Les Mandragores

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

Prix du premier roman de Chambéry 2026

En lice pour le Prix Eugène Dabit 2026

En deux mots

Paris, années 1980. Benito, 18 ans, est le benjamin d’une fratrie de quatre enfants abandonnés par leurs parents. Il survit dans les ruines d’un restaurant familial à Paris. Jusqu’au jour où la mère annonce son retour. L’équilibre fragile vole en éclats. Et Benito plonge.

Ma note

★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Cette irrépressible envie de suicide

À 22 ans, Marius Degardin signe un premier roman qui met en scène Benoît, le benjamin d’une fratrie abandonnée par ses parents. Les drames à répétition vont le pousser au suicide. Prenant, bouleversant.

Désormais, il ne reste que la fratrie dans l’ancien restaurant Amore e Gusto. Et encore. Les parents ont fui, laissant leurs enfants se débrouiller seuls, et Primo a choisi de déménager, si bien que Piero, Chiara et Benito tentent de faire de leur mieux pour conjurer leur sort funeste. Mais dans leur situation, comment ne pas laisser les idées noires prendre toute la place. Entre inceste, maltraitance et abandon, personne n’a de réponse à leurs questions. Personne n’arrive à décaper la couche de malheur qui encrasse leur quotidien. Benito, le benjamin et le narrateur, va vite être englouti sous ce drame trop lourd pour ses épaules. Une corde autour de son cou et adieu la compagnie. C’est sa grande sœur Chiara qui le sauvera in extremis. Et c’est son frère Piero qui, après de longues semaines à l’hôpital, le fera interner à Sainte-Anne.

Le roman se déploie en trois parties — Saint-Ambroise, Sainte-Anne, Saint-Jacques — comme les stations d’un chemin de croix. Ou d’une renaissance. Car c’est bien de ça qu’il s’agit : le parcours d’un garçon qui apprend, à tâtons et à coups, que la vie peut valoir la peine d’être vécue.

L’hôpital psychiatrique ressemble d’abord à une punition supplémentaire. Une nouvelle épreuve dans une vie qui n’en manque pas. Benito y arrive avec ses tripes tordues et sa rage au ventre. Il ne voit pas l’issue. Mais c’est là, dans ce monde à l’envers, qu’il croisera Albert — un homme qui a perdu un fils de 14 ans, et qui depuis cultive son jardin sous un chêne. Un jardin de mandragores. Ces plantes nées, dit-on, du désespoir des pendus. Un homme qui plante pour préparer l’avenir quand le présent est trop lourd.

Hors les murs, il y a Roman, son meilleur ami. Le bien nommé. Nourri de Nietzsche et de grand large, Roman est celui qui lui parlera de l’éternel retour, qui l’emmènera voir la mer, qui lui donnera envie de vivre ces choses pour les comprendre. Après une nouvelle tentative de suicide, c’est lui qui trouvera les mots pour offrir à Benito une perspective. Pas une solution. Une direction. Il y a aussi Iris, Edmée, Moïse. Des rencontres qui auraient pu ne jamais avoir lieu. Des mains tendues au bon moment.

Car c’est ça, le vrai sujet du livre. Les drames successifs que vit Benito auraient pu le détruire dix fois. L’abandon des parents. La violence de Primo. La fragilité de Piero — aveugle, alcoolique, mais d’une grande bonté d’âme. La douleur silencieuse de Chiara, sage-femme au bec-de-lièvre qui « formait un beau sourire » et revenait des manifs « toujours amochée de ses entrevues avec le pouvoir ». Et pourtant. Il tient. Grâce aux autres.

Ce roman parle aussi de notre époque. La santé mentale des jeunes est devenue un vrai problème de société. Après le Covid, les mauvaises nouvelles se sont enchaînées — guerres, dérèglement climatique, dette abyssale, harcèlement scolaire et sexuel. Les tentatives de suicide chez les adolescents sont de plus en plus nombreuses. Les Mandragores illustre ce que les statistiques ne peuvent pas dire.

Marius Degardin est étudiant en master d’histoire à la Sorbonne, futur enseignant. Il écrit vite, fort, sans fioritures. Les phrases claquent. « On était tous sur le cul. Personne n’a moufté. » Les images surgissent, inattendues et justes : « j’avais le moral plus bas encore, au fond du bout des chaussettes, là où c’est tout trempé et puant. » La langue est crue, incarnée, parfois drôle — parce que l’humour, ici, est une question de survie. Il y a de la tendresse dans cette écriture. On est ému. On est secoué.

Les Mandragores

Marius Degardin

Éditions du Panseur

Premier roman

300 p., 21,90 €

EAN 9782490834280

Paru le 14/08/2025

Où ?

Le roman est situé en France, à Paris.

Quand ?

L’action se déroule dans les années 1980.

Ce qu’en dit l’éditeur

Paris, années 80, rue de la Folie-Méricourt, un restaurant italien à l’abandon, l’Amore e Gusto, abrite une fratrie d’orphelins : les Cipriani.

Benito, le petit dernier, vient tout juste d’avoir 18 ans. Il aimerait avoir l’assurance et la rage de Primo, la bonté naturelle et la force de Piero, ou encore la révolte de sa sœur, Chiara. Il aimerait leur dire, mais Benito, lui, c’est le silence…

Alors, quand ils reçoivent une lettre de leur mère annonçant son retour après dix années d’absence, l’équilibre précaire de la famille bascule dans la nuit.

Récit d’une errance depuis les bas-fonds de Paris jusqu’aux couloirs de Sainte-Anne, en passant par l’histoire familiale et le silence, nous suivons Benito dans son périple ponctué d’incompréhension, de drames et de rencontres émouvantes (un mac, une prostituée, un fou, un poète anarchiste, etc.).

Ainsi, avec un narrateur à la gouaille troublante de sincérité, Les Mandragores nous entraîne dans une quête de soi et des autres, d’une profondeur stupéfiante, pour « briser le silence et faire rire les copains avec les mêmes mots ».

Ce livre est donc l’histoire d’une jeunesse en lutte contre l’accablement, l’enfermement et le désespoir, et qui ose faire face au jour qui se lève. Un premier roman d’un jeune homme de 22 ans.

Les critiques

Babelio

Le Pèlerin (Muriel Fauriat)

Benzine mag. (Bruno Ménétrier)

Page des libraires (Entretien mené par par Marie Michaud, Librairie Gibert Joseph à Poitiers)

Actualitté (Nicolas Gary)

Blog Mémo Émoi

Blog Vagabondage autour de soi 

Blog rédactrice.com

Les premières pages du livre

« Partie I

Saint-Ambroise

Chapitre I

Ça a débuté comme ça, sous la pluie. Les vieilles cloches de Saint-Ambroise sonnaient 6 heures du soir quand la bouche de métro a recraché Chiara, déjà toute trempée.

Des trombes d’eau s’abattaient sur la capitale. Gouttières, trottoirs et caniveaux, tout pissait dans un torrent parisien que rejoignaient à pieds joints des gosses souriants, sous les jurons des parents. Elle les aimait les gosses, Chiara, si bien qu’elle en avait fait son métier. Tous les matins, dès l’aube, elle les sortait du ventre de leur mère avant qu’ils y crèvent, « et tout ça pour peanuts », qu’elle disait. Mais les gosses, délogés du paradis, à peine ils la voyaient avec son bec-de-lièvre qui formait un beau sourire, se mettaient à brailler comme pas possible. Tu parles d’une ingratitude. Alors, elle ne les aimait déjà plus ; elle arrêtait de sourire et passait le nouveau-né à sa mère pour changer de salle et de famille. Chaque accouchement était pour ma sœur un nouvel espoir qui, tout fraîchement sorti du trou, venait moisir dans ses bras.

Ce soir-là, Chiara tardait à rentrer. Sans doute qu’elle traînait de la patte parce que c’était son jour de corvée. À la maison, on avait hérité de si grandes cuisines qu’on savait plus quoi en faire – on avait d’ailleurs fini par abandonner à la crasse la plupart des gazinières. On vivait dans un ancien restaurant qui avait fait faillite bien avant ma naissance.

Amore e Gusto qu’il s’appelait. Mais nous, on l’a toujours appelé « l’Amore » parce que c’était plus simple en bouche et que, sur la devanture d’un beau rouge, presque sanguin, le reste du nom s’était fait la malle avec le temps, comme les parents. Une fratrie

de Ritals qui pieute dans une brasserie italienne en perdition, ça n’avait choqué personne dans le quartier. Une fois nos parents partis, on avait même gagné la pitié des concierges voisins. Ça se traduisait par des petits sourires et des invitations qu’on déclinait toujours en regrettant, le ventre vide, mais fiers.

Depuis le salon, on l’a entendue claquer la porte de l’Amore dans un grand vacarme, puis traverser le rez-de-chaussée dans le glou-glou de son ciré qui se vidait sur le parquet. On l’attendait à l’étage, autour de la table, Primo, Piero et moi.

Primo nous avait convoqués et n’avait pas dit un mot depuis le début de l’après-midi. Sur la table, sa grosse écharpe rouge prenait toute la place avec, à côté, une toute petite lettre. Primo la faisait glisser nerveusement entre ses longs doigts de violoniste et, de temps en temps, il se levait bruyamment, regardait par la fenêtre, puis revenait toujours plus énervé. Piero, lui, chassait une mouche imaginaire, un truc qu’il était seul à apercevoir dans sa cécité. Et moi, coincé dans l’étau de leur silence, j’attendais que l’orage pète une bonne fois pour toutes.

Sous nos pieds, Chiara se cognait dans l’obscurité et lâchait des gros mots en italien pour s’y repérer. Y a jamais eu d’électricité en bas, seul Piero réussissait sa traversée sans cracher d’insultes.

De juron, elle en a lâché un dernier, et un beau, quand elle nous a tous vus là, comme des cons sur nos chaises. Sa bouche s’est déformée, sa fente labiale écartée, et avec ses cheveux courts, elle ne ressemblait plus à grand-chose. « À un garçon », qu’elle disait, quand les mecs d’en face la raillaient au lieu de la siffler. Évidemment, elle était surprise de voir Primo ; il avait jamais vécu avec nous et ses visites étaient aussi rares que désagréables. Il nous méprisait, elle et moi – pour Piero, c’était une autre histoire, une histoire qu’ils partageaient que tous les deux.

Une fois la surprise passée, Chiara se lava les mains, comme d’habitude, mais elle sentait toujours les gants stériles quand elle vint s’asseoir à mes côtés. Moi qui avais toujours détesté la neutralité clinique de son parfum, l’odeur de désinfectant m’était pour une fois réconfortante.

Et comme à chaque fois qu’il était là, c’est Primo qui a pris la parole en premier :

— C’est maman. Elle revient.

Ça a fait l’effet d’une bombe, une grosse, une américaine, le genre qui dégomme tout à la ronde et qui laisse un sifflement à la con dans l’oreille.

On était tous sur le cul. Personne n’a moufté. Il restait encore quelques notes sur la partition de Primo, mais il attendait le bon moment pour nous les balancer, les lèvres en suspens et le regard lourd. J’ai pas pu l’affronter. Je ne regardais plus personne, les yeux rivés sur les mains de Chiara. Elle se grattait frénétiquement les poignets, creusant toujours plus avec ses ongles, prête à en crever l’épiderme.

Bientôt, ça saignera. Alors, magnanime et impitoyable à la fois, Primo conclut :

— Elle a rien dit d’autre. Juste qu’elle réglait deux trois affaires puis qu’elle revenait.

Dans le quartier, on les connaissait bien les affaires de maman. Des crapuleuses et des pas belles. Mais elle avait disparu depuis une décennie, on la croyait morte nous… Dix ans ! Ça fait un paquet de gosses dans les bras de Chiara, ça. De l’espoir en pluie qui lui a filé entre les doigts.

— Je veux pas qu’elle revienne, a continué Primo. Elle a pas le droit !

— Et pourquoi ? lui a lancé Chiara. T’habites même pas là, toi !

En guise de réponse, il s’est contenté d’appuyer ce regard qu’on connaissait bien avec ma sœur. Celui qui impose le silence manu militari. Il avait de l’effet, Primo, avec ses yeux noir-noir. Alors, on s’est tus et on a attendu que Piero tranche.

Tout le monde l’écoutait à la maison. Je pense que c’est parce que Piero tenait la baraque à lui tout seul depuis ses quinze ans et qu’il avait toujours pas craqué. Sans lui, on aurait fini comme le fond de la cuisine : dans l’obscurité, tout plein de crasse, les gaz allumés.

— C’est vrai qu’on l’a pas vue depuis longtemps, maman.

Il a dit ça honteux, comme si c’était lui qu’avait pris la fuite, avant d’ajouter :

— Je la croyais morte. Faut bien avouer que ça nous arrangeait, non ?

On n’a rien répondu. Piero s’est alors redressé pour reprendre un peu plus fort :

— Mais si elle est en vie, ça change tout. On peut pas la laisser à la rue. Et puis… comme ça, elle pourra nous expliquer.

Il avait toujours le bon mot mon grand frère, mais là, faut avouer qu’il a dit une grosse connerie. La vieille allait rien nous expliquer du tout. Déjà parce que les histoires de famille ont la très mauvaise habitude de se consumer dans un odieux silence, aussi parce qu’on le savait pas encore, mais notre mère était revenue muette comme une tombe de sa grande vadrouille.

La réponse du frangin a évidemment déplu à Primo qui a pris la porte en la faisant claquer si fort qu’on a tous sursauté. La lettre, elle, était toujours là, un peu narquoise et perfide. On n’y a pas touché.

Une fois Primo parti, c’était à qui resterait le plus longtemps sans bouger. Chiara fut la grande perdante puisque, très vite, elle gagna sa chambre en chialant avec de si gros sanglots qu’on l’entendait toujours malgré l’épaisseur des murs. Piero, lui, a été tellement fort qu’il est resté toute la soirée à table sans broncher d’un pet, même quand je lui ai apporté une assiette de pâtes, délicatement posée sous son nez avec les meilleures intentions du monde.

Moi, j’ai pas mangé. Je me suis retiré tout doucement pour pas déranger Piero et lui faire croire que j’étais toujours avec lui. Et je me suis cassé. J’ai marché toute la nuit. J’en avais mal aux pieds, les talons en bouillie et des ampoules de partout. Je rasais les murs dans l’espoir d’y trouver une brèche pour sauter dedans, à pieds joints comme un gamin dans une flaque, et passer de l’autre côté. Mais rien. La ville finissait sa vidange : une mélasse crasseuse se jetait sans remous dans les égouts. Tout se passait au niveau du trottoir, là, très bas, humide et froid, loin des mansardes chauffées où j’aurais voulu vivre avec de belles perspectives sur Paris, le ventre rempli. Mais le mien était vide et grondait. Je crois que j’avais le moral plus bas encore, au fond du bout des chaussettes, là où c’est tout trempé et puant.

Les délices et les caprices de Paris, c’était pas pour moi. Y avait plus rien de bandant dans ma tête. Les passantes pressaient le pas, gênées par le spectacle de mon visage déconfit. En plus, j’avais les mains dans les poches, les jolies devaient sûrement croire que j’y cachais un couteau. Que dalle ! J’avais juste les menottes gelées. Au début, les taxis circulaient régulièrement, m’éclaboussant toujours plus, puis ils ont commencé à se faire rares, pour finalement rentrer se coucher dans leur banlieue. Les rues s’étaient vidées, les gens remontés au chaud, et les gares que je traversais envoyaient leur dernier train vers la mer et là où il faisait encore jour. Alors, je me suis résigné à rentrer, tandis que la pluie redoublait sa pétarade contre le pavé.

Sur le chemin du retour, j’ai pas pleuré – personne l’aurait remarqué de toute façon. Non, j’ai pas pleuré. Maman n’aimait pas ça et elle allait revenir, alors fallait vite reprendre les bonnes habitudes, sinon ça allait barder sévère, comme à l’époque. Et puis, qui sait ? J’aurais pu la croiser dans la rue – c’était peut-être elle que j’étais parti chercher sous la pluie.

Dans le salon, j’ai retrouvé Piero qui roupillait, toujours assis à la même place, la tête renversée en arrière, laissant apparaître son énorme pomme d’Adam. Sur la table, l’assiette non plus n’avait pas bougé. Seules les pâtes avaient osé un discret changement en se refroidissant.

Ce soir-là, j’étais quand même content, parce que Piero avait pas touché à la bouteille avec qui il avait pourtant une relation particulièrement intime, voire grossière. Fier de lui, j’ai éteint la lumière et suis allé dans ma chambre. En passant, j’ai remarqué que Chiara n’était plus dans la sienne.

Lové au fond de mon lit, j’attendais le sommeil, mais cet enfoiré ne devait plus jamais revenir. Je le savais pas encore, alors j’ai attendu longtemps, un peu comme un con, c’est vrai, les habits tout trempés et désagréables qui vous collent à la peau. J’avais école le lendemain, donc les autres, l’institution, la vie normale, tout ça tout ça, ça me tracassait quand même pas mal… Impossible de m’endormir.

Je me suis levé et j’ai arpenté les couloirs vides de l’immeuble comme un étranger. J’avais l’impression d’être coincé par les murs de mon enfance, eux qui m’avaient vu grandir. Je me sentais mal, à l’étroit. On aurait dit qu’ils se moquaient de mon existence comme si j’étais qu’une poussière dans la leur. Ils m’ignoraient bien et fort, les salauds ! Tous stables, avec une postérité assurée. Le parquet aussi ignorait mes pas, effacés, anonymes et balayés par les milliers d’autres qui avaient foulé le sol avant moi. J’étais qu’un client parmi tous les autres de la vie, cette putain. Pire encore, j’étais son bâtard, un avorton que même la nuit refoulait.

Alors, comme toutes les fois où j’ai peur et que je me mets à penser aux putes, je suis allé voir Piero. La bouche béante et la tête renversée, il avait l’air paisible dans l’obscurité, presque serein. Je pouvais pas le laisser comme ça, alors j’ai ramené ses bras sur la table et, délicatement, j’ai déplacé sa tête pour qu’elle s’y repose. J’en ai profité pour mieux l’observer. Lui qui voyait plus rien depuis un bon bout de temps, ses rêves bien qu’inaccessibles m’avaient toujours intrigué. Est-ce qu’il y voyait maman ?

Parce que j’en avais besoin, je me suis rapproché de lui, sentant son souffle tiède contre ma joue.

Mais là encore, j’étais propulsé à des océans de ce qu’il était vraiment. Je me retrouvais effroyablement et terriblement seul. Son souffle fébrile dans ma gueule, c’était la brise d’une terre perdue, un truc qui pouvait pas m’aider contre les vagues. Et cette noyade, je la sentais jusqu’au fond de mes entrailles.

Éloigné de tout, de tous, j’étais en plein divorce avec le monde. Face à lui, je me sentais bien trop impuissant. Comme papa, je me suis défaussé de la garde des autres.

Cette nuit-là, j’ai pas dormi et c’est Chiara qui m’a retrouvé la corde au cou tandis que le soleil grimpait timidement sur mon corps. Ça a dû lui faire tout drôle de me voir voler comme ça, dans la cuisine, parmi les casseroles. Elle s’est mise alors à gueuler, et moi aussi, le souffle un peu coupé.

Chapitre II

Vers mes quinze ans, une fois assez grand pour aller boire au bar avec Primo, Piero et Chiara — ce que je considérais alors comme la consécration ultime de la vie de petit frère —, on m’a tout raconté sut la famille et j’ai chialé comme une baleine, à la différence qu’elle, c’est quand même plus imposant parce que ça fait monter le niveau de la mer. Ma chialade à moi n’avait rien changé du tout, j’avais juste trempé mes draps pour une semaine.

Une à deux fois par mois, Primo nous réunissait pour ce qu’il appelait des «dîners de famille ». C’en avait que le nom, puisqu’on mangeait rien, si ce n’est la carcasse de nos parents absents. Ces soirées étaient aussi l’occasion pour Primo de nous donner un peu d’argent, de quoi subsister jusqu’à la grand-messe suivante. On allait tout le temps dans le même bar miteux, celui pas cher au coin de la rue pour qu’on puisse rentrer même amochés. À chaque fois c’était la même chose : on parlait complètement ivres et sans raison des parents. On pataugeait dans notre malheur en s’éclaboussant comme des cons, Mes frères, eux, y étaient déjà jusqu’au cou, alors ils m’invitaient à les rejoindre pour creuser un peu plus. »

Extraits

« On se serait cru dans une sacrée Cène quand je suis revenu à l’Amore. Moi, tout juste ressuscité avec mon pain de campagne que j’aurais bien voulu dédoubler, celui qui voulait ma peau, la-pas-du-tout-vierge toute silencieuse, le bon proxénète africain, Chiara-la-sainte qu’avait rien demandé à personne, cachée dans l’ombre de Primo, et enfin l’aveugle, qui attendait un miracle. Je suis persuadé que si on n’avait pas fait les cons, on aurait pu rendre la vue à Piero. Et à nous tous d’ailleurs. Sortir de l’obscurité et du silence. Mais non, on saura jamais, parce que les cons, on les a bien faits ce soir-là.

Ils avaient mis la table avec des couverts et des assiettes qu’on sortait jamais d’habitude. Primo parlait de sa musique pendant que les autres buvaient des petits coups de vin pour pas trop s’ennuyer. J’ai foutrement plombé l’ambiance en débarquant et je m’en suis bien rendu compte. J’étais de trop.

Ça sentait pas bon, pas bon du tout cette histoire, Surtout que Primo, lui, avait l’air encore plus sûr et fier que jamais, avec son regard haut perché quelque pat, inaccessible pour nous. » p. 103

« « Aussi curieux que ça puisse paraître, la dernière réaction corporelle d’un pendu est d’évacuer tous ses liquides, et donc de jouir. La petite mort avant la grande. J’ai jamais compris comment. Alors on raconte que les mandragores sont les enfants de la mort. Le fruit de ce sperme désespéré et jeté sur la terre. Une semence sans désir. »

Albert s’arrête un peu avant de reprendre. Un sanglot coincé dans la gorge.

— Moi, j’ai perdu un fils. C’était encore un enfant, haut comme ça (il lève sa main pour estimer une hauteur vraiment pas très grande) quand je lai retrouvé sans vie dans le jardin. 14 ans, putain! Son corps était si léger que le vent le balançait doucement. C’est les mandragores qui l’ont emporté, elles qui poussent maintenant sous mon chêne. » p. 196-197

« Depuis quatre mois, l’Amore partait à la dérive. La tendresse pousse pas dans un endroit qui pue l’alcool et le tabac froid. » p. 234

À propos de l’auteur

Marius Degardin © Photo DR

Né en 2003, Marius Degardin fait des études d’Histoire à l’université de Paris Sorbonne. Il est actuellement en 1ère année de Master, et compte orienter ses recherches sur l’histoire de l’inceste. À 17 ans, Marius se lance dans l’écriture afin de mieux comprendre et surtout combattre ses idées noires qui deviendront Les Mandragores, son premier roman. Il vit actuellement à Paris. (Source : Éditions du Panseur)

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