Ce n'est pas la première fois que nous nous retrouvons face à un album issu du projet The World. À force, le concept est désormais bien rodé. Pour les distraits qui auraient passé les dernières années enfermés dans une (bat)cave, le principe est simple : réunir un florilège de récits courts et inédits consacrés à un même personnage. Cette fois, c'est Supergirl qui est à l'honneur. Et si ce choix vous paraît bizarre, rappelons qu'un film vous attend actuellement au cinéma. Oui, il y a encore des gens qui n'étaient pas au courant. Chaque histoire est confiée à une équipe artistique représentant un pays différent, avant que l'ensemble ne soit publié aux quatre coins du monde avec une couverture adaptée à chaque édition. Ce tour du monde est surtout l'occasion de découvrir des auteurs dont on n'avait parfois jamais entendu parler, mais aussi de constater que certaines figures bien installées chez DC Comics représentent fièrement leur nation. C'est notamment le cas de Mahmud Asrar, qui défend ici les couleurs de la Turquie, ou Aneke en Espagne. La plupart des récits s'appuient sur les particularités locales pour mettre en avant paysages, traditions, folklore ou même spécialités culinaires. La conclusion, située au Japon, adopte d'ailleurs un style résolument manga. Petite pique au passage : cette dernière rappelle aussi à quel point le dessin dans les comics américains demeure, à bien des égards, plus inspiré que ce que propose aujourd'hui une bonne partie de la production japonaise. Je sais, cette remarque ne fera pas l'unanimité. Mais en parcourant cet album, la comparaison n'est finalement pas si flatteuse pour le pays du Soleil-Levant. Et la France, dans tout ça ? Bonne nouvelle : notre épisode figure parmi les meilleurs du recueil. Kid Toussaint emmène Supergirl dans un Paris aussi attachant que gentiment moqueur et moqué. Les clichés sont bien là, mais utilisés avec suffisamment d'humour pour tourner en dérision quelques travers de la capitale, à commencer par la qualité légendaire des eaux de la Seine. Le tout est porté par un dessin chaleureux et particulièrement réussi, signé Joël Jurion, ce qui lui vaut une place de choix dans cette anthologie. Les Américains ne déméritent pas non plus avec le récit de Mariko Tamaki et Skylar Patridge, dans lequel Supergirl vient en aide à une adolescente prise pour cible par ses camarades, bien décidés à l'humilier pour épater la galerie. Difficile de faire mieux comme alliée qu'une Kryptonienne. Autre belle surprise, le voyage dans le passé imaginé par les Finlandais Sinisalo et Kampe, qui replonge à une époque où les femmes n'avaient guère leur mot à dire et devaient surtout approuver les décisions de leur mari. Heureusement, les choses ont quelque peu évolué depuis, comme le souligne Supergirl elle-même. Voilà pour la parenthèse féministe du jour.
Évidemment, ce qui fait toute la richesse de cette anthologie constitue aussi son principal défaut. La diversité des styles peut dérouter. On passe d'un comic book américain très classique à des dessins beaucoup plus cartoonesques, avant de bifurquer vers un manga assumé ou encore vers la poésie acidulée de Sara Rodriguez pour l'Argentine. Toutes les histoires ne se valent pas non plus. Beaucoup se contentent de décliner les caractéristiques habituelles de Supergirl, avec une présence quasi systématique de Krypto, désormais inséparable de sa maîtresse grâce à la magie du calendrier cinématographique. On voit ainsi Supergirl sauver des baleines en détresse, déjouer les plans de Lex Luthor, rencontrer l'esprit des mines en Pologne dans un hommage touchant à la tradition minière, ou encore gérer la présence sur Terre d'une sympathique créature extra-terrestre. Au fond, il faut aborder Supergirl : The World comme un immense buffet à volonté. On pioche où l'on veut, on goûte à toutes les saveurs et l'on découvre qu'un même personnage peut être interprété de mille façons selon les cultures, tout en conservant ce qui fait son identité : ses valeurs, sa personnalité et les messages qu'elle véhicule. Au final, voilà une anthologie aussi sympathique que dépaysante, que l'on recommandera sans hésiter aux amateurs de la jeune Kryptonienne, bien décidée à profiter de son retour sur le devant de la scène. Reste à savoir combien de temps durera cet élan. Une bonne partie de son avenir dépendra forcément du succès du film en salles… et, au vu de son démarrage pour le moins poussif, rien n'est vraiment joué.
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