En deux mots
Bordeaux, années 1990. Quatre lycéens forment un groupe de rock, M(us)k — diminutif de Musketeers. Alex, le guitariste solaire, disparaît tragiquement. Vingt-cinq ans plus tard, Manu, devenu flic, envoie une lettre à Simon et à Leïla. Il veut rouvrir le dossier. La réunion qui suit va tout faire vaciller.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
Rock, disparition et vérités tardives
Pour son premier roman, Sabine Menet a composé une ballade nostalgique qui finit comme un polar. Il retrace la création d’un groupe de rock dans les années 1990 et l’enquête menée vingt-cinq ans plus tard sur la disparition tragique de l’un des membres. Choral, tendu, prenant.
Tout commence avec deux lettres. En juin 2017, Emmanuel Kramer les adresse à Simon Virac et à Leïla Chali. Deux lettres qui vont contraindre leurs destinataires à remuer leur passé. Un passé qui remonte aux années 1990 dans le Bordelais. C’est à ce moment qu’Emmanuel, dit Manu, et Alexeï Malkine, dit Alex, vont fonder M(us)k avec Simon. Un groupe qui va vite s’élargir avec l’arrivée de Leïla et son violon.
Ils ont 17 ans, écoutent Lenny Kravitz, Queen, Noir Désir. Ils répètent, ils jouent, ils construisent quelque chose qui ressemble à une vie. Chaque chapitre est associé à un album culte de l’époque — une bande-son que le lecteur peut activer en lisant (voir ci-dessous) et qui ancre les personnages dans une génération.
Le dispositif narratif, qui donne la parole aux différents protagonistes et à leurs souvenirs respectifs, permet de bien cerner les personnalités. Alex, d’abord. « Nonchalamment beau et paresseusement intelligent. Il a la même odeur que le soleil et, par nature et désinvolture, il irradie. » Simon le voit ainsi. Manu, lui, est « plus rugueux. Toujours en lutte. Il s’habille en noir comme si ses yeux ne suffisaient pas. » Deux garçons. Une image et son négatif. Et puis Leïla, cas à part. Simon l’observe avec une lucidité troublante : « Peut-on être ami, sans arrière-pensée, avec une personne d’un sexe que l’on désire ? Là est la question. Non est ma réponse. »
Chacun parle à son tour, livre sa version, éclaire une zone d’ombre. Les mêmes faits revus de côtés différents prennent une autre couleur, avec leurs contradictions. Puis Alex disparaît. Et tout bascule.
Le roman change de nature. La chronologie s’affole — 1989, 1992, 2012, 2017 — et ces allers-retours, qui peuvent désarçonner dans un premier temps, prennent peu à peu tout leur sens. « Certaines heures se comptent en jours, d’autres jours en années. La compacité du temps est relative. Notre histoire n’aura duré qu’un an et demi et pourtant, j’en conserve le souvenir d’une ère historique. À 17 ans, la vie est une avidité. La monotonie et la lassitude n’appartiennent qu’aux adultes. En septembre 1991, nous sommes rentrés en terminale, scientifique pour Leïla et Simon, littéraire pour Alex, sciences économiques pour moi. Nos vies étaient rythmées par les cours du lycée, les répétitions de musique et les soirées. Alex et Leïla y rajoutaient l’amour. »
L’enquête de Manu, vingt-cinq ans après, donne au roman sa dimension policière. Qui était vraiment Alex ? Que s’est-il passé ce soir de juin 1992 ? Les langues se délient. Les certitudes s’effritent. Anna, la sœur d’Alex, se joint au groupe pour cette réunion improbable — et les révélations s’enchaînent, portées par l’alcool, la nuit et le poids des non-dits.
Sabine Menet pose en creux des questions qui ne se résument pas à l’intrigue. Comment vit-on après la disparition d’un ami ? Quel rôle joue-t-on auprès de sa famille ? Et qui était réellement cette personne qu’on croyait connaître, dont le portrait devient de plus en plus énigmatique à mesure que les témoignages s’accumulent ?
Ce roman choral jette une lumière crue sur la mémoire et ses mensonges, sur la fidélité et ses impasses. Et sur ce reste de rock and roll que certains gardent en eux longtemps après la fin du concert.
M(us)k
Sabine Menet
Éditions Olni
Premier roman
268 p., 20 €
EAN 9782487106277
Paru le 27/02/2025
Où ?
Le roman est situé dans le Bordelais, notamment à Cestac, Bordeaux, Lège-Cap-Ferret.
Quand ?
L’action se déroule de 1989 à 2017.
Ce qu’en dit l’éditeur
1992. Quatre lycéens, Alex, Manu, Leïla et Simon, animés par l’amitié et la musique, montent leur groupe de rock : M(us)K. Aussi talentueux qu’exaltés, ils se produisent sur des petites scènes avec succès. Mais un soir, leurs espoirs s’écroulent tragiquement avec le suicide de l’un d’entre eux. La douleur et la brutalité de la disparition les sépareront. Vingt-cinq ans plus tard, Manu, devenu flic, provoque leurs retrouvailles. Les mémoires resurgissent, teintées de culpabilité et d’une question : pourquoi revenir sur le passé ? Ponctué de références musicales où chaque souvenir est associé à la sortie d’un album, ce roman est servi par une narration à la première personne du singulier à conjuguer au pluriel, car chacun des protagonistes possède sa vérité.
Les critiques
Actualitté (Christian Dorsan)
Les premières pages du livre
« Bordeaux, 1er juin 2017
Je me tiens devant la boîte aux lettres, prêt à lui donner la becquée. Les enveloppes sont introduites dans la fente, je tarde seulement à les lâcher. C’est un de ces moments suspendus où l’on se sait capable de bousculer la tranquillité du jour. Mon geste est irrémédiable. Je ne suis pas un homme de pouvoir, alors j’hésite.
Les premiers réceptacles à courrier servaient aux dénonciations. On les appelait des bouches de vérité. Ce symbole m’aide à desserrer mon emprise. Les lettres m’échappent. Derrière l’aluminium jauni, je les imagine tomber dans le puits sans fond d’un cauchemar. Un facteur les relèvera et les remettra pour moi à leurs destinataires. Si un jour je dois assassiner quelqu’un, j’imagine que je ferai appel à un tueur à gages.
Je reste figé devant le bureau de poste. Avec un email, ma main aurait déjà positionné la souris sur la fugace mention « annuler » qui apparaît après l’envoi. Prêt à cliquer, me rétracter et rester sagement à ma place dans leurs souvenirs. Je ne compte pas attendre la levée du courrier pour faire machine arrière. J’allume une cigarette et m’éloigne de l’irrévocabilité de ma décision. Je marche et songe qu’à aucun moment je n’ai envisagé de les appeler, m’invitant par l’effraction d’un coup de fil et la platitude d’un allô. J’ai opté pour l’élégance et non moins lâcheté de la missive, l’une de ces dernières choses que l’on prend encore le temps d’écrire et dont le graphisme tient lieu de signature. Je me suis rappelé à eux avec mes grandes hampes, mes inclinaisons et mes escamotages. En rédigeant leurs prénoms sur les enveloppes, je les ai ravivés. Derrière leur alphabet, c’est tout leur être qui débordait.
Pour elle, un tréma parce qu’un seul point n’aurait pas suffi. Et des boucles dans les lettres comme autant de frisettes dans ses cheveux. Pour lui, un sigma et des sinusoïdes. La signature d’un surdoué qui voit le monde en mathématiques. Je les avais tracés sur Internet, j’avais interrogé les fichiers administratifs et savais ce qu’ils étaient devenus. En écrivant leurs noms, je les ai ramenés à ma vie.
J’avance, bercé par leur mélodie. Leïla. Simon. Leïla. Simon. Leur rythmique m’accompagne jusqu’au commissariat. Je salue l’agent de sécurité posté à l’accueil et adresse un silencieux bonjour aux visages de l’affiche placardée au mur. Entre les numéros d’urgence pour les victimes de violences conjugales et les permanences du Défenseur des droits, le poster des enfants disparus est un élément de mon quotidien que je ne parviens pas à noyer dans la banalité. À chaque photo prise au moment de la disparition est associé un morphing du garçon ou de la fille à l’âge adulte. J’ai souvent pensé à Leïla et Simon vieillis. Quand la technologie décatit des chimères, les résultats sont souvent sinistres. Durant vingt-cinq ans, j’ai tout ignoré d’eux. S’ils étaient morts, je ne pouvais décemment pas photoshoper leur souvenir.
Je me dirige vers l’ascenseur. Dans les couloirs, la nostalgie de la nicotine transpire dans les murs cendrés, sur les plinthes et le lino. Depuis la loi Évin, les plantes vertes n’ont plus de raison pour crever et pourtant, elles crèvent encore. C’est une constante dans la profession, les casernes aussi sont grises. À trop toucher du doigt la nature humaine, j’imagine que l’on se pare de sa teinte. Sur le palier de mon service, au quatrième étage, je rejoins la machine à café. Dans le reflet que me renvoie le vieux distributeur de boissons lyophilisées, je cherche le garçon dont ils ont dû conserver l’image.
**********
Ma lettre cueille Simon dans son cabinet. Une anomalie de la nature s’est glissée entre deux résultats d’examens. Il ne la décachette pas, il a reconnu mon écriture. Il la cale contre le pot à crayons. Elle l’aguiche avec l’arrogance d’une photo sous cadre. Il a beau fixer l’écran de son ordinateur, ses yeux s’échappent de la luminosité, courent sur le verre du bureau, balayent les feuilles d’ordonnance, le lecteur de cartes bancaires et le Vidal, glissent sur l’oblong métallique de la lampe et reviennent comme un chien à son maître vers l’enveloppe de papier.
Ce document porte en lui les germes de l’instabilité. Cette pensée érigée en certitude a accéléré son rythme cardiaque et stimulé ses glandes sudoripares. Il n’a qu’un geste à faire pour se soulager, attraper le coupe-papier et trancher dans le vif. Planter ce courrier et répandre son message dans le déchirement et l’éviscération. Cliquer sur un mail aurait été plus indolore, j’en conviens.
Il analyse la pression de mon écriture, la géométrie des lettres, l’espace entre les mots et tente de deviner mon intention dans la simple rédaction de son adresse. Il passe en revue tous les possibles, s’ouvre une infinité de portes sur des futurs qu’il ne connaîtra pas, s’assurant, au moment de la confrontation, d’être vacciné. Simple précaution sanitaire. La sonnerie de la porte d’entrée lui indique que son patient de onze heures est arrivé avec un peu d’avance. Il a dix minutes devant lui. C’est amplement suffisant. Simon déchausse ses lunettes, garde les yeux ouverts et peut enfin tourner la tête vers l’enveloppe sans la voir.
**********
Ma lettre saisit Leïla à son domicile. Un inattendu s’est logé entre un prospectus et une facture. Elle inspecte l’enveloppe au dos de laquelle je n’ai pas laissé d’adresse. Elle considère l’objet avec suspicion. Seuls les faire-part prennent encore un chemin postal. Qu’y a-t-il sous ce pli ? Une union, une naissance, un décès ? Armée d’un couteau de cuisine, elle sectionne le rabat. À défaut d’un avis cartonné, elle déplie une feuille blanche sur laquelle un chapelet de petits mots déchire avec violence la quiétude de sa matinée. Par un inexplicable phénomène de la nature, son cœur se met à tambouriner dans un corps qui semble se vider sans écoulement apparent de tout son sang. Et elle reste là, immobile, alors que tout un passé se répand sur le carrelage.
— Maman ! T’as vu l’heure ? T’es même pas habillée. Mais qu’est-ce que tu fous ?
Leïla relève la tête et par réflexe sémantique corrige sa fille. Qu’est-ce que tu fais, OK ? On dit qu’est-ce que tu fais et pas qu’est-ce que tu fous. Surtout à sa mère. Par ailleurs, garde-t-elle en sourdine, ce que je fais ne regarde que moi et ce que je fous te concerne encore moins. Mon café est froid et cette putain de lettre est posée sur la table. Alors je ne fais rien, je ne fous rien.
Tu as besoin que je te dépose au collège, ce matin tu commences à 11 h 30. Dont acte. Il est 11 h 10, on y va. Je peux conduire en pyjama. Je n’en ai rien à faire, je n’en ai rien à foutre. Ma vie se rembobine et contre cela, vois-tu, il n’y a rien à faire. Rien à foutre, même. Pas de bouton stop pour arrêter le processus, aucun scroll lock sur mon clavier mental. Absence totale de touche pause dans mon organisme.
Tiens, ma chérie, tu savais que son symbole est une référence à la césure musicale ? Les deux traits parallèles. Ils marquent la respiration. C’est ainsi qu’une phrase devient mélodique. La cassure, il n’y a rien de mieux dans la rythmique. Suspendre le morceau sur un fil, doser l’équilibre sans sacrifier son élan, ralentir la cadence et l’accélérer pour faire durer le plaisir. C’est ce que je préférais dans le jeu. C’est fou… Une lettre et tout dégueule à la surface. Leïla tait son monologue intérieur, enfile une veste sur son débardeur, attache ses longs cheveux avec un élastique, ajuste son short, glisse ses pieds nus dans une paire de baskets et attrape ses clés. Par égard pour sa fille qui la dévisage avec inquiétude, elle chausse des verres fumés.
**********
Je m’assieds sur ma chaise de bureau, prends un peu de recul, pose mes pieds sur le plateau mélaminé et feuillette le dossier. Il contient des dizaines de pages, rapport de police, notes, articles de presse, témoignages. Une succession d’éléments froids et impersonnels à travers lesquels émerge l’incohérence de nos noms. Malkine, Kramer, Virac et Chali, noyés dans la syntaxe sans poésie du fait divers.
D’elle, je conserve le souvenir d’une crinière qu’elle domestiquait à coup de crayons à papier. Elle relevait le poids de ses cheveux, piquait la mine avec la dextérité d’une escrimeuse et enroulait les mèches autour du manche. L’estocade relevait de la grande précision. Quand elle n’avait que des stylos à portée de main, elle soupirait, expliquant que le plastique offrait moins d’aspérité que le bois. Elle consentait aux bics en s’affranchissant du capuchon et rechignait devant les modèles équipés d’une accroche.
Elle utilisait parfois une barrette. Je n’avais pas de sœur à la maison, pas de mère aux cheveux longs alors l’ustensile constituait pour moi une curiosité de la nature, au même titre que les tampons hygiéniques et les filles en général. J’avais considéré l’objet, me demandant quel pouvait en être le maniement. La réponse me semblait simple, mais pas intuitive. Entre son pouce et son index, Leïla avait pressé deux fixations métalliques sur l’une des extrémités, libérant un élément qui avait jailli avec la force d’un ressort dans une boîte à surprise. Le système m’avait paru aussi fascinant que barbare. Ouverte, la barrette m’évoquait une statue de Giacometti. Lorsque ses jambes se repliaient, elle devenait un plongeur en position carpé.
Leïla. Ses cheveux, sa peau, son odeur. Cet air buté qu’elle affichait et qui tenait lieu de présentation. Dans la vie, il y a deux types d’amitiés. Celles qui relèvent de l’évidence et celles qui se méritent au combat. Leïla et Simon avaient cela en commun. Ils dégageaient dans leur sillage des promesses enrobées de répulsif.
La première fois que j’ai vu Simon, je n’ai pas échappé au décompte de ses yeux et de sa bouche. Moins quinze dioptries sur la rétine et trois incisives sur la mâchoire supérieure. Derrière la puissance de ses verres, son visage rétrécissait. Au-delà de 6 centimètres, Simon se noyait dans le brouillard. Il avait cette expression propre aux myopes. Cette manière d’être en permanence absent, conscient que tout relève de la grande illusion. Il n’avait qu’à déchausser ses lunettes pour s’en persuader. Je le savais handicapé et pourtant, une part de moi enviait le voile qui recouvrait ses yeux. Seule la musique me sauvait de la crudité du monde, ma vision ne m’en épargnait pas.
Sa denture lui conférait une manière énigmatique et carnassière de sourire. La canine qui comblait l’espace manquant avait, par un phénomène de compliance, pivoté. Quand ses lèvres s’étiraient, le croc focalisait le regard. Pour compenser ses manques, la nature l’avait fait grand. Un mètre quatre-vingt-dix de silhouette filiforme. Elle l’avait surtout fait très intelligent. Mais cela, je n’ai jamais su si c’était une chance ou une calamité.
**********
À ses patients, le docteur Simon Virac explique qu’il s’agit des deux. Intellectuelles ou émotionnelles, les intelligences constituent d’invalidants atouts. Son rendez-vous de 11 heures s’appelle Noah Dolan. 14 ans, dyslexique, dyspraxique et communément précoce. Les bras croisés sur son T-shirt Levi’s, affalé dans le fauteuil, il toise son psychiatre. Simon se prête au jeu. Il n’a aucun doute sur sa capacité à percer les lignes défensives du garçon. Cela lui prendra du temps, le sujet est coriace, mais il y parviendra. Il faut dire qu’il a l’avantage.
Derrière la concavité de ses verres, Simon voit Noah au-delà de ses apparences. Il le reconnaît aisément, il y a trente ans, il était identique. À se cogner contre les parois de la vie et à regarder le monde en contrebas, encombré d’idéaux et saturé d’intellect. Incompris par son entourage et infoutu d’y comprendre quelque chose. Mais rien n’est irréversible, Noah, se dit-il. Regarde-moi, aujourd’hui, je suis debout, à peine cabossé. Il n’est pas question que je rechute et qu’une petite lettre me renvoie à la case départ.
Mais ne nous égarons pas, parlons de toi, Noah. Tu attaques la partie. Dis-moi comment tu as décroché du système, raconte-moi ta différence. N’aie pas peur de m’effrayer, on se ressemble. Ceux qui m’ont toujours tourmenté, ce sont les autres. Ceux qui sont à l’aise dans mon inconfort, aveugles et sourds à ce qui me percute. Les hermétiques aux sensations. Tu vois ce que je veux dire, n’est-ce pas ? Évidemment que tu le vois, sinon tu ne serais pas là.
Finalement, il n’y a que trois choses à retenir. La première, tu n’es pas un cas à part, d’autres fonctionnent ainsi. La seconde, ton espèce est en sous-nombre. Les règles ont été établies par des êtres qui n’apprendront jamais ton langage, Noah. C’est à toi seul de t’adapter au leur. Troisième point, si tu dois t’ajuster au standard, c’est pour mieux en définir les contours. La périphérie est un compromis acceptable pour ceux qui ont la tentation de l’absolu. Crois-en mon expérience, je sais de quoi je parle. Au-delà de la frontière, c’est le vide.
Simon parle, Simon se tait, Simon écoute. À l’issue de la séance, il raccompagne Noah, referme la porte d’entrée derrière lui, passe devant la salle d’attente qui n’espère plus personne, revient dans son cabinet, s’empare du coupe-papier et décachette l’enveloppe. Il renifle l’odeur ténue qui s’en dégage. De la cellulose, sans autre signature olfactive. Il extrait la lettre pliée en trois dans le sens de la longueur et lit. Il se demande à quoi rime cet impératif et surtout, pourquoi maintenant. Il sent que la blessure pète sous la cicatrice. La rechute, puisqu’il ne s’agissait que d’une rémission. L’appel du vide. Il cale son pouce gauche sur son poignet droit, jette un œil à la pendule murale et décompte. Cent pulsations en soixante secondes.
Je leur fais encore un peu d’effet, à mes vieux amis.
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Sous ses lunettes noires, ses joues ruissellent. La blessure, le vide, tout déborde dans ses yeux hazel. Quand les larmes affleurent, l’ambre de ses iris se verdit. Ma lettre lui colore le regard. Je le déplore, je n’aime pas faire pleurer les filles. Dans sa voiture, sur le trajet retour du collège, Leïla conduit le volume de l’autoradio poussé à son maximum. Masoch de Puts Marie dans le lecteur. Elle rentre chez elle, va directement dans son garage et soulève les caisses d’habits et de jouets empilés contre le mur pour atteindre la malle en bois. Elle essuie du revers de la main la poussière qui la recouvre et libère les fermoirs. Elle ouvre le coffre sur des liasses de lettres et de cartes postales conservées telles des reliques archéologiques. Sous sa correspondance, elle dégage la boîte à chaussures, Dr. Martens taille 37.
Elle s’assied par terre et hésite avant d’ôter le couvercle. En vingt-cinq ans, elle a toujours résisté à l’appel des photos. En revanche, elle ne s’est jamais résolue à les jeter. Nous avions existé, on ne pouvait pas nous foutre à la poubelle ou nous cramer la gueule en enflammant les tirages argentiques. Elle pourrait se relever et s’installer à la clarté dans le confort du canapé. Leïla préfère le débarras, la froidure du carrelage et le pâle éclairage du plafonnier. L’inconfort, la pénombre et l’humidité conviennent mieux à l’exhumation du passé. Certains souvenirs ne supportent pas la lumière. Pour affronter la mémoire, elle se fait couler un café et se roule une cigarette.
**********
J’ai ouvert la fenêtre de mon bureau pour fumer. On ne remonte pas le passé en sniffant un arbre magique. La cigarette et le café sont des moindres maux. Il y a quelques années, des supplétifs d’un tout autre acabit m’auraient été nécessaires. À l’heure qu’il est, ils savent et doivent compter les jours. Y ont-ils pensé durant toutes ces années ? Comment ont-ils vécu avec l’absence ?
Quand j’ai pris mes fonctions, il y a six mois, je pensais plutôt bien gérer les choses. Rentrer à Bordeaux ne relevait pas de mon initiative, l’histoire s’écrivait pour moi. Avec Izzie, nous nous étions installés rive droite. La Garonne dressait une barrière de sécurité entre mon présent et mon passé. De l’autre côté du fleuve, Cestas me semblait loin, presque irréel. Quand mon collègue a compris que j’avais vécu là dans les années quatre-vingt-dix et qu’il s’est mis à raconter, j’ai réalisé que rien n’était réglé. Il m’a parlé de son enquête et j’ai convoqué mes souvenirs, cherchant le détail qui m’aurait échappé. J’ai repensé à Alex, depuis le premier jour de notre rencontre, lorsqu’à 15 ans, nous nous étions empoignés sur le tatami et ne nous étions plus lâchés.
Cestas, 19 septembre 1989
Sortie de l’album Let Love Rule de Lenny Kravitz
Souvenir d’Emmanuel Kramer
— Alex.
— Manu.
On se serre la main dans le vestiaire. Cela fait quinze jours que l’on fréquente la même classe sans se saluer. Je ne connais personne au lycée, à l’intercours, il a toujours quelqu’un à qui parler. C’est un local de l’étape, il a dû grandir ici. Moi, je débarque, comme toujours. Tous les deux ou trois ans, ma famille déménage. Je vis le lot d’un fils de militaire avec un père banquier. Dans tous les garages que j’ai connus, les cartons dépliés attendaient en embuscade de reprendre leur forme quadrangulaire pour engouffrer mes peluches et mes projets d’avenir. J’ai appris à ne plus en faire.
Nous sommes arrivés à Cestas cet été. Pour une fois, la mutation professionnelle colle avec ma scolarité. J’ai déboulé dans un nouveau collège en cinquième et connu trois écoles primaires en l’espace de cinq ans. J’ai grandi en étant constamment Emmanuel, le petit nouveau. Le garçon à qui l’institutrice demande à ses élèves d’expliquer les us et coutumes de son nouvel environnement. J’avais envie de leur dire, ne prenez pas cette peine les mecs, je suis de passage, je ne m’attache pas. Mon père m’a posé là avec les cartons, mais il ne va pas tarder à nous embarquer.
J’en ai bientôt fini de tout ça. Quand le prochain mandat prendra fin, je serai majeur, bachelier et libre de rester où bon me semble. J’ai décidé d’investir le lycée, de me faire des amis et de pratiquer un art martial. Je termine mon cours d’essai. Pour ce mec, Alex donc, le Viet Vo Dao est aussi une première. Il m’a semblé très à l’aise dans les coups de pied. Il est léger et s’envole facilement. Je résiste pour ma part beaucoup mieux au sol et me retrouve dans les positions du tigre ou du cavalier. Si on jouait au foot, je serais défenseur et lui attaquant. Mais bon, je n’ai jamais trouvé ça intéressant de taper dans un ballon et encore moins de lui courir après.
— Tu pratiques un autre sport, me demande-t-il ?
— La batterie.
Vu la quantité de sueur que j’évacue en jouant, ma réponse me semble adaptée. Il ne relève pas le trait d’esprit et me regarde avec sérieux.
— Qu’est-ce que tu écoutes ?
Ah, si le mec me branche musique, on n’est pas sortis du dojo. Je cite, il hoche la tête. J’ai l’impression de passer un examen. Il a l’air satisfait. Il me parle de ses influences, je suis en terrain connu. Son instrument, c’est la guitare, il en joue depuis ses 8 ans. On détache les antivols de nos vélos et on pédale dans la même direction en refaisant l’histoire du rock. C’est agréable d’échanger avec quelqu’un qui ressent la musique. L’écouter c’est une chose, la vivre en est une autre. La musique, elle ne me touche pas, elle me percute. Elle me prend par les émotions, comme un grappin dans les fêtes foraines, me fait vibrer et me raconte une histoire. À aucun moment, à mes oreilles, elle ne peut être décorative. Je ne l’entends pas, je la vois, je la touche et la respire. Pour moi, l’écoute est une action à part entière.
— Ça te dirait de jouer, tous les deux ?
Il immobilise son vélo au moment où nos routes se séparent près de la voie ferrée. Je me demande s’il use de la même technique pour aborder les filles.
— Pourquoi pas. Dans ce cas-là, passe chez moi. J’ai une pièce où l’on peut faire du bruit.
OK. Je ne sais pas faire les premiers pas, mais pour les seconds et tous ceux qui suivent, j’assure.
— Excellent. Je te raccompagne, je repère le chemin et viens demain après les cours.
Putain de technique. Je veux la même. Ce mec a une manière si naturelle d’imposer les choses. Il me suit jusque chez moi. Au moment de nous séparer, je finis quand même par lui demander.
— Ton nom, c’est russe ?
— Da.
Très bien. Je me contenterai de cela pour l’instant. De toute manière, son histoire, je vais la connaître. La fuite de Dimitri, son grand-père après la révolution, dans les années vingt. Un choix de prénoms francisés pour garantir l’intégration de ses enfants au grand désespoir du père d’Alex pour qui Nikolaï claque bien plus que Nicolas. La revanche de ce contestataire de seconde génération migratoire qui préféra pour son fils Alexeï à Alexis. Pour Anna, la sœur, le marquage est moins flagrant. Du coup, des deux, c’est elle qui revendique le plus ses origines slaves. Elle aussi je vais apprendre à la connaître parce que celui que je viens de rencontrer, là, c’est mon frère, c’est mon double inversé. Je tombe en amitié avec Alexeï Malkine aussi connement que je tomberais en amour. Avec évidence et simplicité.
Seul dans son cabinet après le départ de son dernier patient, Simon aussi se souvient. Il se remémore sans difficulté les traits d’Alex. L’ovale de son visage, son large front, les mèches dorées qui balayaient ses pommettes et dressaient à claire-voie des persiennes sur son regard. Cette coupe de cheveux à mi-longueur, ses sourcils sombres, épais et réguliers. La délicate empreinte de l’ange, sa lèvre inférieure, légèrement plus charnue, la fossette au milieu du menton. Et dans ses yeux, un bleu que la palette nomme céleste.
Un corps fin qu’il sculptait avec la pratique martiale et habillait d’un jean, d’un T-shirt et d’une chemise ouverte. Une allure féline, une grâce indolente. Plus que tout, Simon se souvient de son sourire. Quand il s’étirait, il emportait tout sur son passage, sillonnant ses joues, il les inondait de son impératif. Alex s’abandonnait au plaisir, riant de tout son être avec une évidence contagieuse. Son enthousiasme suscitait l’adhésion sans aucune forme de questionnement.
Cestas, 4 février 1991
Sortie de l’album Innuendo de Queen
Souvenir de Simon Virac
Le cours de maths vient de se terminer. Je l’ai trouvé décevant. J’en attendais plus des fonctions polynômes de degré deux. Je sors de la classe surchauffée, mon sac sur l’épaule, et remonte le couloir jusqu’à la cage d’escalier. Je descends les marches en colimaçon, bousculé par des lycéens pressés. Je réajuste mes lunettes, j’ai toujours peur qu’un abruti les éjecte en me cognant. Cela m’est arrivé, dans une auto-tamponneuse. J’ai dû attendre l’arrêt du manège, cramponné au volant sous les assauts des engins électriques, pour qu’une main secourable retrouve mes verres et me rende la vue. Le lycée est une foire dans laquelle je ne tiens pas à me retrouver aussi vulnérable.
Au rez-de-chaussée, devant le panneau d’affichage, deux garçons punaisent un dessin. Je les ai déjà vus, ils sont toujours ensemble. Un brun athlétique avec un blouson en cuir et un blond élancé aux traits délicats. Ils se marrent, referment la vitre en plexiglas qui protège le tableau et partent en direction de la cour. Je les regarde s’éloigner avec une pointe d’envie. Je n’ai jamais eu d’ami auprès de moi avec qui rire ou tout simplement partager. Dans la classe, je parle peu. À la maison, j’assure un échange minimum avec mes parents, mon frère et ma sœur, mes deux cadets. Nous sommes de la même famille, mais vraisemblablement pas de la même planète. Avec eux, je peux partager mes organes, pas mes idées.
Quand j’ai lu Le Meilleur des mondes à 11 ans, j’ai demandé à ma mère où se trouvait le centre d’incubation dont j’étais sorti. Je pensais qu’un peu d’alcool avait été versé dans mon pseudo-sang, expliquant logiquement ma différence. Ma mère m’a assuré qu’il s’agissait d’un ouvrage de science-fiction. Ah, d’accord… Si tu préfères le croire.
Je n’ai jamais fait partie d’un groupe ou d’une association. La vacuité des règles de la vie en société me lasse. Les faux-semblants, les hochements de tête sans compréhension, les rôles, les sourires de façade et l’existence qui se résume à une place parmi les autres. J’admire l’assemblage complexe des atomes dans une molécule, mais les communautés humaines m’effraient. Sous la surface de la fausse bonne idée qui les réunit, les hommes en viennent toujours à se jalouser. C’est dans leur patrimoine. Dès la petite école, on les colle dans une pièce commune, on les étiquette sans les nommer en les sommant de marcher au pas. Rares sont ceux qui choisissent leur place, il y a plus de frustrés que de bien lotis.
Ne cherche pas à te connaître : deviens ce que l’on veut que tu sois. Le beau, le laid, l’intelligent, le con, le marrant, le bagarreur, le gai, le triste, le leader ou le suiveur. Pour des gens comme moi, ni berger ni mouton, il n’y a pas de nom et encore moins d’endroit. Dans l’assemblée, je me tiens trop en périphérie, je suis déjà en dehors. Le sport, je le préfère individuel. Depuis deux ans, je pratique le tir à l’arc. Tous les archers sont alignés sur le pas de tir et, face à la cible, ils ne se mesurent qu’à eux-mêmes. Je m’en fous de connaître le score de mon voisin. Ce qui m’importe, c’est de grouper mes flèches. Je recherche la régularité du geste, j’ai le sens du rythme. Dans ma chambre, je joue de la basse. Je préfère sa tessiture à celle de la guitare. Je pratique en solitaire, c’est ma constance. Pour écouter de la musique ou lire un livre, je n’ai besoin de personne. Mes interactions sociales sont parcimonieuses et j’en suis bienheureux.
Je m’approche du panneau d’affichage et regarde de plus près ce qu’ils y ont mis. Leur binôme m’intrigue. Ils se sont dessinés. Le blond est debout avec une guitare en bandoulière devant un micro sur pied, le brun assis derrière une batterie. Deux autres personnages sont représentés, un à la basse et un autre au clavier. À la place de leurs visages, deux points d’interrogation, et sur la feuille, trois mots et huit chiffres. « Rejoignez le groupe » avec un numéro de téléphone. Je n’ai pas besoin de le noter pour le retenir. En moi, quelque chose d’inhabituel et de tout à fait déconcertant me dit que je pourrais être l’un de ces deux inconnus. »
Extraits
« Alex me plaît parce qu’il est nonchalamment beau et paresseusement intelligent. Il a la même odeur que le soleil et, par nature et désinvolture, il irradie. Manu est plus rugueux. Toujours en lutte. Il s’habille en noir comme si ses yeux ne suffisaient pas. Ses iris sont si foncés qu’ils se confondent avec ses pupilles. Son regard, constamment chargé d’intensité, est troublant. Quand je les ai rencontrés, tous les deux, j’ai découvert une image et son négatif. Quant à Leïla, on se ressemble beaucoup. Depuis que nous jouons ensemble, nous nous asseyons côte à côte en classe. Mais c’est une fille, alors je ne l’envisage pas comme les deux autres. »
« Peut-on être ami, sans arrière-pensée, avec une personne d’un sexe que l’on désire ? Là est la question. Non est ma réponse. Dès le début j’y ai pensé et j’y pense encore. » p. 125
À propos de l’autrice
Sabine Menet © Photo DR
Sabine Menet est journaliste à l’agence d’Arcachon pour le quotidien Sud-Ouest. Elle a commencé par des études de physique chimie avant de bifurquer vers l’information. À l’âge de 33 ans, elle découvre son adoption cachée. Elle met tout en œuvre pour retrouver l’identité de sa mère biologique, alors que tout ou presque l’en empêche en France. Confrontée aux rouages administratifs entourant l’accouchement sous X, elle se rapproche de milieux associatifs, militants et politiques. Son enquête va durer quatre ans. Elle en tirera un livre Née sous X – L’enquête interdite. Elle réside à Gujan-Mestras. (Source : Éditions Olni)
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