On peut aborder le sujet de l’adolescence en BD de deux manières. La première consiste à transformer ça en grand récit initiatique rempli de phrases profondes sur "la quête de soi". La seconde, beaucoup plus honnête, revient à montrer des gamins qui traînent dans des salles d’arcade, prennent de mauvaises décisions et regardent leur avenir s'annoncer avec le même enthousiasme qu’ils démontrent pour un cours de SVT à huit heures du matin. Une dernière partie de flipper de Rune Ryberg appartient clairement à la deuxième catégorie. Et c’est très bien comme ça, c'est ce qu'on attendait ! Bass et Rick passent leurs journées entre les flippers, les virées stupides et les emmerdes qui commencent comme une blague avant de finir un peu trop loin (faire exploser des pétards artisanaux dans une rame de métro, quelle connerie monumentale). Ils sont amis depuis toujours, sans doute parce qu’ils n’ont jamais vraiment trouvé leur place ailleurs. Bass réfléchit, doute, observe. Rick, lui, avance comme une allumette lancée dans une station-service. Évidemment, ça ne peut pas durer éternellement, d'autant plus que l'influence que le second exerce sur le premier relève du domaine du vampirisme. Bass n'est pas un mauvais bougre, il a des pseudos rêves, lui, à commencer par sortir avec la jolie caissière de la salle d'arcade. Mais c'est aussi un nerd, un vrai, pataud, dont le seul talent consiste à réparer les flippers quand ils tombent en panne. Le récit, lui, ne révolutionne pas spécialement le genre. On voit assez vite où cette histoire d’amitié bancale risque d’atterrir. Le fait est que Rune Ryberg s’en fiche un peu, et il a raison. Ce qui compte ici, ce n’est pas la destination. C’est tout ce qu’il y a autour. Les salles d’arcade sur le déclin, les rues désertes, les couloirs de métro sales, les terrains vagues, les soirées qui s’étirent parce que personne n’a envie de rentrer chez soi. Toute cette ambiance de ville post-industrielle en train de rouiller lentement donne à l’album une vraie personnalité (bande son recommandée : Something to do, de Depeche Mode). Une crédibilité.
Et puis il y a le dessin. Souple, vivant, constamment en mouvement. On sent le passé d’animateur de Ryberg dans chaque séquence. Les personnages glissent d’une case à l’autre avec une fluidité incroyable. Même les moments les plus simples semblent animés par une énergie permanente. Le choix de représenter tout le monde sous forme d’animaux anthropomorphes pourrait paraître gadget (c'est un peu souvent le cas, ces temps derniers), mais ça fonctionne parfaitement. Bass, avec son allure d’oiseau inquiet et timide, ou Rick, espèce de reptile nerveux incapable de rester tranquille plus de trente secondes, deviennent immédiatement attachants. Le plus réussi reste sans doute la manière dont l’album parle de cette période où l’on commence doucement à comprendre que la vie ne ressemblera probablement pas à ce qu’on imaginait enfant. Bass démonte des flippers parce qu’il aime comprendre comment les choses fonctionnent. Rick, lui, préfère foncer dans le décor avant de se poser des questions. Ce n'est pas un prix Nobel en devenir et il sait qu'il n'est pas non plus franchement populaire, passée l'amitié avec Bass. Ce qui évite à Une dernière partie de flipper de tomber dans la nostalgie bon marché, c’est justement son côté désabusé. Ryberg ne regarde jamais les années 1990 avec des étoiles dans les yeux. Ses bornes d’arcade clignotent encore, mais on entend presque les machines réclamer leurs dernières pièces de monnaie. C'est du vécu, j'étais adolescent dans la décennie, j'ai vu le phénomène péricliter, après en avoir bien profiter, durant les nombreux cours séchés au lycée. Les personnages parlent d’avenir sans trop y croire. Même les moments drôles ont souvent quelque chose de légèrement triste au fond. Et c’est précisément ce qui rend la lecture aussi vraie. L’album avance sans forcer, avec un naturel rare. Pas besoin de grandes révélations ou de scènes artificiellement bouleversantes. Rune Ryberg capte simplement cette période un peu bancale où l’on continue à jouer alors qu’on sent déjà que la partie touche bientôt à sa fin. Une très belle surprise publiée chez Aventuriers d'Ailleurs/Bamboo Édition. Mélancolique, drôle, bordélique, vivant. Vous devez lire ça !
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