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" data-attachment-id="32184" height="1023" width="665" data-comments-opened="1" aperture="aperture" />En deux mots
Antonio, enfant abandonné de Maracaibo, va connaître un destin exceptionnel, de même que son épouse Ana Maria. Dans un Venezuela en proie aux soubresauts politiques, ils vont traverser leur siècle sous l’œil affectueux de leur fille et leur petit-fils.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format
Les premières lignes
« Antonio
Au troisième jour de sa vie, Antonio Borjas Romero fut abandonné sur les marches d’une église dans une rue qui aujourd’hui porte son nom. Personne ne put dire précisément à quelle date il fut trouvé, on sait seulement que tous les matins, toujours au même endroit, une femme misérable avait l’habitude de s’asseoir là pour déposer devant elle une écuelle en calebasse et tendre une main fragile aux passants du parvis. Quand elle aperçut l’enfant, elle le repoussa d’un geste dégoûté. Mais son attention fut soudainement attirée par une petite boîte brillante, cachée entre les plis du lange, que quelqu’un avait laissée là comme une offrande. Un rectangle en fer-blanc, couleur argent, taillé d’arabesques fines. C’était une machine à rouler des cigarettes. Elle la vola en la mettant dans la poche de sa robe, puis se désintéressa du bébé. Elle constata toutefois pendant la matinée que ses timides vagissements, ses cris hésitants attendrissaient les fidèles qui, les croyant ensemble, remplissaient tour à tour le fond de son écuelle avec des pièces en cuivre. Le soir venu, elle l’emmena dans une basse-cour, lui colla la bouche à la mamelle d’une chèvre noire dont les pis étaient couverts de mouches, et le fit allaiter, à genoux sous son ventre, d’un lait épais et chaud. Le lendemain, elle l’entoura dans un torchon de cuisine et le pendit à ses hanches. Au bout d’une semaine, elle se mit à dire que l’enfant était le sien.
Cette femme, que tout le monde appelait la muette Teresa parce qu’elle avait des troubles d’articulation, devait avoir vaguement la quarantaine, bien qu’elle n’eût elle-même pu préciser son âge. Dans son visage, il y avait quelque chose d’indien et, sur le côté gauche, une légère paralysie que lui avait causée une ancienne crise de jalousie. Elle ne portait plus qu’une peau spongieuse sur les os, avait des mains couvertes de blessures qui ne cicatrisaient jamais, et des cheveux d’un blanc sale, tombant platement, qui lui encadraient la figure comme des oreilles de basset. Elle avait perdu l’ongle du pouce gauche le jour où un scorpion, réfugié au fond d’un tiroir, l’avait piquée à la main, ce qui ne la tua pas, mais forma une sorte de boudin de chair au bout de son doigt, une excroissance morte, et c’est ce bourrelet que l’enfant suça ses premières semaines avant de s’endormir.
Elle le nomma Antonio, car l’église où elle l’avait trouvé était placée sous le patronage de saint Antoine. Elle l’alimenta de sa propre colère, de sa douleur silencieuse. Durant ses premières années, elle lui fit mener une vie désordonnée, honteuse, indigente. Elle se persuada que, s’il survivait à cette misère, personne d’autre que lui-même ne pourrait le tuer. À un an, il pouvait à peine marcher qu’il mendiait déjà. À deux ans, il parlait la langue des signes avant l’espagnol. À trois ans, il lui ressemblait tant qu’elle se demanda si elle l’avait véritablement trouvé sur les marches d’une église, ou si elle ne l’avait pas mis au monde dans l’arrière-cour d’un taudis, au creux d’une niche de paille, entre un âne gris et un agneau. Elle l’habillait de fripes crasseuses et, pour émouvoir les passants, le serrait contre elle avec une fausse complicité, le mouillant d’une sueur âcre qui, par l’effet de la chaleur, devenait une sorte de gélatine grasse et jaune. Elle le nourrit de fromage de chèvre, roulé à la main, dormit avec lui dans son abri fait de journaux délavés au fond d’une bergerie de fortune, et peut-être jamais une femme ne mit autant de courage à s’occuper d’un enfant qu’elle n’aimait pas.
Néanmoins, pour Antonio, cette femme menteuse et avare, médisante et voleuse, fut la meilleure mère à laquelle il put aspirer. Il prit pour de la tendresse la rudesse qu’elle lui témoignait et cet amour vénéneux que la pauvreté avait tissé entre eux. Il grandit avec elle à La Rita, sur les berges du lac de Maracaibo, dans un endroit du monde si dangereux qu’on l’appelait Pela el Ojo, « Ouvre l’œil ».
À six ans, Antonio ne croyait plus aux miracles, vendait des pierres de jais comme porte-bonheur et savait tirer les cartes, car la muette Teresa lui avait garanti que c’était la seule science qui pouvait convaincre les hommes sans avoir l’inconvénient d’être vraie. À huit ans, elle lui apprit à reconnaître les mauvais aguadores, les porteurs d’eau, qui vendaient l’eau sale du lac en la faisant passer pour de l’eau propre de pluie. Mais aussi les épiciers qui déréglaient leurs balances grâce à un trombone déformé, les ouvriers qui revendaient les vis destinées au coffrage des chantiers et les dresseurs de coqs de combat qui, dans les gallodromes, cachaient des lames de rasoir sous la griffe des éperons. Elle l’avait préparé à cette vie dure, pleine de prudence et de nécessités, de batailles et de méfiances, au point que si un pasteur, pendant une messe, annonçait brusquement la nouvelle qu’un saint s’était mis à pleurer, Antonio était le premier à lever les yeux au plafond de l’église pour voir d’où venait la fuite d’eau.
Pela el Ojo était alors une sorte de grand marécage écrasé de chaleur, aux rives humides, peuplé de maisonnettes sur pilotis aux portes toujours ouvertes. Les habitations étaient édifiées sur cette eau trouble, avec des cuisines à la belle étoile, de vieux fourneaux noircis et des poubelles flottantes que la ville avait rejetées dans ses faubourgs. On y pétrissait du pain, on y trafiquait du carburant. Les enfants vivaient nus sur ces palafittes, circulant sur le squelette de mille troncs d’arbre sans cesse rafistolés, pataugeant sur la surface du lac comme les palais de Venise, ce qui autrefois avait fait dire aux navigateurs vénitiens, qui étaient venus avec leurs odeurs de vélin et de sceaux de cire, qu’ils y reconnaissaient une « petite Venise », une venezziola, une Venezuela.
L’immobilité de ces paysages ne faisait toutefois plus rêver aux anciennes cités des Caribes, de Tamanaco et de Mara, peuplées de femmes vêtues de mantes brodées d’or et de robes de coton, de jeunes aux torses couverts d’une fine poudre argentée et de nouveau-nés emmaillotés dans des fourrures de jaguar. On n’imaginait plus une nation avant les nations, des hommes déguisés en aigles, des enfants qui parlaient avec les morts et des femmes qui se transformaient en salamandres.
À ce jour, ce n’était alors qu’un bourg sans poésie, des toitures de palmes chaudes, des adolescents chaussés de sandales découpées dans des pneus de pick-up. Les taudis étaient construits avec de vieux capots de camions Indiana Trucks, les poignées de fenêtres avec des boîtes de conserve, les chaises revêtues d’affiches en aluminium de Shell. Et comme les pluies étaient violentes et qu’il fallait protéger les toits de palmes, on achetait de vieilles pancartes de publicité de la Chevrolet, volées la nuit sur le long des autoroutes, si bien que l’on pouvait voir inscrit, sur tous les revêtements des bidonvilles, là où dormaient des gens sans permis de conduire : « Pas de bonheur sans Chevrolet. »
Ces pluies, qu’on appelait palo de agua, enflaient souvent le lac en le faisant déborder de son lit. L’eau inondait la plaine par lentes avancées, noyant les campagnes. Les averses pouvaient s’abattre en continu pendant quarante nuits furieuses, couvrant les prés de perroquets morts, et quand la marée arrivait jusqu’aux fermes et submergeait les cultures, des milliers de langoustes nageaient depuis le golfe jusqu’aux pousses de maïs et s’offraient un banquet sous-marin qui décimait en deux semaines la récolte de l’année. On maudissait les langoustes à Maracaibo comme on maudit les sauterelles en Égypte.
C’est dans ce monde qu’Antonio grandit en pêchant sur le lac. Nageant au cœur des mangroves et des palétuviers, son alimentation ne fut composée que de poissons-chats, de maigres à la chair blanche, de crabes bleus et de crevettes d’eau douce géantes, au point que la muette Teresa commença à croire, dans ses rêves les plus intrépides, que des branchies allaient lui pousser et qu’Antonio se mettrait à respirer sous l’eau. Un jour, alors qu’il avait onze ans, il rangea ses hameçons et ses lignes dans un sac, se dirigea vers le ponton du village et vola une pirogue. Des enfants l’aperçurent et le dénoncèrent. Il ne fallut pas attendre longtemps pour voir arriver au loin les propriétaires de l’embarcation. C’étaient les hommes riches de La Rita, ceux qui avaient le pouvoir, ceux qui faisaient la loi de ce côté du lac, Manu Muro, un grand gaillard de deux mètres, aussi large à la ceinture qu’aux épaules, Hermès Montero, un petit nerveux rouge de colère, et Asdrubal Urribarri, un Métis aux yeux verts et au pied bot, vêtu d’un marcel blanc, qui agitait les bras avec un torchon à la main comme s’il s’était levé précipitamment de table.
– Antonio, je te reconnais ! cria-t-il. Viens ici.
Depuis la rive, ils faisaient des allers-retours furieux sur les ordures jonchant la plage, en jetant des regards impétueux à Antonio qui s’éloignait à coups de rame. Asdrubal Urribarri disparut, puis revint avec un chien enragé aux babines écumantes qu’il lança à l’eau. Le chien fila comme un possédé jusqu’à la barque avec une aisance et une énergie qui surprirent tout le monde, monta sur les planches et sauta au cou d’Antonio. Mais il eut le temps de l’esquiver en bondissant par-dessus bord et s’échappa en nageant à contre-courant. Le chien le suivit, laissant la barque partir à l’horizon sous les hurlements d’Asdrubal.
– La barque ! Ne la laisse pas se perdre !
Le chien s’obstina dans sa poursuite, aboyant fiévreusement, mordant les vagues, grognant comme un fou. Antonio, lui, redoublait d’effort, plongeant la tête et disparaissant sous l’eau. Au bout d’une demi-heure, alors qu’il sentait une puissante crampe tirer sur sa cuisse et que de violentes courbatures raidissaient ses bras, il constata que les aboiements du chien s’étaient mués en une plainte, un gémissement de naufragé, au point qu’après quelques minutes, il ne restait plus que son petit museau hors de l’eau. Ce ne fut que lorsque le chien commença réellement à se noyer, en poussant des jappements de chiot, qu’Antonio se résolut à ralentir. Dans un dernier souffle de survie, l’animal le rattrapa et, au lieu de le mordre, s’agrippa aussitôt à ses épaules. Il était 18 heures. Les propriétaires de la barque, avec des lianes de cuir et des ceintures à la main, le guettaient depuis la rive.
– Tu finiras par te fatiguer, lui criaient-ils. On t’attend ici.
Épuisé, le chien sur son dos, Antonio se laissa porter par le courant jusqu’à arriver à Punta Camacho, résigné à attendre l’obscurité pour sortir du lac. La nuit ne tomba qu’un kilomètre plus loin, à Puerto Iguana, et quand il fut enfin camouflé par la lueur de la lune, protégé par le noir, il nagea jusqu’à un petit ponton et courut, accompagné du chien, vers la clôture de Camino Real par la voie libre qui menait à Pela el Ojo. Alors qu’il reconnaissait avec un soupir de soulagement les lumières de son taudis, apaisé d’être enfin arrivé sain et sauf, il fut pris de frayeur en découvrant la silhouette d’Asdrubal Urribarri qui, son torchon toujours à la main et sa démarche boiteuse, parlait à la muette Teresa avec de grands gestes de bras. Bien qu’il ait été sur le point de s’évanouir de fatigue, il jugea trop dangereux de se montrer. Il trouva un palmier solide, monta jusqu’au sommet et attendit que la nuit passe. »
L’avis de… Delia Balland (Le Pèlerin)
« Toute histoire familiale confine au mythe. Chez Miguel Bonnefoy, il s’incarne dans le couple de ses grands-parents vénézuéliens. Lui, enfant abandonné qui a grandi dans la rue, fera une brillante carrière de cardiologue et fondera la première université de la ville de Maracaïbo ; elle, fille de la misère et d’un typographe militant, deviendra la première femme médecin de l’État de Zulia.
À travers les fabuleux destins d’Antonio Borjas Romero et Ana Maria Rodriguez, c’est un Venezuela magnifié qui se dévoile. Le romancier franco-vénézuélien multirécompensé, à pas même 40 ans, pousse à un point d’incandescence l’onirisme latino-américain déjà à l’œuvre dans Héritage, son troisième roman, prix des Libraires 2021.
Dans une langue flamboyante marquée du sceau du réalisme magique, la narration convoque un monde foisonnant de personnages singuliers, d’événements improbables et d’images merveilleuses. Une fresque solaire ! »
Vidéo
Miguel Bonnefoy présente « Le rêve du jaguar » © Production Librairie Mollat
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