Résumé :Viendra le moment où la haine se transformera en désir.
Afin de convaincre la noblesse amaréenne qu'elle est un meilleur choix pour le trône que sa cousine perfide, Olerra n'a qu'une solution : se plier aux anciennes coutumes de son pays et kidnapper un mari dans un royaume voisin. Et quel meilleur candidat que le fils cadet du roi de Brutus, son ennemi de toujours ?
Connu pour sa douceur et son amour de la poésie, Andrastus n'a rien à voir avec son frère aîné, Sanos. Alors que ce dernier tente, lors de sa soirée d'anniversaire, d'oublier ses obligations de prince héritier et les maltraitances de son père, il se fait assommer dans une maison close.
Quand il se réveille et qu'il tente de s'échapper, Olerra craint que tous ses plans n'échouent. Car le prince est plus farouche qu'il n'y paraît, et il n'est peut-être pas celui qu'il prétend...
Traduit de l'anglais par Constance Dreyfuss
Mon avis :
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de rappeler que ce livre s’adresse à un lectorat averti en mesure de mettre une distance entre ce qui est présenté et la réalité. Ici, il n’est pas question d’une quelconque apologie de la violence ou des relations toxiques. Cette fiction décrit des relations évidemment problématiques, où la violence est omniprésente, la notion de consentement est inexistante. Cela dit, il ne s’agit pas de la juger ou de la comprendre (autant stopper les vagues avec ses mains), il s’agit d’apprécier (ou non) la façon dont l’auteur imagine cette histoire et la raconte avec ses tenants et ses aboutissants. Ses enjeux et ses dommages directs et collatéraux.
TW = abus de position dominante, abus parental, abus physiques et mentaux, agression sexuelle, alcool, captivité, décapitation, description explicite de blessure, discrimination, drogue, enlèvement, esclavagisme, exploitation de mineur, guerre, humiliation, langage grossier, maltraitance, meurtres, mort d’un animal, pédophilie, sang, sexe, sexisme, soumission chimique, torture, travail du sexe, viol, violence, vomissement.
Cette histoire est une dinguerie.Le concept est radical : l'autrice renverse totalement le male entitlement, mais c’est absolument, profondément contre-productif pour les luttes féministes !
Comme exercice d’écriture, ça a sans doute dû être fun…
Elle est allée au bout de la misandrie de défense qui nous fédère tout·es et s’est fait plaisir avec ce texte qui fait office de défouloir pour évacuer la terreur qui nous anime tout·es. C’était certainement très cathartique ! Mais l’autrice le dit elle-même dans l’avant-propos : elle puise son inspiration dans la fureur que lui inspire la condition des femmes dans le monde.
Mais du point de vue de la pensée critique, des théories et de la structuration des luttes, ce texte nourrit ce qu’il prétend combattre : la bête ! Les incels et les masculinistes y trouveront de quoi alimenter leur venin, parce que le système matriarcal proposé est complètement fumé : on est dans une logique d’émancipation et d’empowerment, mais par simple inversion des violences. Ce sont les hommes qui subissent les discriminations et les violences, safi. L’autrice reconnaît d’ailleurs que la société qu’elle décrit n’est pas celle à laquelle elle aspire. Elle a écrit un pamphlet très long en passant par la fiction. Ce qui me dérange, c'est cette vision essentialiste qui laisse entendre que le pouvoir serait intrinsèquement violent et que les femmes reproduiraient exactement les mêmes schémas de domination si elles en avaient l'occasion. Or, le but de nos luttes est bien d'abolir le système carcéral du patriarcat.
Le cadre est simple : deux pays limitrophes.
Dans l’un, une société avec une situation de la femme qui est au plus bas : patriarcale classique, avec violences, domination, contrôle sous toutes ses formes, à la fois coercitif, cognitif, financier, bref patriarcat option suprême… Société comparable à celle que l’on observe et vit tout·es dans le monde.
Dans l’autre, une société matriarcale où tout est inversé. Les femmes dominent, protègent les hommes, et de cette protection naissent les mêmes dérives de contrôle et de violence. Et les violences qu'ils subissent sont décrites comme particulièrement explicites et virulentes. L’autrice se régale à rendre coup pour coup. Elle reproduit l’objectification sous un « female gaze » vengeur (par moment, j’ai honte, mais c’est truculent !)
Le concept peut être drôle une minute. D’autres l’ont fait avec finesse, je pense à Florence Hinckel dans "Renversante". Ici, il dessert la cause plutôt qu’il n’apporte quelque chose.
Dans l’histoire, Olerra tente de convaincre la noblesse qu’elle est un meilleur choix pour le trône que sa cousine. Pour y parvenir, elle doit se plier aux anciennes coutumes et kidnapper un mari dans un royaume voisin. Elle choisit Andrastus, le fils cadet du roi de Brutus, réputé pour sa douceur et son amour de la poésie, mais qui se révèle plus résistant que prévu…
Je me suis confronté à mon propre niveau de déconstruction.
Quand ces schémas apparaissent dans des récits hétéronormés classiques, je les critique déjà. Mais ici, avec les rôles inversés, c’est flagrant : j’ai été à la fois ahuri par l’absurdité des situations ! Quand ce sont des personnages féminins qui subissent, ces éléments passent souvent comme de simples ressorts narratifs, c’est normalisé. Ici, avec un homme à cette place, tout devient grotesque.
Le déséquilibre flagrant reproduit ce qu’on a l’habitude de voir dans le carcan hétéronormatif supplément patriarcat-capitaliste : ici, avec l’inversion, l’arc narratif du héros est vide, quand celui de l’héroïne est développé. Les plots sont intéressants de son côté à elle, avec une intrigue politique et une rivalité avec sa cousine (particulièrement vicieuse) pour devenir la prochaine reine du territoire. Pour mener à bien sa quête, elle va partir à la chasse d’un époux, et c’est donc là que s’enclenche le bingo : kidnapping, séquestration, domination et apprivoisement.
Lui, il subit.
Son histoire se résume à la violence de son père et à sa volonté de protéger sa mère et sa sœur. Il n’a aucune trajectoire propre, il n’a pas grand-chose à raconter. Il est au combat 360 jours par an et, autour de son anniversaire, sa permission lui permet d'aller dans un bordel. Il n’est qu’un simple objet narratif qui amène la romance.
Cela dit, tout n’est pas à jeter. Ce POV bouscule parce que le miroir que nous tend l’autrice laisse voir l’hypocrisie des lectrices en rendant visibles des absurdités qu’on accepte volontiers pour des personnages féminins, mais qui sont difficiles à concevoir pour les héros. Elle nous montre clairement à quel point la culture du viol est infusée dans la romance classique. Ici par exemple, j’ai eu du mal à croire que l’autrice maintenait sa romance HEA… Aucune relation saine ne peut naître de la violence, peu importe le sens de l’oppression, et c’est un bon rappel ! Aussi, je reconnais qu’il y a quelques piques intéressantes de l’autrice, notamment sur le travail du sexe ou l'injonction à l’épilation.
Au plaisir.
Aux survivantes : On vous croit. Toujours. #MeToo.
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