Il était difficile d'imaginer un film plus attendu cet été que L'Odyssée de Christopher Nolan (désolé, Spider-Man). Pendant des mois, on a davantage parlé du casting, du choix des acteurs ou des quelques libertés prises avec le texte d'Homère que du film lui-même. À croire que l'œuvre était déjà condamnée à l'échafaud ou à la gloire éternelle avant même sa première projection (on ne remerciera jamais assez les réseaux asociaux, ces cloaques à ciel ouvert). Nolan, lui, n'a jamais vraiment alimenté le débat et s'est contenté de balayer l'ensemble de ces polémiques d'un simple « sans importance ». Il avait sans doute raison : au bout du compte, seule compte la salle obscure et la réaction du public venu en masse (salle presque pleine à Nice pour un troisième jour d'exercice). Sur ce terrain-là, difficile de ne pas rester bouche bée. L'Odyssée est bel et bien un film gigantesque. Pas seulement parce que son budget tutoie les sommets ou parce qu'il a été pensé pour l'IMAX 70 mm (honte à toi qui le téléchargeras pour le regarder sur ton smartphone. Certes, la technologie est rarissime et les français devront se contenter de franchir la frontière pour aller en Belgique, ou se rendre à Montpellier et débourser 29 euros pour profiter du long métrage avec une image intègre), mais parce que Nolan filme chaque séquence avec l'ambition manifeste de fabriquer des plans qui survivront au temps. Certains y parviennent sans la moindre difficulté. D'autres moins, mais c'est le jeu. Pourtant, plus le voyage avance, plus une étrange sensation s'installe. Le film impressionne sans cesse, mais il émeut beaucoup moins souvent qu'on ne l'espérait. Comme si Christopher Nolan avait parfaitement compris le fonctionnement du mythe sans jamais pénétrer définitivement la part de mystère. Même s'il nous livre une conclusion assez personnelle in fine, ça reste plus filmé et léché que bouleversant. C'est probablement le paradoxe de cette adaptation. Nolan n'a jamais été un cinéaste de l'irrationnel. Même lorsqu'il manipule les rêves, les trous noirs ou les voyages temporels, tout obéit toujours à une logique précise, presque mathématique. Or l'univers d'Homère fonctionne selon des règles bien différentes. Les dieux ne sont pas une métaphore, ils sont le monde. Les miracles ne demandent aucune explication. Le merveilleux fait partie du quotidien. Ici, tout semble avoir été ramené vers le réel. Les divinités deviennent des présences ambiguës, les phénomènes surnaturels flirtent avec l'explication rationnelle et cette Grèce antique, superbement reconstituée, paraît parfois presque trop propre. On admire les décors, les costumes, les paysages… mais l'impression permanente que les hommes vivent sous le regard d'entités capables de les anéantir à chaque instant tourne à la figure de style et à la démonstration technique. Impressionnante, du reste.
En revanche, dès que Nolan cesse de vouloir démontrer quoi que ce soit, le film s'envole littéralement. La prise de Troie est un morceau de bravoure absolument renversant. Les tempêtes deviennent presque physiques, les Lestrygons surgissent comme un cauchemar, le passage entre Charybde et Scylla est d'une tension remarquable, tandis que la descente aux Enfers ou l'épisode de Circé comptent parmi les plus belles séquences qu'il ait filmées depuis longtemps. À ces moments-là, il n'y a plus grand-chose à analyser : le cinéma fait simplement son travail, et il le fait admirablement. La structure en flash-back fonctionne également très bien. Le voyage d'Ulysse devient moins une succession d'épreuves qu'une lente reconstruction de la mémoire d'un homme détruit par la guerre. Matt Damon trouve d'ailleurs le ton juste, tout en retenue. Bon, on évitera simplement de s'interroger trop longtemps sur la façon dont un guerrier censé avoir erré pendant vingt ans conserve une musculature digne d'un adepte de la salle. Les fleurs de lotus cachent manifestement quelques protéines. C'est enfin lorsque le récit retrouve Ithaque que le film commence à perdre un peu de sa force. Toute la partie consacrée à l'attente du retour d'Ulysse paraît étonnamment scolaire. Anne Hathaway fait ce qu'elle peut avec une Pénélope réduite à la caricature même de la fidélité, pendant que son mari prend du bon temps (sans se souvenir d'elle, la belle excuse). Tom Holland compose un Télémaque convaincant, mais auquel le scénario laisse finalement peu d'espace pour exister. Et quand on le retrouve à table avec Ménélas/Jon Bernthal, le spectateur rusé et biberonné aux films Marvel ne peut s'empêcher de penser à Brand New Day. Diablerie des dieux ou hasard du calendrier estival, sans compter que Zendaya est aussi de la partie (une Athéna totalement dispensable). Quant à Robert Pattinson, il est fidèle à lui-même : excellent dans un rôle de personnage détestable, sans réellement surprendre, à qui on ne demande rien d'autre que de se faire haïr. L'idée de confier le rôle du barde à Travis Scott afin d'établir un parallèle entre les aèdes antiques et les rappeurs contemporains est intéressante sur le papier. À l'écran, elle ressemble surtout à une idée dont Nolan est resté un peu trop fier. Cela n'empêche pas L'Odyssée de rester une œuvre hors norme. Peu de cinéastes disposent aujourd'hui d'une telle liberté, et encore moins de la capacité de transformer un blockbuster de 250 millions de dollars en réflexion sur la mémoire, la culpabilité et la fin des civilisations. Nolan fait d'Ulysse un survivant hanté par ses propres actes, un homme qui comprend que le véritable naufrage n'est peut-être pas celui de son navire, mais celui de l'humanité elle-même. L'intention est passionnante. Son exécution moins convaincante, mais comme déjà dit, plastiquement monstrueuse. Le film impressionne autant qu'il interroge, confirme une nouvelle fois l'ambition hors norme de Christopher Nolan, qui ne signe peut-être pas l'adaptation définitive d'Homère, mais rappelle surtout qu'il est l'un des derniers réalisateurs capables de penser le cinéma comme un art du gigantisme plutôt que comme une simple succession d'effets spéciaux. On en a pris plein les yeux, on pardonnera donc les défauts de l'ensemble.
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