En deux mots
Le jour de l’enterrement de son père, Olivier Bourdeaut reçoit des félicitations pour son roman. Un enterrement, un succès, une vie à démêler. Il raconte tout : l’enfance sous les coups, l’adolescence en roue libre, et l’amour tenace pour un père qu’il aurait voulu différent.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Je t’aime, mon bourreau
Dans ce livre confession très personnel, Olivier Bourdeaut retrace sa vie au sein d’une famille sous le joug d’un père violent et alcoolique. Mais, et c’est là le paradoxe, ce père qu’il enterre, il l’aime. Un roman vrai, un drame sauvé par l’humour.
« J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. Je pense malheureusement qu’il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu’ils sont plus heureux après votre décès, c’est que votre vie était perfectible, j’imagine. C’est ça le drame. Je l’aime encore mais je préfère qu’il soit mort. » Il faut un certain courage pour écrire une phrase pareille. Et encore plus pour en faire la colonne vertébrale d’un livre entier. Olivier Bourdeaut, révélé en 2016 avec le phénomène En attendant Bojangles, revient dix ans plus tard avec un texte aux antipodes de son premier roman. Fini le fantasque et la légèreté. Place au réel, brut, sans filet.
Le livre s’ouvre sur une scène presque comique si elle n’était pas si cruelle. Le jour de l’enterrement de Pierre Bourdeaut, son fils Olivier reçoit des pouces levés et des félicitations. En attendant Bojangles caracole en tête des ventes. Fabrice Luchini vient d’en lire des extraits sur La Grande Librairie. La famille éloignée ne sait plus très bien si elle est venue enterrer le père ou saluer le fils célèbre. Ce décalage absurde dit tout. Un homme disparaît sous terre au moment précis où un autre prend enfin son envol.
Car Pierre Bourdeaut, c’est le père. Notaire nantais, cultivé, brillant en société, imprévisible et dévastateur à la maison. Il boit deux à trois bouteilles de muscadet par jour. Il fume jusqu’à quatre-vingts Gauloises sans filtre. Il frappe. Il humilie. Il punit avec une inventivité glaçante. La punition rituelle : un genou à terre, puis l’autre, les mains dans le dos, le visage tendu pour recevoir les gifles. Souvent par paires. Deux, quatre, six, huit. Un cérémonial. Une mise en scène de la toute-puissance.
Maître Bourdeaut aime se faire obéir. Il en fait une obsession. Quand le vent se lève opportunément après qu’il l’a réclamé, il sourit et lâche : « Tu vois, même fatigué, même dans cet état-là, on m’obéit encore. » Même les éléments s’inclinent. Surtout les enfants.
Olivier est le troisième d’une fratrie de cinq. Et il semble porter plus que les autres le poids de la vindicte paternelle. À sept ans, il passe Noël face au mur pendant que les cadeaux s’ouvrent sans lui — il a secoué une bouteille de vin. À quatorze ans, il fugue pour assister à l’enterrement du frère d’une amie, que son père lui a interdit. À vingt ans, il se bat dans la rue, rit quand les coups pleuvent, et rentre chez lui avec le sang de quelqu’un d’autre sur les mains. Il a reproduit le schéma. Trait pour trait. Coup pour coup.
Ce livre est né de cette prise de conscience. Et de la peur. Peur de transmettre à son tour. Peur de devenir, face à son fils Henri, ce père-là. « J’écris ce livre pour m’empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d’un crime que je refuse de commettre. » L’écriture comme antidote. Ou comme exorcisme.
Ce qui stupéfie à la lecture, c’est le ton. Bourdeaut raconte des choses terribles avec une légèreté déconcertante. Il décrit son père débarquant en voiture entre les coureurs cyclistes d’une course de Basse-Goulaine, hurlant par la vitre baissée : « Tu peux pédaler autant que tu veux espèce d’abruti, habillé comme ça, tu n’arriveras jamais nulle part ! » Et l’on rit. Malaise inclus. C’est précisément ce que cherche l’auteur : l’humour comme arme de survie, comme distance salvatrice. « De toutes les drogues que j’ai consommées la lecture est la plus puissante, sans descente. C’est la seule qui ne réduise pas l’espérance de vie, au contraire, elle la multiplie par mille sans bouger d’un centimètre. J’ai mis un peu trop de temps à le comprendre. Avant ça, j’ai foncé tête baissée dans toutes les substances qui se présentaient. »
Les phrases sont tranchantes. Le rythme est celui d’un boxeur. Rien de complaisant, rien de larmoyant. Bourdeaut se juge autant qu’il juge son père. Il se montre violent, ingrat, égoïste. Il ne cherche ni absolution ni pitié. Il cherche à comprendre.
Et c’est là que le livre devient grand. Parce qu’il ne se contente pas de dresser le portrait d’un monstre. Il essaie de retrouver l’enfant qu’était ce monstre. De comprendre ce qui arrive à un fils envoyé en pension à onze ans pour ne jamais s’en remettre. « Avant d’être un père, j’avais oublié que Pierre avait été un fils. »
Pour son premier titre chez Gallimard, Olivier Bourdeaut marque un tournant. Avec ce livre qu’on n’écrit qu’une fois, avec cette douloureuse confession qui cherche à dire le vrai. Et y parvient, magnifiquement.
Il serait dommage que l’ombre immense de Bojangles écrase ce qu’Olivier Bourdeaut construit depuis, à savoir Pactum salis (2018), Florida (2021), Développement personnel (2024) et cette touchante Histoire d’amour et de violence.
Une histoire d’amour et de violence
Olivier Bourdeaut
Éditions Gallimard
Roman
244 p., 19 €
EAN 9782073130242
Paru le 30/04/2026
Version audio lue par Stéphane Ronchewski
Où ?
Le roman est situé en Loire-Atlantique, principalement à Nantes, ainsi qu’à Saint-Géréon et La Baule.
Quand ?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Le jour où il enterre son père, tout le monde félicite Olivier pour le succès de son premier roman. La scène est absurde, presque irréelle. Et pourtant, c’est là que tout commence.
Car derrière la consécration de l’écrivain se cache une histoire intime. Celle d’un fils qui a grandi dans l’ombre d’un père aussi impressionnant qu’insaisissable, d’un enfant qui s’est construit contre la violence et sous les coups, d’un adolescent qui les a rendus et d’un homme qui, au moment de devenir père à son tour, choisit de transformer son héritage.
De Nantes à l’Espagne, des bancs de la pension aux plateaux de télévision, Olivier Bourdeaut remonte le fil d’une vie faite de chutes, de réconciliations inattendues et de victoires inespérées. Peut-on réécrire son histoire familiale ? Et que reste-t-il, au fond, de nos pères ?
Traversé par une émotion et un humour irrésistibles, ce livre raconte la métamorphose d’un mauvais élève en écrivain, d’un fils blessé en un père attentionné. Un récit vibrant sur la filiation, les épreuves, et finalement la joie de trouver enfin sa place.
Les critiques
France Inter (Le grand portrait)
Le Pavillon de la littérature (Apolline Elter)
L’Essentiel (Camille Gho)
L’Éclaireur FNAC (Louise Lepense)
Blog Vagabondage autour de soi
Les premières pages du livre
« Prologue
Devenir quelqu’un, rester un fils
Au Bangladesh le pouce levé ne signifie pas l’approbation, l’encouragement ou les félicitations. Là-bas, le pouce levé, c’est un doigt d’honneur. Un doute m’envahit soudain car j’ai quelques lacunes en géographie, le village de Saint-Géréon, en Loire-Atlantique, ne se trouve pas à l’est de l’Inde ?
Alors, si nous ne sommes pas au Bangladesh, pourquoi ai-je le sentiment étrange que rien ne se passe comme il le faudrait ? Pourquoi ces pouces dressés, ces félicitations adressées avec le sourire ?
Car si je suis là, à bénéficier d’un accueil de starlette dans cette église Saint-Pierre d’Ancenis à Saint-Géréon, c’est pour enterrer mon père dans le village dont notre famille est originaire. Et si l’on me félicite avec ce geste inapproprié pour ce genre d’évènement, ce n’est pas parce que j’ai tué mon père. Mais c’est un peu l’impression que ça donne.
Après trente-cinq ans d’échecs, de fiascos, de déroutes, de banqueroutes, j’ai réussi, enfin. Je ne vais pas dire que c’est mérité. Un éditeur m’a téléphoné et a publié mon roman. Sans cet appel, pas de mérite. Il n’y a rien de moins mérité que la chance. C’est en substance ce que je dois dire aux membres éloignés de ma famille que je n’ai pas eu l’occasion de croiser depuis mon envol vers le succès littéraire quelques mois plus tôt. Et déjà je sens que cet envol va parasiter l’atterrissage de mon père.
J’ai un mauvais pressentiment depuis l’apostrophe d’un cousin sur le parking de la place du village. Il est psychiatre, et les psychiatres sont de grands enfants égocentriques, ils veulent se faire remarquer, marquer les esprits à tout prix. Il me lance : « Alors tu as enfin laissé partir ton père ? » « Alors tu as enfin laissé partir ton père ! » J’écris les deux versions car je ne sais toujours pas si c’était une question ou une affirmation. Je souris poliment, car c’est ainsi qu’il faut procéder avec ces gens étranges, mais je dois reconnaître que cette phrase idiote m’accompagne jusqu’au parvis de l’église. Il a réussi son tour de magie. En me balançant sa petite charade, un sourire en coin, il a parasité le début de la journée.
Comment ça, je l’ai enfin laissé partir ? Est-ce à dire que c’est moi qui ai décidé du moment où mon père allait mourir ? Que c’est moi qui l’empêchais de rendre son dernier soupir ? Que je retenais mon père ou qu’il s’accrochait à la vie à cause de moi ? Et d’ailleurs, j’ai deux frères et deux sœurs, pourquoi n’a-t-il pas dit : « Alors vous avez enfin laissé partir votre père. » J’aurais donc été le seul à avoir décidé de le laisser mourir ?
Personne ne décidait quoi que ce soit à la place de mon père, surtout pas sa mort. Il avait eu une formule magnifiquement cruelle pour refuser que mon petit frère vienne le voir une dernière fois : « Occupe-toi de ta vie, je me charge de ma mort, je ne veux plus te voir. » Mon père aurait pu être publicitaire, de ceux qui font passer des messages atroces avec le sourire. C’est lui qui s’est laissé partir, ses enfants n’y sont pour rien, je n’y suis pour rien. Même si j’ai rêvé de sa mort chaque soir de ma jeunesse, si j’ai mille fois rêvé de le tuer avant de m’endormir, je n’en suis pas responsable. Les cancers l’ont tué, pas moi. L’alcool et les cigarettes l’ont tué, pas moi.
*
L’enterrement qui, dans ma vie, m’a le plus marqué est celui auquel je n’ai pas pu assister. Cet après-midi-là, il faisait très gris, il pleuvait aussi. Un crachin nantais parfait, je m’en souviens très bien. J’étais sur le parvis de la basilique Saint-Nicolas, à Nantes, quand le cercueil est apparu, et que quelqu’un m’a empêché d’assister à la cérémonie. C’était en 1994, le frère d’une de mes amies était décédé. Pour la première fois de ma vie, j’étais confronté à la mort, de surcroît celle d’un jeune homme à peine plus âgé que moi. Il avait été emporté par une leucémie, je crois. À quatorze ans, les amis remplacent la famille dans la hiérarchie des priorités. Vous formez une bande indestructible, à la vie à la mort et toutes ces choses-là. Et c’était bien de la mort qu’il s’agissait, cette fois-ci. Rien n’était plus important pour nous que d’être aux côtés de Karen alors qu’elle venait de perdre son frère. Ils habitaient dans la même rue que moi, rue Copernic. J’avais donc souvent vu ce jeune garçon quand je raccompagnais Karen dont j’étais fou amoureux à cette époque. C’était aussi la première fois que j’étais confronté à la maladie, une maladie mortelle je veux dire, et quand je le croisais, je ne savais jamais comment me comporter.
Karen était dévastée, notre groupe d’adolescents bouleversé et le seul moyen de montrer notre amitié était d’accompagner notre amie dans son deuil, de la soutenir et d’assister aux funérailles de son frère qui devaient se dérouler à la basilique Saint-Nicolas un lundi, en début d’après-midi.
À cette époque, je suis en pension en Vendée et, dans mon esprit, il ne fait aucun doute que mon père va accepter qu’avec mes amis j’assiste à la cérémonie pour soutenir Karen. Pour une fois, je demande une autorisation sans trembler, c’est une cause noble qui nous dépasse tous, ce n’est pas un caprice, une fantaisie, un loisir, c’est un enterrement. Mon père ne répond jamais tout de suite. Il se laisse toujours un jour ou deux, parfois une semaine avant de rendre son verdict, qui est toujours défavorable. Mais cette fois, miracle, il m’épargne la torture de l’attente : la réponse est non. En somme, son raisonnement est le suivant : tu ne vas pas rater un cours de biologie ou de mathématiques passionnant pour assister à l’enterrement du frère de ta copine. Avec le pouce dirigé vers le bas et, comme s’exclament les jurés dans les émissions de télé-réalité, il me dit : « Pour moi, ce sera un grand non. » Il y a des non plus grands que d’autres, celui-ci est immense.
Je ne suis pas parti pleurer dans ma chambre, je suis allé donner des coups de poing dans le mur de la lingerie. J’aimais bien m’acharner contre ce mur innocent, ça me faisait du bien de voir du sang sur mes métacarpes et les empreintes dans le plâtre. J’avais l’impression d’être fort en détruisant ce mur, alors que j’étais seulement con en détruisant mes mains. J’espérais que la douleur physique effacerait la douleur morale. Ce n’était jamais le cas.
Je serai donc le seul absent de cette bande qui compte une vingtaine d’amis. Non, hors de question, j’assisterai à cet enterrement. Je vais claquer la porte de la 2 CV de ma mère pour lui signifier ma fureur, faire semblant de rentrer dans le car censé me conduire au pensionnat, prétexter un cahier oublié dans ma valise, aller fouiller dans la soute à bagages, profiter du tumulte habituel de quarante adolescents qui commencent leur semaine, et, dans la nuit noire de ce matin d’automne, m’évanouir comme un personnage de roman.
Et pour une fois mon plan se déroule sans accroc. Je suis ce personnage qui allume une cigarette, assis sur un banc, cours des 50-Otages, en regardant le soleil se lever. En l’imaginant plutôt, car de soleil, il n’y a pas, puisque ce jour d’enterrement correspond au cliché habituel : ciel gris et pluie.
Pour moi, désolé de le dire, mais c’est le paradis. Pour la première fois de ma vie j’éprouve dans ma démarche, dans l’air que je respire, dans le regard que je porte sur les choses, une idée précise de la liberté. À cette époque, je passe mes semaines dans cette pension que je considère comme une prison et, le week-end, on m’interdit de sortir. Je n’ai aucun répit, je suis toujours surveillé par quelqu’un, un pion en Vendée, un père en Loire-Atlantique. À cet âge-là, le dimanche soir, j’attends que mon petit frère de treize ans et ma petite sœur de dix rentrent de chez leurs amis afin qu’ils me racontent leur week-end. C’est le monde à l’envers. Normalement la liberté d’un grand frère fait rêver, là, je suis un grand frère qui fait pitié en ouvrant grands les yeux quand sa petite sœur lui avoue avoir regardé Les dents de la mer chez sa copine Charlotte et s’être endormie après minuit.
Quoi qu’il en soit, ce matin-là j’ai bien fait une bêtise, j’en suis conscient. J’ai fugué. J’ai mal agi pour une bonne cause, mais plus tard, lorsque je connaîtrai enfin une liberté totale, celle-ci aura toujours un goût d’interdit. Ce qui la rendra vénéneuse et immensément désirable.
En attendant, je sais très bien, car mon plan est un peu réfléchi tout de même, qu’à l’arrivée du car mon absence sera remarquée, puis signalée. Je sais qu’une heure et demie après ma fugue mes parents seront au courant, ce qui rend ma liberté très relative. Peut-être tenteront-ils de me retrouver dans le centre-ville de Nantes. Alors je me planque dans un local poubelles devant le lycée Jules-Verne. Je fume des Chesterfield en guettant la sortie de mes amis. Ma cavale pue la clope et la banane pourrie.
Quand la sonnerie retentit, je retrouve mes camarades. « Qu’est-ce que tu as fait ? T’es dingue ! T’es con mais t’as eu raison ! » Je suis heureux, un peu fier aussi, il faut le reconnaître. Je me souviens du trajet sur le Piaggio de Jules pour aller déjeuner chez lui et puis, toujours sur le porte-bagages, du parcours jusqu’à l’église. Car oui, j’insiste mais c’est important, j’ai fugué, je me suis évadé pour me rendre à une messe. Pas à Woodstock, ni à une orgie, si j’ai fait cette grosse bêtise c’est pour me rendre à l’église.
Ils sont venus, ils sont tous là, et moi aussi. C’est bien. À une époque où je ne me sentais jamais à ma place, ce jour-là, j’y étais. Le cercueil sort du corbillard, porté par je ne sais plus qui, commence à cheminer vers les marches du parvis. Juste derrière, j’aperçois, au-dessus d’un manteau gris, le visage fermé et gris de mon père. Je me doutais un peu qu’il viendrait. À cette époque, chacune de ses apparitions me tétanise. C’est dommage tout de même, d’avoir fait tout ça pour finir pétrifié et ne même pas voir le cercueil entrer dans l’église.
Je crois qu’il m’a dit : « On y va. » Et voilà comment s’est terminée ma belle et noble odyssée. Une main sur l’épaule, il m’a accompagné jusqu’à sa voiture et m’a emmené très loin de là où je devais être, il m’a emmené en Vendée, en pension. En prison, pourrais-je dire, mais ce serait sans doute exagéré, même si c’est certainement ce que je pensais à l’arrière de la Citroën XM. Une heure de route, et pas un mot. Seulement, le bruit du briquet qui allume des Gauloises sans filtre, et la mélodie saccadée du vent qui s’engouffre dans l’habitacle par la fenêtre entrouverte.
Rester un fils est la deuxième partie du titre de ce prologue, mais maintenant j’aimerais l’appeler Devenir un père. Dans quelques semaines je serai père à mon tour. Je vais avoir un fils, il s’appellera Henri. Supposons qu’un jour Henri se retrouve dans la même situation et vienne me demander la permission d’aller à un enterrement, celui du frère d’une amie. Ne parlons même pas d’amoureuse, évidemment mon père ne savait rien de mes sentiments pour Karen. Et que, sur-le-champ, je lui refuse ce droit, sans argumenter, sans donner d’autre raison qu’un cours de biologie à honorer. S’il a le même tempérament que moi, il décidera de fuguer pour assister aux funérailles. Quelle réaction serait la mienne suite à l’appel de la pension m’apprenant que mon fils n’était pas dans le car ? Après, et c’est bien normal, une bourrasque d’inquiétude, je me dirais qu’il s’est enfui pour rejoindre ses amis aux côtés de sa copine. Je me dirais aussi que ce gosse est un branleur mais qu’il a du courage et surtout un grand cœur. Que lorsqu’il croit qu’une chose est juste, elle vaut la peine de prendre des risques. En somme, je serais fier de lui. Je ne suis sûr de rien dans la vie, mais de ça, je suis certain.
Pour autant, il me faudrait bien agir, en tout cas réagir. J’aurais déjà foiré la première étape, en lui refusant de pouvoir assister à la cérémonie. Je me rendrais à l’église, déjà, en père inquiet, pour m’assurer qu’il s’y trouve, que c’est bien cette noble raison qui l’a fait fauter. Et il serait là, fragile, digne, au milieu de ses amis. Je serais rassuré. Ce fils m’épaterait, je serais fier de lui. Alors, je m’éloignerais, c’est son moment, c’est sa connerie, il faut qu’il aille au bout. J’attendrais la fin de la messe dans un bar puis j’irais le chercher à la sortie, en espérant qu’il me voie et vienne lui-même vers moi. Car il n’aurait pas peur. Car nous aurions le temps, nous ne serions pas pressés par un cours de biologie manqué. Je le prendrais dans mes bras et nous partirions ensemble vers la pension. Dans la voiture, j’en profiterais pour discuter avec lui de toutes ces choses qui nous dépassent. Un père, son fils, la route, rien d’autre.
Pourvu que je sois ce père-là.
*
D’habitude il déclame du La Fontaine, récite du Céline, détache les syllabes d’un vers de Gérard de Nerval, aujourd’hui Fabrice Luchini lit mon travail, c’est la consécration, c’est le buzz assuré.
Cinq semaines avant l’enterrement de mon père, pour le plus grand bonheur des téléspectateurs, et le mien, Luchini avait fait main basse sur La Grande Librairie. À part peut-être Michel Onfray, venu présenter deux textes très sérieux pour son retour après une diète médiatique, tout le monde était content du show de Luchini, car c’est ainsi que toujours Luchini fait.
J’étais invité dans cette émission pour la deuxième fois en trois mois. La première, j’avais été dévoré par l’angoisse avant d’entrer sur le plateau et je dois bien reconnaître que l’idée de voir mon second passage phagocyté par le vibrionnant comédien ne me dérangeait pas du tout, bien au contraire. En faire le moins possible est mon credo, je suis paresseux, même dans la gloriole. Cette fois-ci, ils me recevaient pour célébrer le prix France Télévisions que j’avais eu la joie d’obtenir quelques jours après le prix RTL – Lire et l’annonce du prix France Culture – Télérama. Une avalanche de distinctions pour ce roman dont personne n’avait voulu pendant trois ans. Je me souviens d’avoir, à l’époque, comparé ces récompenses à des diplômes. C’est absurde et un peu ridicule, mais c’est en tout cas ainsi que je présentais les choses en déposant, comme des offrandes, ces trophées aux pieds de mon père mourant. « Tu vois papa, il ne faut jamais désespérer, les voici mes diplômes. »
Car mon père a eu le mauvais goût de mourir au moment même où je commençais enfin à regarder l’avenir avec optimisme. À croire que son état de santé était indexé sur ma courbe de popularité. Chaque fois que j’avais une bonne nouvelle, celle-ci était suivie d’un appel de ma mère m’annonçant une aggravation de la situation puis d’un envol immédiat en direction de la Costa Blanca, en Espagne, où ils habitaient.
Mon père était déjà malade avant cet appel d’Emmanuelle Boizet qui allait changer ma vie. Emmanuelle, qui est devenue mon éditrice. Et d’ailleurs, il a été le premier que j’ai tenté de joindre après avoir raccroché.
Être édité me donnait enfin un rôle dans la vie, un statut dans la société. Ce n’était pas rien. C’était tout. J’ai longtemps détourné cette citation de Théophile Gautier : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Et je la complétais en proclamant qu’à ce titre, j’étais magnifique. Bon, eh bien j’étais fatigué d’être magnifique de cette manière-là. J’avais alors l’habitude de remplir le vide de ma vie par des citations. Tout le monde le sait, il n’y a rien de plus pratique qu’une citation pour paraître intelligent grâce au travail d’un autre. J’étais épuisé de vivre aux crochets de mes proches, et eux l’étaient plus encore. J’étais à bout de souffle, en bout de course et l’appel d’Emmanuelle était arrivé à point nommé.
« Et je ne vois pas pourquoi Olivier n’aurait pas aussi droit à la lecture de sa page. » Luchini s’empare de mon roman que lui tend François Busnel, commence à lire le début et, c’est assez drôle, il ne semble rien comprendre à ce qu’il a sous les yeux. Il accroche. Il se reprend. Un peu comme moi, finalement, lors de l’écriture. Cette première phrase n’a d’ailleurs strictement aucun sens. « Mon père m’avait dit qu’avant ma naissance, son métier c’était de chasser des mouches avec un harpon. » Je me demande bien comment j’ai pu en faire le point de départ de mon texte et, surtout, je réalise que ce roman qui a changé ma vie commence par ces deux mots : mon père.
Et ce père, je sais qu’il a beaucoup ri en regardant Fabrice Luchini parler de mon livre, moquer la gauche et faire l’éloge du partage, de tout probablement, mais pas du temps de parole. Il avait toujours bien aimé Luchini, et il appréciait de plus en plus Onfray. J’imagine qu’il buvait du petit-lait.
De la même manière, après avoir gâché tous les dimanches soir de notre jeunesse avec Le Masque et la Plume sur France Inter, en nous demandant de nous taire pour écouter des gens qu’il détestait parler de livres qu’il ne lirait jamais et de films qu’il n’irait jamais voir, je sais qu’au fond de son lit il a savouré l’émission du 27 mars 2016. Ce soir-là, seul dans sa chambre, entendre des gens dire du bien de ce livre qu’il n’avait pas tout à fait compris a été un grand moment de complicité que nous avons vécu tous les deux à mille cinq cents kilomètres de distance, lui en Espagne et moi à Paris.
Quelques semaines plus tard, nous étions réunis pour la dernière fois dans cette église de Saint-Pierre d’Ancenis. Et après avoir envahi l’émission de télévision, Luchini envahissait le début des funérailles de mon père. Je ne le comprends pas sur le moment, mais les nombreux pouces dressés dans ma direction sont des félicitations adressées à celui qui a eu la chance de participer à l’émission en compagnie du glorieux comédien. Que les choses soient claires, je ne leur en veux pas, si ce geste semble étrange dans une église où va avoir lieu un enterrement, il ne s’agit là que d’un réflexe. Ce genre de cérémonie met toujours mal à l’aise, et avec l’embarras on fait vite n’importe quoi. J’ai une grande clémence pour cette faiblesse, je suis un spécialiste dans ce domaine.
Tous ces pouces levés me donnent l’impression d’avoir gagné un match de foot et ça tombe mal, je déteste le foot. Et après la rencontre avec le psychiatre sur le parking, je trouve que ça fait beaucoup. Je suis de fort mauvaise humeur, je dois lire l’éloge funèbre de mon père et je ne vois pas comment je vais pouvoir m’en acquitter avec les dents qui grincent. J’ai déjà eu un mal fou à l’écrire. Non pas que je manquais de matière, trente-six ans de relations, mais j’avais manqué de temps. Je n’avais strictement rien fait de ma vie pendant des années et mon père décidait de mourir au moment même où j’étais sous l’eau, où pour la première fois de mon existence je pouvais dire : « Désolé, mais là j’ai trop de boulot. Demain peut-être ? » Lui, dont une des principales activités avec moi aura été de me gifler en me demandant de travailler, aurait été fier de moi : je travaillais enfin.
Je suis tellement occupé que, l’avant-veille de son enterrement, je dois me lever à deux heures du matin pour écrire cet hommage.
C’est bien connu, la mort gomme les défauts et accentue les qualités. C’est ce que je constate cette nuit-là devant le petit bureau d’une chambre d’hôtel de Saint-Malo, où je me trouve pour un salon du livre. Mais en réalité, la première chose que je remarque, c’est plutôt l’horripilante petite lumière rouge du détecteur de fumée qui clignote. À cette époque, j’étais incapable d’écrire sans nicotine. Surtout un texte comme celui-là. J’avais lu que Houellebecq fumait dans ses chambres d’hôtel, je pouvais le faire aussi, j’étais devenu quelqu’un, un écrivain maudit peut fumer partout. Ce n’est pas tous les jours qu’on doit écrire l’éloge funèbre de son père.
Ses qualités, donc. Quand je suis arrivé à Nantes la veille des funérailles, une personne, que par charité chrétienne je ne nommerai pas, me fait cette confidence : « Tu sais, à la réunion qu’on a eue avec lui, le prêtre nous a demandé de réfléchir aux qualités de ton père pour préparer la cérémonie, eh bien je n’en ai pas trouvé. » J’ai répondu « merci Geneviève, t’es bien gentille, mais mon père avait plein de qualités ». Je déteste que quelqu’un d’autre que moi dise du mal de cet homme dont je pensais, par ailleurs, souvent beaucoup de bien.
Mon père était intelligent, très intelligent. Mon père était cultivé, très cultivé. Mon père était généreux, surtout avec ceux qui ne faisaient pas partie de sa famille. Comment ne pas être ému, en se souvenant des billets de cinquante euros qu’il laissait au serveur de ce petit chiringuito sur la plage de la Olla, alors qu’il ne donnait pas un centime à ses propres enfants ? Le serveur avait fini par l’appeler papa ! Je ne plaisante pas, et lorsque mon père arrivait, il mettait un genou à terre. Généreux, et peu importe avec qui car selon l’expression consacrée, c’est le geste qui compte.
Il avait un sens inné de l’autorité qui forçait le respect. Une de ses passions était de se faire obéir, il était obsédé par ça. La légende familiale veut que lorsqu’il était enfant et qu’il se rendait chez son grand-père, à Saint-Géréon, les fermiers qui travaillaient pour celui-ci l’appelaient « petit maître ». Nous étions, apparemment, la grande famille de ce petit village. Plus tard, il deviendrait notaire et resterait Maître, même après sa retraite, il continuerait à se présenter comme Maître Bourdeaut. Et si un Maître a une fonction dans la vie, c’est celle de se faire obéir.
Mon père était drôle, aussi, mais seulement pour les initiés. Il l’était par exemple quand il déchirait des contraventions en petits morceaux en regardant les pervenches dans les yeux. Il était hilarant également quand il renvoyait son plat plusieurs fois de suite au restaurant. Un jour, alors que ma petite sœur s’était cassé un énième os de sa pauvre carcasse, nous nous étions réfugiés, à côté des urgences, dans un restaurant Buffalo Grill. Le rêve des enfants s’est transformé en cauchemar pour le pauvre serveur. Ce n’était ni le morceau demandé, ni la cuisson exigée, une fois, deux fois, quatre fois, six fois, le serveur enchaînait les allers-retours. J’avais tellement de peine pour lui que j’avais envie de lui faire un câlin. Sans toucher à son assiette, Maître Bourdeaut avait déclaré que, décidément, les Américains n’y comprendraient jamais rien en gastronomie, ni en rien d’autre d’ailleurs, alors que l’enseigne avait été créée par des Français et n’avait jamais vu le bord d’un Stetson, ni la pointe d’une santiag franchir la porte d’une de ses franchises.
Mais là où il était le plus tordant, c’était lorsqu’il nous arrivait de nous trouver sur le parcours de la course cycliste de Basse-Goulaine qui avait lieu une fois par an, un dimanche. Il lui paraissait inconcevable de changer d’itinéraire, ou de patienter quelques minutes pour se rendre chez cette belle-mère qui ne l’aimait pas. Et qui, pour cette raison, le réduisait à sa seule fonction en l’appelant Maître. Alors il descendait de sa Citroën pour engueuler les bénévoles avec leur talkie-walkie et pousser les barrières. Il remontait ensuite dans sa belle voiture, où toute sa famille avait réussi à disparaître miraculeusement entre les sièges, pour filer à vive allure entre les champions en maillots moulants fluorescents, qui protestaient. Nous l’entendions hurler : « Tu peux pédaler autant que tu veux espèce d’abruti, habillé comme ça, tu n’arriveras jamais nulle part ! » Et là, je dois bien reconnaître que la formule me faisait beaucoup rire.
Nous revoilà dans l’église et bientôt je vais devoir me lever pour lire mon texte. Chaque enfant a sa propre histoire avec ses parents, si bien qu’il était très difficile pour moi de me retrouver le porte-parole de mes frères et sœurs. D’autant que, même s’ils ont tous dégusté, y compris ma mère, tout le monde s’accorde à dire que j’ai longtemps bénéficié d’un statut particulier, pas vraiment envié, qui confinait à de l’acharnement.
Le problème avec les gens de la trempe de mon père, c’est que leurs qualités sont souvent des défauts et inversement. En rédigeant mon hommage, j’avais pris conscience qu’on pouvait facilement inverser les deux, que la frontière était ténue, les limites poreuses. Je me disais, tiens tiens, il aurait suffi de peu pour que cette situation devienne une punition :
Depuis que je suis enfant, j’ai eu la chance de pouvoir m’asseoir à ta table pour parler des heures entières de la marche du monde, des choses de la vie. C’est grâce à toi que je me suis passionné pour l’Histoire. J’ai le souvenir de moments privilégiés passés dans cette étrange cuisine rose saumon. Tu finissais ton fromage, ta cigarette dégageait sa fumée bleutée de tabac brun, ton verre de muscadet cliquetait du bruit des glaçons quand tu t’en emparais. Je me souviens que, ne portant pas de chaussons, j’avais les pieds gelés au contact du carrelage. Et pourtant, je n’avais aucune envie d’aller me coucher. Lors de ces veillées, je me sentais grand dans mon petit pyjama. Ces soirées avec toi m’ont forgé, m’ont donné le goût du débat, même si je dois reconnaître que je n’ai pas la même autorité que toi pour les clore.
C’est vrai, je garde encore aujourd’hui un bon souvenir de ces moments-là. Mais à l’époque, je dois reconnaître que si j’aimais le début de nos conversations, la première heure, j’appréciais un peu moins leur fin car elles tournaient à mon désavantage.
Quoi qu’il en soit, je suis très ému en lisant cet éloge. J’ai beaucoup pleuré en l’écrivant, pourtant ma mission, car je l’ai acceptée, était de le lire sans pleurer. Rester digne. Je continue par une nouvelle anecdote sur son obsession de l’obéissance qui me permet, si je puis dire, d’aérer mon propos :
Je me souviens d’une anecdote qui date de l’été où tes problèmes de santé se sont manifestés. Il faisait une chaleur étouffante et tu attendais, depuis des heures, un courant d’air salvateur pour respirer. Je me suis assis à tes côtés, entre la fenêtre et toi. Et tu m’as demandé de changer de place pour que mon corps ne bloque pas la prochaine brise. « De l’air, je veux du vent. » Je me suis déplacé et, à ce moment-là, il y a eu une grande et longue vague de vent tiède. Tu as souri et tu m’as déclaré : « Tu vois, même fatigué, même dans cet état-là, on m’obéit encore. »
Si le vent t’obéissait, si les éléments se soumettaient, il n’y avait aucune raison pour que nous autres, pauvres vivants, ne le fassions pas. Cette histoire peut paraître drôle, mais si on s’y arrête un peu, c’est terrifiant de vouloir être obéi à ce point. Mais ce jour-là, lorsque cette bourrasque tout juste exigée a soulevé les pans de la nappe, a emporté tous les papiers dans le salon, a fait claquer les portes et que j’ai vu ton sourire, je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir de la sorcellerie, ou en tout cas un pouvoir magique. Et comme souvent dans ma vie, je me suis dit : « Quel homme tout de même ! »
Dans ce genre d’exercice, ce n’est pas le temps de la lecture qui bouleverse et qui serre la gorge, c’est l’écriture du texte, c’est l’agonie du défunt, c’est la vie qu’on a eue avec lui. Cette gorge nouée, cette poitrine qui tambourine, c’est toute une histoire qui s’achève, une histoire qui a commencé le jour de votre naissance lorsque votre père vous a pris dans ses bras pour la première fois et qu’après vous avoir embrassé, il vous a dit : « Bonjour mon fils, tout va bien se passer. »
Et rien ne s’est déroulé comme prévu. Pourtant, je suis dans cette église, trente-six ans plus tard, debout devant une centaine de personnes, à tenter de rester digne, à retenir ce chagrin qui ne m’a jamais quitté et dont la source est là, sous mes yeux, qui n’entend même pas le texte médiocre que j’ai eu tant de mal à écrire pour elle. Cette conversation qui finalement n’a jamais eu lieu s’achève maintenant, à cet instant précis.
Je me suis retenu tout au long de ma lecture, mais le je t’aime que je lance pour conclure est un peu étouffé. Je plie mon texte, le glisse dans la poche intérieure de ma veste, je descends les quelques marches et tombe dans les bras de mon cousin Matthieu pour qui j’ai beaucoup d’affection. Et la tête sur son épaule, je m’abandonne, mes yeux se vident. Et mon nez aussi. Lorsque je relève la tête, la pauvre veste en tweed de mon cousin est souillée, il le remarque avec un rictus de dégoût splendide. Entre la mort de son oncle et la morve de son cousin, tout d’un coup, il ne sait pas ce qui est le plus triste. Et à vrai dire, cette hésitation dans la hiérarchie des chagrins me fait exploser de rire.
*
Trois enterrements c’est beaucoup, c’est trop. Mais qu’y puis-je ? C’est ainsi que les choses se sont passées.
Je ne connaissais pas beaucoup celle qu’on enterrait à La Baule, cette fois-là, nous étions au début des années 2000. Je l’avais rencontrée tout au plus une petite dizaine de fois. J’avais vingt-cinq ans désormais, et je me souviens qu’elle était lumineuse, ravissante et trop jeune. Elle est morte d’une méningite foudroyante.
Si j’assistais à ces funérailles ce n’était pas tant pour la défunte que pour accompagner, soutenir dans la douleur et le chagrin, mon ex-petite amie de l’époque, Aïda, qui en était très proche. On pourrait se dire que je me rends souvent aux enterrements par amour, soit pour conquérir, soit pour regagner. Ce n’était pas l’objectif de départ, mais il faut savoir tout de même que j’ai échoué, dans les deux cas.
Les pleurs que j’entends dans l’église, ce jour-là, vont bien au-delà du chagrin, il n’y a pas de mots pour décrire cette mélopée déchirante. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens qu’il y a dans les pleurs de ce père beaucoup plus que la mort de sa fille. Ses sanglots, ses cris couvrent toute la cérémonie, du début à la fin.
Et j’apprends à la sortie de l’église qu’ils étaient fâchés depuis longtemps, qu’ils ne se parlaient plus. Les pleurs du père, finalement, étaient liés à la perte de sa fille mais exprimaient surtout un regret dévorant. Celui d’avoir cru qu’ils auraient le temps de se réconcilier, celui d’avoir attendu que l’autre fasse le premier pas. On a toujours le temps quand on est fier et borné : je n’ai pas cédé, j’ai gagné.
Mais il y a un perdant pour l’éternité, qui devra continuer ses conversations devant un bloc de granit. Et cette image me hante, alors que j’allume une cigarette à l’écart de l’assistance en regardant les gens s’étreindre. Voilà un an et demi que je n’ai pas parlé à mon père et je m’imagine devant un bloc de pierre lui poser des questions qui jamais n’auront de réponse.
J’ai pris soudain conscience que si par malheur il venait à disparaître, ce serait tant pis pour moi. Et alors que je m’éloignais de cette église sans même avoir parlé à Aïda que j’étais pourtant venu soutenir, je me suis mis à marcher vite, presque à courir tant j’avais l’impression que mon père allait claquer, là, à cet instant précis. Lors de cette course un peu ridicule, j’ai décidé d’aller le voir et de régler ce qu’il y avait à régler. Une vie entière.
Il s’agit d’un véritable processus de paix. Ni plus, ni moins. C’est-à-dire qu’il y a des négociations en amont. Nous n’en sommes pas aux échanges de courriers, mais quand même, le belligérant a des exigences très précises concernant les termes de l’accord.
Magnanime, j’accepte de formuler toutes les excuses exigées. Je n’écoute même plus ses reproches tant cela me semble dérisoire. J’ai déjà gagné. Quelque chose a disparu en moi, un sentiment qui ronge, une envie qui dévore. La vengeance. Je n’ai plus envie de me venger d’avoir été cogné et enfermé. Je suis libéré et je dois célébrer cette liberté.
Alors voilà, je suis là, dans cette étrange cuisine saumon, les mains derrière le dos, pas à genoux tout de même, mais les mains derrière le dos ; c’est un réflexe, c’est même un signe de respect, allais-je dire. Et je m’excuse pour tout et n’importe quoi. Je m’excuse pour des fautes dont je suis vraiment responsable, je ne suis pas un ange, tant s’en faut. Il m’est arrivé d’être un démon. Je m’excuse pour des choses dont je ne me souviens absolument pas, ça va encore. Le plus difficile, et je suis presque obligé de me mordre la langue, est de faire mes excuses pour des choses dont je ne me sens pas du tout coupable. Un effort surhumain, c’est le souvenir que je garde de ce moment.
Contre toute attente, après une nouvelle salve d’excuses concernant une affaire dans laquelle j’étais persuadé d’être la victime, mon père se lève, me prend dans ses bras et se met à pleurer. Je me retrouve à lui caresser le dos, une seconde après avoir envisagé de le jeter par la fenêtre. C’est un moment d’une intensité rare. Et je souris. Je souris de cette farce que nous offre cette volte-face. Je souris car je suis soulagé que cette période s’achève. Je souris car je suis soulagé que ce procès de vingt minutes, cette éternité de repentance soit terminée. Je souris car je suis heureux, tout simplement. J’ai fait une chose bien et compliquée. Ce n’est pas tous les jours que je fais des trucs bien et ma paresse m’interdit souvent de faire des choses compliquées.
Sauf que ce sourire, mon père l’aperçoit entre deux sanglots, et allez savoir pourquoi, il l’interprète comme une sorte de mauvais rire, un truc sadique. Il le dira plus tard : « Olivier souriait, heureux de me voir pleurer. » Quelle idée franchement, se couvrir la tête de cendres, accepter sa part de responsabilité dans Hiroshima, reconnaître être à l’origine d’un tremblement de terre au Népal, avouer avoir organisé la famine en Afrique, formuler à haute voix être un fils indigne, uniquement afin de pouvoir éclater de rire en tenant son père dans ses bras. Je ne suis pas quelqu’un de très logique mais là, franchement, il aurait fallu être un psychopathe pour faire ça : me réjouir de sa peine, me moquer de ses larmes que je n’avais pas cherchées. Mais peu importe, finalement. Je sais que j’ai réglé une chose essentielle. Par pur égoïsme j’ai accepté d’être un monstre.
Peut-être avait-il tellement honte d’avoir pleuré que son esprit avait cherché une diversion. Peut-être avait-il regretté ce moment de sincérité pure, qu’il y avait vu une faiblesse et que cette faiblesse était forcément due à un mauvais tour de magie, à la sorcellerie d’un individu qui aurait fait tout ça pour se repaître de ses larmes dans un rire diabolique. Je n’en sais rien, et bien sûr, je ne suis pas allé lui demander le fond de sa pensée. J’ai été consterné par le gouffre qui séparait l’intention du résultat. Les fondations de l’accord de paix étaient vermoulues dès le début.
Et pourtant, elles ont tenu. Pendant dix ans nous avons reconstruit notre relation, ce fut long, très long. Ce travail s’achève devant un trou dans le cimetière du village familial. Trou devant lequel je me pose des questions existentielles en attendant de voir disparaître l’urne dans laquelle tu vas, dans quelques secondes, être enseveli et couvert par la terre, près de tes ancêtres. Comme beaucoup, j’aime fixer les moments importants de ma vie, en garder une image précise, capturer l’instant pour l’éternité. Ce n’est pas rien d’enterrer son père. À la fois, je veux le pleurer, mais aussi m’assurer qu’il va être définitivement enterré, que toute cette histoire est bien terminée, qu’il ne va pas se reconstituer et sortir de ce trou pour m’engueuler, me demander de me mettre à genoux ou quelque chose dans ce genre-là.
Décidément, la publication du livre qui a changé ma vie est en train de gâcher l’enterrement de mon père. Entre le trou et moi s’est glissée une personne charmante qui, au moment où les premiers coups de pelle sont donnés, ne trouve rien de mieux que de me parler de mon roman, de Luchini, et de toutes ces choses futiles lorsqu’on est en train de voir son père disparaître sous terre. Je suis abasourdi, je ne sais pas quoi faire, quoi dire, je tente de regarder par-dessus son épaule. Le moment le plus symbolique d’une journée comme celle-ci est en train de m’échapper. J’ai des fourmis dans la nuque, mes doigts se serrent dans mon dos. Avec cette même posture que j’ai souvent dû prendre devant mon père, je tente de sourire, j’imagine que j’esquisse une grimace. Mon interlocutrice ne semble pas du tout se rendre compte de ce qu’elle fait.
Elle change de sujet, revient à l’essentiel, et commence à me parler de mon père. Ma première pensée – je vous assure qu’elle m’a traversé l’esprit – c’est de la pousser dans ce trou qui se remplit beaucoup trop vite et de lui crier : « Si tu l’aimais tant que ça, t’as qu’à le rejoindre pour l’éternité et me laisser tranquille, en paix ! »
Mais cette femme fait quelque chose que personne n’a fait depuis le début de la journée. Elle ne me dit que du bien de mon père. Elle ne trouve que des qualités à la personne qui est désormais ensevelie. Mon père était apprécié, il était aimé, et si la plupart des personnes que j’avais croisées jusqu’à présent avaient souligné ses bons côtés, elles n’avaient pas manqué de rappeler aussi son caractère éruptif et « un peu particulier ». Elle est la seule à n’évoquer que ses qualités. Elle me parle de lui enfant, et c’est la première fois depuis sa mort que je pense à lui ainsi. Enfant.
« Que les hommes ont donc la mémoire courte ! Et se peut-il qu’en devenant des pères ils oublient aussitôt qu’ils ont été des fils », disait Sacha Guitry.
Et là, je n’ai plus du tout envie de faire disparaître cette femme en la poussant, j’ai envie de la prendre dans mes bras.
Je revois ce médaillon avec une photo jaunie de lui enfant, ces portraits de famille qui étaient à la mode à l’époque. Il était beau, il était blond, il avait un regard doux.
Je ressens un amour infini et une tendresse folle pour ce très vieil enfant qui a maintenant disparu.
Avant d’être un père, j’avais oublié que Pierre avait été un fils. Et un jour, il faudra que je me penche sur ce qui est arrivé à ce fils pour qu’il soit devenu ce père-là.
*
Alors que ma vie était en train de changer, je conservais mes réflexes de mauvais élève, toujours en retard. En prévision de la sortie de mon premier roman, mon éditrice me demandait depuis plusieurs jours de faire une série de photos pour mon dossier de presse. À ce moment-là j’étais en Espagne aux côtés de mon père mourant. Pour me changer les idées, j’allais faire deux ou trois heures de kayak tous les matins et ces séances se transformaient souvent en pure schizophrénie. Je commençais par pagayer comme un fou pour m’éloigner de la réalité, de cette mort annoncée qui plombait nos journées. Puis une fois au large, c’est-à-dire derrière l’île de la Olla, sous l’influence cumulée de l’endorphine et de la nicotine je me mettais à rire comme un dément en pensant au braquage que je venais de commettre. À l’époque, rien ne m’assurait encore d’un succès, mais l’idée seule de voir mon texte paraître sous forme de livre sur les rayons des librairies me donnait l’impression d’avoir braqué une banque. Alors je fumais des clopes sur mon kayak et je riais au bec des goélands et des cormorans en pensant à ces années d’écriture sans garantie d’être édité, d’écriture dans le vide. En pagayant j’alternais entre euphorie et mélancolie et mon kayak ressemblait à une vieille locomotive tant je fumais en me dirigeant vers cette montagne somptueuse qui se jette dans la mer.
C’est la deuxième fois que j’évite l’appel de mon éditrice et dans la voiture ma mère me dit : « Tu devrais répondre quand même, enfin Olivier c’est peut-être important ! » Ce à quoi je réplique : « Mais non, c’est pour cette histoire de photos pour la presse, ça me gonfle, il faudra les faire demain et je la rappellerai ensuite. Mais cette fois mon éditrice me laisse un message où, sur un ton enjoué, elle m’annonce qu’elle a une bonne nouvelle. J’étais persuadé de me faire engueuler, « gronder » conviendrait mieux, à cause de ces photos que je tardais à faire, réflexe d’adolescent attardé. Je rappelle et elle m’annonce que Piper Verlag, une grande maison d’édition allemande, vient d’acheter les droits de mon roman pour une somme qui me semble extravagante. Elle me dit que c’est rare de vendre des droits avant la sortie en librairie, quand on est, comme moi, un illustre inconnu, et que l’Allemagne est un pays important et influent, que les éditeurs d’autres pays suivront peut-être. Je ne peux pas décrire ce qu’il se passe dans ma tête à cet instant.
C’est souvent quand on n’attend plus rien d’une personne qu’elle vous étonne. Il s’est produit un évènement extraordinaire pendant l’écriture de ce roman : mon père m’a vu travailler. Durant toute ma scolarité, qui fut longue à cause des redoublements mais qui pourrait sembler très courte au regard des diplômes obtenus – aucun –, il avait usé de toutes les techniques, y compris les plus brutales, pour me faire travailler. Un fiasco. Alors, même si pour lui c’est un projet de saltimbanque, il accueille cette idée d’écriture de roman avec une distance qui pourrait être qualifiée de bienveillante. Il doit se dire : « Foutu pour foutu, écrivain, pourquoi pas ? De toute manière, ce pauvre gosse a trente-trois ans, qu’il perde deux ou trois mois à écrire des phrases sur son ordinateur, ça ne changera pas grand-chose à sa vie, ni à la mienne et encore moins la face du monde. » Alors chaque matin il me demande combien de pages j’ai écrites, et en fonction des jours je lui réponds souvent « trois pages », parfois « cinq », plus rarement « huit », et, avec une moue d’expert qui n’y connaît rien, il opine du chef avec un air satisfait. Ensuite, je vais marcher avec ma mère autour du lac de Guadalest. Balade quotidienne, durant laquelle je réfléchis à mon texte, à cette famille imaginaire qui vient tout juste d’acheter un château en Espagne qui domine un lac. Et ce climat apaisé, cette ambiance particulière entre nous n’est sans doute pas pour rien dans celle qui règne au sein de la famille que je suis en train d’inventer dans mon roman. L’ambiance normale et calme de la mienne devient féerique et pétillante dans mon manuscrit.
C’est ce texte que l’Allemagne vient d’acheter. Quand j’arrive dans la chambre de mon père je le trouve assis sur son lit, enseveli dans son peignoir marron clair. Il a tellement maigri, il est si gris, il me semble microscopique. Peut-être est-ce parce que de mon côté je suis en train de m’envoler, j’ai le souvenir de m’être adressé à un moineau. Il accueille cette nouvelle avec des sanglots souriants. C’est très étrange, il rit et pleure en même temps, et très vite, je fais la même chose. Rire en pleurant, pleurer en riant. Il lève les bras au ciel comme pour remercier un dieu quelconque, celui de l’édition peut-être. Je réalise alors que j’ai attendu ce moment toute ma vie. Et la phrase qu’il prononce, après une série de bravos étouffés, la première phrase qu’il prononce est : « Tu es trop intelligent pour être mon fils. »
J’avais entendu l’inverse depuis mon enfance. Non seulement il me disait que j’étais trop bête pour être son fils, mais les faits eux-mêmes prouvaient que j’étais idiot. Ma carrière scolaire illustrait la preuve de ma bêtise, ma carrière professionnelle erratique, à trente-trois ans, était la démonstration de mon insondable crétinerie. J’ai très longtemps cru que j’étais demeuré. Et cet homme qui aimait se faire appeler Maître se mit à m’appeler Maestro toute la journée. Je me souviens qu’il s’est écarté devant la porte de sa chambre, pour me laisser passer, je vous en prie Maestro.
Un jour j’ai entendu Jean d’Ormesson affirmer qu’il fallait avoir eu une enfance malheureuse pour être un bon écrivain. J’avais déjà lu ou entendu cette théorie dans une autre bouche ou sous une autre plume. Je n’y avais jamais réfléchi jusqu’à aujourd’hui tant cela me semblait être une formule magique dont, pour une fois, je pouvais me vanter de posséder la clef. Je n’allais pas bouder mon plaisir, d’autant qu’il m’avait suffi d’encaisser, de surmonter les épreuves qui s’étaient présentées jour après jour, d’attendre que ça passe. Tout cela ne relevait pas d’une initiative personnelle, d’un élan vital qui nécessite une énergie folle, non non, cette enfance, je l’ai subie, j’ai attendu qu’elle passe mais, à défaut d’autres, je peux me vanter d’avoir ce diplôme-là, dûment rempli et tamponné.
Alors oui, pourquoi serait-il avantageux d’avoir eu une enfance malheureuse pour devenir écrivain ? J’ai un début de réponse, même s’il me faudrait peut-être mille pages pour élucider ce mystère. Je pense que le fait d’être le bénéficiaire, si je puis dire, d’un traitement particulier pendant l’enfance oblige à se concentrer plus que nécessaire sur soi, à analyser très tôt ce que l’on ressent, ses réactions, ses sentiments, sa capacité de résistance et ses limites. Cela impose d’office une certaine solitude même si l’on vit, comme moi, entouré de nombreux frères et sœurs. Oui voilà, l’enfant malheureux développe un égoïsme de survie et, en même temps, cette mise à l’écart l’oblige à observer le monde qui l’entoure avec un autre regard, de biais, une certaine distance qui peut devenir plus tard celle de l’auteur vis-à-vis de l’univers qu’il décrit et des personnages auxquels il donne vie.
Je dis souvent que pour rien au monde je ne changerais mon enfance et mon adolescence. Et même si parfois j’ai le sentiment amer d’avoir vu ma jeunesse foutue à la poubelle, je n’ai aucun regret. En revanche, je sais que si une fée maléfique venait me voir avec une baguette magique pour me renvoyer dans ma chambre d’enfant à l’âge de huit ans, sachant ce qui m’attend, je me dirigerais vers la fenêtre, je l’ouvrirais et je sauterais. Sans aucune hésitation. Pour rien au monde je ne revivrais ces années d’enfer. Rien.
Et je comprends mieux la théorie de Jean d’Ormesson, cette enfance, cette poubelle, c’est mon trésor. Qui peut se vanter d’avoir une anecdote pour chaque jour durant vingt ans ? Oui, ce genre de souvenir est plus simple à retenir que celui, par exemple, de la joie de manger une tartine de confiture devant un fleuve avec sa grand-mère, car la violence on la rumine, on l’entretient, on s’en souvient et on la ressert des années plus tard sur un divan ou sur une feuille de papier. J’ai choisi la seconde option.
« À genoux les mains derrière le dos » a été la première phrase de mon premier manuscrit.
Lorsque m’est venue l’idée d’écrire sur cette journée si particulière, l’enterrement de mon père, instantanément, tout m’est retombé dessus. Depuis le jour des funérailles, je n’avais pas pleuré. Mais là, j’ai dû fuir ma maison, pour aller marcher dans la montagne. Le jour qui a précédé l’écriture de ce texte, j’ai roulé mon chagrin jusqu’en haut de cette montagne que j’aime tant. J’ai pleuré comme jamais. Si j’aime ces sentiers, c’est parce que j’y suis toujours seul et, à cet instant, j’étais plus seul que jamais. Je venais de comprendre que mon Maître ne reviendrait pas, qu’au bout de cette laisse finalement, il n’y avait plus personne.
Avant d’entrer dans l’église le jour de tes funérailles, j’aurais pu répondre à ton cousin psychiatre : « Non, je n’ai pas laissé partir mon père, c’est lui qui m’a abandonné. »
Aujourd’hui je suis seul. Plus que jamais, je suis libre.
Je te dois tout, je ne te dois plus rien.
Je te devais bien ce texte.
I
Jamais je n’ai eu le sentiment d’être une victime. Au début tout cela me semblait normal, puis j’étais persuadé que c’était mérité, et, lorsque j’ai commencé à en parler autour de moi, que j’ai vu ces regards horrifiés ou dubitatifs, c’était presque terminé.
Pas le temps d’être une victime, une autre vie commençait. J’avais autre chose à faire que de me plaindre, il fallait continuer à se battre, il fallait continuer à rendre les coups que j’avais reçus. Il fallait que quelqu’un paie à sa place. Je me suis vengé sur les autres. Voilà, vous allez déguster pour lui. J’ai passé vingt ans à me venger, une violence aveugle, une violence sourde, une violence dénuée de sens. Tant pis pour eux, tant pis pour moi.
Pourquoi écrire là-dessus ? Pourquoi replonger dans ce merdier alors que son initiateur est mort, incinéré et enterré, que toute cette histoire s’est passée au siècle dernier ? Certains me disent que ça me fera du bien, qu’il faut purger cette histoire par l’écriture une bonne fois pour toutes. Tu parles. Me lever à cinq heures du matin pour me cogner la tête contre des fantômes, des souvenirs, des questions sans réponse, oui oui, bien sûr ça me fera du bien, le plus grand bien même. Alors que je pourrais rester au lit, dormir et pourquoi pas rêver. Non, je vais mettre mon réveil, quitter les draps chauds pour me plonger volontairement dans un cauchemar.
Mon sourire, ma joie de vivre souvent lui répugnaient. Me voir heureux l’exaspérait. Alors il attendait que mon visage soit le plus lumineux possible pour le briser avec des gifles, des menaces, des punitions, des humiliations. Allez savoir pourquoi, il n’était jamais aussi violent dans ses actes et ses propos que durant les fêtes, les moments d’allégresse, mes pires souvenirs se passent à Noël, à Pâques, pendant les mariages, les anniversaires, même si, en réalité, c’était tout le temps, du matin au soir, du lundi au dimanche qu’il se déchaînait. Si je me souviens mieux de ces jours-là, c’est tout simplement parce que je tombais de plus haut, mon euphorie était plus intense, l’ambiance était plus féerique, ma famille était bien habillée, la table mieux dressée, c’était la fête. Nous attendions des cadeaux, des chocolats, nous étions tous en droit d’espérer de la joie. Et bam ! Il fallait à chaque fois qu’elle s’arrête.
J’ai sept ans dans ce grand appartement qui sent le sapin, le tabac brun, le gibier qui rôtit – du sanglier ? du chevreuil ? du cerf ? Peu importe, ça sent bon. Nous revenons de la messe, nous sommes tous élégants, la table est étincelante, l’ambiance excellente, nous allons dîner mais avant ça, nous allons ouvrir les cadeaux, ces paquets qui brillent au pied de l’immense sapin. C’est une chose qui m’a toujours plu, notre sapin était gigantesque. Je n’en ai jamais vu d’aussi grands chez les autres. Trois mètres de haut, il mangeait une bonne partie de la pièce, son odeur se diffusait dans le couloir, ses guirlandes seules illuminaient les trois pièces de réception en enfilade. Le moment est électrique, la tension qui précède l’ouverture des cadeaux, c’est quelque chose. Ce salon qui est bien rangé va se transformer en chantier, le papier va voler, des oh, des ah, des mercis, des mais non, de la joie, mais aussi quelques déceptions étouffées, le père Noël se trompe parfois, ses lutins peuvent se planter dans la commande, ça arrive. Mais avant ça mon père me demande d’aller chercher une bouteille de vin dans la cuisine. La mission de dernière minute avant l’explosion des cadeaux. Et dans l’euphorie, j’apporte la bouteille en marchant trop vite, je secoue le nectar qui attend sagement depuis vingt ans ce Noël pour être dégusté. Pierre est furieux. J’ai gâché la fête. Alors il m’envoie au coin au moment où tout le monde ouvre les cadeaux. Les mains derrière le dos, je regarde l’angle et j’écoute. J’entends les bruits de papiers déchirés, j’entends les oh, les ah, les merci, les c’est pas vrai, les il fallait pas.
J’ai souvent expérimenté les descentes qui suivent une prise massive de drogue. Croyez-moi, ce n’était rien à côté des descentes de mon enfance.
Pourquoi cette anecdote ? Pourquoi celle-ci s’impose alors que j’en ai des centaines au catalogue ? Ce n’est pas la plus violente, pas la plus cruelle, ni même la plus spectaculaire. Elle a ressurgi car, mine de rien, elle résume tout. Ce soir de Noël, mon père a préféré son vin à son fils. Et c’est exactement ce qu’il s’est passé tout au long de sa vie, de la nôtre. Ce soir-là, il m’a puni pour le vin qu’il ne pouvait plus boire, que j’avais gâché. Le reste du temps, il nous a gâché la vie, il nous a punis, à cause du vin qu’il buvait trop.
Que se cache-t-il dans l’homme ? Dans les replis du mystère de Pierre se cachent des moments de grâce. Il lui arrive de réciter des poèmes à haute voix, seul à table il déclame des vers tandis que nous débarrassons le couvert. C’est rare, certes, mais marquant. Parfois, il regarde un de ses enfants et lui envoie des clins d’œil, et des baisers balancés à travers la pièce. Souvent le destinataire ne sait pas quoi en faire. Surpris et saisi, il le lui renvoie avec maladresse, le cœur empli d’une gratitude encombrante. Ses réactions sont disproportionnées lorsque nous nous blessons, tombons à côté de lui. Il crie plus fort que l’estropié. C’est lui qui s’est blessé. Parfois ces réactions sont si bruyantes qu’elles déplacent la douleur vers la peur.
Chaque année a lieu le congrès des notaires. Ce sont des vacances pour nous, quatre ou cinq jours où nous vivons chez des amis, de la famille. Il m’est arrivé d’appeler cette période le « Noël de printemps » car à chacun de ses retours notre père débarquait avec des sacs débordant de cadeaux. Il s’agissait des gadgets et goodies offerts sur les stands par les participants. Pendant des années, en somme avant l’adolescence, période où l’ébahissement s’efface devant une ingratitude tenace, nous nous réjouissions de ces distributions de t-shirts de la lutte contre le cancer, ces stylos du Crédit agricole, ces magnets, ces pin’s, ces montagnes de Post-it logotés au nom des sociétés de recherches généalogiques. Pierre, une cigarette au coin du bec, distribuait ces présents avec un plaisir évident et nous retournions dans notre chambre pour installer religieusement ces merveilles sur notre bureau. L’agenda Raoul Follereau, de la lutte contre la lèpre, commençait à être noirci avec le crayon quatre couleurs de la mucoviscidose par les dessins, les projets, les résolutions, c’était l’heure des grands chambardements. Il s’agissait d’être à la hauteur du matériel. Assurément, me disais-je concentré, avec trois calendriers ma vie sera mieux organisée désormais. En tout cas nous avons été couverts de blocs-notes pendant des années. Nous en avions tellement que j’en ai retrouvé trente ans plus tard chez ma mère. Par exemple ceux de Villages d’enfants SOS dont le slogan était : « J’aide l’enfance en détresse ». J’ai passé ma jeunesse à griffonner sous cette noble déclaration d’intention. Cette ironie sur papier jauni m’a fait sourire. Et si ensuite j’ai longtemps été narquois concernant ce Noël de printemps, il me suffit aujourd’hui d’imaginer mon père déambulant de stand en stand et remplissant sa hotte pour le trouver immensément touchant. Il faisait ça pour notre plaisir, et rien d’autre.
C’est un été au Paradou, en Provence, chez mes grands-parents. Dans le salon se trouve un petit piano. Je ne sais pas très bien ce qui m’est passé par la tête. Je n’ai jamais brillé aux cours de musique, j’ai même dans ce domaine récolté le premier zéro de ma carrière scolaire. Je m’assieds devant l’instrument et je pianote de manière parfaitement aléatoire, sans expérience, sans oreille, sans conviction. Activité guidée par l’ennui et la curiosité. Lorsqu’au bout d’une dizaine de minutes, mon père débarque dans la pièce, je m’attends à ce qu’il m’ordonne de cesser ce massacre, d’arrêter de casser les oreilles de tout le monde avec ma musique expérimentale. Mais non. Il me dit que c’est très agréable et m’incite à continuer. Je n’ai pas le souvenir de quelque chose de particulièrement mélodieux mais sur le moment je suis tellement dérouté que je m’efforce de continuer, pas pour mon plaisir mais pour le sien. Je m’installerai cet été-là très souvent à ce petit piano. Flatté d’être à l’origine de sa satisfaction. J’aurais fait n’importe quoi pour lui plaire.
Je commence à comprendre pourquoi je vais écrire ce livre. Non pas pour tuer le père, non non, si j’en ai rêvé toute la première partie de ma vie, il l’a très bien fait tout seul. J’écris ce livre pour m’empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d’un crime que je refuse de commettre. Ce livre sera je l’espère l’antidote qui m’empêchera un jour d’envoyer une rafale de gifles dans le sourire de mon fils, une humiliation dans sa joie de vivre.
Voilà. J’écris ce livre pour tuer le fils que j’avais fini par devenir.
II
Taper, faire mal, humilier, punir, blesser, faire pleurer, pour moi c’étaient des loisirs comme les autres. J’en tirais un plaisir jubilatoire. J’aimais faire souffrir, chacun son passe-temps. J’étais tout petit, plus petit que la moyenne, j’étais blond, je portais des bermudas, j’avais un visage d’ange et pourtant j’avais des réflexes de démon. Je frémis lorsque je me souviens de toutes ces fois où j’ai envoyé mon poing dans le visage de mes camarades, j’étouffe car j’imagine aussi que derrière mes souvenirs précis se cachent une cascade de coups oubliés.
Quand je ne tapais pas mes petits camarades à l’école, j’humiliais ceux qui avaient la malchance de venir chez nous. C’est ce pauvre Pierre-Jérôme, un ami de mon petit frère Xavier, que j’ai envoyé au coin après le déjeuner. Il pleurait. Entre la fin du repas et le retour à l’école, je n’ai rien trouvé de mieux que de punir mon frère et son petit camarade. Les redresser. J’étais le shérif, c’était le bordel, ces deux-là avaient besoin de discipline probablement, alors je les ai punis, la violence était mon jeu, tant pis pour eux. Punir me semblait naturel.
Le comble dans cette histoire, c’est que mon père m’a giflé à cause de ça. Un aller-retour. Il a puni le petit shérif alors que je me contentais de faire régner l’ordre, d’appliquer, en somme, le règlement de son saloon. Parfois j’avais du mal à comprendre mon père. Il fallait subir ses préceptes mais jamais les appliquer sur les autres. Quelle injustice. À huit ans, je n’avais aucune conscience de l’absurdité de mes loisirs.
Ma petite taille m’a très vite obligé à développer une violence démesurée. Il fallait que je sidère mes adversaires dès le premier coup, je n’avais pas le choix, il y allait de ma survie, je m’attaquais souvent à plus grand que moi. Tuer le match. J’envoyais la tête de celui-ci dans le mur de la cour de récréation. Une dent cassée, une lèvre coupée, du sang partout sur le visage, problème réglé. Je n’avais pas de télévision et pourtant je cognais comme dans les films de baston. Je tabassais celui-là avec sa propre sucette géante, il avait eu le mauvais goût d’embêter mon petit frère. Une énorme sucette Arlequin, comment l’oublier. Je lui ai fracassé sa friandise sur le crâne. Cuir chevelu ravagé. Problème réglé. Ah ! J’en ai réglé des tonnes de problèmes, j’étais un justicier. Il m’a fallu plus de vingt-trois ans pour comprendre que le problème à régler, c’était moi.
J’ouvre les yeux et la première chose que je vois, c’est du sang sur le mur. Le blanc est moucheté de rouge. J’essaie de me redresser mais à part mon cou, mon corps est inerte. J’insiste et une douleur atroce parcourt mon torse. Je suis cloué dans mon lit, un goût métallique dans la bouche et des taches sur le mur. J’ai la bouche sèche. J’ai beaucoup bu la nuit précédente, beaucoup fumé aussi. Mes souvenirs sont flous, saccadés comme tous les lendemains de soirée, ce sont des diapos délirantes qui défilent dans le désordre, qui surgissent. Ah oui voilà, je me souviens d’être en train de m’enfuir en me tenant les côtes, je me traîne car il se passe un truc dans mon torse, une douleur aiguë, acide, virulente. C’est quoi encore ce bazar. Pourtant, nous étions en train de rentrer, pas de conflits ce soir-là, mon frère, sa petite amie et moi, nous étions en fin de soirée et tout s’était bien passé. Quelle est l’étincelle déjà ? Ah oui, une remarque d’un groupe de mecs à la petite amie de mon frère. Ce n’est pas nous qui répondons mais elle. C’est peu de dire qu’elle a un comportement volcanique. Quoi qu’il en soit, la petite bande réagit, nous aussi. J’évite des coups, j’en donne beaucoup, je ris, car je ris quand je me bats, un rire délirant. Je ne m’en suis jamais rendu compte, ce sont les témoins qui me l’ont dit, quand je me fais taper dessus, je ris. Il faut croire que c’est drôle, qu’il y a de la gaieté dans cette activité. Des riverains ouvrent leurs fenêtres, sortent sur leurs balcons, protestent, menacent d’appeler la police, nous faisons un boucan du diable dans cette petite rue à cinq heures du matin. La copine de mon frère hurle, l’étincelle regrette le brasier qu’elle a allumé. Trop tard. Et puis, énigme de la rixe, je me retrouve les coudes au sol avec des rafales de pieds qui me soulèvent en venant frapper mon torse, j’ai une forêt de jambes autour de moi. Je ne sais pas si je ris encore mais je déguste, ça fait partie du jeu, on ne peut pas toujours gagner. Voilà où j’en suis dans mes souvenirs quand ma mère entre dans ma chambre. La pauvre. Elle est horrifiée devant mon visage tuméfié et, comme je ne l’ai pas encore vu, ça m’inquiète et ça m’agace. Je tente de me redresser mais ça ne marche toujours pas. Je découvre le désastre dans sa réaction, dans ses yeux, dans ses intonations. Comme si le spectacle n’était pas assez écœurant, je lui inflige l’humiliation d’un renvoi. Fous le camp avec ton chagrin, laisse-moi seul. Double peine pour Isabelle. J’ai vingt-trois ans et je n’éprouve aucune empathie pour ce que ressent cette mère terrifiée. Je suis père désormais, et je n’ose pas imaginer l’effroi et le chagrin qu’une telle scène pourrait produire sur moi, si je découvrais mon fils dans un tel état. L’accablement que je pourrais ressentir si, en plus de ça, il niait mes tourments en me mettant à la porte. Décidément rien ne va chez ce jeune homme.
Elle a l’habitude pourtant. Du sang sur moi ce n’est pas la première fois qu’elle en voit, sur mes poings, sur mes vêtements, sur mon visage, sur mes chaussures. Quelques mois auparavant, alors que je dormais encore, elle avait nettoyé ma paire de Nike Cortez en nubuck beige. Elles étaient devenues violettes mais surtout : « Il y avait du verre Olivier ! Du verre et un filament de chair dans les lacets ! » Et là pour le coup, je n’avais aucun souvenir de ce qu’il s’était passé, et d’où pouvait bien venir ce morceau de verre, de lunettes peut-être, je m’étais levé comme ça, sans autre trace sur mon corps.
Mais ce jour-là je m’en souviens plutôt bien. Et ce n’est pas glorieux. J’ai vingt-trois ans, après six ans de renvois et de fugues, de portes fièrement claquées et piteusement grattées, je vis chez mes parents. Je suis un bon à rien, tout ce que je touche se transforme en fiasco, je n’ai pas de diplôme, pas de boulot, mes petites amies me larguent, désespérées par mes comportements absurdes, immatures, lassées par cette promesse, jamais tenue, de faire quelque chose de convenable, je n’ai rien pour moi. Ah si, j’ai plein de cicatrices. Voilà mon bilan, des cicatrices partout sur le corps. Et si j’en crois la douleur qui se révèle sur mes lèvres, je viens de m’en faire une nouvelle, une belle. Je m’en moque, parfois ça me fait sourire. Il m’arrive même de m’en vanter. Sinistre idiot, sombre brute.
Dans mon premier roman, L’intérêt du crépuscule, je faisais dire à mon personnage principal qu’un homme sans cicatrices, c’était comme un roman sans virgules, ça n’avait aucun sens.
Avec l’abrutissement classique d’un lendemain de soirée, me voilà cloué à mon lit sans pouvoir me redresser. Et je vais pouvoir m’adresser à mon psy préféré, celui qui est gratuit, qui ne murmure pas de manière agaçante, qui ne juge pas. Mon plafond recueille le fruit de mes réflexions depuis toujours. J’ai été privé de liberté pendant toute mon adolescence, je ne m’en plains pas, c’est comme ça. Ou plutôt je ne m’en plains plus. Grâce à ces punitions, j’ai pu lire passionnément, j’ai pu rêvasser en fumant des cigarettes et en m’imaginant des destins tous plus délirants les uns que les autres.
Alors que je suis persuadé que la moelle épinière est touchée dans ma colonne vertébrale, que je me répète comme un idiot que je suis paralysé, je me dis que, jusqu’à présent, mon passage sur terre est un désastre. Je l’avais déjà remarqué et surtout on me l’avait souvent dit, aucun de mes amis ne se battait en soirée, personne autour de moi ne se réveillait le samedi matin avec le sang de quelqu’un d’autre sur ses poings. J’étais le seul.
J’ai longtemps pensé que le monde entier m’en voulait. Je n’avais pas de chance tout de même, c’était toujours moi qui me coltinais les brutes dans les bars, dans les rues, dans les cours de récréation. Un complot sordide assurément. Je devais déranger les gens, je ne voyais que ça. Le type qui se prend la foudre tous les week-ends.
Une menace pour les autres, une menace pour moi, une menace, voilà ce que j’ai toujours été.
En 1992, le tatouage était marginal, ce n’était pas encore tendance, j’étais précurseur en quelque sorte. Je redoublais ma sixième dans un nouvel établissement et je débarque à l’école avec un drôle de tatouage tribal sur le visage. Le tatoueur m’a dessiné une empreinte de main très précise sur la joue. C’est un tatouage évolutif. La veille il était rouge vif, écarlate. Lorsque j’arrive dans la cour de récréation, il est violet avec des touches de bleu. Le lendemain, il sera marron avec des teintes de jaune. J’ai le visage coloré, un visage de clown, les poings serrés dans mes poches, le sourire crispé, un sourire de Joker. La veille mon père m’a encore envoyé une mandale. Je n’ai pas le souvenir d’un coup plus violent que d’habitude mais c’est le miracle de l’angle, de l’inclinaison, de l’application, c’est un coup qui se grave sur ma joue. Impossible de se cacher le visage. Alors dans la rue j’avance tout droit, les yeux fixes et vides. Je dois sourire car je souris souvent. Je vois les regards étonnés, embarrassés, je constate qu’ils tentent de se détourner mais ils reviennent aussitôt. C’est peu commun, c’est gênant j’imagine mais il faut s’en souvenir.
Ma crainte surtout, ce sont les pions. Je ne sais pas pourquoi mais je suis persuadé que je vais me faire engueuler. « Qu’as-tu fait encore ? » Je les crains, je les évite mais je vois bien qu’ils m’observent. Je me sens traqué. Je culpabilise. J’en vois deux qui discutent en regardant dans ma direction. Ils vont bien finir par me tomber dessus. Et ça ne manque pas, ils s’approchent.
Le ton n’est pas celui que je redoutais et, je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle, mais ils m’envoient chez le directeur. À l’époque, je ne suis pas encore une terreur en classe, je subis ma nullité, mon inaptitude, je ne comprends rien à rien, c’est ainsi. C’est la première fois que je rencontre un directeur en tête à tête. Par la suite, j’aurai des entretiens réguliers avec les hautes autorités, aller leur rendre visite sera un classique. J’en ferai ma gloriole. Je ne suis pas n’importe qui voyez-vous, j’ai rendez-vous au sommet, les surveillants ne sont que des sous-traitants. Désolé, mais moi je traite avec le patron.
Je monte l’escalier, les pieds et l’âme plombés. J’entre dans le bureau et là encore je suis surpris par la teneur de l’entretien. Pas de reproche dans la bouche de mon interlocuteur, plutôt de l’inquiétude, de la sollicitude. Il me demande comment je vais. Ha ha mais tout va pour le mieux, je vous remercie. Je suis quelqu’un d’intéressant j’imagine. Mon tatouage fait sensation. Bien entendu, ce n’est pas ma réponse, je me contente de grommeler en regardant mes pieds. Le pauvre homme est embarrassé. Il me demande si ça m’arrive souvent.
Souvent ? Ça veut dire quoi souvent ? Seulement quand je le mérite. Comme je ne fais rien de bien, que je n’écoute rien de rien, que je suis un moins que rien, eh bien oui, je le mérite souvent. Les coups sont l’illustration de sa déception. Quelle question idiote, ça arrive quand je suis nul et ma médiocrité n’a pas d’agenda, voilà, elle débarque sans prévenir cette saleté. Comme pour la question précédente, je baragouine un début de réponse qui se perd en points de suspension. J’aimerais bien l’aider mais je n’ai strictement rien à lui confier, à ce brave homme.
Il commence des questions qu’il ne termine pas et je formule des réponses sans les finir. Tout ça est très embarrassant pour nous deux. Je sens bien qu’il veut faire plus mais qu’il ne sait pas comment faire. Alors il me conseille d’aller voir l’infirmière, Mme Barbier.
C’est un personnage qui reviendra souvent les années suivantes, déjà parce que j’enverrai quelques camarades à l’infirmerie, mais, même lorsque j’aurai été viré de Chavagnes, j’aurai des nouvelles de Mme Barbier. Un jour où j’étais seul à l’appartement le téléphone sonne. Je décroche et, malgré les années passées, je reconnais instantanément sa voix et son charmant chuintement :
— Ah madame Barbier, comment allez-vous ?
— Bonjour Olivier, je peux parler à tes parents ?
— Ils ne sont pas là. Il y a un problème avec Anne ? Elle va bien ?
— Elle oui, enfin non… Tes parents rentrent quand ?
— Je ne sais pas, je peux passer un message ?
— Eh bien figure-toi que dans la lignée de ses grands frères elle a tabassé un élève. Il est dans un sale état. Tu leur demandes de me rappeler dès qu’ils rentrent, s’il te plaît ?
« Dans la lignée », je me souviens avec précision de cette expression. J’ai éclaté de rire en l’entendant. Probablement parce que j’étais défoncé, je fumais beaucoup de shit à l’époque, mais surtout cette expression m’avait rendu fier d’elle et de nous. Une lignée quasi aristocratique qui envoyait des bataillons d’enfants à l’infirmerie. Xavier avait déjà vu ma petite sœur Anne frapper un garçon devant le collège quelques mois avant, il s’était préparé à intervenir mais il n’en avait pas eu besoin, elle s’en était très bien sortie sans lui. Elle était à bonne école. Elle avait très bien appris ses classiques. Voilà ce que nous étions : des guerriers qui se tapaient le torse en hurlant. Des menaces.
— Il n’y a rien de drôle Olivier. C’est dramatique.
— Je trouve ça hilarant, madame Barbier.
— C’est bien le problème, Olivier.
— Mais nous sommes des problèmes, au revoir madame Barbier.
Je commence le récit de ma relation avec l’infirmière par la fin. C’était une femme bien, je sais que ma petite sœur Anne l’aimait beaucoup et qu’elles ont beaucoup discuté ensemble, que Mme Barbier était pour elle un soutien précieux. Et tout compte fait elle le fut pour moi aussi. Qu’elle recommande à mes parents de m’envoyer consulter un psychologue était une démarche empreinte de bon sens, je m’en rendrais compte plus tard, même si, sur le moment, je l’ai ressenti comme une punition. Encore une.
Au sein du personnel éducatif, tout le monde n’a pas fait preuve de la même délicatesse. La prof de sport avait bien compris qu’à la maison on ne plaisantait pas. Alors tout au long de l’année, dès qu’un élève sortait du rang elle lui lançait : « Si tu continues comme ça, je vais t’envoyer chez les Bourdeaut, tu as vu ce qu’on fait aux enfants pas sages chez les Bourdeaut ? Hein ! Voilà. Personne n’a envie d’y aller, alors tu te calmes maintenant. »
J’ai gardé la marque de ce tatouage pendant très longtemps, l’empreinte a disparu mais je conserve sa marque au fond de moi. Pendant des années, dès qu’on me regardait j’étais persuadé qu’on ne voyait que ça, le regard des autres me rendait agressif. Alors je souriais avec un air de défi. Et je frappais.
En classe, à la maison, dans la rue, dans ma tête, j’étais une menace. »
Extraits
« Les hommes vivent et meurent. Il n’y a rien de plus banal qu’un fils qui perd son père. Pourquoi vouloir à tout prix sur ce sujet me taire alors que tout le monde s’en moque ? Je passe mon temps à me vanter de manière un peu pathétique et pathologique dans la presse de tous mes échecs, que je transforme désormais en médailles, en trophées. Mais je suis tétanisé à l’idée de parler de la mort de mon père.
Alors qu’il est le plus grand échec de ma vie et que c’est grâce à celui-ci que j’écris aujourd’hui. » p. 63
« J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. Je pense malheureusement qu’il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu’ils sont plus heureux après votre décès, c’est que votre vie était perfectible, j’imagine. C’est ça le drame. Je l’aime encore mais je préfère qu’il soit mort. » p. 112
« Se complaire dans l’exclusion. Se réjouir d’être méprisé. Tirer une joie mauvaise et jubilatoire des mauvais regards. Longtemps j’ai partagé ce trait de caractère avec mon père. Seul contre le reste du monde, voilà une place enviable. Chercher l’ostracisation et s’y vautrer. L’intérêt de ma vie se mesurait au nombre de mes ennemis. Réels ou imaginaires, il me fallait toujours des adversaires. Sans eux, le vide, la chute. Inspirer le dégoût c’est toujours mieux que la pitié, non ?
Généralement quand on cherche les ennuis, on les trouve. Très vite se met en place une spirale infernale. Dès qu’on met un pied en dehors de la normalité, ce sont des sables mouvants, on s’y débat et on s’enfonce inexorablement. L’enfer se met en place quand on l’accepte.
Il y a eu le sourire de mon père. Celui qui aime la haine. Celle qu’il inspire, celle qu’il offre. Regarde-moi bien, je vais te détruire avec ce sourire. Tu veux de la peine ? Des regrets ? Des excuses ? De la compassion ? Une trêve ? Un câlin ? Ha ha. Non regarde ma bouche, c’est la cicatrice que je vais t’infliger. Cette moue va te rendre fou. » p. 128
« De toutes les drogues que j’ai consommées la lecture est la plus puissante, sans descente. C’est la seule qui ne réduise pas l’espérance de vie, au contraire, elle la multiplie par mille sans bouger d’un centimètre. J’ai mis un peu trop de temps à le comprendre. Avant ça, j’ai foncé tête baissée dans toutes les substances qui se présentaient. » p. 178
À propos de l’auteur
Olivier Bourdeaut © Photo Francesca Mantovani
Olivier Bourdeaut est né en 1980. Son premier roman, En attendant Bojangles, a notamment obtenu le prix France Télévisions 2016, le Grand Prix RTL – Lire 2016 et le prix du Roman des étudiants France Culture – Télérama 2016. Il a été suivi par Pactum salis (2018), Florida (2021) et Développement personnel (2024). (Source : Éditions Gallimard)
Compte Instagram de l’auteur
Tags
#unehistoiredamouretdeviolence #OlivierBourdeaut #Gallimard #Autobiographie #violencefamiliale #relationpèrefils #résilience #collectiondelivres #Chronique #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2026 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #VendrediLecture #RentreeLitteraire26 #rentreelitteraire #rentree2026 #RL2026 #lecture2026 #livre #lecture #books #blog #parlerdeslivres #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #bookstagramfrance #lecturedumoment #bibliophile #avislecture #chroniqueenligne #chroniquelitteraire #jaimelire #lecturedumoment #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #bookaddict #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots #enlibrairie