Le gogol

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En deux mots

Dans un café parisien, tôt le matin, une représentante du ministère de la Culture qui vient de perdre son poste est interpellée par un étrange personnage. L’homme, qui se désigne lui-même comme « le gogol », la prend pour une juge et lui débite le récit haché et délirant d’une nuit de 13 novembre qui a tout fait basculer. Au centre de l’affaire : un manteau qui n’est pas le sien.

Ma note

★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Un manteau chargé d’histoires

Nicole Caligaris est sans doute l’une des voix les plus singulières de la littérature française contemporaine. Son nouveau roman met aux prises une employée du ministère de la culture qui vient d’être remerciée et un parano délirant qui porte un manteau qui n’est pas le sien, dans une étonnante fiction fragmentée.

Il vous est sans doute déjà arrivé de croiser de drôles d’individus en allant au bistrot. La narratrice du nouveau roman de Nicole Caligaris va prendre un café en attendant son train, à l’heure où Paris s’éveille. C’est là qu’elle tombe sur un énergumène très spécial qui s’appelle lui-même un gogol. Il va confier une histoire singulière et très décousue à celle qu’il appelle « Madame le juge » — parce qu’elle a les cheveux gris et tient un stylo.

Il porte un manteau qui n’est pas le sien. Il l’a ramassé dans la panique, le soir du 13 novembre 2015, en fuyant le bar Mar Cantabrico quand « des types en voiture avaient visé la terrasse, avaient baissé la vitre, avaient pressé la détente, et tout s’était enclenché, ou déclenché ». Ce manteau lui avait rappelé le soldat de sa chambre d’enfance. « Les temps s’étaient croisés, je m’étais vu partir, comme mon soldat, protégé par ce manteau. » Survivant traumatisé, il tente de reconstituer les pièces d’un puzzle impossible.

La narratrice l’écoute malgré elle. Elle oppose des « c’est votre affaire » et des « je ne veux rien savoir du tout ». Rien n’y fait. Le flot verbal du gogol est irrésistible. Paranoïaque, il se croit jugé, mis en demeure de s’expliquer. Il bascule sans cesse du registre réaliste au fantastique, incapable de s’ancrer dans une chronologie stable. Il était « passé dans un monde, le même que le nôtre sans doute, mais qui ne collait pas comme il aurait fallu ». Son récit avance par détours, retours en arrière, glissements successifs. C’est un délire, certes — mais un délire qui dit quelque chose d’essentiel.

Car ce manteau est chargé d’histoires. De littérature, aussi. Il renvoie à la nouvelle éponyme de Nicolas Gogol, ce petit fonctionnaire pétersbourgeois qui se ruine pour s’en offrir un, se le fait voler le soir même, et meurt de froid avant de revenir hanter les vivants. Il évoque le colonel Chabert de Balzac, revenu des morts avec pour seul bagage un vieux carrick informe. Et Le brave soldat Chveik de Jaroslav Hašek, qui manque d’être fusillé pour avoir endossé le manteau d’un ennemi. Toutes ces couches de littérature se télescopent dans la mémoire du gogol. Le vêtement traverse les siècles comme un fantôme chargé de mémoire collective.

Le texte progresse comme une boîte gigogne. Les récits s’emboîtent les uns dans les autres — l’oncle qui racontait des histoires sans jamais les finir, le soldat perdu dans la neige, le fonctionnaire dépouillé par des voleurs, la nuit du 13 novembre. Chaque fragment renvoie à un autre. Nicole Caligaris construit une fiction fragmentée dont « il reste des manques, Madame le juge. Il reste toujours des manques. »

Ce puzzle en mille morceaux, le gogol ne parviendra jamais à l’achever. Depuis l’enfance, depuis sa première crise qui l’a conduit à l’hôpital psychiatrique, il tourne en rond dans ses bribes d’histoires. La phrase de Caligaris tâtonne est faite de courts-circuits et de ressassements, de claquements de culasse et de silences, de bruits blancs et de « ffff » qui rythment les cinq parties du roman comme autant de soupirs.

Elle qui anime des « journées de la culture » devant des publics « somnolents et contraints » est à bout. Et face au fou qui la prend pour une juge, c’est elle qui finit par se sentir jugée. Alors la citation d’Andreï Biély placée en exergue prend tout son sens : « Il ne peut y avoir de littérature authentique qu’à la condition que ce ne soient pas des fonctionnaires consciencieux et bien-pensants qui la fassent, mais des fous… »

Le gogol

Nicole Caligaris

Éditions Verticales / Gallimard

Roman

174 p., 19 €

EAN 9782073130396

Paru le 19/02/2026

Où ?

Le roman est situé en France, à Paris.

Quand ?

L’action se déroule de nos jours, avec des réminiscences au 13 novembre 2015

Ce qu’en dit l’éditeur

« J’étais le dernier homme debout, au comptoir du Mar Cantabrico, le dernier gogol à tenir encore sur ses jambes quand tout avait chaviré. Le patron avait baissé le rideau, j’étais encore en train de gueuler, de m’engueuler moi-même, peut-être, c’est possible, mais enfin, le noir était tombé, et j’étais dedans. Le patron avait débloqué un battant, au bout du comptoir, il m’avait poussé dans l’escalier, j’avais attrapé ce manteau au passage. Le temps que je cherche à enfiler mes manches, que je me prenne les pieds dedans, que je réalise qu’il n’était pas à mes mesures, le panneau s’était refermé, je ne pouvais plus remonter. »

Les critiques

Babelio

Actualitté (Clotilde Martin)

En Attendant Nadeau (Aurélie Adler)

Sitaudis (Anne Malaprade)

LMDA (Éric Dussert)

Les premières pages du livre

« Il n’était pas six heures, ce matin-là, et le barman avait déjà un emmerdement sur les bras.

— Il ne veut pas me servir, le fumier !

L’emmerdement se tient au comptoir, dans ce café, pas loin de la gare, où je suis venue m’installer, avec ma valise.

Et là, je commets l’erreur de me mêler de la situation.

— Calmez-vous, et ne parlez pas mal, pour commencer.

C’est comme ça que je suis entrée dans la ligne de mire.

— Ah… vous, je vois… vos cheveux…

Avec mes cheveux gris.

— Vos lunettes…

Avec mes loupes de presbyte.

— Votre stylo… Vous êtes juge ! J’en étais sûr !

— Je ne suis pas juge.

— Regardez, Madame le juge…

Un gros billet froissé en boule atterrit au milieu de mes papiers.

— Il croit que c’est un faux, regardez si c’est un faux !

Je ne dis pas que je n’aie pas été tentée d’y porter la main.

— Remballez ça, mon vieux. Il est six heures du matin, le barman n’a pas de monnaie, c’est tout.

— Vous croyez que je l’ai volé ?

— Laisse la dame, dit le barman emmerdé.

— Je n’ai rien volé, Madame le juge, ni ce billet, ni ce manteau que j’ai sur le dos par un concours de circonstances.

— Ça ne me regarde pas.

— Allez, dit le barman, viens par ici, je vais te le payer ce café.

— Ma parole, je paierais cher pour te le vendre ce manteau, mais tu ne pourrais pas me l’acheter, même pas pour le prix d’un café, même pas pour un quart de centime, s’il existait des quarts de centime, parce que ce manteau n’est pas à moi. Je porte ce manteau pour un autre, Madame le juge, si vous voulez savoir.

— Je ne veux rien savoir du tout.

ffffffffff

J’étais le dernier homme debout, au comptoir du Mar Cantabrico, le dernier gogol à tenir encore sur ses jambes quand tout avait chaviré. Le patron avait baissé le rideau, j’étais encore en train de gueuler, de m’engueuler moi-même, peut-être, c’est possible, mais enfin, le noir était tombé, et j’étais dedans. Le patron avait débloqué un battant, au bout du comptoir, il m’avait poussé dans l’escalier, j’avais attrapé ce manteau au pas­­sage. Le temps que je cherche à enfiler mes manches, que je me prenne les pieds dedans, que je me rende compte qu’il n’était pas à mes mesures, le panneau s’était refermé, je ne pouvais plus remonter. Et je ne savais pas où était la lumière.

— Laisse la dame tranquille, dit encore le barman.

Le gogol s’est planté devant ma table, le manteau en question tombant sur ses talons, un manteau sorti d’un surplus militaire, on dirait, épais, raide, entre la capote et le cache-poussière, d’une couleur que les aléas n’ont pas l’air d’avoir épargnée, comme les aléas n’ont pas l’air d’avoir épargné l’homme qui nage à l’intérieur.

Voilà, Madame le juge, disait le gogol, j’étais dans l’entrepont, sans lumière, en train de chercher la sortie en tournant sur moi-même, mal emmanché avec ce manteau, avançant à tâtons au milieu des ténèbres qui venaient de nous tomber dessus. Je me trouvais dans le couloir de service, entre les caves et le rez-de-chaussée, j’avais trébuché sur un tas de poubelles, je m’étais récupéré contre la porte de la cour, contre une porte qui aurait dû être celle de la cour et qui n’était pas celle de la cour, finalement, mais une porte qui donnait dans une cabine restée intacte je ne sais pas comment, pendant que tout le bâtiment dérapait. C’était petit, éclairé par une lucarne qui ne servait pas à grand-chose parce que le jour qui entrait là-dedans après s’être paumé au fond de la cour n’était sans doute qu’un souvenir du jour, et encore, un souvenir lointain.

La table prenait tout l’espace de la chambre, disait le gogol, une chambre, si l’on veut : un matelas était posé sur une planche rabattable. Assis au bord de sa planche, monsieur Yahia était penché sur les fréquences d’un transistor de l’an un, dans la lumière bleue d’une ampoule accrochée à son fil, c’est comme ça que je l’avais trouvé, au centre d’une inconcevable quantité de papiers, de dossiers empilés depuis des millénaires, dans cette bulle bleue lâchée par le désastre et qui n’était pas remontée, qui était restée attachée à la coque du Mar Cantabrico. Je m’étais fait absorber par les minutes qui ne remontaient pas, elles non plus, qui s’agglutinaient autour de la radio que monsieur Yahia écoutait avec une attention absolue, je veux dire le poste lui-même, Madame le juge, il écoutait le ruissellement des minutes sur une fréquence qui ­n’émettait rien.

Le barman s’occupe d’astiquer le zinc. J’attends que ça passe. Je pense à mes propres minutes, qui s’écoulent dans le temps réel de l’horloge, et qui ne remonteront pas leur cours, elles non plus.

Ce que je fabrique, avec ma valise, deux heures avant le lever du jour, dans le seul café ouvert de ce quartier, près de la gare ? À part tenter de me débarrasser d’un cinglé qui tient absolument à me faire sa déposition à propos d’un manteau qu’il a sur le dos ? J’essaie de commencer une journée qui s’annonce difficile.

Juge ? J’étais loin d’avoir tenu une telle position dans l’ordre social des choses. Ça faisait des années que je menais une vie de taupe interprovinciale, si l’on peut appeler vie cette existence qui consistait à prendre un train avant la fin de la nuit pour aller faire ma journée à des centaines de bornes, et rentrer après la tombée de la nuit ouvrir une soupe en brique avant de me coucher.

Je tournais dans les services des boîtes pour animer des journées de la culture financées par le ministère, dont l’intérêt n’apparaissait pas avec évidence au public somno­lent et contraint qu’un chef avait inscrit sur une liste de présence pour plaire à son propre chef qui avait intérêt à plaire à un chef à qui l’idée avait plu deux secondes, tout ça se perdait dans l’infini des corridors pendant que je m’en allais projeter mes images sur les murs granuleux ou mouchetés des salles de cantine, devant des gens en train de cocher les dates du week-end Disney sur le bon souscrit par le comité d’entreprise. Je croisais les doigts pour que personne de sensé ne s’aperçoive de ma présence, que le ­système continue de m’oublier dans un coude mal éclairé de ses circuits et reconduise par inertie la programmation de ces séances qui étaient le dernier recours pour la forme de vie mineure que je représentais dans ce monde et dont je tentais d’assumer malgré tout l’existence.

Qui m’avait embarqué ? disait le gogol. Je l’ignore. Est-ce que le temps avait passé tout seul, dans un battement de mes paupières ? J’avais vu l’enseigne du Mar Cantabrico, les animaux dessinés sur les arcs et les degrés du cadran, je m’étais retrouvé accoudé à la ligne du zinc. Ça ne tanguait pas, Madame le juge, ou à peine, ou de façon normale, disons, pour cette heure de la soirée. L’automne était doux, toute la ville était dehors, en terrasse. Quand je m’étais installé au comptoir j’étais seul. Pourquoi ce comptoir plutôt qu’un autre ? Allez savoir. Est-ce qu’on sait pourquoi on se fourre ici plutôt que là avec l’idée de commander la pinte qui doit faire durer la soirée ? Je ne saurais pas vous dire l’heure à laquelle j’avais eu le malheur de me présenter à la porte du traquenard, ce soir-là, disait le gogol. J’essaie de commencer par les circonstances, je sais très bien ce que veulent les juges.

— Sauf que je ne suis pas juge. Je suis de passage, comme vous.

Je suis venue me mettre au chaud dans ce café, le temps que la journée commence. Je regarde la vitre, noire, à cette heure. Je pense à tous les trains que j’ai pris au petit matin, à leur façon de glisser en sortant longuement de la ville, de gagner en vitesse entre les pavillons, les jardins, les grands ensembles, les entrepôts, les ferrailles, dans une nuit dont l’épaisseur me sidérait, me faisait douter de la direction du train, douter de ma destination, douter de ma propre existence, dans cette vie qui m’avait détachée de mes semblables, de leur présent que je n’aurai fait que traverser en regardant par la fenêtre d’un train du réseau secondaire. À quel moment tout ça s’était-il décidé ? Et par qui diable ? Il fallait s’attendre à ce qu’elle se termine un jour, cette vie, et elle se terminait, comme je l’avais compris à l’air que le secrétaire-adjoint avait pris pour me dire qu’il allait voir ce qu’il pouvait faire, comme s’il avait la moindre intention de voir ce qu’il pouvait faire, comme si on avait la moindre intention, au ministère, de voir ce qu’il était possible de faire.

Monsieur Yahia m’avait regardé, disait le gogol. Qu’est-ce que c’était que ce manteau ?

Une erreur, Madame le juge !

— Ça, c’est votre affaire.

Un inconnu l’avait pendu au mur du Mar Cantabrico, disait le gogol, le temps de boire la pinte dont il avait rêvé pendant des jours, pendant des nuits, pendant toute la traversée. Dans la panique, au moment de sortir, j’avais enfilé le premier vêtement qui m’était tombé sous la main, c’était ce manteau, et avant de m’en rendre compte j’étais passé dans un monde, le même que le nôtre sans doute, mais qui ne collait pas comme il aurait fallu.

Un monde où il était impossible de décider si l’ombre qui vous collait aux talons était celle d’un homme, celle d’un fantôme, ou celle d’un dieu qui avait pris cette apparence pour passer incognito parmi les créatures et venir les asticoter en farcissant leur existence d’un certain nombre d’emmerdements qui le faisaient marrer.

Le gogol marque un temps.

Les secondes tombent. Les miroirs se renvoient notre image, sous les néons qui nous rendent tous les trois blancs. La lumière projette notre scène à la surface des vitres. Elles donnent sur la rue, invisible à cette heure, sans passants, sans rien de ces présences qui ne laissent pas de traces, dont on finit par ne plus savoir si ce sont des silhouettes ou des souvenirs, lâchés dans l’atmosphère, en train de filer avant que s’appliquent l’heure de la règle commune et la mesure exacte du jour.

Cet âne de barman fait toc-toc du bout de l’index sur sa tempe.

— Il ne veut pas me croire, cet enflé !

Et c’est reparti, en sens inverse des aiguilles, vers un nouvel horizon qui dit merde à l’autre.

Ça fait un siècle et demi que ce manteau navigue, disait le gogol, à dos d’homme, c’est comme ça qu’il avait dû descendre les degrés de l’histoire jusqu’au crochet d’où il m’était tombé dessus, soulevé par le souffle de la rafale qui avait fusillé la flottaison du Mar Cantabrico. Tout s’était mis à valser d’une minute à l’autre, les plombs avaient sauté, le patron s’était précipité pour me faire passer derrière le comptoir. Il avait ouvert la trappe de service, j’avais pris l’escalier, avec ce manteau sur les épaules. Le temps que je me retourne, empêtré là-dedans, le battant s’était refermé.

Il me vient l’espoir d’un silence, l’espoir que le temps mort se prolonge, cette fois, qu’il se mette à durer indéfiniment avant que les bâtons lumineux du tableau d’affichage inscrivent ma direction et mon heure dans le hall de la gare.

Non, le barman remet une pièce.

— Tu embrouilles la dame avec tes histoires.

Et le gogol repart.

— Ne viens pas me parler d’embrouille, il n’y a aucune embrouille, c’est cette histoire de manteau qui s’est mêlée à la mienne. La première fois que j’ai vu ce manteau, c’était dans mon enfance, Madame le juge, vous pouvez noter ça sur votre registre.

— Je ne vais rien noter du tout, je n’ai rien à voir avec votre manteau.

— Et voilà, des années plus tard, qu’il m’était revenu, dit le gogol, ce manteau, le soir du Mar Cantabrico, sur un concours de circonstances qui n’aurait jamais dû se produire et qui s’était produit. Ça aussi vous pouvez le noter.

— Je ne suis pas là pour vous aider à démêler vos coïncidences.

— Tout ça remonte à la surface, Madame le juge, je sais très bien ce que vous attendez, avec votre stylo, ça va venir, le temps de retrouver le fil.

— Je n’attends rien, j’attends l’heure de mon train, c’est tout.

Le Mar Cantabrico était plein de monde, ce vendredi-là, disait le gogol, j’étais au comptoir, comment aurais-je pu voir ce qui se passait dans mon dos ? Je ne voyais qu’une poignée de compagnons, à contre-jour. Qui ils étaient ? Je l’ignore, la lumière leur faisait de l’ombre. Si vous croyez qu’on demande aux camarades leurs papiers ! C’était le rang du silence, disposé sur la parallèle du zinc où chaque type appuyait un coude dans l’espoir de tenir, et de tenir encore un peu. Combien de bonshommes alignés comme ça dans cette nuit bizarre, sans froid, sans pluie, détachée des autres nuits de novembre, déjà partie dans un temps qui suivait sa logique sans rapport avec la nôtre ?

Le barman a fini de passer son chiffon. Maintenant il pense, les mains à plat sur son bar.

Qu’est-ce qu’on venait faire là, tous, disait le gogol, tous ces gens, rassemblés par attraction magnétique, qui faisaient les étourneaux, tous ces gamins, qui venaient simplement se poser deux minutes à l’extérieur, parler, se retirer du cours des choses, céder l’action à la parole, à ses fantaisies ?

Depuis le comptoir du Mar Cantabrico, légèrement flottants dans la mousse de nos pintes, on avait regardé la scène, l’inconnu dont je ne me souviens plus et moi, la terrasse où tout roulait tranquillement, on avait regardé ce qui se passait, accrochés à la courbe du bar, c’est-à-dire rien, une soirée ordinaire où les gens se mettent ensemble pour accorder leur temps à celui des autres, c’était un soir comme ça, à l’heure où tous les temps s’accordent à la durée indéfinie entre deux encoches d’une horloge dont nous avons du mal à prendre la mesure.

Ce que je fabrique, ici, à cette heure ? Je tente de me figurer une perspective, un plan qui doit me sauver sur le plan financier, comme l’assistante sociale a l’habitude de me demander en prenant sa voix pleine de douceur : Et sur le plan financier ?

Sur le plan financier ?

Je réfléchis, en face du barman emmerdé.

Un manteau du temps des attelages, disait le gogol, du temps des cochers, des lanternes, du monde que me racontait mon oncle, du temps des clercs, des bureaux, de la bureaucratie qui commençait à mettre en plis toute la réalité, un manteau taillé sur mesure pour les épaules d’un sous-fifre qui avait investi dans ce manteau, je ne sais pas, le prix qu’un même type mettrait dans une bonne voiture, aujourd’hui, et il s’était retrouvé en chemise un soir qu’il rentrait un peu tard d’un pot de bureau ou l’équivalent de l’époque, dans l’histoire que racontait mon oncle, le manteau s’était décroché de son fonctionnaire sous l’effet d’une rafale, en profitant d’une rue sans lumière, d’une rue sans lumière et de la complicité d’un moustachu sorti de nulle part, du coin de cette rue, un moustachu qui libérait les manteaux de leur propriétaire, d’après mon oncle, un moustachu qui était allé se perdre, en compagnie du manteau détaché de son homme, dans un espace entre deux étages de la réalité où devait le rejoindre mon oncle, qui avait le don de disparaître en plein milieu de l’histoire, je me réveillais je ne sais où, dans cet espace où il n’y avait rien, où tout était éteint, où j’étais seul, enveloppé dans une couverture.

Un jour ou l’autre mon oncle réapparaissait de son évaporation. Je retrouvais le manteau au milieu de tribulations dont il avait oublié les séquences précédentes. Tout reprenait au point de départ. C’était le voisin de quelqu’un, qui s’était doté du manteau, ou le beau-frère, ou un cousin du côté de la mère, qui l’avait obtenu de la rue, comme toutes les bonnes affaires, en tombant, avec deux copains, sur le râble d’un passant qui avait eu la bonté de lui offrir son manteau contre une rallonge de son existence, une rallonge infinitésimale, mais après, qui avait dû s’en séparer, le beau-frère, le cousin, du manteau, un beau manteau bien fait, avec de beaux plis, doublé de plusieurs doublures, le jour où il s’était fait mettre la main dessus, le cousin, par un sergent qui lui avait fait signer de trois doigts trempés dans l’encre le registre de la Justice.

Et le manteau s’était à nouveau retrouvé dans le blanc, dans cet espace indéfini où était apparu mon soldat, sur l’étagère de ma chambre, seul comme un petit point, disait le gogol, transportant le manteau sur son dos, traversant des kilomètres de steppe de cette enjambée fixe dont les pas s’effaçaient à mesure qu’il marchait, tâchant de suivre une ligne de fuite, priant pour ne pas tourner en rond dans ce grand blanc où toutes les divagations peuvent se produire, je le suivais des yeux en croisant les doigts pour qu’il tienne bon, à l’intérieur de ce manteau dont les pans balayaient la neige.

Je suis sous le coup, ce matin, de mon rendez-vous de la veille au ministère, mon rendez-vous avec le secrétaire-adjoint, pour un de ces rapports d’activité qui lui rem­­plissaient d’extravagants volumes de sous-chemises expédiées au service d’à côté et, du service d’à côté, qui lui revenaient sur le bureau en tableaux chiffrés. Ses tableaux sous le pif, le secrétaire-adjoint m’avait regardée d’un air emmerdé.

Dieu ou spectre, disait le gogol, un client dont je n’avais pas regardé la tête, le soir du Mar Cantabrico, avait dû pendre au crochet son manteau de soldat avant de venir s’accouder à côté de moi, et quand j’avais été poussé vers la sortie, j’avais eu le réflexe d’attraper ce manteau qui me disait quelque chose, qui avait dû en voir de toutes les catégories depuis l’époque de ses adieux à l’atelier qui l’avait livré bien repassé au grand circus de l’histoire, et avec lequel mon soldat avait marché dans la direction que le hasard avait choisie, ou qu’avait choisie ce manteau qu’il avait enfilé pour se protéger du froid, dont il avait enfilé la propriété transitoire, et chaque pas le ramenait au même point de l’espace, mais pas du temps, Madame le juge, chaque pas l’écartait de tout ce qui était resté en arrière et qui avait disparu, sur la cote numéro tant où il avait mis pied à terre en sautant du fourgon et laissé sa première trace, son trou d’homme, sur ce continent où il allait tirer son temps, à l’intérieur de ce manteau qui l’avait couvert, qui avait rendu insignifiant son corps de soldat en train de se défiler du naufrage.

Mon chveik s’était vu accorder son instant de bonus, disait le gogol, quand il avait rampé par-dessus ses semblables couchés les uns à côté des autres, en s’empêtrant dans ce manteau qui s’était attaché à ses membres pendant qu’il se démêlait comme il pouvait des membres des autres. Il avait enfilé ce manteau qui s’était détaché d’un type, et il s’était tiré dans la neige, en attrapant par la bride un cheval resté près des hommes, ou plus exactement il avait commencé cette navigation sans compas qui consistait à faire des ronds dans le brouillard en compagnie d’un cheval encore sellé qui n’avait pas la force de le porter, qui se couchait tous les trois pas, qu’il s’obstinait à remettre debout, à tirer par la bride, traversant interminablement le continent sans bornes de mon étagère, enfoncé jusqu’aux cuisses dans la neige, parlant à son cheval, parlant à ce manteau qu’il avait séparé de son individu au moment où tout s’était renversé, dans ce monde qui n’avait pas la même fermeté que le nôtre, dans cette histoire que mon oncle oubliait d’une fois sur l’autre, dont je n’ai jamais eu la fin, un monde dont les lignes s’effaçaient en permanence, et à la réflexion elles n’étaient pas plus traîtres que les nôtres qui bougent constamment. Le soldat avait commencé cette traversée qui lui avait valu des jours à bouffer de la neige et une dysenterie irrécupérable, pendant que je m’endormais, sous le poids du manteau lesté de toute cette histoire, malgré mes efforts pour garder les yeux ouverts sur ce monde où mon soldat accomplissait son voyage vers une fosse qui attendait patiemment qu’il la trouve, ce qui ­n’allait pas manquer d’arriver.

À nouveau un silence. Mais personne ne croit plus au silence, ici, ce matin. Le regard porté sur la ligne d’horizon, le barman attend que le gogol se décroche tout seul de ma table. Il ne se décroche pas.

Il fallait bien s’en remettre à quelque chose, dans toute cette confusion, disait le gogol, c’était ce que j’avais fait quand les lumières du Mar Cantabrico avaient sauté, je m’en étais remis au noir, comment faire ? Moi aussi je me trouvais sans direction dans le monde incomplet où j’étais allé me paumer, et qui ressemblait en tout point au nôtre, Madame le juge, un monde où vous ne pouvez pas revenir en arrière, c’est ça le malheur, je ne demanderais pas mieux que de vous dire comment tout ça s’était passé, seulement, je n’ai que des bribes, des éclats qui remontent. »

Extrait

« À partir de l’instant où s’était produit le son du premier claquement de culasse, à la terrasse du Mar Cantabrico, aucune des relations logiques qui auraient dû régler les rapports entre les temps et les choses n’avait plus eu cours dans ce monde, dans le monde où avait commencé cette nuit, et qui venait de perdre toutes ses constellations de causes, de conditions et de principes nécessaires pour pouvoir décider de ce qui s’était passé. Je m’étais baissé, j’avais rampé, j’avais tiré ce manteau du tas des corps. Quand le patron m’avait poussé vers la sortie de service, j’étais en train de me le mettre sur le dos, c’est une connerie, une espèce de lapsus, Madame le juge, j’avais enfilé un manteau qui n’était pas le mien, que j’avais reconnu, que j’avais cru reconnaître, abusé par cet effet d’illusion que produit la lumière, parce qu’il avait la coupe d’une capote de soldat, qu’il m’avait rappelé le

soldat de ma chambre d’enfance, les temps s’étaient croisés, je m’étais vu partir, comme mon soldat, protégé par ce manteau. » p. 87

À propos de l’autrice

Nicole Caligaris © Photo Hannah Assouline

Née en 1959, Nicole Caligaris mène depuis plus de trente ans des missions de formation, tout en poursuivant un travail littéraire exigeant et singulier. Elle fait également partie de l’équipe permanente du master de création littéraire du Havre, où elle accompagne de jeunes auteurs dans leur pratique de l’écriture. Son œuvre se compose principalement de fictions publiées d’abord au Mercure de France, avec notamment La scie patriotique et Les Samothraces, avant de s’inscrire durablement au catalogue des éditions Verticales. Elle y développe, au fil des livres, une écriture attentive aux fractures du récit, aux voix marginales et aux formes narratives instables, comme en témoignent Barnum des ombres, Okosténie, Dans la nuit de samedi à dimanche, Le paradis entre les jambes ou plus récemment Carnivale. (Source : Actualitté)

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