Hors champ

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En lice pour prix du livre Inter 2026

En lice pour prix du livre La Tribune Dimanche 2026

En deux mots

Une ferme du Cantal. Un frère et une sœur nés à onze mois d’écart. Claire part faire sa vie à Paris, Gilles reste tenir la ferme familiale. Cinquante ans de vies parallèles et divergentes, racontés en dix tableaux par une autrice au sommet de son art.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Celui qui reste et celle qui part

Marie-Hélène Lafon signe sans doute son roman le plus intime, le plus accompli. L’histoire de Claire qui quitte sa terre pour Paris et de son frère Gilles qui reste dans sa ferme du Cantal vous prend aux tripes et ne vous lâche plus.

Elle est née en 1962 dans le Cantal, fille de paysans, agrégée de grammaire, professeure de lettres classiques à Paris jusqu’à sa retraite. Prix Goncourt de la nouvelle en 2016, Prix Renaudot en 2020 pour Histoire du fils. Marie-Hélène Lafon revient inlassablement au même territoire, la vallée de la Santoire, aux mêmes silhouettes taiseux, aux mêmes fermes où fermentent des destins résignés. Et à cette question : comment vivre avec soi quand on a quitté les siens ?

Claire et Gilles grandissent ensemble dans cette ferme isolée du nord du Cantal. Ils ont onze mois d’écart. Leurs premières années partagées sont riches de découvertes, de sensations nouvelles : la balançoire qui grince sous l’érable dans la cour verte et bleue, les leçons de catéchisme de la Nini aux yeux jaunes qui « pue du goulot », les nuits sans sommeil du petit garçon qui pense à ses choses et attend que la peur s’arrête. Car la peur commence avec le père. « Il pense qu’il n’aurait plus peur si le père mourait. »

Ces deux enfants portent déjà leur destin inscrit dans leurs gènes et leur genre. Claire est brillante à l’école, elle retient tout, elle sait par cœur les pages du livre de lecture que son frère a laissé au fond de son cartable. Gilles rêve, s’absente, s’échappe dans sa tête comme s’il « avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut, ou quand il a peur ». Lui parce qu’il est un garçon, reprendra la ferme. Elle parce qu’elle est une fille, pourra partir.

Le roman traverse cinquante ans en dix tableaux. On suit Claire à Paris, devenue professeure, puis écrivaine. On suit Gilles englué dans la ferme, entre un père violent et méprisant, une mère complice par silence, un travail harassant, un célibat subi. Les points de vue alternent, à la troisième personne, sans jamais se rejoindre vraiment. Entre le frère et la sœur, un mur invisible se construit, fait de pudeur, de non-dits, d’impuissance partagée.

Claire voudrait aider. Elle répète inlassablement la même phrase, comme un mantra, comme une main tendue : « Si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi. » Gilles entend ces mots sans savoir quoi en faire. « Elle avance à tâtons aux lisières de la vie de son frère, elle se tient là, comme en vigie. » Mais à bonne distance de la colère recuite du père, des dettes, des bêtes malades, des voisins qui se pendent au fond de leur grange après une « vie de merde », elle voit bien la lente destruction de Gilles.

Hors-Champ est aussi un document sur la mutation du monde agricole français. Ces cinq décennies que traverse le récit correspondent à une transformation colossale. Les exploitations se regroupent, les plus fragiles périclitent. Les fils sans épouse, sans capital, sans vision, s’enfoncent. Les subventions de Bruxelles entretiennent une survie humiliante. Gilles est le symptôme d’une époque, le visage d’une France rurale oubliée trop souvent.

Maisa ce qui donne sa force au roman et le rend inoubliable, c’est la langue. Épurée, tendue, à ras. Elle dit une odeur « fade et grise » de rideau de confessionnal, la peau rose du crâne de la Nini qui rappelle au petit Gilles « la peau des petits veaux morts », les oreilles de sa sœur « bouclées et douces comme les oreilles de certains chiens ». Chaque sensation est ancrée dans le corps, dans la terre, dans le vivant. Lafon a fait de Flaubert son maître, et cela se voit dans chaque phrase taillée, chaque mot pesé, chaque silence calculé. La beauté de cette écriture est à la mesure de la tristesse de ces vies. C’est bouleversant de justesse. C’est, simplement, de la grande littérature.

Hors champ

Marie-Hélène Lafon

Éditions Buchet-Chastel

Roman

176 p., 19, 90 €

EAN 9782283041604

Paru le 2/01/2026

Où ?

Le roman est situé en France, principalement dans le Cantal et à Paris.

Quand ?

L’action se déroule des années 1970 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

Gilles est le fils, celui qui devra tenir la ferme. Claire, la soeur qui n’est pas concernée par cette décision, prend la tangente au fil des années grâce aux études. La ferme est isolée de tous. C’est le royaume du père qui donne libre cours à sa violence.

Hors champ traverse cinquante années. Dix tableaux, dix morceaux de temps, détachés, choisis ; le lecteur y pénètre tantôt avec elle, Claire, tantôt avec lui, Gilles. L’auteure fait alterner ces points de vue, toujours à la troisième personne, en flux de conscience. Les parents, la soeur et le frère, et les autres – au bout du monde où ils se tiennent encordés, impuissants tous les deux.

Les critiques

Babelio

France Inter (Le grand portrait)

Benzine mag (Benoît Richard)

En Attendant Nadeau (Gabrielle Napoli)

Arte.tv

RFI (De vive(s) voix)

Diacritik (Didier Pinaud)

La Cause littéraire (Gilles Cervera)

Atlantico (Pascal Verdeau)

Actualitté (Laurence Biava)

Blog Et si on bouquinait 

Blog Le coin lecture de Nath

Blog Joëlle books

Blog Vagabondage autour de soi 

Blog Mes p’tits lus

Blog Les lectures de Cannetille

Blog Encres vagabondes

Blog Wodka

Blog Culture 31

Blog Dealer de lignes

Les premières pages du livre

« La balançoire grince sous l’érable dans la cour verte et bleue. Claire et Gilles sont ressortis en pyjama après la grande toilette du samedi. Leur mère n’a rien dit, elle était trop occupée à ranger les affaires du bain, la bassine, la serviette, le gant. Gilles ne se balance pas, il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa sœur ; il ne l’accompagne pas comme il le fait parfois en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l’élan. Claire sent qu’il est là sans être là, comme s’il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut, ou quand il a peur. Il n’a peut-être pas envie de revenir ; il n’est pas encore revenu avec elle, avec eux, à la ferme, dans la cour, dans le soir de juin. Il faut attendre qu’il revienne, s’il revient. Elle se balance et elle pense au gros lapin roux qui s’est échappé la veille, le matin, au moment où la mère se baissait pour refermer la porte du clapier. Elle a tout vu ; la mère a crié mais le lapin a traversé la cour en trois bonds et il n’a plus été là, comme par magie. Elle regrette ce lapin et sa fourrure épaisse, très douce, que l’on pouvait caresser du bout des doigts à travers les barreaux de la cage quand il tournait le dos à la cour. Elle sait où est le bois des renards, au fond du pré derrière la grange ; ce gros lapin roux n’a aucune chance, il est peut-être déjà mort. Elle inventera une histoire pour Gilles, une histoire de lapin qui trouvait sa cage trop petite et a préféré les bois, les prés, les renards, et ils s’amuseront à faire semblant.

La Nini n’a pas d’âge, elle est ronde et courte et trotte menu en traversant la place de l’église à la maison et de la maison à l’église ; elle ne lève pas l’œil et on n’attrape pas son regard, même pendant les leçons de catéchisme qu’elle donne debout tandis que les petits de première année sont assis sur deux bancs, un pour les filles et un pour les garçons, de part et d’autre de l’allée centrale, au premier rang juste devant le chœur et l’autel. Les cheveux de la Nini, rares et gris, sont tirés en arrière et rassemblés sur sa nuque en un chignon maigre et dur, piqué d’épingles noires. Gilles n’aime pas surprendre entre les mèches de la Nini la peau rose de son crâne qui est restée jeune et semble déplacée sur sa tête ; ça le gêne, mais il n’en parle pas, ni avec les autres enfants du catéchisme, qui se moqueraient, ni avec sa sœur. Il ne saurait pas dire comment la Nini est habillée, elle est grise et noire, et, après le catéchisme, il garde un long moment dans l’oreille le crincrin entêtant de sa voix. Sa sœur a onze mois de plus que lui et suit aussi le catéchisme, elle assure que la Nini a les yeux jaunes comme ceux de la chatte rayée qui a fait trois petits dans la grange sous les bottes de paille ; il peine à la croire mais, pour vérifier, il faudrait s’approcher et garder la bouche ouverte pendant toute la leçon parce que la Nini a mauvaise haleine.

Tous les enfants le disent, qu’elle pue du goulot, ils le disent avec cette expression, à voix basse, et n’emploient pas le mot gueule qu’ils connaissent mais qui n’irait pas pour elle ; ils le sentent, sans bien savoir pourquoi, sans doute à cause de la famille de la Nini, de son frère aîné le notaire et de ses deux sœurs vieilles filles qui possèdent dans la commune et dans la vallée plusieurs fermes louées à des paysans. C’est comme ça, on respecte la famille ; on dit, la Nini pue du goulot, et ça suffit. On le sait avant même la première leçon, on se prépare, on ruse, on se retient de respirer par le nez, voire de respirer tout court, le plus longtemps possible ; c’est presque un jeu et ça fait passer le temps. La Nini raconte l’histoire sainte et on ne comprend pas tout ; même sa sœur qui est la meilleure élève de l’école ne connaît pas certains des vieux mots de la Nini. Après le catéchisme, quand ils remontent à la ferme et sont seuls, tranquilles, sur le chemin creux entre la route et la maison, sa sœur recommence l’histoire ; elle explique très bien et décrit les images, mais il n’ose quand même pas lui parler du crâne rose de la Nini. Il garde ça pour lui et ne peut pas s’empêcher de penser à la peau des petits veaux morts ; il sait comment le père et Félix la prélèvent sur le cadavre et la posent ensuite sur le dos d’un autre veau vivant pour que la mère du veau mort accepte de donner son lait. Il faut faire vite, l’odeur ne doit pas se perdre, c’est une question d’odeur, il l’a compris, on n’a pas expliqué mais il a tout vu, et il se demande d’où vient la peau rose et jeune du crâne de la Nini.

La Nini a un livre ; elle ne le regarde pas quand elle raconte les histoires, elle le tient serré contre son gilet de laine noire, elle sait tout par cœur. À la fin de la leçon, elle ouvre le livre et montre des images en couleurs qui illustrent l’histoire. Elle ne dit plus rien et se tient raide, le menton levé, ses mains rouges et petites posées de chaque côté du livre pour le garder bien ouvert. Les doigts de la Nini sont gonflés et raides, ses ongles épais sont coupés court. Certains enfants s’approchent des images en retenant leur respiration. Gilles a remarqué que les filles le font davantage que les garçons ; il ne sait pas comment elles peuvent rester aussi longtemps sans respirer devant le ventre de la Nini, son livre et la rangée de petits boutons gris qui ferment son gilet. Il voit les images de loin, tant pis, il préfère. La première fois, il ne s’est pas méfié, il n’a pas fait attention, il a respiré l’odeur de l’intérieur du corps de la Nini qui, ensuite, est restée sur lui, dans sa peau, entre ses dents, au fond de sa bouche, pendant plusieurs jours. Il s’est senti comme une bête déjà morte. Il ne recommencera pas.

Pendant les leçons de catéchisme, les yeux de la Nini ne se posent pas sur eux, comme si les enfants assis devant elle étaient transparents. Ses yeux s’échappent ; ils monteraient jusqu’au grand lustre qui se balance au milieu de l’allée centrale, traverseraient les pierres grises et fileraient au-dessus de la place du bourg, de l’école et du cimetière. Ils suivraient le cours de la Santoire jusqu’au viaduc ou remonteraient vers le bois de Combes et le plateau du Limon. Il ne choisit pas, il flotte avec la Nini qui est là, avec eux, dans l’église, mais qui n’est pas là, comme lui. C’est un don et c’est impossible à expliquer ; on n’arrête pas la Nini quand elle galope et lui non plus. Il partagerait une sorte de secret avec elle, même si elle le dégoûte un peu, à cause de la peau rose de son crâne, de sa mauvaise odeur de bouche et des bruits de son ventre. On dirait que les autres ne les entendent pas et personne n’en parle mais lui connaît par cœur les gargouillis du ventre de la Nini.

Depuis qu’il va au catéchisme, il est plus à l’aise pour imaginer l’enterrement du père. Le film est toujours le même et il le déroule jusqu’au bout quand il est dans son lit. Il se voit assis dans l’église pleine, au premier rang, à côté de sa sœur ; sa mère et sa tante sont de l’autre côté de l’allée. Il ne voit pas sa grand-mère, la mère de sa mère, ni les autres grands-parents et le frère de son père qui devraient pourtant être là, dans l’église, avec eux. Les gens défilent devant le cercueil, ils font le signe de croix, déposent de l’argent dans la corbeille du curé et les regardent, eux, les enfants et la mère, la famille, en se tournant d’abord d’un côté puis de l’autre. C’est l’hiver, le père meurt toujours en hiver, tous portent de gros habits et des chaussures fourrées. Il reconnaît certaines des personnes qui passent, le vétérinaire, le cantonnier, le facteur, les dames de la cantine, le marchand de fromages, l’épicière, l’instituteur, la Nini et ses sœurs, Félix. En voyant Félix, chaque fois, il se demande si l’enterrement sera fini à l’heure de traire les vaches et si Félix, qui est vieux et maigre, saura se débrouiller tout seul. Il est certain que le père ne peut pas ressortir du cercueil recouvert d’une croix dure et lourde. Il se demande à quoi pense sa sœur qui ne pleure pas ; personne ne pleure. Il remue ses orteils à l’intérieur de ses souliers montants marron qui sont un peu trop grands pour lui. Ses chaussettes sont douces et chaudes. Le film s’arrête là.

Par Denis, qui habite le bourg et dort avec ses frères dans une chambre dont la fenêtre donne sur l’arrière de la maison de la Nini, on sait qu’elle a quatre poules apprivoisées, deux noires et deux rousses, et qu’elle parle à ses lapins. La maison qu’elle habite avec ses sœurs est une grosse maison, avec sept fenêtres, quatre en haut, trois en bas, une porte large à deux battants et des sculptures dans la pierre grise qui encadrent cette porte, comme si deux gros serpents dont on ne verrait pas la tête gardaient l’entrée de la maison. Le samedi, quand sa mère va faire les commissions à l’épicerie, elle gare toujours la voiture en face de chez la Nini. Gilles n’entre pas dans l’épicerie, il n’aime pas être au milieu des femmes qui lui parlent et lui touchent les cheveux. Il préfère attendre assis à sa place dans la voiture devant cette maison qui ne ressemble pas aux autres qu’il connaît. 1876, cette date est inscrite dans la pierre au-dessus de la porte ; il la lit et la répète à l’intérieur de lui. Sa sœur dit que c’est la date de construction de la maison mais il n’aime pas cette explication et sa sœur ne peut pas tout savoir. Il préfère penser que c’est un code secret ou que la mère de la Nini serait née en 1876. Il ne sait pas si c’est possible et rumine des additions ou des soustractions dans sa tête mais n’arrive à rien. Il finit par abandonner parce que sa mère revient des courses et qu’il doit être seul pour réfléchir aux affaires de la Nini.

Les quatre poules de la Nini et ses clapiers à lapins sont derrière la maison, dans une cour rectangulaire qu’il peine à imaginer. Denis raconte que la Nini sort par une porte basse ouverte dans la façade arrière, qu’elle appelle ses poules par des prénoms et ne jette pas le grain autour d’elle comme le font les autres femmes dans les fermes. Les deux sœurs de la Nini, même si elles vivent avec elle, ne s’occupent jamais des poules et des lapins ; Denis le précise, comme si ça le dérangeait. La Nini se penche, garde le grain dans le creux de ses deux mains et les poules viennent le picorer, deux dans chaque main, les noires d’un côté, les rousses de l’autre. Denis insiste sur ce détail et Gilles se demande s’il faut le croire, mais il garde ses doutes pour lui parce que Denis se met en colère quand on lui pose des questions et n’aime pas être interrompu. Denis dit aussi que les prénoms des poules de la Nini sont bizarres, il ne les comprend pas et ne peut pas les retenir, peut-être que la Nini parle dans une langue étrangère ; mais on connaît par cœur la phrase qu’elle dit à ses lapins en ouvrant les clapiers trois fois par jour : les lapins, voilà maman. Il aime cette phrase et imagine la joie de la Nini et des lapins. Denis précise que la voix de la Nini devant les clapiers n’est pas du tout la même qu’au catéchisme, on dirait presque une voix d’homme, comme si elle était devenue une autre personne.

Pour la confession, avant la première communion, c’est carrément le curé qui explique à tous les enfants du catéchisme, grands et petits mélangés. La Nini se tient un peu en retrait derrière lui et ne parle pas. Le curé explique, avec tous les détails, ce qu’il faut faire, se mettre à genoux dans le confessionnal, à droite ou à gauche, en laissant bien retomber le rideau derrière soi dans son dos, attendre, dire une formule et ensuite la liste toute prête de ses péchés, attendre encore un peu avant de savoir combien de prières on doit réciter pour obtenir le pardon des péchés, ressortir du confessionnal en faisant le signe de croix avec la bonne main et dire les prières de la pénitence. Dans l’église. Le curé précise. Dans l’église. Sinon ça ne va pas, ça ne serait pas valable, il faudrait tout recommencer. La question de la liste des péchés a beaucoup préoccupé Gilles pendant les jours qui ont précédé cette première confession. Il s’est appliqué. Le curé avait insisté, il fallait préparer la liste et sa sœur avait confirmé, mais comment savoir ce qui était un péché et ce qui n’en était pas un. Il n’avait pas bien compris et n’avait pas osé demander des précisions, même à sa sœur. Il aurait préféré ne pas avoir l’âge de se confesser ; maintenant qu’il a commencé, il va devoir continuer au moins jusqu’à la grande communion, surtout quand il sera enfant de chœur. Plus tard il ne sera peut-être pas obligé, les femmes continuent à se confesser mais pas les hommes. Son père et les autres pères, ou bien Félix qui travaille à la ferme et vit avec eux, ne se confessent pas ; il l’a remarqué et sa sœur aussi. Elle a ajouté que certaines femmes s’en dispensaient, elle a employé ce mot un peu bizarre et il a senti qu’elle n’avait pas envie d’expliquer.

Il est embarrassé et retourne dans sa tête des exemples de péchés ; penser que la Nini pue du goulot, le dire et se moquer avec les autres enfants, rire avec eux, mentir à sa mère, mentir à sa sœur, faire exprès d’oublier son livre de lecture à l’école pour ne pas répéter la leçon avec sa mère, aller remplir une chopine de vin pour Félix au tonneau dans la cave en cachette des parents, se demander d’où vient la peau rose du crâne de la Nini et la comparer à celle des veaux morts, avoir envie que le père meure, vider le bol de chocolat au lait dans l’évier le matin quand sa mère a le dos tourné, balancer un coup de pied au chien sous la table, imaginer l’enterrement du père, oublier de donner à boire aux lapins qui sont enfermés dans leur clapier et ont trop chaud. Si les lapins souffrent et finissent par mourir parce qu’il a oublié de leur donner à boire, c’est un péché, et même un péché grave, il en est certain et ne voit pas bien en quoi ni comment ça concerne le curé qui n’a pas de lapins, n’y connaît rien, et ne pourrait pas les ressusciter, même si on raconte dans les histoires de la Nini que Jésus a ressuscité un homme et faisait des miracles.

Il pourra parler des oublis avec sa sœur, elle l’aidera ; il oublie souvent de faire des choses qui sont obligatoires, on dit qu’il n’a pas de tête. Sa sœur n’oublie jamais rien. Elle retient tout, elle sait par cœur les pages du livre de lecture de la petite classe et les écrit sur une feuille de son cahier de brouillon quand il a laissé le livre à l’école. La mère la félicite et crie fort sur lui, mais il n’est pas en colère contre sa sœur et il voudrait tellement savoir lire tout de suite aussi bien qu’elle. Il n’ose pas lui parler de la peur ; il se demande si sa sœur aussi a peur tout le temps, et si la peur est un péché. Il pense qu’il n’aurait plus peur si le père mourait. Le père pourrait tomber dans la fosse à purin neuve, ou être coincé contre le mur de la grange par un taureau méchant, ou être écrasé sous le tracteur qui se serait renversé dans la grande côte derrière le bois des blaireaux, ou rater un tournant sur la route de Condat en revenant du marché ; le père conduit vite, les tournants sont mauvais et restent verglacés toute la journée au mois de décembre. Il réfléchit à ça quand il ne dort pas la nuit ; la peur commence avec le père. Souvent il ne dort pas, son ventre est dur et serré. Ensuite les adultes disent qu’il a une petite mine, qu’il faut qu’il se réveille, que c’est pas le moment de roupiller. Personne ne sait qu’il ne dort pas la nuit, même pas sa sœur puisqu’elle est dans sa propre chambre, de l’autre côté de la cloison, et qu’il ne fait pas de bruit. Il ne se retourne pas dans le lit, il ne bouge pas ; il pense à ses choses et il attend que la peur s’arrête.

Il est entré dans le confessionnal en même temps que sa sœur, elle à gauche, lui à droite. Il regarde devant lui dans le noir qui sent la poussière froide, sa tête est penchée, ses oreilles sifflent et il ne peut plus avaler sa salive. Il ferme les yeux et il bouge ses orteils dans ses chaussures, ça n’est pas interdit, le curé n’a rien dit à ce sujet. Il entend des bruits, le bois lisse craque doucement ; il dit la liste toute prête des péchés bien préparés, il en oublie peut-être un ou deux et il ne reconnaît pas ses paroles. Il attend encore un peu. Un Notre Père et un Je vous salue Marie ; la voix du curé semble venir de très loin et de tous les côtés à la fois. Il s’en tire bien, il est soulagé. Il ouvre les yeux et sort à reculons en respirant l’odeur fade et grise du rideau qu’il n’avait pas remarquée en entrant. Il ne regarde pas sa sœur quand il passe devant elle pour aller s’asseoir sur le banc des garçons et faire sa pénitence, mais il sent ses yeux posés sur lui. Plus tard, dans le creux du chemin, elle récapitule tout et ne comprend pas comment il a pu sortir aussi vite du confessionnal, même pas deux minutes après elle ; elle se plante au milieu du chemin et répète en secouant la tête, même pas deux minutes. Les cheveux de sa sœur sont bouclés et remuent autour de sa tête, un peu comme les oreilles de certains chiens qui sont molles et douces. Gilles pense aux oreilles des chiens et ne dit rien ; on ne peut pas tout comprendre, c’est la magie de la confession, il y croit et il est content quand même. »

À propos de l’autrice

Marie-Hélène Lafon © Photo Olivier Roller

Marie-Hélène Lafon a été professeur de lettres classiques à Paris. Prix Renaudot 2020 pour Histoire du fils. (Source : Éditions Buchet-Chastel)

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