Les certitudes

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En deux mots

Anna, 26 ans, journaliste pigiste, partage l’appartement de Madame Simone, 75 ans, juive marocaine installée à Paris. Quand la vieille dame décède peu après le 7 octobre 2023, Anna apprend qu’elle lui a légué un appartement à Tel Aviv. Sur place, elle découvre que ce legs est un leurre. Commence alors une quête pour reconstituer le puzzle d’une vie secrète, de Jaffa à Jérusalem puis à Ramallah. Un voyage initiatique qui ébranle tout.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le voyage en Israël et en Palestine

Marie Semelin, ancienne correspondante en Israël pour Radio France et le quotidien belge Le Soir, a vécu sur cette terre déchirée, en a aimé les gens, en a subi la pesanteur. Son premier roman, qui entraîne la narratrice en Israël et Palestine après le 7 octobre, est éclairant. Et saisissant.

Comme souvent, l’histoire débute par une rencontre. Anna, 26 ans, peine à vivre de son métier de journaliste. Quand elle croise Madame Simone, 70 ans, elle vient de terminer un CDD à France 24 et n’a guère les moyens de se payer un logement à Paris. Aussi, quand la vieille dame lui propose de l’accueillir chez elle en échange de menus services, elle s’empresse d’accepter. L’annonce était d’une élégance surannée : « Loue chambre prix modeste contre menus services. » Pendant leur cohabitation, les deux femmes vont se découvrir mutuellement, même s’il reste de nombreuses zones d’ombre. C’est ainsi qu’après le décès brutal de Madame Simone, Anna apprend que la septuagénaire lui a légué un appartement à Tel Aviv. Alors, même si la situation — après le 7 octobre — n’est guère favorable à un tel voyage, elle décide tout de même de se rendre sur place.

Mais en débarquant, son interlocuteur refuse de la recevoir. Elle n’a rien hérité. Il lui faudra dès lors beaucoup de courage et de ténacité pour remonter le fil de la vie de son amie disparue.

Se démenant entre Jaffa, Jérusalem et Ramallah, elle va toutefois finir par recomposer l’histoire de Madame Simone, partie en France en laissant derrière elle le fils qu’elle a eu avec un Palestinien. Un secret enfoui depuis des décennies. Un amour impossible que la guerre des Six Jours a fracassé. La petite femme au chignon blanc qui lisait la presse en hébreu et en arabe à la bibliothèque du Centre Pompidou était bien plus que ce qu’Anna croyait connaître.

Marie Semelin ne choisit pas de camp. Elle montre. Elle donne à voir l’espoir trahi des Mizrahim, ces Juifs d’origine marocaine ou irakienne attirés en Israël sur de fausses promesses et relégués à la marge. Elle dépeint les jeunes soldats israéliens, « cabossés, misérables vivants avec rien d’autres qu’eux-mêmes ». Elle rend palpable la vie en sursis des Palestiniens de Cisjordanie, enfermés dans un quotidien d’autorisations, de check-points, de routes brusquement bloquées. Elle évoque Gaza comme un « paysage de cratères délavé ». Elle fait entendre la voix des Arabes d’Israël, qui préfèrent se nommer « Palestiniens de 1948 ». Dans ce roman, chacun peut être à la fois victime et bourreau. La haine, écrit Semelin, devient « cet endroit bien confortable où l’on se sent appartenir ».

J’ai moi-même été envoyé spécial en Israël et en Palestine pour une série de reportages. J’ai arpenté Jérusalem, Bethléem, la Cisjordanie. Et j’ai retrouvé dans ces pages les enjeux inextricables qui habitaient déjà les populations, cette tension sourde entre deux récits qui coexistent sans jamais se croiser. Marie Semelin les fait cohabiter dans un même roman sans jamais forcer la démonstration. C’est là son tour de force.

Car l’auteure connaît ces terres de l’intérieur. Journaliste, ancienne correspondante en Israël pendant six ans pour Radio France et Le Soir, elle y a vécu, aimé, souffert. Cette connaissance intime des lieux et des hommes donne à sa fiction une profondeur sensible et érudite que l’on sent à chaque page. Les mouvements de tanks à Gaza, la vie à Jérusalem dans les années 1950, les identités fragmentées — tout est vérifié, sourcé, exact. Les gestes — un thé déposé sur un guéridon, une odeur de fleur d’oranger, des galets blancs sur une cheminée — portent tout le poids de ce que l’on ne dit pas.

Ce premier roman impressionne aussi par sa construction, entremêlant les temporalités –1955, 1967, 2023 – sans jamais perdre le lecteur. Sans manichéisme. Elle reste à hauteur de personnages, de leur humanité.

Les certitudes

Marie Semelin

Éditions JC Lattès

Premier roman

342 p., 20,90 €

EAN 9782709675680

Paru le 20/08/2025

Où ?

Le roman est situé en France, à Paris, puis à Tel Aviv et Jaffa, Jérusalem et Ramallah.

Quand ?

L’action se déroule de 1948 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

« Le 9 octobre 2023 à douze heures une, comme tous les lundis, une foule d’étudiants entre dans la bibliothèque du Centre Pompidou. Ce jour-là une petite femme au chignon blanc trotte parmi eux. Elle demande un renseignement et accède au premier étage.

Durant une semaine, elle lit la presse. Elle étale les titres sur une large table noire, à proximité des box de métal où se trouvent les journaux. Puis elle sollicite un documentaliste. Le jeune homme, serviable et patient, l’aide à effectuer ses recherches sur ordinateur. D’abord en lettres latines et ensuite, grâce à des claviers en ligne, en hébreu et en arabe.

Il l’ignore, mais il est désormais le seul à savoir qu’elle parle ces deux langues. »

 De 1955 à aujourd’hui, entre Jérusalem et Ramallah, Marie Semelin signe un roman bouleversant d’humanité où chacun des personnages affronte ses contradictions jusqu’à ce que ses certitudes vacillent.

Les critiques

Babelio

Page des libraires (Aurélie Baudrier, librairie L’Insomnie à Décines-Charpieu)

La grande librairie 

Kimamori (Yassi Nasseri)

Blog La Scribe

Blog Joëlle books 

Blog Sur la route de Jostein 

Blog Mademoiselle lit 

Les premières pages du livre

« Prologue

Décembre 1967

Quand sommes-nous ? Nous sommes à l’hiver de Jérusalem. Le mauvais temps et l’intérieur de mon cœur la rendent sale et suintante. Boueuse et pleureuse. Tout goutte et glace. Les murs nous emprisonnent dans une humidité dont on ne peut fuir. Je dis « nous » mais maman est muette depuis vingt jours déjà. La maison, elle, est toujours pleine. J’entends les pas et l’écho des voix. Ils ne savent pas que je suis ici. Il y a désormais un rideau qui dissimule l’endroit où je reste allongée.

J’ai froid. L’enfant rampe sur ma poitrine et remue le nez pour trouver mon sein. Seul lui me réchauffe. Il fait sombre et je ne sais plus si c’est le jour ou la nuit. Comme cet été durant la guerre, où nous sommes restés terrés jusqu’à ce que la ville soit prise. Désormais c’est la victoire. La frontière de la porte Mandelbaum est ouverte. Les snipers jordaniens ne sont plus là. Je devrais me réjouir, tout est possible, le passage est libre. Pourtant je dois partir. Il y a un vainqueur et un vaincu et mon cœur n’est pas divisé ainsi.

J’enroule l’enfant dans la couverture, celle qui nous abrite tous les deux. Quand je serai en route vers le port son cri fera venir ma mère, et Yvonne, si elle est rentrée. Alors il sera épargné du déshonneur, des mains prendront soin de lui, la voisine donnera du lait, peut-être diront-elles que je suis morte. Il sera sauvé.

1

Le 9 octobre 2023 à douze heures une, comme tous les lundis, une foule d’étudiants entre dans la bibliothèque du Centre Pompidou. Ce jour-là, une petite femme au chignon blanc trotte parmi eux. Elle demande un renseignement et accède au premier étage.

Durant une semaine, elle lit la presse. Elle étale les titres sur une large table noire, à proximité des box de métal où se trouvent les journaux. Puis elle sollicite un documentaliste. Le jeune homme, serviable et patient, l’aide à effectuer ses recherches sur ordinateur. D’abord en lettres latines et ensuite, grâce à des claviers en ligne, en hébreu et en arabe.

Il l’ignore, mais il est désormais le seul à savoir qu’elle parle ces deux langues.

2

Pour être bien honnête, il faut dire que Madame Simone et moi nous étions toutes les deux difficiles à domestiquer, et si nos corps avaient été recouverts de poils, nous nous serions probablement reniflé le cul. Comme nous sommes humaines nous avons traversé un processus plus complexe, en l’occurrence elle m’a offert un thé, noir et fort, elle a posé la tasse brûlante sur un petit guéridon, puis elle a tiré sa chaise et a croisé ses mains en laissant vivre un soupir sonore et impatient.

Madame Simone avait toujours quelque chose à faire, ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on n’a rien à faire, c’est une des premières choses qu’elle m’a dites, en parlant vite puisqu’elle n’avait pas le temps. Elle avait des boucles soignées tombant sur les épaules, la coiffure des jours qui comptent, et avec le sourcil relevé ça lui donnait un air de dame plutôt intimidant. Elle voulait surtout savoir si j’étais flemmarde, ça la souciait beaucoup, également si j’avais cette mauvaise manie de la jeunesse qui passe des heures à cuisiner avec un tas d’ingrédients. Pas de ça chez elle, ça garde la cuisine propre et c’est mieux ainsi, donc Anna vous vous dispenserez s’il vous plaît, pardon, elle se reprend, tu te dispenseras s’il te plaît.

J’étais là pour obtenir la chambre et mon goût de la vie ne réside pas dans la gastronomie, alors j’ai hoché le menton, avec sourire aux dents visibles et gestes mesurés pour ne rien renverser, ça faisait partie de ma danse de la séduction et ça a bien fonctionné puisqu’une semaine après j’emménageais.

« Loue chambre prix modeste contre menus services », disait l’annonce, puisqu’elle s’exprimait très bien dans un ton assez désuet. Moi j’étais journaliste pigiste, ça veut dire sans rédaction attitrée et trop pauvre pour vivre seule, mais malheureusement j’étais exigeante et je me refusais à supporter un autre vingtenaire dans mon espace vital. Cohabiter avec une dame de soixante-dix ans apparaissait une concession convenable.

Quatre ans plus tard, j’étais encore là. Enfin, pour être précise j’avais commencé à rassembler mes affaires pour emménager chez Victor, mais en attendant c’était ma quatrième année comme heureuse partenaire du quotidien de Madame Simone, au 37 rue Linné, Paris Ve.

Maintenant, quand j’avais mal au ventre, je fermais les yeux pour me rappeler ses caractéristiques constitutives. J’énumérerais entre autres : son chignon avec pinces car le brushing aux épaules c’était pour les occasions, la voix de Zohra El Fassia sur la chaîne hi-fi, les saucisses à l’ail de la boucherie Assaf, un grand intérêt pour les surgelés, les pierres blanches et plates qu’elle superposait avec soin sur la cheminée et le ménage à l’eau de Javel, qu’elle tenait à ce que j’applique scrupuleusement même dans les coins qu’un pied humain ne pouvait atteindre.

Certains éléments, avec les années, avaient connu des modifications. Par exemple : elle m’appelait « warde » et non plus « mon coquelicot », il paraît qu’avec l’âge on penche ses branches de nouveau vers ses racines qui pour elle étaient arabes, langue dans laquelle warde veut dire une rose, moi j’ai pas d’avis tant que ce sont des mots d’amour, et je restais dans une constante botanique. Elle avait aussi arrêté d’aller chez Assaf elle-même. Pourtant c’était la seule course qui lui plaisait, mais un jour elle avait décidé : « Désormais c’est toi qui iras. » Moi j’avais dit d’accord, car je lui disais toujours d’accord. Ah et bien sûr il y avait eu l’apparition de Georges. J’évitais de me rappeler son existence puisqu’il était globalement inutile, à part pour montrer par contraste combien Madame Simone était extraordinaire (et lui tragiquement remplaçable).

De son côté, elle avait pu s’apercevoir qu’en fait si, j’étais un peu flemmarde, mais ce constat était arrivé trop tard : je ronronnais déjà tel un vieux chat satisfait sur une part importante du canapé, que sa compagne houspille avec la tendresse de la considération réciproque.

Dans nos rituels, mon préféré était celui du dimanche soir. Surtout l’hiver, quand la nuit enrobait l’appartement d’une obscurité inquiète, il faut dire que le plafond bas et les murs en crépi ça n’aide pas à s’élever l’âme, d’autant plus en saison froide. Pourquoi y avait-il du crépi sur les murs ça personne ne savait, qui met du crépi en intérieur vraiment je me demande, un jour j’avais encouragé Madame Simone pour qu’elle pose la question au propriétaire et il était resté sans voix, il n’en avait aucune idée, mystère. J’avais fini par conclure avec moi-même que c’était un revêtement sûrement moins cher que la peinture, en tout cas pendant quatre ans je me suis souvent éraflé les coudes et ça fait mal, surtout par surprise.

Donc le dimanche soir, pour reprendre mon récit car il est plus important que les coudes, l’une de nous allumait la grande lampe sur pied et dans son auréole jaune on pouvait distinguer le duvet hérissé de l’abat-jour vieillissant. Une nouvelle temporalité s’ouvrait. En bas on apercevait la place Jussieu, vide des étudiants qui la ranimeraient le lundi matin. Il y avait seulement quelques égarés la traversant, courbés sur eux-mêmes, prêts à plonger dans le profond escalator du métro, impatients d’un départ pour ailleurs, là où la vie n’était pas encore assoupie, mais assoupie ce n’est pas négatif c’est aussi reposant.

On voyait le patron de la brasserie en face replier ses tables. C’était Victor mais au début je ne le savais pas. Dans l’ombre massive de l’université somnolente, ça aurait pu donner le cafard. En fait ça tenait chaud. C’était un silence de coton où pour une fois elle prenait son temps. Madame Simone se mettait devant sa tour à CD et elle passait lentement son doigt sur les tranches, puis en choisissait un. J’adorais la regarder. Quand elle les frôlait, j’avais l’impression qu’elle me touchait la joue. L’appareil avalait le disque et une voix s’élevait pour nous.

Madame Simone rejoignait son fauteuil et moi je me lovais dans le canapé. Parfois elle décidait de me rejoindre et je glissais ma tête sur ses genoux. Le sombre des choses se muait en douceur domestique. Dans ces moments-là, je croyais réellement devenir chat. Je remerciais le dieu des félins auquel je ne croyais pas de m’avoir gratifiée d’une maison douillette. Je me levais seulement pour préparer son thé. En me penchant pour le déposer sur le guéridon, face à la fenêtre, à gauche de son fauteuil, je respirais sa chaleur et je lui déposais un baiser (j’ajoute à la liste des intemporels : une odeur de fleur d’oranger).

Ça ne se voyait pas, rapport aux cheveux blancs et ondulants, puis aussi parce qu’elle parlait bien, qu’elle était vieille et que maintenant elle sortait avec ce lombric de Georges, mais Madame Simone était une vraie punk. L’indicateur le plus fort était qu’elle parlait sans filtre. Elle s’adressait en permanence aux gens qu’elle ne connaissait pas, puisque nous étions tous des représentants de la race humaine disait-elle, un point commun saisissant et une raison assez solide pour interagir sans hésiter avec ses semblables.

Elle parlait au gars qui traficotait un vélo pour lui dire que voler c’est mal, elle tapotait sur l’épaule d’une femme pour lui signaler qu’une croix de maintien se coupe (si, ce petit point de couture qui ferme les pans d’un manteau neuf, en bas du dos, c’est vraiment disgracieux). Elle souriait à une autre, en pleurs dans le métro, en lui disant ça va aller, parce que soit ça va soit on en meurt, alors mieux vaut que ça aille. Moi je rêvais de la même audace mais je n’avais pas le courage de prononcer un mot. Je tentais quelques regards empathiques appuyés qui ne servaient pas à grand-chose, sinon à me donner l’air d’une nana un peu tordue avec qui mieux vaut éviter les interactions. L’honnêteté de Madame Simone lui avait causé du tracas et à cause de ses irruptions elle avait manqué de se faire péter la gueule un certain nombre de fois. Ça la faisait rire, elle en était plutôt fière.

Elle travaillait comme secrétaire chez le docteur Habib, les jours ouvrés et depuis plus de cinquante ans, avant comme salariée à temps plein puis au black juste l’après-midi, « parce que sinon la retraite je ne vais pas me tourner les pouces ». Les nouveaux patients étaient toujours surpris de son aussi grande bouche. Dans un cabinet médical, ça jure. Cette habitude ne lui apportait pas que des soucis et lui avait même permis de trouver un amoureux, un type dont la femme lui faisait une scène. Madame Simone avait commencé à déclamer contre les emmerdeuses, la dame avait frôlé la crise d’apoplexie et s’en était prise à elle, le monsieur avait fini par défendre Madame Simone, la femme par se barrer, et le type et elle étaient partis prendre un café. Bon, ça s’était terminé au bout de quelques mois car la colérique était insistante, monsieur avait abdiqué pour finalement rentrer chez lui, dommage disait Madame Simone, il avait de belles mains puissantes et de beaux cheveux bruns.

Considérant sa propension à l’ouvrir et autres éléments biographiques, sa situation était plutôt carrément bonne et ça donnait de l’espoir, parce qu’elle était partie de loin et si je l’avais connue dans sa jeunesse je n’aurais pas misé cher sur son espérance de vie.

Je l’aimais, je ne peux pas vous dire combien. Je l’aimais comme quand on court dans une gare pour se serrer contre celle qui arrive. Les jours gris, et les autres d’ailleurs, j’aurais passé des heures à la respirer dans le cou, affalée contre son sein flétri. Ça sentait le foyer.

Alors ce soir-là, quand je suis rentrée et que je l’ai vue assise dans le noir, éclairée seulement par les réverbères de la place, sans le lampadaire, sans musique, un jour où ça n’était pas dimanche, j’ai eu peur. Elle ne m’a pas dit bonjour ni rien. Quand la porte a fini de claquer elle a lancé comme ça, « warde, je veux être enterrée à Jérusalem ». Je n’ai rien dit et je n’ai pas eu de réaction folle car c’était la vraie vie et pas un film dramatique. Elle était de dos et je suis sûre qu’elle a bien entendu mon silence. Je ne connaissais presque rien de Jérusalem mais sans aucun doute je savais que se faire enterrer là-bas c’était un truc de juif. Il faut préciser ici que Madame Simone était juive sans y réfléchir, par constitution naturelle, pas par identité, juive comme elle avait les yeux noisette. À ma connaissance, cette spécificité n’avait dirigé aucune action de sa vie.

Elle a continué à parler dans le noir. Elle avait désormais soixante-quinze ans, un âge sérieux, oui elle rit souvent mais elle est un très vieil arbre, un arbre qui a pris des dispositions, rempli des papiers, c’est irrévocable. Non je ne me sens pas plus juive qu’avant, non ce n’est pas politique ou je sais pas quoi, oui ça peut paraître incongru, je te demande d’accepter de ne pas comprendre. Voici ce qu’elle m’a dit. Elle a ajouté : « Je te confie cette volonté parce que tu vis dans mon cœur. »

Je me suis approchée d’elle pour lui prendre la main et ses doigts étaient froids. Puis je lui ai demandé, d’une voix trop douce, si elle s’était mise à croire en Dieu. Je parlais lentement et oui, c’est vrai, avec la déférence réservée aux séniles, et je me rappelai au même moment qu’elle me l’avait fait remarquer, que quand je parlais à des vieux je changeais ma voix ce qui était très gênant, le grand âge n’allait pas avec la débilité, au contraire, c’est d’ailleurs probablement pour ça que les vieux ne parlent plus m’avait-elle dit, ils ont compris que cette vie se passe de commentaires, puis elle s’était interrompue pour réfléchir à sa conclusion car elle était bavarde, alors elle ignorait quoi conclure en ce qui la concernait.

J’essayais de mesurer mes mots et je jure, je l’aimais tant que j’étais presque prête à accueillir un éclat divin. Si ce doit être ta réponse, ainsi soit-il, je l’accepterai. Mais Madame Simone a eu un geste agacé et elle m’a dit de laisser Dieu tranquille, ça n’a vraiment aucun rapport. J’ai trouvé ça un peu fort quand même en parlant de Jérusalem. Puis, toujours en tenant ses doigts, j’ai commencé l’inventaire mental de la religiosité de Madame Simone, la chasse aux indices annonciateurs que je n’aurais pas remarqués. Il y avait bien les petits galets blancs qu’elle gardait pour la mémoire de ses absents sur la cheminée, j’avais cru comprendre que c’était un peu juif mais pas certain, car en vérité ça semblait sacrément païen. Il n’y avait pas grand-chose d’autre.

En fait, dans la stricte catégorie du judaïsme, il n’y avait que les saucisses à l’ail. Madame Simone n’avait pas opéré de transmission en bonne et due forme, mais la première fois j’avais suivi ses instructions : identifier un homme de grande carrure, les yeux rapprochés et d’une quarantaine d’années, la kippa tenant miraculeusement sur un crâne désert, qu’elle m’avait décrit comme s’appelant Harry, à la fière tête de la boucherie Assaf Frères, Paris XIe. J’avais répété docilement les mots appris : « Bonjour, je m’appelle Anna, je viens de la part de Madame Simone, aujourd’hui elle est fatiguée, elle m’a chargée de lui amener ses courses. » L’homme avait aussitôt levé un sourcil inquiet et s’était enquis de sa santé et j’avais répondu qu’elle allait bien, simple fatigue passagère. Be’ezrat Hashem il avait conclu, elle ira bien.

J’apprendrais ensuite que ça voulait dire « avec l’aide de Dieu », mais pour l’instant je l’ignorais alors j’ai fait mon sourire avec toutes les dents auquel il a répondu d’un air engageant et voilà, j’étais intronisée officielle représentante de Madame Simone et bénéficiais ainsi de certains privilèges.

Quand Harry était là, ce qui était toujours le cas, sauf, disait-il, événements familiaux ou plaie d’Égypte, il me faisait systématiquement passer devant les autres. Au départ ça me provoquait de l’embarras puis je me suis faite au favoritisme, voire j’étais assez contente de ce traitement et en poussant la porte de la boutique je le cherchais des yeux. La conversation suivait un cours inscrit à l’avance : il demandait comment allait Madame Simone, je répondais très bien, il disait Baruch Hashem, Dieu bénisse, et à force de l’entendre dire Baruch Hashem, moi aussi je disais Baruch Hashem puisque cette répétition avait l’air d’avoir sa place et de satisfaire Harry, qui opinait rituellement du menton. Après je repartais avec le sac contenant huit saucisses à l’ail dont deux offertes par la maison, et en rentrant je devais les emballer selon les instructions, c’est-à-dire par paires, puis les ranger dans le congélateur pour une meilleure prise en main et une utilisation individuelle.

En fait, Madame Simone ne cuisinait jamais. Elle se contentait de faire réchauffer des plats au micro-onde. La vie est trop courte pour s’ennuyer en cuisine, disait-elle. Pour les saucisses à l’ail elle était prête à faire l’effort de les mettre dans une poêle, ce qui dans son esprit était déjà beaucoup, mais la plupart du temps c’est moi qui les grillais. Elle attendait à la fenêtre du salon, préservée des odeurs de gras.

Les jours de lumière, elle poussait son fauteuil pile dans l’axe pour profiter du soleil. Elle plissait les yeux, le temps de voir arriver l’assiette fumante. Alors elle se dressait sur ses pieds, tapait dans ses mains en s’exclamant « À table ! ».

À part ça, elle se nourrissait quasi exclusivement de surgelés et elle louait à qui voulait l’entendre l’apport du processus de congélation à échelle industrielle dans la vie des hommes, disons des personnes humaines, des femmes plus spécifiquement, qui était selon elle tout à fait sous-estimé. Picard lui avait rendu la vie plus belle, ça sonnait comme une pub pour famille débordée mais pour Madame Simone c’était simplement vrai. Dans sa cuisine le frigo mesurait cinquante centimètres, écrasé par la domination sans partage du congélateur à six tiroirs.

À ma connaissance, la congélation n’était garante d’aucune religion. J’en avais déduit que l’infidélité faite aux surgelés avec une boucherie casher tenait plus d’une coquetterie gastronomique ou d’un vague souvenir gustatif à chérir que d’un réel intérêt pour le respect de la Torah, qui, m’avait-elle un jour expliqué d’une voix peu intéressée, autorise à manger tout animal avec le sabot fourchu et fendu en deux ongles et qui rumine. Mais il y a des exceptions, avait-elle ajouté, sans se fatiguer à préciser lesquelles.

L’enterrement à Jérusalem sortait d’un nuage. Je savais qu’elle était née au Maroc, à Fès : elle aurait pu choisir cette ville pour y reposer, je l’aurais mieux compris. J’essayais de la raisonner. À Jérusalem, elle serait entourée d’inconnus. Je ne pourrais pas lui rendre visite, en tout cas pas régulièrement. C’était juste une idée dans sa tête, un nom dans un livre qu’on embrasse. Sa voix changea. Plus ferme.

« Je n’attends pas de toi que tu comprennes. » Je suis restée muette mais dans ma tête j’ai pensé qu’un secret, ça peut fouir une tranchée. Depuis octobre, j’avais bien senti que quelque chose changeait. Mais ce n’était pas religieux. Elle semblait plus fébrile, plus fuyante. Elle raccourcissait ses heures chez le docteur Habib. Elle repassait rapidement à la maison avant de partir pour de longues balades. Le soir, je voyais un rai de lumière sous sa porte à l’heure où d’habitude elle dormait. Le matin, elle était bouffie et ses cernes muaient vers le grisâtre. Mais je n’ai pas creusé. Pour ma défense, je dois dire que j’étais occupée. Je tombais amoureuse.

Je me suis penchée vers sa joue, pour déposer un baiser de fin de conversation. En plus de la fleur d’oranger, j’ai senti une très légère odeur de papier brûlé. Je n’y ai pas fait attention. Je n’ai pas vu, je ne verrais pas, sur son bougeoir, un minuscule reste de feuille ocre finir de se consumer.

3

Nous n’avions pas reparlé de Jérusalem et nous ne le ferions plus jamais. Quelques jours après, sous une légère neige de décembre, je remplissais des cartons pour m’installer chez Victor. Je planais à huit mille. Pour moi cet élan était inédit. Il était le premier à déclencher l’irrépressible appel de la domesticité. Jusqu’ici, ma fréquentation de l’autre se faisait essentiellement allongée, et encore, même là j’étais souvent déçue. Personne avant lui ne m’avait convaincue de transiter à la verticale.

Il faut dire que les hommes ont une certaine tendance, lorsqu’on les embrasse pour la première fois, à adopter l’instant suivant le regard assouvi d’un petit animal après une caresse. Leurs yeux deviennent soudain mouillés et ils s’accompagnent d’une grimace se voulant aimante et rassurante, enfin en tout cas c’est mon interprétation, l’homme présente son sourire, là, comme une offrande, comme l’amorce d’une douceur et d’un respect prometteur, ou c’est le témoin trop visible du soulagement d’avoir atteint un but, et je vous dis la vérité je trouve ça détestable, voire dégoûtant, pour ne pas dire dégueulasse, et ça me donne l’impression vivace d’avoir été trahie, oui, trahie, absolument, par celui qui apparaît séduisant et rassuré, qui arrive avec toute son assurance et sa certitude, qui charme car il est bien appuyé sur ses deux pieds, qu’il a le regard droit et franc, puis une fois qu’on partage ses lèvres il se transforme en cocker à truffe molle, la pupille floue, la queue remuante, et je sais qu’il ne voit pas dans mes yeux la terreur absolue de cette vérité qui m’écrase, si banale et pourtant si terrible, que les hommes sont affreusement faibles lorsqu’on les a dans la main, ou en l’occurrence, au bout des lèvres.

Malheureusement, comme beaucoup d’humains, j’ai des facultés d’amnésie très développées quant à mes déceptions. J’avance toujours ravie vers cette bouche inconnue et espérée, et ensuite seulement, après un baiser parfois délicieux, je relève mes yeux vers le nouvel amoureux et s’impose alors le verdict glaçant de la truffe.

Je me souviens donc précisément du moment où je suis tombée amoureuse de Victor. Ou tout du moins, où le processus d’aimer n’a pas été interrompu. Il a saisi ma taille, et juste après j’ai découvert sa bouche. J’avais les yeux fermés, je crois un long moment. Quand je les ai enfin rouverts, les siens étaient là, ils n’avaient pas bougé. Ils n’annonçaient rien de plus ni rien de moins que cet instant précédent. Ils me regardaient droit et leur puissance était intacte. La bouche ne souriait pas, elle était là, simple, elle ne se faisait pas le témoin d’un quelconque soulagement ou d’une quelconque satisfaction, elle ne semblait pas ressentir le besoin de signifier une promesse. Ce n’était pas solennel, ni non plus embarrassé. C’était le prolongement naturel de la rencontre, un déroulement évident, et il n’était pas nécessaire de le notifier outre mesure. Attention, je ne dis pas qu’il n’était pas important, il était absolument fondamental, au contraire : ça ne pouvait pas être autrement. Ce n’était pas une réussite, ni un hasard, ni un pari, c’était simplement ce qui se devait d’être. J’ai su que je pourrais me retrouver longtemps dans son regard puisqu’il ne m’avait pas trahie.

S’ensuivit une période de sidération béate où je me répétais que j’avais rencontré quelqu’un et c’était magnifique. Ça faisait seulement quelques mois mais comme l’amour évident ne supporte que l’absolu, il me fallait le nourrir avec le plus de contact possible. Le déménagement prit la forme de trois cartons, deux grosses valises et une lampe de chevet. Surtout des fringues et des livres. J’avais peu d’affaires car trop de possessions me créent des angoisses. Je suis à l’aise quand j’ai devant moi l’ensemble de mon royaume, rentrant – presque – dans mes deux mains.

Je sais bien que c’est parce que j’ai grandi avec une mère folle, je veux dire vraiment folle, HP folle, pas folle en mode excentrique style « ohlala elle est folle », la vraie, la diagnostiquée, qui m’a fait déménager plusieurs fois sans prévenir car notre appartement était habité par des forces maléfiques et il fallait le quitter au plus vite, sans préparatifs pour éviter que les démons ne s’en aperçoivent. J’avais bien identifié l’origine de mon dégoût pour l’accumulation, pourtant cette conscience aiguë n’empêchait pas son application.

Mon principe de survie mentale était donc qu’on n’est jamais à l’abri et mieux vaut se tenir prête à se faire la malle, nécessairement petite. Victor disait que ces histoires auraient aussi pu me transformer en accumulatrice obsédée – pourquoi pas, mais quitte à choisir mon fardeau des blessures d’enfance, je préfère celui de l’ascétisme, c’est quand même plus propre.

De fait, l’appartement de Victor ne changea pas beaucoup d’aspect. Lui, c’était pareil il n’avait pas grand-chose, alors ça donnait juste l’air plus plein. La seule différence notable était les livres, puisque Victor ne lisait pas et moi je lisais beaucoup. C’était très amusant de trouver des coins où les caser, car l’endroit était petit et biscornu, ça me plaisait assez qu’ils s’incrustent là où ils le pouvaient, comme les brins d’herbe de goudron, plus audacieux que les autres, ceux paresseusement rangés dans des bibliothèques, héritiers d’une vie facile sur le plat d’une étagère, sans la vigueur féroce qui guide les pousses d’entre les pavés. »

Extraits

« Les âmes traversent la ville mais elles sont léthargiques, pas mortes encore, hébétées d’impuissance, et l’un dit, ils sont forts car ils ont des armes, et si nous on avait des armes, et le compagnon sait bien ce que ça veut dire, il opine en silence. Ici ils se lèvent ils se couchent ils mangent ils marchent en pensant à l’armée et aux bombardements et aux arrestations et aux soldats, et à eux là-bas à Gaza, à quatre-vingts kilomètres, même pas cent, distance pathétiquement infranchissable entre eux et l’enclave emmurée. Dans une vie normale il faudrait une grosse heure pour les rejoindre et les serrer dans les bras ; mais ici, rien n’est normal. Banal, routinier, habituel, oui, mais normal, non, jamais, pas maintenant et pas il y a six mois ni dix ans ni cinquante d’ailleurs, ça a commencé quand cette histoire ? 1967 ? 1948 ? 1936 ? Balfour, 1917 ? On ne sait plus, ça fait trop longtemps, ce qui est sûr c’est la sclérose des cœurs, et on ne peut pas traverser il y a le mur, il y a les permis, les autorisations, les laissez-passer, on ne peut pas circuler il y a les check-points, les fixes et les mobiles, et les colons, les routes qu’on découvre bloquées d’un talus de pierres, ou de ferraille, ou de déchets, ou les trois, et en ce moment c’est tellement dur qu’on en vient presque à être mélancolique d’avant, d’il y a quelques mois, on pouvait presque faire sa vie, même sous surveillance, même encerclés, et contre l’ennemi et ses pans de béton il y a de plus en plus de volontaires pour s’y fracasser, de plus en plus jeunes, de plus en plus convaincus, si ça fait sauter un éclat de pierre ou si ça blesse ou si ça tue ou si ça terrorise ou si ça fait sursauter ce sera déjà ça, déjà ça à leur prendre, déjà ça à leur faire, qu’est-ce qu’il y a à faire d’autre de toute façon, à part rien. » p. 261-262

« Le 9 octobre 2023 à douze heures une, comme tous les lundis, une foule d’étudiants entre dans la bibliothèque du Centre Pompidou Ce jour là, une petite femme au chignon blanc trotte parmi eux. Elle demande un renseignement et accède au premier étage.

Durant une semaine, elle lit la presse. Elle étale les autres sur une large table noire, à proximité des box de metal où se trouvent les journaux. Puis elle sollicite un documentaliste. Le jeune homme, serviable et patient, l’aide à effectuer ses recherches sur ordinateur. D’abord en lettres latines et ensuite, grâce à des claviers en ligne, en hébreu et en arabe.

Il l’ignore, mais il est désormais le seul à savoir qu’elle parle ces deux langues.

Simone contacte les instituts français de la région. Ceux d Israël, déjà. Et des Territoires palestiniens bien sûr. Nazareth. Jérusalem Ouest. Jérusalem Est. Ramallah. Gaza, aussi. Et Beyrouth. Jounieh. Amman. Selon les circonstances, la chance ou le malheur, un Palestinien peut bringuebaler d’un endroit à l’autre. Elle ne veut pas se rater, elle vise large.

Elle écrit :

Je cherche un homme. Il s’appelle Nabil Asfour. Je l’ai vu pour la dernière fois le lundi 5 juin 1967, à Jérusalem, durant la guerre des Six Jours. Il est né comme moi en 1948 et comme moi, il aimait la langue française. S’il est en vie non loin de vous, je suis sûre que vous le connaîtrez. » p. 280-281

À propos de l’autrice

Marie Semelin © Photo Marie Rouge

Marie Semelin a entre autres été journaliste au Moyen-Orient pour Radio France et le quotidien belge Le Soir. Les certitudes est son premier roman. (Source : Éditions JC Lattès)

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