Le décor fait souvent la différence. Avec Dust to Dust, J.G. Jones l'a bien compris en délaissant les éternelles maisons hantées ou les forêts denses de mystères pour planter son histoire dans l'Oklahoma des années 1930, au plus fort du Dust Bowl. À cette époque, les tempêtes de poussière engloutissent les récoltes, les fermes et parfois les hommes eux-mêmes. Dans cet enfer de sable où chacun lutte déjà pour survivre, un tueur masqué commence à laisser derrière lui une série de cadavres. L'ambiance est posée, donc, et elle ne nous lâchera plus. Sur le papier, le récit tissé par Phil Bram ressemble à un mélange de polar, de western et d'horreur. Dans les faits, il joue surtout sur la tension. Ici, inutile d'attendre une succession de scènes choc ou de révélations toutes les dix pages. Le scénario préfère avancer à son rythme, installer le doute et laisser les questions s'accumuler. Qui est cet assassin ? Quel lien entretient-il avec cette petite communauté perdue au milieu des plaines ? Et que faut-il penser de ces apparitions presque surnaturelles qui semblent émerger des tempêtes elles-mêmes ? Le mystère reste entier pendant une bonne partie de l'album, sans que l'intérêt ne retombe, jusqu'à un type portant un masque à gaz ne vienne mettre son grain de sel dans l'enquête et accélérer la résolution de l'ensemble. Ce qui fait la force de Dust to Dust, c'est aussi clairement son ancrage historique. La Grande Dépression n'est pas là pour faire joli. Elle façonne les personnages, nourrit leurs peurs et explique bien des comportements. Tout le monde ou presque porte un fardeau. Certains traînent encore les cicatrices de la Première Guerre mondiale, d'autres voient leur exploitation disparaître sous des tonnes de poussière, pendant que les notables tentent surtout d'éviter que la panique ne gagne la population. Sans oublier le racisme, toujours aussi corrosif pour les âmes. Le décor, lui, finit alors par devenir un personnage à part entière.
Évidemment, tout n'est pas inédit. On croise un shérif usé jusqu'à la corde (Lawton, le "héros de service"), un maire plus préoccupé par les apparences que par la justice, un prédicateur aux méthodes discutables et quelques solides brutes de campagne, ou encore la jeune femme moderne et émancipée, qui vient se frotter aux ploucs de la campagne, le temps d'un job. Des figures que l'on a déjà rencontrées ailleurs, et souvent. Pourtant, elles trouvent ici naturellement leur place, parce qu'elles participent toutes à cette impression d'une Amérique oubliée, où chacun cache quelque chose et où personne n'est totalement innocent. Même lorsqu'arrivent des rebondissements qui se devinent un peu avant l'heure, le récit ne perd jamais vraiment de sa force. Il ménage suffisamment de surprises dans son dernier tiers pour éviter l'impression d'avoir tout vu venir. Ce n'est pas tant l'identité du coupable qui compte que la manière dont toute cette histoire se referme sur ses personnages. Et puis il y a les dessins. Difficile de ne pas s'attarder sur le travail de J.G. Jones. Son trait, d'un réalisme remarquable, donne une présence incroyable aux personnages comme aux paysages. Les immenses nuages de poussière semblent avaler les cases, les visages respirent la fatigue et la résignation, tandis que les couleurs volontairement ternes accentuent cette sensation d'étouffer avec les protagonistes. Certaines planches sont tout simplement superbes, de la jouissance pure pour les amateurs de photoréalisme. On pense parfois aux grands films noirs américains ou aux westerns les plus crépusculaires. Dust to Dust possède ce rythme très cinématographique qui donne envie de voir les images s'animer. Mais la bande dessinée offre ici quelque chose que le cinéma aurait peut-être plus de mal à saisir : ces instants suspendus où le silence, la poussière et l'immensité des paysages racontent autant que les dialogues. Filez donc lire ça chez Delcourt Comics, vous aurez sous les yeux un thriller rugueux, poisseux, traversé par une vraie mélancolie, et une tempête sourde qui va vous tomber dessus rapidement !
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