vers lui pour y faire dorer leurs petits corps glacés. Excepté la musique des gouttes éparses contre les vitres, la maison semblait silencieuse. Au bout d’un moment, Marthe tira Lucien par la manche et le poussa dans le long couloir. Contrairement à son grand frère, à Augustine et à Serge qui dormaient à l’étage, la petite fille couchait au rez-de-chaussée. Pour une raison que Marthe ignorait, quand elle était toute petite, ses parents lui avaient aménagé une chambre en bas, dans ce qui jusque-là avait servi de débarras.
Tandis que la cloche sonnait dans le soir lointain, Marthe fit signe à Lucien. Tapi dans le noir du couloir, le pauvre garçon tremblait comme un pénitent.
— Viens avec moi, Lulu. C’est pas grave.
Lucien avança à pas timides jusqu’au lit gigogne de Marthe et s’y faufila. La petite fille rapprocha l’édredon de leurs mentons et Lucien eut le sentiment de se glisser dans une pâte molle et rassurante. Marthe éteignit la lampe à pétrole qui patientait dans l’angle et se lova entre les bras maigres du garçon. Leurs paupières d’anges se fermèrent.
Une fois de plus, elle était en retard. Aussi, lorsqu’elle entra dans la cuisine, ses parents, son frère et Lucien se trouvaient déjà assis autour de la grande table. Serge, son père, trempait ses tartines beurrées dans une tasse de café au lait qui recrachait une fumée blanchâtre. Marthe prit place à côté de lui et Augustine se lamenta. Sa fille lui donnait tellement de fil à retordre. Une vraie tête brûlée. Le visage fermé, la mère fit couler un peu de lait chaud dans un bol et le lui tendit. Marthe le but à toute vitesse. La comtoise carillonna les 7 heures et le maître ouvrait le portail à 8 h 30. Il fallait se hâter. Depuis le hameau, la route était longue et pentue.
Sur le chemin, Marthe glissa sa main dans celle de Lucien et, dans les vents mutinés du matin, tous deux coururent avant d’enfourcher leurs vélos, loin devant l’aîné qui avançait moins vite et refusait surtout qu’on le voie avec le Parigot. C’est comme ça qu’on appelait les enfants de l’Assistance publique envoyés au village. Les familles qui les accueillaient recevaient une pension de l’État français jusqu’aux treize ans des orphelins qui, dans la plupart des cas, aidaient aux travaux de la ferme. Certains les surnommaient les Petits Paris. Lucien était l’un d’entre d’eux. Il y avait deux ans déjà que le petit gars avait atterri ici, sur cet îlot avalé tantôt par le brouillard et la neige, tantôt par les tisons de l’été. Deux ans que pour la première fois, Lucien avait pénétré dans ce Morvan aux herbes grasses, aux basses montagnes granitiques, aux étangs endormis et aux forêts épineuses et touffues.
Ce jour-là, de la fenêtre du train, il avait regardé les sources vaillantes et les vallées profondes qui ressemblaient à des coutures craquées dans la roche. Il s’était figuré la vie qu’il aurait sur ce sol. Les marches dans les bois, les animaux. Des renardeaux, une laie avec ses marcassins. Un loup peut-être, comme ceux qu’il dessinait à partir des albums rangés par ordre alphabétique sur l’étagère de son ancienne salle de classe. Cette image lui avait rappelé l’orphelinat. Son odeur de bondieuseries et d’encrier. Son chapelet de solitudes, de chairs d’enfants prêtes à la bagarre, de jeux sans liesse. La cour d’une récréation qui n’en avait que le nom.
À travers la vitre, le gosse avait esquissé les traits de sa nouvelle famille, de la mère et du père qui le nourriraient, qui se réchaufferaient avec lui devant la cheminée en lui racontant des histoires. Et puis il avait imaginé son frère et sa sœur. Deux enfants du terroir qui lui apprendraient les fleurs et les bêtes, les paysages, les raccourcis et les coins secrets. Pisser sur le même arbre, faire des potions de bouillasse et de bave d’escargot. Rire à s’en décrocher la mâchoire. Le long du trajet, Lucien avait mâché avec délice cette espérance.
Mais quand il avait posé ses petites jambes cotonneuses sur la terre des Legendre, il n’avait trouvé que les yeux fendus d’Augustine, ses mains abîmées et sa blouse tâchée du sang d’un lapin qu’elle venait de déshabiller. En quelques heures de voyage, Lucien était passé des clameurs d’une gare parisienne au silence et à la rudesse des gens du pays. Il ignorait encore qu’à demi cachée derrière le feuillage d’un jeune coudrier, une petite fille de son âge l’attendait, le cœur et le sourire battants. »

L’avis de… Delphine Bouillo (Page des Libraires)

« Dans ce nouveau roman, Sophie de Baere nous entraîne dans l’histoire de trois femmes, de l’après-guerre jusqu’à la fin des années 1960. En 2004, à l’appel de son frère, Colette revient dans son Morvan natal, au chevet de sa mère mourante. Elle a quitté depuis longtemps la maison familiale mais rien ne semble avoir changé, surtout pas le mutisme de son père et de son frère. Pourtant, cette fois-ci, Colette est bien décidée à savoir ce qui s’est réellement passé un soir de juillet 1969. Un événement dramatique, « un accident » est venu bouleverser chaque membre de cette famille, les plongeant dans le silence et la douleur. Fut en effet une époque où la vie des femmes de cette famille a été bien compliquée et malheureuse et où il valait mieux se taire que d’affronter la vindicte de la société. Un silence lourd qui a gangrené chacun d’entre eux et qui n’est pas sans conséquences. Naviguant entre trois époques, l’autrice dresse le portrait de femmes au destin contrarié par les carcans sociaux et familiaux, dans le milieu rural de l’après-guerre. Ce contexte historique nous apprend beaucoup sur le sort réservé aux « Petits Paris », ces orphelins placés dans les familles de la région, sur les conditions de vie de l’après-guerre et sur les « maisons maternelles » où les filles-mères ont certes été accueillies mais surtout maltraitées. Au fil des pages, les fantômes de ces femmes chuchotent à l’oreille de Colette leurs fardeaux et leurs révoltes. Sophie de Baere signe un roman touchant et brillamment construit sur l’amour, la famille et les secrets qui chamboulent les vies. »

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