La Dernière nuit

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En deux mots

Nikki Perdieux, agricultrice, a perdu Chance, sa vache adorée, abattue d’un coup de fusil par Abel, son ami d’enfance et voisin aristocrate. Le tribunal l’a relaxé. Nikki, elle, n’a pas oublié. Avec l’aide de ses amis, elle tend un piège à Abel et le séquestre une nuit dans une grange. Un règlement de comptes intime. Un procès improvisé. Une nuit pour tout dire.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une nuit pour régler ses comptes

Nikki a un couteau. Abel a une dette. Avec « La Dernière nuit », Odile d’Oultremont transforme un fait divers oublié en un huis clos incandescent où se mêlent vengeance, douleur sociale et amitiés trahies. Une nuit pour tout dire ou tout perdre.

C’est l’histoire d’une belle amitié qui tourne mal. C’est l’histoire de deux familles de deux milieux sociaux très différents. C’est l’histoire d’une vengeance. C’est une histoire qui s’inspire d’un fait divers bien réel. Le nouveau roman d’Odile d’Oultremont, qui nous avait déjà régalé avec Les Déraisons, Baïkonour et Une légère victoire, met en scène le comte Abélard de Hesbaye, qui préfère qu’on l’appelle Abel, et Nikki Perdieux, fille d’agriculteurs.

Depuis plusieurs générations, les Perdieux exploitent, en plus de leurs propres terres, quelques hectares appartenant au comte de Hesbaye. Jean Perdieux et Henri de Hesbaye ont tenté, avec les années, de réécrire cette histoire. Ils se sont rapprochés, aiment partager une bière au zinc du bar villageois. Mais Anne et Jean ne sont jamais invités au château. La hiérarchie, elle, n’a pas bougé. Leurs enfants réussiront-ils à la faire bouger ?

Quand Abel franchit pour la première fois le portail de la ferme, Nikki observe ses New Balance bleu marine et la poussière autour. Il a dix ans, elle aussi. Lui est fasciné par les bêtes, elle les fuit. Paradoxe fondateur d’une amitié improbable qui va durer des années est se cristalliser autour de Chance, un veau nouveau-né pour lequel ils se prennent d’affection. Nikki va persuader son père de le garder en vie, alors qu’après huit mois il devait finir à l’abattoir.

Mais la belle histoire va prendre fin avec le départ d’Abel qui a toujours su que son avenir n’était pas dans ses terres. De brillantes études le mèneront à Londres, où il va devenir un as de la finance, des fusions-acquisitions. Il peut alors se targuer de gagner « l’équivalent d’une Rolex Daytona par mois » et aime répéter, au Yamazaki Single Malt, qu’il s’est fait tout seul. L’ancien gamin qui plongeait son visage dans le cou des veaux est devenu un banquier vaniteux qui a tout oublié — sauf peut-être ce qu’il cherche à fuir.

Un soir de beuverie, dans le château familial, Abel prend le fusil de son père et abat Chance dans le troupeau de la ferme. Un geste stupide. Cruel. Inexplicable. Le genre d’acte que l’alcool seul n’explique pas entièrement. Le tribunal correctionnel le condamne à des travaux d’intérêt général que son avocat a vite fait de commuer en un don conséquent à des œuvres de bienfaisance. Et Abel reprend l’avion pour Londres.

Nikki, elle, rumine. Elle se souvient. Elle prépare sa vengeance.

Le plan est minutieux. Elle contacte Abel par SMS, se faisant passer pour une journaliste de La Province. Abel voit dans cette invitation l’occasion de parler de lui, de laver son honneur, de donner enfin sa version du fameux « procès de la vache ». Il n’hésite pas une seconde. La vanité est un piège parfait.

La rencontre tourne court. Nikki, un couteau en main — un modèle moyen, lame lisse, manche rouge antidérapant —, et ses deux amis d’enfance, Pierrot et Sven, fils d’agriculteurs eux aussi, referment le piège. Abel se retrouve séquestré dans une grange. La nuit commence.

Odile d’Oultremont resserre son récit sur quelques heures, jouant avec les trois unités de la tragédie classique. L’unité de lieu — cette grange, scène de tribunal improvisé. L’unité de temps — une nuit pour dire l’indicible. L’unité d’action — une confrontation qui va bien au-delà de la vache tuée. C’est toute une histoire sociale, toute une enfance, toute une trahison qui se déversent dans cet espace confiné.

Le style participe pleinement de cette tension, l’écriture est précise, charnelle, attentive aux détails concrets. On comprend très vite que l’autrice se souvient de ce fait divers, qu’elle était aussi allée « traire les vaches dans la ferme des agriculteurs voisins ».

Un vécu qui ancre le roman, mais qui permet aussi d’élargir le propos. Que valent les animaux aux yeux de la loi ? Longtemps qualifiés de « matériel agricole », ils commencent seulement à être reconnus pour ce qu’ils sont. Nikki, elle, a toujours su ce que valait Chance. Abel, autrefois, le savait aussi. C’est là le vrai vertige du roman : comment un homme qui a aimé les bêtes avec une sincérité enfantine peut-il en arriver là ?

La dernière nuit est un thriller haletant tout autant qu’un roman social que l’on referme avec cette question : qu’aurions-nous fait à la place de Nikki?

La Dernière nuit

Odile d’Oultremont

Éditions Julliard

Roman

224 p., 20 €

EAN 9782260057574

Paru le 15/01/2026

Où ?

Le roman est situé principalement dans un village, sans davantage de précisions.

Quand ?

L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

 » Tu connais mon histoire, forcément tu la connais. C’est un peu la tienne aussi. Peu importe ce que tu en penses, je te la raconte quand-même. De notre rencontre jusqu’à ce jour où l’histoire se terminera. J’ignore quand. J’ignore comment. Vois ça comme une confession. Une défiance. De la justice et de ses égarements. Prends mes mots comme un plaidoyer et mes intentions comme l’exécution d’une juste vengeance. « 

2022 : par une nuit de biture et pour sa seule distraction, le comte Abélard de Hesbaye abat à la carabine une vache dans une prairie située en bordure de la propriété de ses parents. L’animal appartient à Nikki, agricultrice de la ferme voisine et amie d’enfance, qu’Abel n’a plus revue depuis dix ans. Des mois plus tard, un procès a lieu au terme duquel le tribunal correctionnel prononce la relaxe, en l’absence du prévenu. Ainsi, tranquillement, Abélard poursuit sa vie de banquier à Londres où il s’est exilé des années plus tôt. L’été suivant, alors qu’il est de retour pour quelques jours dans le château familial, il reçoit une demande d’interview pour un journal local. Le rendez-vous est un piège : avec l’aide d’amis complices, Nikki l’enlève et le séquestre dans une grange. Dès lors commence un autre procès, plus intime, enraciné dans un terreau social contrasté et mû par la nécessité d’une femme et de toute une communauté de se faire justice soi-même. Au risque de s’y perdre ?

Les critiques

Babelio

Confidentielles

Le carnet et les instants (Fanny Lamby)

RTBF (L’invitée culture)

Blog Carobookine

Les premières pages du livre

« CHAPITRE 1

Son choix s’est porté sur un couteau en acier de taille moyenne, lame simple et polyvalente, tranchant lisse, manche rouge antidérapant en plastique, percé de trois points de soie métallique. En l’observant de près, l’objet lui rappelle le santoku du boucher et cette comparaison lui plaît. Au début, Nikki a hésité avec un fusil, plus adéquat, ne fût-ce que pour le symbole, l’ironie, ou les deux à la fois. Celui de son père, rangé dans son étui sous le coffre en mélèze dans le vestibule aurait fait l’affaire. Mais il lui manque l’usage et le doigt, et la carabine, longue et lourde, est complexe à manipuler. Pour être crédible, elle doit donner l’impression d’une espèce de routine du flingue, maîtrisée, non pas à la perfection, mais avec fluidité. Qu’Abel soit certain de trouver face à lui une technicienne de l’abordage, qu’il se sente en danger, au point que se débattre ou s’échapper ne constitue jamais une option viable. Malgré leur passé commun, rires et épreuves confondus, la détermination de Nikki doit paraître implacable.

Durant plusieurs mois, elle a pesé le pour et le contre. Peu à peu, s’est imposé à elle ce besoin irrémédiable, vital même, de passer à l’acte, de faire quelque chose qui puisse marquer à jamais l’expression de ses limites, qui s’adresserait à lui bien sûr, mais aussi à l’humanité entière, tout homme ou toute femme vivant sur cette terre saurait qu’il faudrait désormais la tenir en respect.

Délimiter son territoire, le marquer au plus près du sol, c’est une chose qu’elle accomplit au quotidien ; tailler les haies des champs, restaurer les clôtures en bordure des prairies, graisser les loquets des barrières, dépoussiérer les murs des porcheries, poncer la rouille des grilles, nettoyer les cloisons entre les boxes, entretenir les balustrades, les parapets, les portails, les bornes, les fossés, à tous les étages elle trime, le périmètre de la ferme circonscrit de droite à gauche et du nord au sud. Avec les années, le dispositif d’abord mis en place par ses parents pour la sécurité des animaux et la pérennité du commerce a tenu bon.

Jusqu’à lui.

Lui et personne d’autre.

Qui a distribué cette nuit-là sur les terres de sa ferme, comme un crachat, les prémices d’une folle sauvagerie, souillant de son mépris ce qu’elle appelle modestement son « pays ».

Dans l’impunité la plus totale, il a supprimé, d’un geste minuscule, et en un instant, tout ce qui, chez elle, faisait sens. Et ce fut la fin des certitudes. De la confiance. Les murs de Nikki Perdieux, un à un, se sont effondrés, réduits en petits tas de sable, pulvérisés, minables, ils ont foutu de la poussière partout, sur sa peau et sous ses paupières, saloperies de cendres d’un monde révolu, parvenues jusqu’à son cœur par ses veines. Et qui l’amènent aujourd’hui à envisager ceci : un couteau.

Se souvenir toujours de la nuit du 13 septembre 2023. Et du monde après, réduit à plus grand-chose.

Le temps passant, elle a balayé les doutes et les craintes et imprimé durablement en elle la certitude que ce qu’elle était sur le point d’entreprendre, malgré la violence, était juste.

Sur le clavier de son téléphone, elle rédige le fameux message préparé depuis des jours et ainsi le processus est lancé. Ensuite, les choses s’enchaînent avec une fluidité étonnante. Elle le connaît, lui, l’animal, et l’animal, comme elle prendra soin par la suite de ne plus jamais le nommer, le pseudonyme étant, à son égard, bien trop valorisant, répond favorablement à toutes ses sollicitations, exactement comme elle l’avait anticipé.

Six mois plus tôt, déjà, elle avait réuni ses amis de toujours, Pierrot et Sven, en première ligne, fils d’agriculteurs aussi, devenus à leur tour les maîtres de leurs enclos, et leur avait parlé de son projet. « J’ai des trucs à lui dire, des trucs à lui faire peur, à le réduire en miettes. » Évidemment, tous l’ont soutenue, ils le détestent autant qu’elle, ce qu’il a fait a révulsé tout le monde dans la région. Et la décision du tribunal de le relaxer dans cette affaire a ajouté du dégoût au sentiment d’injustice. Elle n’a donc eu aucun mal à les convaincre de l’aider, et, ensemble, ils ont monté un plan.

Par SMS, elle lui a donné rendez-vous sur la place de l’Hermitage, à dix heures. Elle connaît parfaitement le lieu. Le matin, l’endroit sera calme, les places de parking disponibles nombreuses, ils pourront donc procéder tranquillement.

Catherine Edwig, journaliste à La Province, c’est ainsi que trois jours plus tôt, Nikki a signé le message qui l’invite à un entretien dans le cadre de son prochain article « Le business, nouvelle croisade des aristos ». Et Abel, recevant ledit message cet après-midi-là, alors qu’il est en Belgique, de passage chez ses parents, n’a pas hésité une seconde. L’occasion de faire parler de lui, ce patronyme lourd à porter, comme il s’en plaint parfois, assorti d’un héritage matériel et patrimonial conséquent auquel il n’a, selon son père, jamais fait honneur. L’occasion était trop belle. Il reçoit le texto et Nikki savoure son moment. Elle l’imagine satisfait, passant sa main baguée d’une chevalière en laiton frappée des armoiries familiales dans ses cheveux touffus, déjà parsemés de filaments blancs par endroits en répétant la phrase, Je me suis fait tout seul, sorte de confitéor remodelé à sa sauce, une litanie maintes fois gargarisée au Yamazaki Single Malt, servi dans son pub préféré de Mayfair et sur le point de prendre la forme concrète d’un texte public. Établir, preuves à l’appui, que l’ancien gosse gâté s’est affranchi. Voilà qu’enfin son temps est arrivé.

À cette Catherine Edwig, il détaillera sa fonction de banquier londonien, spécialiste désormais des fusions-acquisitions, Aimèné comme on dit dans le jargon des mecs qui bossent jusqu’à pas d’heure et gagnent l’équivalent d’une Rolex Daytona par mois. Il précisera, non sans fierté, que depuis quatre ans qu’il occupe ce poste chez Stanley and Bird, il pense avoir contribué durablement et vertueusement – oui, il osera le mot – au développement économique et financier de l’Europe. Et peu importe que le canard ne soit que provincial, la journaliste inconnue et l’impact d’un tel papier proche de zéro – indispensable pour le maintien de son ego mais inutile à l’échelle industrielle –, néanmoins, il en tirera parti. Et d’ailleurs, il se demande déjà si cet article ne serait pas une occasion en or de laver son honneur une fois pour toutes en donnant enfin publiquement sa version de l’histoire du procès de la vache qui lui colle encore à la peau plusieurs mois après avoir fait baver contre lui autant la presse locale que les lecteurs du coin.

Le procès de la vache.

Oui, décidément, ce papier tombe à pic et quoi qu’en pensent ses parents, il saura briller.

Madame Edwig, je serais heureux de répondre à vos questions dans le cadre de l’entretien journalistique que vous me proposez. Je serai en Belgique jusque vendredi, disponible à votre meilleure convenance.

Nikki soupire. Un mélange de soulagement et de consternation. À la rédaction de La Province, il y a bien une journaliste portant le même patronyme, mais son prénom est Claire, elle a pris soin de le modifier pour éviter, au cas où les choses tourneraient mal, d’ajouter au délit qu’elle s’apprête à commettre l’usurpation d’identité. Claire, donc, signe ses articles Cl. Edwig, détail qu’Abel n’a manifestement pas pris soin de vérifier. Vanité, vanité. Nikki soupire de nouveau.

Elle lui adresse une réponse courte dans laquelle elle lui donne rendez-vous le mardi suivant à la Brasserie des Deux Tours, place de l’Hermitage, à dix heures.

Il y sera, lui confirme-t-il.

Nikki se tient debout dans la cuisine, adossée au buffet en chêne, acheté par Anne, sa mère, aux puces du coin et posé au milieu du corps de ferme, à trois cent cinquante mètres à vol d’oiseau du château de Hesbaye, lorsqu’elle reçoit son message en retour. Elle pense le pauvre. D’imaginer qu’il s’en sortira indemne, qu’elle laissera faire, qu’elle ne dira rien, qu’elle accusera le coup à jamais, courbant l’échine encore, comme un être coupable. Mais coupable de quoi ? D’être née à son endroit et lui au sien ?

Elle fait rouler une pêche sous ses doigts et la sectionne en quatre parties égales. Jamais elle n’a procédé par vengeance, jamais jusqu’à ce jour, elle n’a cherché à obtenir un dédommagement moral de quiconque, tout simplement parce qu’elle n’a pas le souvenir d’avoir été offensée. Et cette prise de conscience lui semble vertigineuse ; comment se fait-il qu’à vingt-neuf ans passés, personne, hormis lui, ne lui ait porté préjudice ?

La plupart du temps, elle est en compagnie d’animaux. Se peut-il qu’ils aient constitué autour d’elle une sorte de troupeau providentiel qui l’aurait préservée de cieux humains draconiens et des vents contraires ? S’est-elle, à leurs côtés, construite en sécurité, à l’abri des blessures et des trahisons ? Depuis un quart de siècle, à fréquenter majoritairement la bête, serait-elle demeurée vierge de blessures et de tourments ?

Abel était pourtant l’un des rares à qui Nikki avait offert sa confiance.

Elle avale le dernier morceau du fruit en jetant un œil par la fenêtre ; au champ paissent vaches et moutons. Devant elle, elle pose quelques feuilles et extrait un Bic du tiroir ; elle a jusqu’à dix-sept heures, ensuite elle rentrera les vaches et les mènera à la traite. Il lui reste trois jours pour terminer sa lettre.

Ils avaient dix ans l’un et l’autre, ce jour du mois d’août, lorsqu’elle l’a vu pour la première fois. Franchissant le portail de la ferme où elle vivait, il charriait sous ses pas d’enfant la terre sèche de cette fin d’été, ses baskets à la mode formant autour de lui, au ras du sol, un petit nuage gris difforme. Il marchait donc, quelques mètres derrière son père et sa mère et elle ne voyait que ses New Balance bleu marine, et la poussière autour. Leurs parents les avaient présentés l’un à l’autre, sous-entendant par cette question étrange Tu te souviens d’Abel ? Tu te souviens de Véronique ? qu’ils s’étaient déjà rencontrés. Il n’en était rien. L’enfant vivait dans le château voisin, une information dont, à cet âge, elle n’avait que faire. Pourtant, un récit collectif, archéologique, quasi biblique les liait depuis toujours, ils étaient, elle et lui, à leur corps défendant, figés dans le marbre des réalités et des fantasmes de l’Histoire. Dans la région et même au-delà, victimes des méandres d’une divagation ordinaire et populaire, les parents de Nikki, Jean et Anne Perdieux, bien que de tous temps travailleurs indépendants, propriétaires de leurs terres et de leur exploitation, étaient considérés comme « les fermiers du château » du comte et de la comtesse de Hesbaye.

Des culs-terreux modernes.

Trop jeune pour saisir les dédales d’une narration dont elle ignorait les détails, Nikki savait déjà qu’entre elle et Abel, un long fleuve noir, chargé d’une boue séculaire, coulait.

Le voisin, le fils de, du même âge qu’elle.

Par la suite, il lui avait raconté que ses parents tenaient le même discours : Véronique, la voisine, la fille de, du même âge que lui. C’est son prénom, avait-il précisé, qui l’avait rebuté. Une gamine qui s’appelle comme une vieille… Et à quel point il sembla soulagé quand ce jour de leur première rencontre, elle avait précisé d’emblée « Nikki, je m’appelle Nikki. »

Tandis qu’Abel, d’oublier que son vrai prénom, dont il ne fit jamais mention, était en réalité Abélard.

Chaque jour de sa jeune vie, jusque-là, Nikki avait honni ses conditions. Née dans une ferme, elle grandissait au quotidien dans un environnement cerné de boue, de foin, de bêtes, d’odeurs et d’excréments. Tout, dans ce lieu, la rebutait ; les chatons errants, les chevreaux, les veaux, leurs poils doux, leur spontanéité comme des mignardises auxquelles tous les enfants du monde auraient rêvé, méthodiquement, elle fuyait tout cela. Elle éprouvait une répulsion féroce pour le genre animal, rêvait de carrelage propre, d’une pelouse tondue au cordeau, de senteurs de neuf et de frais, elle priait pour voir apparaître un sac à main au bras de sa mère, des chaussures à lacets et semelles fines aux pieds de son père.

La vie à la campagne était pour elle une sorte de rognure, le résultat d’une malédiction dont elle ignorait l’origine. Parfois le soir, elle s’endormait en cherchant à comprendre pourquoi. Pourquoi elle, pourquoi eux, pourquoi ici et comme ça.

Le plus souvent, elle s’enfermait dans sa chambre à ne rien faire, remuée par un besoin profond de se tenir à l’écart de cette vie qui, à l’extérieur, charriait des productions trop foisonnantes. Ses sens, saturés, hurlaient intérieurement, son corps tout entier désirait la neutralité, elle aspirait à la ville, au béton, et parfois à la mort.

L’école était son lieu de repli, une parenthèse où elle reprenait sa respiration. Elle avait des amis, « les citadins », qu’elle n’invitait jamais. Elle prétendait que ses parents n’étaient pas là. En réalité, c’était tout le contraire. Ils ne cessaient d’être présents. Ils ne partaient ni en week-end ni en vacances, tout collés au poisseux qu’ils étaient, ad vitam, comme un mauvais karma. Bottes crottées et ongles noirs attisaient sa honte de n’être qu’un rejeton de la terre. Elle en faisait tout un drame, réclamait des compensations morales, une virée chez Zara ou un film au cinéma. Anne tentait d’en rire, cédait parfois, convaincue que ça lui passerait, tandis que Jean piquait des gueulantes, la traitait d’enfant gâtée puis s’occupait d’autre chose ; un veau à mettre au monde, un champ à pulvériser, il y avait tant à faire. Régulièrement, le dimanche, ses parents invitaient des amis du coin, agriculteurs pour la plupart, et leurs enfants avec eux. Nikki, obligée de les accueillir, avait mis au point une technique d’abandon redoutable : elle les amenait dans la cour en filant aux garçons un ballon de foot et aux filles le chaton le plus mignon possible. Débarrassée de sa pénible mission, elle remontait dans sa chambre pour ne plus jamais réapparaître. Les gamins du coin, même s’ils l’aimaient bien, l’appelaient « la sauvage » et ça la faisait sourire. Pour elle, qui fuyait la nature et le monde animal, le sobriquet paraissait bien inadapté.

Depuis trois générations, les Perdieux exploitaient, en plus de leurs propres terres, quelques hectares qui appartenaient au comte de Hesbaye et c’est ainsi que par un truchement populaire d’une valeur discutable, ils étaient devenus « leurs fermiers », raccourci sémantique que Nikki avait en horreur, comprenant déjà, même à cet âge tendre, tout ce que cela sous-tendait de méprises et de mépris. Depuis peu, les deux familles, aspirant à plus de modernité, tentaient publiquement de restaurer cette entorse de l’Histoire et peu à peu, Jean Perdieux et Henri de Hesbaye étaient devenus amis. Il ne s’agissait pas d’une amitié au sens de l’intimité, mais ils avaient établi un lien de confiance et rien ne laissait entrevoir, lorsqu’ils partageaient une bière au zinc du bar villageois que l’un était comte et l’autre fermier. Pas de ça entre nous, clamait Henri. Conforté par l’autre qui le lui rendait bien. Pour autant, Anne et Jean n’étaient jamais invités au château, alors qu’une fois par an, eux se fendaient d’un déjeuner préparé des jours à l’avance auquel Henri et Olivia assistaient poliment, et que Nikki, les observant avec l’acuité qui était la sienne, avait toujours considéré comme une corvée. Avait-elle déjà hérité d’une honte dont ses parents essayaient eux-mêmes et avec un certain courage de se débarrasser ?

Cet après-midi-là, à la ferme, Abel a attrapé Nikki par le coude et l’a tirée vers la cour extérieure. Il trottait avec habileté, les bras agités. « C’est vraiment ici que t’habites ? » Il s’est détaché de Nikki, lançant des regards en tous sens, fasciné. Elle l’observait de loin, son corps délié donnait l’impression d’occuper tout l’espace en produisant des gestes souples, sorte de boléro élastique, et soudain il s’était mis à nommer ce qu’il voyait, à la mitraillette, avec des mots vifs comme des petits éclairs. Il passait d’un endroit à un autre, s’arrêtait en poussant des cris, se ruait sur les animaux, les avant-bras tendus, les mains écartées comme si, dans ses paumes ouvertes, viendraient forcément se poser des merveilles. Il procédait en désordre, fatras chaotique, balançant un enthousiasme effréné à chacune de ses expressions, il dirigeait seul un orchestre d’émotions qui assaillaient Nikki et la traversaient sans qu’elle parvienne à comprendre pourquoi. Sa confusion l’électrisait, c’était la première fois qu’elle observait une telle fougue se produire entre les quatre murs de cet endroit qui l’avait vue naître et qu’elle maudissait. La première fois qu’elle entrevoyait la liesse.

Abel se levait, se mettait à genoux, demeurait assis, se relevait de nouveau. Elle mit un certain temps à comprendre qu’en réalité, tour à tour, il se posait. À hauteur ; de matière, d’engin, d’êtres vivants, de pelage, d’odeur. Plus tard, il se jeta dans la paille pour faire comme dans les films.

Il lui posait mille questions sur tout. Elle n’était capable de répondre à rien, éprouvant une certaine fierté à ne disposer à propos de son environnement d’aucune connaissance. Lui semblait consterné. Ils étaient comme deux étrangers, à s’observer sans se comprendre. L’attitude d’Abel, ses actes, ce manège qu’il incarnait avec une grande sincérité, questionnait tout en elle : sa passivité, son indifférence, ses lacunes.

— On dirait une fille de la ville, avait-il soupiré.

Nikki était au comble de la joie.

— Il s’appelle comment ?

Il y avait là un veau qu’il caressait depuis de longues secondes. Il le cajolait mais pas seulement. Une trentaine de minutes durant, tout agenouillé dans la paille près de l’animal qui dormait, il lui a raconté sa vie. Par bribes. Et elle l’écoutait poser là, aux pattes du jeune bovin, en phrases courtes, le constat d’une déception précoce.

— Chez moi, j’ai pas le droit d’avoir des animaux. Ma mère ne veut pas. À quoi ça sert d’avoir un énorme jardin ? Mon père dit qu’un chien mouillé, ça sent mauvais. Pourquoi on vit à la campagne si elle aime pas les animaux ?

— Il a raison. Les animaux, ça pue.

— N’importe quoi. Tu l’as déjà senti, lui ?

Son regard désignait le veau, frais de la veille, au pelage encore humide, allongé dans toute l’allégresse de son corps neuf. Il invita Nikki à considérer l’animal. Au lieu de ça, elle détourna volontairement le regard.

— Tu l’as jamais senti, je parie !

Alors, d’un bond, il s’est levé, il a saisi sa main et l’a forcée à se tenir à ses côtés. Devant eux, le veau a relevé la tête, tendu le cou, comme pour se mettre à disposition de leurs paumes, il s’est empressé de lui caresser le crâne en le massant avec ses doigts élancés, il semblait prendre un plaisir fou à astiquer le haut du minois bovin tandis que Nikki, tétanisée, restait là, à l’observer faire.

— Regarde, tu fourres ta tête et tu le sens. Comme si tu le respirais.

Elle demeura immobile.

— Vas-y !

Dans le cou de l’animal, il plongea son visage et, mêlé à son pelage, il baragouina une phrase étouffée. Impassible, la jeune bête le laissa faire.

Ce fut un choc. Un premier choc.

— Comment il s’appelle ?

— Je sais pas.

— C’est une fille ou un garçon ?

— Je sais pas.

— Viens ! On lui trouve un prénom.

Du regard régalé d’Abel, ce jour-là, sourire large et prunelles radieuses, Nikki se souviendra longtemps.

CHAPITRE 2

Tu termines ton café que tu as l’habitude de boire en lisant The Economist, le rituel est répété tous les matins, à Londres comme dans le château familial. Tu te dis que tu deviens vieux à reproduire quotidiennement les mêmes gestes. Tu as déjà vingt-neuf ans.

Sous le porche des écuries, ta voiture, une Land Rover Classic 2.5 TD vintage, Ardennes Green, t’attend comme un bon cheval. Cet engin, c’est un peu ta madeleine de Proust. Elle appartenait à ton père. Quand tu étais petit, tu avais le droit de la conduire, installé sur ses genoux, uniquement dans l’enceinte de la propriété. Parfois, sur le siège passager, à l’avant, tes fesses posées sur tes talons pour avoir l’air plus grand, tu l’observais qui passait en revue la coupe des bois, vérifiait les élagages, suivait les traces d’un animal. Cette bagnole suintait la cambrousse et les fourrés, les chemins ardus et boueux et tous ces trajets courts pendant lesquels ton père et toi goûtiez à des moments trop rares d’une simple complicité. »

Extraits

« Durant plusieurs mois, elle a pesé le pour et le contre. Peu à peu, s’est imposé à Cécile ce besoin irrémédiable, vital même, de passer à l’acte, de faire quelque chose qui puisse marquer à jamais l’expression de ses limites, qui s’adresserait à lui bien sûr, mais aussi à l’humanité entière, tout homme ou toute femme vivant sur cette terre saurait qu’il faudrait désormais la tenir en respect. Délimiter son territoire, le marquer au plus près du sol, c’est une chose qu’elle accomplit au quotidien : tailler les haies des champs, restaurer les clôtures en bordure des prairies, graisser les loquets des barrières, dépoussiérer les murs des porcheries, poncer la rouille des grilles, nettoyer les cloisons entre les boxes, entretenir les balustrades, les parapets, les portails, les bornes, les fossés, à tous les étages elle trime, le périmètre de la ferme circonscrit de droite à gauche et du nord au sud. Avec les années, le dispositif d’abord mis en place par ses parents pour la sécurité des animaux et la pérennité du commerce a tenu bon.

Jusqu’à lui. »

« Le meurtre de Chance l’a transformée en un être de détermination. Obtenir réparation en allant au bout des choses, c’est un objectif qu’elle n’entend ni bâcler ni lâcher. Elle n’a pas peur de commettre un crime qui lui semble légitime. Elle ne pense pas à l’après ; une possible arrestation, un jugement, une condamnation, de la prison ferme pendant plusieurs années, tout ça lui importe peu. Certains actes sont répréhensibles mais nécessaires.

En ça, Nikki est effrayante. » p. 148

À propos de l’autrice

Odile d’Oultremont © Photo Foc Kan / WireImage

Odile d’Oultremont est scénariste, réalisatrice et romancière. Après trois romans très remarqués, Les Déraisons, prix de la Closerie des Lilas, Baïkonour, prix du Roman qui fait du bien et Une légère victoire, elle publie La dernière nuit en 2026. Odile d’Oultremont vit à Bruxelles. (Source: Éditions Julliard)

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