Certaines adresses ou certains lieux confidentiels finissent par traverser les décennies en déjouant les pronostics les plus optimistes. Au numéro 1 de la Spiegelgasse, à Zurich, quelques artistes réfugiés ouvrent en 1916 un petit cabaret destiné, au départ, à survivre tant bien que mal au chaos ambiant. L’Europe s’enlise dans la guerre, les certitudes s’écroulent, et eux choisissent de répondre par le bruit, la provocation, la poésie, le rire et l’absurde. Le Dada va naître de cette pagaille inspirée. Avec Le Cabaret Voltaire, publié chez Delcourt, José-Louis Bocquet et Kent racontent cette naissance et cette effervescence artistique avec une bande dessinée passionnante par son sujet et sa construction. Les différents chapitres sont introduits par le cast des personnages, et sont autant d'étapes vers la concrétisation d'un projet improbable. La première qualité de l’album tient à son énergie. Bocquet ne transforme jamais ses personnages en monuments poussiéreux destinés à réciter des citations célèbres sous un éclairage de musée. Hugo Ball, Tristan Tzara, Hans Arp, Marcel Janco ou Sophie Taeuber apparaissent ici comme des artistes encore en train de chercher leur voie, parfois exaltés, parfois épuisés et sans le sou, souvent ingérables. Ce petit monde se dispute, improvise, expérimente sans cesse, porté par une envie furieuse de réinventer les règles alors que le monde extérieur semble perdre définitivement la raison. Tout ce joli linge fait du bruit, porte des masques, tape sur des grosses caisses, déclame de la poésie en plusieurs langues simultanées. Du bordel inspirant. Le récit accorde aussi une place essentielle à Emmy Hennings, trop souvent reléguée au second plan lorsqu’on évoque le dadaïsme. L’album rappelle avec justesse qu’elle fut bien davantage qu’une silhouette gravitant autour du mouvement. Chanteuse, actrice, personnalité magnétique, elle représente l’âme même du Cabaret Voltaire. On comprend vite que sans elle, les soirées n’auraient sans doute jamais eu la même intensité ni attiré autant de curieux dans cette salle étroite où se mêlaient artistes, exilés, rêveurs et spectateurs venus chercher autre chose que les discours patriotiques du moment. Et on n'y cache rien, ou presque : alcool, cocaïne, morphine…
Le scénario restitue admirablement ce qu’était ce "projet en gestation involontaire" avant de devenir un chapitre dans les manuels d’histoire de l’art : une explosion permanente. Poésie sonore, performances improvisées, textes scandés, musique, provocations et expérimentations se mélangent dans une joyeuse pagaille. Le mouvement apparaît moins comme une école artistique que comme une réaction instinctive face à un monde devenu illisible. À voir certaines soirées décrites ici, on imagine d’ailleurs que plusieurs spectateurs ont dû hésiter entre applaudir ou appeler discrètement un psychiatre. Le dessin de Kent épouse parfaitement ce chaos jouissif. Son trait souple et nerveux donne aux pages un mouvement constant. Les silhouettes semblent vibrer, les scènes débordent d’activité, et l’on sent presque la chaleur des soirées du cabaret, le brouhaha des conversations, les éclats de voix et l’agitation des artistes qui montent sur scène avec l’envie très sérieuse d'uriner sur le bon goût. Les couleurs jouent également un rôle essentiel dans cette atmosphère. Les bleus dominants plongent Zurich dans une ambiance froide et nocturne, presque suspendue, tandis que les jaunes, les rouges et les verts viennent illuminer les moments collectifs comme des éclats de fièvre créative. Le cabaret devient alors un refuge incandescent au milieu d’une Europe en train de sombrer. Une dernière flamme de liberté, quand partout ailleurs la Guerre broie les destins. Le Cabaret Voltaire réussit à rappeler que les avant-gardes artistiques ne sont pas nées dans le calme des bibliothèques, mais dans le bruit, le désordre et la confrontation. Avant les théories savantes et les récupérations culturelles, il y eut d’abord quelques artistes décidés à tout mélanger : la poésie, la musique, la peinture, le scandale et un solide goût pour la provocation. L'art est vivant, se moque des conventions, de l'ordre établi, et peut-être (doit être ?) aussi un espace de résistance aux temps qui courent. Bref, une sortie de grande qualité, qui est aussi un rappel salutaire et une proposition intelligente, et qu'on aimerait voir développée dans une suite (possible, tant les protagonistes ont encore beaucoup à dire. Lisez les biographies en fin d'ouvrage) pour laquelle on est déjà ultra chauds !
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