Screenshot
" data-attachment-id="32037" height="1024" width="634" data-comments-opened="1" aperture="aperture" />En 2 mots :
Sylvie est femme de ménage. Tour à tour, Camille, sa fille, et Anaïs, son employeuse, vont nous raconter sa vie, comment elle a travaillé pour le couple avant de gérer leur maison du Touquet, transformée en location saisonnière, et le drame qui a bouleversé leurs vies.
Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)
Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format
Les premières lignes
Premier acte
Immortalisée par Harcourt, dans un savant fondu de noir et blanc, une femme me double au carrefour. J’ai presque l’impression qu’elle me toise. Au centre de la publicité, que je photographie au moment où le bus 70 me dépasse, trône une phrase entre guillemets : « Je suis mise en lumière pour sortir mon métier de l’ombre. » Blondeur hollywoodienne, regard en coin, lèvres closes, Mélanie a l’air fier, voire un peu hautain, pour une fois, tant qu’à faire. Son prénom figure dans le coin gauche de l’affiche, juste au-dessus de sa fonction : employée de maison chez Shiva depuis dix ans. Employée de maison… Est-ce que le boulot passe mieux, est-ce qu’on a moins mal au dos et aux articulations grâce à cette expression ? Est-ce que j’aurais eu moins honte à l’école si je l’avais utilisée sur la fiche de renseignements de début d’année, juste en dessous de mon nom, Camille Bonhomme ? Profession de la mère : employée de maison. Est-ce que ces trois mots-là m’auraient moins gênée que femme de ménage ? Peut-être. Elle fait quoi ta mère ? Employée de maison. Pas sûre que j’aurais été moins moquée dans la cour de récré, mais sans doute aurais-je moins menti. Je lui ai inventé tant de jobs, à ma mère : boulangère, caissière, vendeuse, secrétaire, hôtesse de l’air. À peu près tout sauf prof. Enseignante, je n’osais pas. Je crois qu’inconsciemment, ce métier, je me le réservais. Moi, mes CE2, je ne leur demande jamais ce que font leurs parents, je m’en fiche, ça change quoi ? Je dis, Votre nom me suffit, et parfois j’en vois qui sourient. Ma mère à moi s’appelle Sylvie. Sylvie Bonhomme. Elle a 48 ans et entretient le logement des gens depuis l’âge de 22 ans. Elle a donc passé l’essentiel de son temps à faire le ménage pour les autres. Vingt-six ans, précisément. J’ai décidé de la mettre en lumière, moi aussi. Pour raconter ce qui lui est arrivé, son histoire à elle qui n’en a jamais fait. C’est maintenant ou jamais, je le sais. J’ai conscience que mon point de vue est biaisé par la colère autant que par mon lien de parenté, pourtant cela ne m’empêchera pas de donner la parole à ma mère. Tout le monde l’a toujours utilisée pour ses bras, moi je veux faire entendre sa voix. Elle a passé sa vie à se démener pour faire disparaître la crasse, sans jamais laisser aucune trace de son passage. Eh bien, moi, je ne passerai pas l’éponge. Il ne s’agit pas de venger ma mère puisque ce verbe lui déplaît. Mais je ne laisserai personne salir sa réputation. Ni Anaïs, ni Adrien. Moi, c’est son honneur que je veux laver.
Louons la maison, Anaïs chérie, m’avait incitée Adrien. Louons ensemble le Seigneur, a dit le père Denis, dont je m’efforçais de fixer l’étole violette pour ne pas m’effondrer. Il avait fallu cette prière à la paroisse Saint-Eubert, noire de manteaux noirs, pour que les deux phrases se télescopent, que le verbe louer me saute au visage et que je prenne soudain conscience de l’ignominie de sa polysémie. Louer sa résidence secondaire, et puis louer le Christ. Célébrer le fils de Dieu quand on a perdu le sien après avoir concédé l’usage de son logement contre paiement à quelqu’un. Louons, louons. Un seul et même terme pour évoquer deux réalités éloignées qui percutent nos cœurs endeuillés. Je n’avais pas remis les pieds dans une église depuis des années, depuis le baptême de Joseph, douze ans auparavant, si je compte bien, et évidemment je compte bien. J’avais suivi des cours de cathé pendant des lustres, étudié des tas de passages de l’Ancien et du Nouveau Testament, commenté longuement l’épisode de la mer Morte et l’arrivée à Bethléem que j’aimais tant, j’avais célébré les apôtres, prié le père des cieux, sa mère Marie, Vierge sainte que drape le soleil, puis j’avais loué ma maison pour gagner un peu d’argent et signé ma perte.
Deuxième acte
Peu importent les diplômes, peu importe la réussite, je resterai toute ma vie sa fille. Fille de femme de ménage. Je croyais que ça m’était passé, que cette étiquette s’était envolée avec la honte, mais non. Je le comprends tout à coup, à l’aéroport, debout dans cette file de passagers qui attendent d’embarquer, engloutis par leur portable. Soudain je remarque cette dame à laquelle personne ne prête attention. Elle a le regard rivé au sol, et mes yeux à moi ne peuvent s’empêcher de s’accrocher à la poche de sa blouse, trop serrée, puis de descendre le long de son bras au bout duquel va, vient et revient, inlassablement, un balai extensible qu’elle a pris soin d’ajuster à sa taille. Ses poils ont perdu de leur blancheur mais pas de leur tonus, puisque la vivacité avec laquelle ils dépoussièrent, c’est elle qui la leur donne. Faut-il être fille de femme de ménage pour remarquer la longue poignée réglable qui lui évite de se pencher, l’extrémité en caoutchouc de la pelle à poussière et son bord doux qui s’adapte mieux au sol et empêche les débris de passer en dessous ? Peut-être pas. Peut-être que d’autres gens le voient. Peut-être que d’autres gens collectionnent mentalement comme moi ces silhouettes croisées dans l’allée du supermarché, dans les halls, à l’hôpital, la piscine, la mairie ou à la gare, dans toutes ces salles où se perdent leurs pas. Peut-être repèrent-ils aussi ces publicités pour les femmes de ménage, qui fleurissent décidément partout. C’est l’effet septembre. Leur seul et unique moment de gloire de l’année. Crayons, cartables, cahiers, aide aux devoirs et au ménage, elles font partie du kit de rentrée. Ligne 6, au détour d’un couloir, le sourire confiant d’une femme anonyme me cueille. L’affiche a été savamment placée, juste au-dessus de la rampe de l’escalier, si bien qu’elle plonge ses yeux dans les miens. Celle-là n’a rien d’une star, elle porte un tablier vert, des gants assortis, frotte d’une main un plan de travail déjà rutilant et de l’autre brandit un pschitt de nettoyage qui lui donne l’air mutin d’un gosse armé d’un pistolet à eau. Helpling a choisi de communiquer sur la simplicité de son offre sans engagement, fondée sur la réservation et la gestion en ligne avec un chargé de clientèle, et de mettre en avant le prix, 26,40 euros de l’heure, soit 13,20 euros avec l’avance immédiate de crédit d’impôt. Mais moi, ce qui retient mon attention, au-delà du sourire de la dame qui n’a pas l’air harassée mais heureuse d’avoir travaillé, puisqu’il s’agit d’un mensonge, d’une publicité, c’est une expression, encore une, à croire qu’elles me hérissent toutes, une expression en caractère gras : ménage à domicile. Le ménage des gens peut-il se faire ailleurs qu’à domicile ?
Il faut reconnaître que nous avons été heureux dans cette maison. Nous nous étions démenés pour la remettre en état quand Adrien en a hérité et en avons bien profité lorsque les enfants étaient petits. Les regarder courir, faire du patin, du camion ou de la trottinette dans la cour, c’était autrement plus agréable que de les entendre crier dans notre appartement lillois, où j’ai toujours eu envie de pousser les murs. Pourtant la Marseillaise que je resterai toute ma vie n’a jamais particulièrement apprécié cette station balnéaire d’exception où, n’en déplaise à l’office de tourisme du Touquet, j’ai toujours eu froid, quelle que soit la saison. Sur le site de la ville figurent toutes les activités possibles et imaginables. Au printemps, tennis ou char à voile ; en été, clubs de plage pour les enfants, Hélio, Joie de vivre ou Mickey, sans jamais quitter l’attirail bonnet-K-way, et toujours un chandail sur les épaules même si soleil et maillot (aucun topless envisageable, quand bien même s’y prêterait la météo) ; à l’automne, équitation, cheval ou poney, balades, reprises dans le manège ou la carrière ; et en hiver golf, neuf ou dix-huit trous, parcours mer ou forêt, au choix. Enfin, sur le papier. Car en réalité, notre programme se résumait à nous planquer en permanence dans le patio et à nous coller aux cabines ensablées pour braver les bourrasques, en bottes ou en Bensimon. Le bon air à deux heures de Lille, clamait Adrien. Tu parles. Sempiternel temps de chien et un vent à décorner les bœufs, contre lequel il fallait pédaler. Et puis quand l’été il faisait enfin beau, préciser par miracle serait faire preuve de mauvaise foi, car cela arrivait tout de même certaines années, le ciel sans nuage, le sable brûlant et les pelouses cramées avec interdiction d’arroser ; quand l’été, il faisait enfin beau, alors trop chaud. Je ne savais pas où me jeter, surtout pas dans la mer, jaune et sale à cause du sable sans cesse remué. La Manche et ses puces, j’en avais soupé. J’ai fini par ne plus vouloir y aller. Les calanques me manquaient. Et si on vendait la maison pour redescendre dans le Sud ? Adrien a répondu, Oui mais. Et bien sûr c’était juste une façon de ne pas dire non. Il fallait attendre pour la vendre. Rapport aux impôts, si on ne voulait pas en payer trop, et Adrien ne voulait pas. Et puis de toute façon les prix se sont envolés depuis l’installation des Macron à l’Élysée, les curieux n’en finissent pas de défiler rue Saint-Jean, devant la villa des Trogneux, dans l’espoir d’apercevoir la première Dame, ses filles ou leur beau-père Président. La pierre reste un placement excellent. Rien de plus prudent en ces temps d’inflation, alors autant garder cette maison, arguait Adrien, mais on pourrait la louer. Tout le monde loue, pourquoi pas nous ? C’est ainsi que l’aventure Airbnb a commencé. Je n’étais pas emballée au départ. L’idée que des inconnus séjournent chez moi et, pire, dorment dans mon lit, me dégoûtait. Mais Adrien avait réponse à tout. Si ce n’est qu’une question de literie, ma chérie, on rachète couettes, oreillers, on double les protège matelas d’une alèse, et l’affaire est réglée. Quant au ménage et à la gestion des locataires, tu n’auras rien à faire, on confie tout ça à Sylvie. J’ai toujours eu confiance en Sylvie. À la clé, il y avait la perspective de passer des week-ends dans le Midi et le mois d’août en Corse, des déjeuners à l’ombre du figuier, des plongeons dans la piscine et dans les eaux vraiment bleues de la Méditerranée, alors j’ai cédé, dit Oui, va pour Airbnb, et fermé les yeux sur les étrangers qui feraient l’amour dans mon lit. »
L’avis de… Georges Grange (Le JDD)
Que s’est-il passé, cette nuit où tout a basculé ? Pour remonter à la source d’une histoire terrible distillée au compte-goutte, s’entremêlent les voix d’Anaïs, mère de famille effondrée, et de Camille, la fille de Sylvie, femme de ménage dévouée à l’entretien de la maison louée sur Airbnb. À travers leurs récits croisés, c’est le fil d’un drame social qui se tisse sous nos yeux : on ne gâchera pas la surprise au lecteur mais on voit l’inéluctable emprise se refermer sur l’employée de maison – oui car le terme « femme de ménage » est honni. »
Vidéo
Caroline Gutmann reçoit Amélie Cordonnier. © Production RCJ
Tags
#Superhote #AmelieCordonnier #editionsflammarion #hcdahlem #roman #étéenpochedesblogueurs #livredepoche #jailu #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #coupdecoeur #lundiLecture #LundiBlogs #livre #lecture #blogueurlitteraire #books #blog #parlerdeslivres #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livreaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #bookstagramfrance #lecturedumoment #bibliophile #avislecture #chroniqueenligne #chroniquelitteraire #jaimelire #lecturedumoment #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #bookaddict #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots #enlibrairie #librairie #livrelover