L’été en poche (08) : Madelaine avant l’aube

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En 2 mots :

Un drame a eu lieu, obligeant Eugène à lâcher son travail pour suivre le gamin venu le prévenir. On ne saura qu’à la fin du roman ce qui s’est passé aux Montées, petit hameau où la vie est rude et le combat pour la survie quasi quotidien. Mais face à une nature hostile et au pouvoir des Maîtres, la solidarité est déjà une résistance. Et chez les plus jeunes, la colère monte face à l’injustice.

Ma note :
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…

Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

« La terre frémit sous leur pas lourd. Ils se hâtent, de cette lenteur presque hypnotique des grands corps épuisés après une journée de labeur – interrompue bien avant l’heure, quand l’enfant est venu.
Ils vont côte à côte l’homme et le cheval, puant l’un et l’autre la sueur séchée sur leur peau rugueuse, le premier essuie la poussière qui fait du gris sur son front et l’autre secoue la tête pour se débarrasser des mouches. L’enfant marche devant, se retourne pour les attendre. Il ne dit rien mais tout dans son attitude trahit son impatience. Il aimerait qu’ils se pressent, que l’homme que l’on appelle Eugène-le-Fort soit aussi rapide que le vent. Il voudrait que le puissant cheval s’élance et se jette et les emmène sur son dos parce que là-bas, Aelis – ou est-ce Ambre ? il ne sait pas – lui a répété d’une voix de terre : Va vite. Dis-lui que c’est grave.
Et l’enfant a couru à s’en déchirer la poitrine. Au bord du fleuve, il a hélé la passeuse avec des cris qui ressemblaient à des rugissements, il a trépigné sur le bac – couru encore, tout juste le pied posé sur la rive. Il a traversé les bois, croisé quelques hommes voûtés par-dessus les champs qui lui ont montré une direction d’un bras las, il a cherché au bord des forêts sombres la silhouette de l’imposant cheval doré, ne s’est arrêté qu’à ses pieds. Là il a délivré son message d’urgence et Eugène aussitôt s’est empressé de défaire les traits de la bête, abandonnant le tronc qu’ils débardaient au milieu d’une clairière. L’enfant alors a pensé qu’ils rentreraient comme avait dit la maîtresse de maison – vite, très vite. Pourtant les deux êtres qui le suivent avancent à pas pesants, de longues enjambées engourdies et interminables, le poids de la journée ne leur permet pas mieux, à l’homme et au cheval, c’est ainsi. Eugène en son cœur hurle cependant qu’il arrive, hurle qu’on l’attende.
Il ignore pourquoi l’enfant est venu, qui n’a rien expliqué, seulement qu’Aelis – ou est-ce Ambre ? – l’a envoyé en pleurant, d’un ordre impérieux, va vite le malheur est tombé sur nous. Et lui Eugène, à pas grands et lents calés sur ceux du cheval, avance vers ce malheur. Son premier réflexe a été de saisir l’enfant à l’épaule en tremblant. Mes fils ? L’enfant l’a regardé sans comprendre et Eugène s’est repris, ses fils à cette heure travaillent aux champs, sur les terres qu’ils ont en fermage – ses fils ne sont pas à la maison.
Sur la rive du fleuve l’Ancienne les guette, l’enfant a prévenu qu’il reviendrait bientôt. Elle a placé la barge à l’endroit où le cheval peut embarquer. Jéricho pèse huit cents kilos et l’embarcation bouge lorsqu’il s’engage sans hésiter ; l’Ancienne a beau le faire passer chaque matin et chaque soir de la moitié de l’année depuis huit ans, elle dit une fois encore en se tournant vers Eugène : garde-le immobile. Eugène ne répond pas, ne répond jamais. Les mots de l’Ancienne ne sont que routine. Une main sur l’encolure du cheval il observe la vieille qui remonte la traille poignée par poignée, tous les nerfs bleuissant son visage et ses bras maigres sous l’effort, et il pense aussi, comme chaque matin et chaque soir de la moitié de l’année depuis huit ans, que c’est de la folie de laisser le bac à cette femme-là. Qu’elle n’a plus l’âge. Sur ce point tout le monde chuchote. Tout le monde s’accorde à dire que le câble retiendra le bac quoi qu’il arrive mais elle, l’Ancienne, finira par crever à tirer comme ça sur ses muscles, avec les veines qui dessinent des sentiers sinueux et gonflés à ses tempes grises et les rauquements qu’elle arrache à ses brassées gagnées une à une, les paumes brûlées par la corde. Tout le monde en parle et personne ne bouge, ce sera ainsi tant qu’il n’y aura pas d’accident. Cela les arrange que la vieille s’occupe du bac puisqu’il n’y a plus de pont. Le pont, Eugène s’en souvient. Il a été détruit quand il avait dix ou douze ans et c’est une volonté des habitants de La Foye de ne pas le rebâtir. Les raisons lui échappent : c’est comme ça c’est tout – comme ça et puis être à l’abri du monde.
Mais que c’est long, rumine-t-il avec les mains qui se serrent pour ne pas saisir le câble à la place de l’Ancienne. Un si petit fleuve.
Alors il ferme les yeux et comme il a l’habitude, il tente de trouver le repos pendant les quelques minutes de la traversée. Le poids de la journée écrase son dos. Trop de fatigue, mais c’est normal. C’est tout le temps. Tous les jours. La fatigue est la vie. Et il se dit qu’il ne la sent plus, il l’a faite sienne, dans ce corps immense que les autres croient à l’abri de la misère et des trébuchements. Eugène se tient au milieu du bac, les traits creux épuisés, les épaules tendues, les mains larges comme des pattes d’ours capables d’empoigner n’importe quel outil ou n’importe quel travail. Jambes un peu écartées pour ne pas tituber, ne pas inquiéter Jéricho campé à côté de lui. Il est seul sur la toue. Il est toujours seul. Personne ne veut passer le Basilic. Le long fleuve vert dessous ses pieds se tortille entre les terres tel le petit serpent mortel qui lui a donné son nom. Pourtant Eugène le sait : le Basilic n’est pas un fleuve à serpents. Sa teinte presque émeraude ne vient pas des écailles des reptiles cachés par milliers dans ses trous, comme l’affirment ceux qui jouent à se faire peur. C’est la roche, et ce sont les algues d’eau douce.
Eugène ouvre les yeux. La rive approche, il l’a senti aux remous du bac. L’enfant est penché devant, prêt à bondir lorsque l’Ancienne le saisit par le bras et le culbute à l’arrière. Elle en a trop vu de ces petits noyés impatients qui glissent sous la coque et qu’on n’a pas le temps de rattraper. Elle manœuvre l’embarcation et cogne bientôt les joncs. Déjà Jéricho enjambe le plat-bord. Le monde un instant en suspens reprend sa course, Eugène pose une main sur son cœur qui bat fort. C’est impossible de voir d’ici à cause des forêts, la ferme se trouve au nord-est, à presque une lieue de là. Trop loin pour arriver vite et trop près pour se préparer à ce qu’il va découvrir. Pendant quelques secondes, il chancèle. Il faut soit courir soit s’en aller du côté opposé ; il se sent incapable de l’un comme de l’autre.
Alors il se met en route derrière l’enfant qui, le voyant sur le chemin, s’enfuit loin devant et rentre chez lui – bientôt il ne le distingue plus. Ils marchent le cheval et lui et la peur fait le vide dans sa tête. Il ne pense qu’au moment où il arrivera en haut de la montée derrière laquelle est bâtie la maison – cette montée qui a donné leur nom aux trois petites fermes posées là : les Montées –, il se demande ce qui s’est passé là-bas, et qu’il ne sait pas encore. Aelis est vivante si elle a envoyé l’enfant mais Aelis ne compte pas, ce qui compte c’est tout le reste et de cela l’enfant n’a pas parlé, muré dans un silence terrifié, de cela Eugène ne peut que trembler.
Et elle est longue cette lieue sous le soleil qui ne veut pas descendre, et elle est courte, elle est, au fond, comme Eugène l’a imaginée : une lente et terrible marche vers les ténèbres, et jusqu’au bout il espère qu’il se trompe, que l’enfant se trompe, qu’Aelis se trompe aussi, il espère que le jour n’est pas venu, le jour qu’il craint depuis l’arrivée de Madelaine. Il prie pour que ce ne soit qu’un songe ou une erreur.
Car à l’instant où Eugène se trouve suffisamment avancé pour voir sans la comprendre la scène qui se déroule là-bas, et là-bas est chez lui, à l’instant où il aperçoit les corps étranges et les chiens qui se ruent vers lui en gueulant, rendus fous par la violence et le sang, il sait que plus rien ne sera comme avant. Il sait qu’il perdra tout ce jour-là, qu’il ne lui restera que ses yeux pour pleurer, il sait que l’ordre des choses a été fracassé une fois de plus et que personne ne pourra l’effacer ni revenir en arrière, gommant en quelques instants ce qu’il a mis la moitié de sa vie à construire, et sa vie n’est plus qu’un fétu de paille. Il a le temps de contempler dans une curieuse torpeur les poussières que le vent envole et lui-même est l’une de ces poussières. Puis il entend les cris des femmes qui le voient arriver et la réalité irradie jusqu’à lui et il sent qu’à présent il faut faire vite.
UN
Je me tiens sur le pas de la porte à côté de Rose et nous sommes là à écouter les chiens qui aboient. Nous n’écoutons pas vraiment leurs cris d’ailleurs ; c’est un bruissement au-delà, au loin mais pas très loin, qui énerve les corniauds comme ça depuis des jours, quatre ou cinq, et que nous ne trouvons pas. Ce n’est pas tout le temps, par moments, au coucher du soleil, quand l’obscurité naissante trouble la vision. Il y a des ombres, des mouvements furtifs, peut-être dans notre imagination sauf que –
Les chiens gueulent.
Nous avons l’habitude d’être vigilants. Nous avons l’habitude d’écouter. Ce monde n’offre ni promesses ni certitudes, en dehors du fait que nous mourrons sans doute trop tôt, nos existences sont courtes, sauvages, éreintantes. Mais comme dit Eugène : c’est normal. C’est la vie de nos parents, et de leurs parents avant eux.
Un monde qui ne change pas.
Nous là-dedans, au bout des terres les plus lointaines, nous sommes immuables, telles les forêts anciennes qui nous entourent. Nous pourrions être les personnages des histoires que les conteurs colportent depuis toujours, à une différence près – ici, les histoires ne finissent pas bien. Les rois ne sont jamais venus enlever une de nos bergères, ou alors pour la violer, pas pour en faire une reine.
Enfin voilà nous y sommes et il y a cette chose dans l’air qui nous agace chaque soir et dont nous ne savons pas ce que c’est. Alors nous surveillons. J’ai une meilleure ouïe que Rose. Rose, elle a de l’âge. Ce n’est pas tant en nombre d’années qu’en nombre de douleurs : les secondes vont beaucoup plus vite et beaucoup plus fort que les premières. Je ne dis pas qu’elle est vieille complètement, mais elle entend moins bien qu’avant. Certains après-midi, elle ne devine plus le bruit de mes pas quand je reviens par l’arrière de la maison et que je passe le seuil en bois si usé qu’il ne craque plus. Elle me découvre au dernier instant, je m’en rends compte : son œil sursaute. Elle, impassible. Juste cet iris bleu délavé par les ans qui fait comme un claquement un éclair et puis qui retombe sous les paupières lourdes. Rose continue à couper les légumes ou à trancher le pain, j’entends son murmure : Ah c’est toi. N’importe quel autre que moi, justement, ignorerait l’infime suspension de son geste, l’hésitation quand je suis entré par cette porte toujours ouverte qui ne fait pas de bruit non plus, et que ma présence l’a prise au dépourvu. Elle se gratte l’oreille. Ces fichus bouchons de cire, marmonne-t-elle. Moi je sais que ce n’est pas la cire. C’est l’âge. On fait semblant elle et moi que rien ne s’est passé. Il ne faut pas que Rose vieillisse. Les vieux ici ne durent pas, on n’en veut pas, on ne peut pas.
Rose vit seule dans sa petite maison. À un moment elle a eu deux fils et ils sont partis. Ils ne sont pas nombreux ceux qui ont quitté le Pays Arrière mais ces deux-là ils en étaient et ils ne sont jamais revenus. Au début ils donnaient des nouvelles, des marchands qui venaient jusqu’à nous et qui récitaient un message. Les fils disaient que c’était mieux là-bas, ils ne proposaient pas qu’elle les rejoigne. Rose ça la chiffonnait un peu et puis après elle mettait cela de côté, de toute façon elle n’imaginait pas laisser son bout de pays. Petit à petit les missives ont cessé, les hommes c’est comme ça, dit-elle. Loin des yeux loin du cœur. Cela fait vingt ans qu’elle ne les a pas vus. Je trouve ça triste, surtout quand je devine quelques affaires encore pliées sur les couches et malgré les années un peu de leur odeur enfouie au cœur des tissus. Rose dit qu’il ne faut pas être chagrin, il ne faut pas user nos forces avec des questions trop grandes pour nous, des mots que je n’arrive pas à retenir. Moi je ne suis rien pour elle, rien par les liens du sang, je suis là c’est tout, elle m’a recueilli un jour que tout petit je crevais de faim sur le chemin, je suis resté. C’était il y a huit ans.
L’absence des fils s’est installée lentement, Rose a pris l’habitude, comme quand on perd un chien : les premiers jours on l’entend encore, on pense qu’il va surgir dans nos jambes avec sa bonne tête de chien et ses yeux tendus quand on prépare la gamelle. Au bout d’un certain temps, une semaine ou deux ou plus, on a arrêté de guetter les bruits de sa présence. Un peu plus tard encore on oublie qu’il y a eu un chien dans cette maison-là. Rose c’est pareil avec ses fils. Cela a pris plus de temps qu’avec une bête pourtant c’est la même chose, ils se sont floutés dans sa mémoire, elle a cessé de les attendre. Rose se met en colère si on le dit de cette façon mais : je crois que cela s’est fait en douceur. Seulement l’absence, ce n’est jamais doux. C’est juste le temps. C’est comme ça. On peut bien ne pas être d’accord, le temps mange tout, les bonnes choses et aussi les mauvaises. Il a grignoté le chagrin, grignoté les absents.
Moi je suis là et je ne partirai pas. La différence avec les fils de Rose c’est qu’eux rêvaient de voyager ; moi mon voyage, je l’ai fini ici. Quand elle est de mauvaise humeur, Rose me reproche d’être resté simplement parce qu’elle me nourrit. Il y a du vrai là-dedans. C’est un miracle de manger chaque jour et c’est aussi parce que j’aime Rose que je suis là. Et puis ce pays, âpre, rêche, il me parle, il résonne, même si au fond nous en sommes prisonniers, une langue de terre coupée des autres par le fleuve et que personne ne nous dispute. Nous n’avons pas le droit d’en sortir, il y a des règles. Nous appartenons aux Ambroisie. Avec tout cela je suis d’accord. C’est notre monde et il est sauvage, jusqu’à la lueur dans les yeux des enfants quand c’est le jour du pain et que l’odeur affolante de la mie cuite flotte au-dessus du village.
Enfin cela fait trop longtemps que les chiens aboient au moment où la nuit tombe et Rose pense que ça vient de là-haut. Chez Eugène ou chez Léon, elle ne sait pas, les fermes sont trop proches l’une de l’autre. Ce ne sont pas des aboiements méchants, on les connaît les chiens. Plutôt comme si quelque chose fouinait vers eux et que ça les excite, on n’entend pas le rauquement des fonds de gorge, quand il y a un vrai problème et que les dos se hérissent. Mais Rose ça lui fait froncer les sourcils. Elle me regarde et elle dit brusquement, étonnée, curieux comme tu es, tu n’es pas allé fureter là-bas. Je tourne la tête de l’autre côté, ça veut dire non. Je n’ai pas envie qu’elle sache que j’y suis allé et que je n’ai rien vu. Il y a juste cette odeur, seulement j’ai dû me tromper, les odeurs sont mélangées dans la grange, humain, animal, et puis le foin et la terre. Il sera toujours temps parce que je devinerai forcément ce qui se promène dans nos nuits, on ne peut pas laisser les choses arriver sans être certain de ce que c’est et s’il y a une menace. La seule sensation que j’ai pour l’instant est contradictoire : ce n’est pas dangereux mais il y a du danger. C’est inoffensif, sans quoi les aboiements des chiens seraient pleins de rage et d’alarme. Si on s’en tenait à cela, ce serait par paresse, et nous ne sommes pas paresseux. Je l’ai dit, nous sommes vigilants. Alors là-haut, il y a quelque chose et je vais le trouver. »

L’avis de… Denis Cosnard (Le Monde)

« Madelaine avant l’aube est de ces livres qu’à peine achevés, on relit. La surprise qui surgit aux deux tiers du récit est si spectaculaire. Comment s’est-on laissé prendre ? Pourquoi n’a-t-on pas repéré les indices présents là, sous nos yeux ? On veut comprendre. Mais le plaisir de la lecture puis de la relecture va bien au-delà. Il tient avant tout à la puissance peu commune de ce roman, le onzième signé Sandrine Collette.

Sa force, Madelaine avant l’aube la tire en partie de l’univers très rude qui y est si bien dépeint. Un minuscule village français, isolé, près d’une forêt digne des contes qui font frémir les enfants. Quelques familles y affrontent une série de calamités : des hivers excessivement froids, la famine, et la dureté du fils des seigneurs voisins, toujours prêt à violer les femmes passant à sa portée. Dans cette communauté fragile qui tente de survivre, l’apparition de Madelaine, une petite « fille de faim », sauvage et intrépide, bouleverse tout.

A ce cadre très âpre s’ajoutent une poignée de personnages singuliers, ainsi qu’une construction subtile qui ménage suspense et coups de théâtre. Le récit bénéficie surtout d’une écriture tour à tour sombre et lumineuse, d’une beauté rugueuse, avec ses mots parfois anciens, ses saccades et ses phrases qui s’arrêtent avant terme. Ça craque, ça aboie, ça gémit, ça stupéfie. Ça pince et ça émeut. Une grande réussite. »

Vidéo

Sandrine Collette présente « Madelaine avant l’aube » © Production Librairie Mollat

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