Relancer une série Batman, aujourd’hui, c’est pas quelque chose que l'on souhaite à tout le monde. Au bout de trois pages, une partie des lecteurs a déjà décidé que le scénariste "n’a rien compris au personnage", tandis que l’autre explique au contraire qu’on tient enfin "le vrai Batman" ou la "résurrection de la légende". Matt Fraction débarque donc dans une ambiance particulièrement détendue, comme on peut l’imaginer. Et il faut reconnaître une chose : ses premiers épisodes prennent un léger risque. On avance dans des épisodes qui semblent autoconclusifs (même si en réalité ils racontent une trame globale) et on perçoit comme les réminiscences de ce qui fut le grand hit de Fraction il y a quelques années, le Hawkeye chez Marvel. Sauf qu'ici, hors de question de capitaliser sur le capital sympathie des personnages qui vivent dans les marges, Batman a besoin de se placer au centre de l'échiquier DC, et d'avoir des opposants solides qui tiennent la route. Plus la lecture avance, plus on comprend que Fraction joue finement. Son Batman traverse une mauvaise passe et sous la fatigue et la distance, on retrouve malgré tout ce qui fait le personnage : une vraie attention aux autres, une envie sincère de protéger, même si Bruce semble incapable de l’exprimer autrement qu’en distribuant des ordres secs et des regards épuisés. Ce qui fonctionne très bien, en revanche, c’est toute la dynamique autour de la Bat-Family. Fraction redonne immédiatement de l’épaisseur à Tim Drake, souvent laissé de côté ces dernières années. Ici, Tim existe pleinement, avec de l’assurance, de l’expérience, mais aussi cette relation étrange avec Bruce, mélange d’admiration, d’affection et de frustration accumulée. Damian, lui, apporte sa nervosité habituelle, et les scènes entre les différents Robins rappellent surtout une chose : Batman fonctionne rarement aussi bien que lorsqu’il est entouré. Vous le savez, Alfred, lui, n'est plus de ce monde, mais Fraction parvient presque à nous faire oublier ce détail, grâce à un hologramme omniprésent. On lui pardonne le subterfuge, à l'ère de l'I.A qui s'impose dans nos existences.
L’intrigue mélange plusieurs ambiances sans donner l’impression de forcer les choses. Il y a du polar urbain, de la paranoïa politique, des médias qui transforment Gotham en cirque permanent, des policiers corrompus, Hugo Strange qui rôde dans un coin, le Sphinx qui cherche littéralement à réparer son cerveau… et pourtant l’ensemble reste étonnamment fluide. Fraction évite le piège du récit ultra sombre qui confond maturité et dépression chronique. Et cerise sur la gâteau, une nouvelle organisation criminelle qui tient dans la paume de sa main les plus grandes familles mafieuses de Gotham entend bien asseoir sa domination définitive, sur la cité, avant de viser le monde. Batman (et son nouveau costume truffé de nouveaux gadgets) n'est qu'un pantin à distraire, tandis que le Commissaire Gordon n'est plus que simple flic dans la rue, aux ordres d'un Vandal Savage devenu commissaire du GCPD. Et qui va tout faire pour mettre hors d'état de nuire le justicier masqué, un des rares ennemis susceptibles de lui nuire à moyen long terme. Et puis il y a Jorge Jimenez et Tomeu Morey. Depuis plusieurs années, ils font partie des artistes qui définissent visuellement Gotham, mais ils continuent malgré tout à évoluer. Jimenez dessine un Batman incroyablement vivant, rapide, physique, sans jamais sacrifier les expressions ou les détails. Tout paraît en mouvement permanent. Quitte à flirter avec le style manga, dans les vignettes de combat. Quant aux couleurs de Morey, elles donnent au titre une énergie qui évite à Gotham de ressembler à une cave humide éclairée à la bougie pendant vingt-deux pages à chaque épisode. Bien joué ! Ce début de série a surtout une qualité devenue rare sur les titres Batman : il donne envie de voir la suite sans chercher immédiatement à révolutionner le personnage ou à annoncer un cataclysme imminent. Fraction semble simplement vouloir raconter une bonne histoire de Batman, avec un Bruce Wayne cabossé mais humain, une famille qui compte réellement dans le récit, et une ville toujours au bord de la crise de nerfs. Pour certains, ce sera trop peu, pour beaucoup d'autres, très intrigant.
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