En deux mots
Dans un quartier populaire de Paris, une mère hors normes tente d’élever cinq garçons malgré un père alcoolique et fantomatique. L’un d’eux, le narrateur, trouvera dans les mots sa seule bouée de sauvetage.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
De l’enfance à la majorité
Ce premier roman de Thibault Daelman frappe comme une porte qu’on claque. Avec un titre emprunté à François Villon – « ce faisant, je m’entroubliay » – il raconte sa vie au sein d’une famille nombreuse où tout est difficile, surtout trouver sa place.
Dans cette chronique d’une famille nombreuse, on trouve autour des parents une fratrie composée de cinq frères. Il y avait là Arthur, qui « ne réussirait au mieux qu’envers et contre lui », Thibault, le narrateur qui « n’aimait que les mots » et en ferait peut-être quelque chose, Émile, le petit dernier, « de naissance, dispensé de réussir », César, de dix ans l’aîné, devenu le contre-exemple à ne surtout pas suivre, et Edgar, « échoué sur des cahiers qui ne lui furent jamais que du papier ». On ajoutera au crédit de César sa rencontre avec Lætitia. « Elle serait l’unique qualité » que sa mère lui reconnaîtrait. Il était « bien tombé ». Enfin, on complètera la liste des membres de la famille avec un chat, puis une chatte, un chien, un lapin et un hamster.
Au centre de tout, la mère. Monumentale. Omnipotente. Elle veille sur chaque devoir, chaque note, chaque ligne. « Notre tablée était l’officine de sa revanche. » Elle rêve que ses fils démentent la fatalité sociale, qu’ils prouvent « au monde et, au-dessus, à la famille, qu’on peut réussir de rien ». Ses colères sont des torrents. Ses crêpes, des actes d’amour. Elle est tout cela à la fois, et plus encore.
Face à elle, le père. Silhouette épaisse et muette, « échoué sur un coin du buffet », buvant au goulot « le vin sombre qui était son odeur ». Il est là sans être là. Il est un fantôme vivant que personne n’appelle papa. Jamais. Alors qu’au fil des jours il sombre encore davantage dans l’alcool, la mère prend en charge les destinées d’un ménage qui va s’agrandir avec l’arrivée de Thierry, un jardinier au physique imposant, qui va prendre toujours davantage de place jusqu’à finir dans le lit conjugal. Au volant de sa voiture, c’est lui qui conduira les enfants en vacances à la mer. « Depuis Thierry, l’infini avait de la ressource. Quittant la mer, on ne quittait plus le bonheur. »
Un bonheur très éphémère au sein de ce foyer brinquebalant. Le premier accident cardiaque du père marquant en quelque sorte la rupture entre deux mondes, deux âges.
La seconde partie du roman est celle de l’entrée dans l’adolescence, de l’adieu à l’insouciance. « L’enfance passée, chacun de nous devenait le fantôme de l’enfant qu’il avait été et ne serait jamais plus. » Les promesses nées d’une scolarité assez réussie jusque-là vont se frotter au réel, au système qui n’accepte pas les marginaux et à la violence d’un entourage cruel.
Si le narrateur entrevoit une issue dans l’écriture — « le jour où ma tante et mon oncle m’offrirent mon premier ordinateur, ma vie différa » —, il va pourtant devoir déchanter à son tour.
Dans ce récit initiatique, Daelman ne cache rien. Les sons et les odeurs disent la misère sociale. La violence et la maladie soulignent la difficulté à résister. La cuisine familiale, « régie par une haine de l’espace, du vide et de l’interstice », devient une métaphore de vies trop pleines, trop lourdes. Les espoirs de l’enfance s’effacent avec la cruauté de l’adolescence.
C’est avec une langue de poète où « Les nuages s’étaient désempourprés » que le roman nous emporte. Une langue rythmée, hachée parfois, pour mieux dire l’urgence de vivre, la sincérité nue. Les scènes de la cuisine, des nuits de devoirs, des après-midis de crêpes et de chaos joyeux sonnent comme des partitions. L’auteur l’affirme lui-même : il « éprouve ses textes à haute voix » pendant l’écriture.
Rien n’est pardonné, rien n’est justifié — mais tout est transmis avec une force rare.
L’Entroubli
Thibault Daelman
Éditions Le Tripode
Premier roman
296 p., 20 €
EAN 9782370554642
Paru le 21/08/2025
Où ?
Le roman est situé principalement à Paris.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Dans un quartier populaire de Paris, une mère dévouée, parfois dépassée et excessive, tente, en dépit de l’adversité et d’un père alcoolique, d’élever cinq garçons. Chez l’un d’eux, en écho aux drames et aux joies qui le criblent depuis l’enfance, s’impose la nécessité d’écrire. Comme si la vraie vie était là, dans les mots et une mémoire démentielle.
Les critiques
En Attendant Nadeau (Gabrielle Napoli)
Actualitté (Nicolas Gary)
Valeurs actuelles (Stéphane Koechlin)
Vertiges (Fabrice Delmeire)
ELLE (Marie NDiaye)
Zone critique (Estelle Derouen)
Thibault Daelman présente « L’entroubli » à la Librairie Mollat
Les premières pages du livre
« LIVRE I
La ville éclaire ce qui sans elle serait la nuit. Plus haut encore, quatre lampadaires s’inclinent sur un rectangle synthétique où jaillit un ballon, tous à sa poursuite. Sans maillots ni arbitre, on devine à qui pourchasse et à qui réclame, avec et contre qui on est. D’ici, nuées autour des spots, les mouches passent pour des lucioles. Dans les nets contours du lieu, on court à l’infini. Là, on se bouscule, bascule, s’insurge, se relève, se distance, frappe, marque. On salue la foule qu’on imagine. Et déjà, le ballon s’émancipe. Et déjà, on court à lui, se le dispute. Tandis que les nerfs se lassent et que les règles s’essoufflent, il est temps pour les vaincus de demander la défaite aux vainqueurs, qui l’acceptent comme une faveur.
Alors, toutes mains aux hanches, on s’agglutine face à une seule cage démesurée où l’on tire de trop près sur un gardien sans défense et sans gants, désigné volontaire. On frappe comme on s’insulte et comme on rit. Sans compter. L’enjeu est déjà hors du cadre, parmi des centaines de carrés de lumière. Chacun en guette un du coin de l’œil. Il faudra rentrer dans les temps. On se propulse en coup de vent dans les rues où le ballon tombe des mains jusque sur la route. On rattrape le retard qu’on s’est créé. Et puis on arrive sans plus de souffle pour boire et manger ce qu’il y a à boire et à manger.
*
Échoué sur un coin du buffet où il tenait d’une main une bouteille en plastique et de l’autre l’endive qu’il croquait à pleines dents, cet inconnu rougeâtre dont le crâne luisait certains soirs dans notre cuisine buvait au goulot le vin sombre qui était son odeur. Sur lui, la lumière semblait peser. Il était petit et massif. Étrange.
Étrange d’être homme. Ses grosses joues écarlates étaient parsemées de poils drus. Certains sortaient en pagaille de ses oreilles. Il y avait des poils jusque sur chacune de ses phalanges. Une chevelure grasse et brune se plaquait au pourtour de son crâne. Des sourcils noirs et touffus s’abaissaient sur des yeux trop profondément enfoncés d’ombre pour être vus et peut-être pour voir. Ses pupilles, relevées vers nous sans s’y poser, recelaient la clarté discrète d’un vert taché de gris.
*
Il y avait nous et lui, qu’une coïncidence menait parfois à se nourrir dans un même lieu, sans se savoir. Au surplomb, notre mère debout, appuyée d’une main sur l’évier, devenait une source continue de décibels, prenant dans l’encombrement moite de la cuisine l’importance d’une pensée, cascade aigre de mots qui finissait en insultes, en pleurs, à hurler. Il fallait peu de temps pour que, bouches pleines, nous pleurions et hurlions tous, conséquemment et sans motif, peut-être de fatigue ; et, enfin, de la fatigue que cause pleurer. Lui se redressait alors péniblement dans une grimace et un soupir, quittant à pas lourds sa bouteille vide, les insultes de notre mère et ce vacarme strident et polyphonique que nous étions en surplus.
Dans cette phase du drame récurrent, elle épongeait ses larmes comme les nôtres. Le calme revenait. Après le repas, en enfilade derrière elle dans le couloir qui menait de la cuisine à la salle de bains, nous apercevions au passage, dans l’entrouverture du séjour, sur une chaise, le volume d’une silhouette tête baissée dans l’obscurité. Au retour, la silhouette encore immobile devenait sonore. Nous nous éloignions par binômes d’un ronflement que portes et distances ne pouvaient tout à fait assourdir.
*
Enfant, les journées sont des époques. Au soir de celles-ci, notre mère nous gavait des gâteaux qu’elle faisait en notre absence et remettait à flot nos petits cerveaux engourdis. Autour de la table recouverte de strates de feuilles et de cahiers, elle veillait, omnipotente, sur chaque ligne et chaque signe où nos regards suivaient de près les mines de nos stylos. Chacun à son niveau faisait de son mieux. Ce mieux était, plus qu’une fin en soi, le moyen de prouver au monde et, au-dessus, à la famille, qu’on peut réussir de rien. Nous travaillions ainsi à rétablir son honneur. Notre tablée était l’officine de sa revanche. Elle s’enquérait chaque soir de nos notes. Les résultats adjugeaient de nos êtres.
Ceux d’Arthur, très bons, mais pas excellents, étaient au regard de son sérieux jugés moyens. Seule son application était exemplaire, digne de considération. Ses efforts ne prouveraient rien de son intelligence. Moyen, il l’était substantiellement. Aucune réussite n’invaliderait le diagnostic. Il ne réussirait au mieux qu’envers et contre lui.
Mon cas était l’opposé du sien. Partout où mon intérêt se portait, mes notes, sans effort, étaient bonnes. Un travers cependant compromettait d’avance mon parcours. Inconstant, dissipé et joueur, je ne faisais bien que ce que j’aimais. Et je n’aimais que les mots. J’en ferais, se rassurait-elle, peut-être quelque chose.
Émile, le petit dernier, n’était tenu à rien. Il avait réussi de naissance. Ou plutôt était-il, de naissance, dispensé de réussir. Il était un peu plus aimé que tous, un peu à part, incomparable. Il n’avait pas même besoin de son estime. Elle s’attendrissait néanmoins des quelques efforts qu’il tenait à faire de lui-même à l’école. Insatisfait de son privilège affectif, il convoitait un peu de cette belle intransigeance dont elle ne lui donnait pas une miette. Il n’avait droit qu’au même sourire inconditionnel. Ses notes, bonnes ou mauvaises, ne signifiaient rien. Sa réussite, vaguement encouragée et appréciée, demeurait accessoire.
César, d’une dizaine d’années notre aîné, remplissait quant à lui en son absence de la table le rôle de contre-exemple. Il avait été avant nos naissances le plus intelligent de tous et s’était de lui-même égaré en chemin, par désobéissance, paresse, indiscipline. Ses études s’étaient terminées tôt, avec tout espoir. Depuis, il incarnait une promesse non tenue, une désillusion définitive. Son individu nous était désigné comme une balise à la dérive à l’approche de laquelle s’épaississait la brume de l’échec. Toute rébellion, manquement ou insolence nous valait l’appellation de « César numéro deux ». Sorte de condamnation. Ou plutôt, de damnation. Une menace de désamour.
Edgar, enfin, échoué sur des cahiers qui ne lui furent jamais que du papier, flottait loin de ces considérations.
Notre mère avait beau le rappeler à ses devoirs, ses yeux préféraient loucher au loin. Elle soupirait tendrement à le voir voguer hors de tout. Les instituteurs, le reléguant avec un puzzle au fond de la classe, avaient fait le deuil de son éducation, le laissant à l’illettrisme. Penchée sur son épaule, jouxtant son esprit au sien, lisant dans son oreille à voix basse, glissant pour lui son doigt sur les lignes, elle redoublait de prévenance, l’entourait de ses bras et de toute son aide. De sa nature de mère provenait un entêtement actif infiniment plus durable que la patience. À chaque queue de lettre dont ils remplirent longtemps des cahiers entiers, elle coupla une main à sa main. Elle chercha dehors, dans un monde sourd, des recoins de structure où quelques psychiatres, psychologues, orthophonistes, daigneraient aider. Tous, tour à tour, démissionnaient après avoir du haut de leurs expertises conjuguées tenté de ramener ma mère à la raison.Tournant le dos, elle lui prenait la main et l’amenait ailleurs. Il cumula ainsi en parallèle de nous, puis loin derrière, des années de retard dans lesquelles elle ne vit jamais le moindre motif d’abandon.
*
Enfant, notre mère avait fait d’instinct pour son frère jumeau handicapé mental contre cet identique et éternel renoncement ambiant des efforts qu’on dirait désespérés mais qui ne pouvaient être que d’espoir. Elle n’était vraiment humaine qu’à démentir en actes les limites extrêmes que l’humanité se croit. Même notre père bénéficierait plus tard de cette énergie qu’elle avait en dernier recours pour autrui sur le bord du gouffre. Elle ne laissait personne au mépris de l’espèce. À bras-le-corps, elle l’endiguait.
*
Maman. Une voix, une diction, une chaleur.
Un corps géant, plus entier qu’un monde.
Et, à portée de peau, une peau, un infini de peau à saisir, sentir, contempler.
Là, des plis connus de bras, de cou, et soi — à même — bercé de fait, consolé d’une tristesse ou de rien, mais consolé, respirant où ça respire, où ça bat.
S’y blottir c’est se rejoindre.
*
Les après-midi vacants, le chaos matériel était pris de convulsions humaines. De nombreux convives s’y injectaient. Ma mère, que la présence de petits visiteurs apaisait, travaillait à nourrir le surcroît. Aux cris fumants des louches dans les poêles, une pile de crêpes se régénérait à mesure que nous l’ingurgitions. À la réception, il y avait parmi les mains et les bouches actives, celles de Kévin et Jason, deux frères voisins de nos âges dont le père gendarme remettait l’éducation à une mère dépressive et démissionnaire ou, le cas échéant, à la cravache dont leurs corps hilares et pleurants avaient tôt contracté l’habitude, comme de cracher et d’insulter. Ma mère, à force de respect et d’écoute, obtenait d’eux une tenue toute relative dont elle se flattait, tout comme de la joie qu’ils avaient à nous côtoyer. À deux étages du leur, notre désordre leur était bénin, et cher. Ils ne cessaient de sauter, de grimper sur les tables et les lits, de s’insulter ou de se battre, mais le faisaient sans provocation. Leur indiscipline, pourvu qu’elle ne fût pas défiante, sonnait fort mais comme sourd. Selon ma mère, se battre ne leur était qu’une manière de se débattre, de se défouler. À les voir parmi nous, elle se réjouissait en secret de notre éducation.
Ça sonna, elle alla à la porte. Abdel, que son imposante mère engraissait comme un membre supplémentaire de son corps et dont l’enfance n’était qu’une longue occasion de grossir, suffoquait de respirer. Il était discret, quasi muet, friand cependant de cette distraction en relief que nous lui étions au relais de la télé que sa mère et lui avaient pour seul monde. D’abord patraque, absent, il s’émerveillait peu à peu d’être avec nous, s’éveillait, prenait sa part d’existence, de crêpes et de joie.
À l’autre bout de la table, il y avait Henri-Alexandre, lui aussi enfant unique d’une mère seule, blond aux yeux bleus dont les pupilles semblaient devoir leur limpidité à cette absence totale de pensée que sa mère prenait encore pour de l’innocence. La pitié attendrie qu’il inspirait à ma mère, renforcée par la bonne entente qu’elle avait avec la sienne, nous le décrétait ami. Avec joie, nous l’acceptions comme tel. Il n’aimait néanmoins pas plus jouer avec nous qu’avec quiconque ou qu’avec lui-même. C’est donc sans cruauté qu’il prenait les jouets de nos mains pour ne rien en faire. Il aimait posséder. Pas longtemps.
Il était étranger à tout, ni joyeux ni le contraire. Il n’était qu’unique.
*
Il y avait aussi les voisins de palier. Famille qui à appartement équivalent était composée de deux parents et de quatre enfants de nos âges. Trois garçons et une fille. Chacune devant une porte largement entrebâillée, les mères nous laissaient nous propager d’une odeur permanente de crêpes, de chocolat et de pisse de chat à une autre tout aussi permanente d’épices, de chorba et de fleur d’oranger. Le palier était leur pièce à vivre. Caisse de résonance où il était question de nous comme de deux cuisines concurrentes, opulentes, curieuses de l’autre. Notre chat, mécontent d’être à cette libre circulation le seul paria, profitait de l’inattention pour se projeter entre les jambes maternelles, de chez nous à chez eux, déclenchant des plaintes instantanées, nos rires et sa traque sous tous les meubles, dans toutes les pièces et placards.
*
Il y avait encore Teddy, Ibrahim et tonton Raphaël, le jumeau de notre mère. Le chaos n’est que rétrospectif. Chacun s’y plaisait soit par exotisme, soit par habitude de pire. Nul besoin d’adhérer. On se diluait.
On criait de rien, se taisait de moins encore. On s’instruisait de ce qu’on inventait, devançait l’inconnu à grands gestes, à hautes voix. On négociait le mystère, se jouait de savoir, s’éparpillait, développait, poursuivait, s’interrompait, frappés de cette absence, brusque, qu’on n’appelle pas encore penser. C’est l’instant qui nous crachait, nous reprenait.
Nous étions envahis de son. Du son de nous. Va-carme qui s’ignorait. Ça bruitait, ça chialait, englobait. Tonus inclusif qui montait aux crânes, énervait et calmait. Un désir de la main à l’objet s’arrêtait parfois pour un autre ou pour mille, urgents, oubliés. On se laissait solliciter, submerger d’activité, de jaillissements. Voguant au possible, on n’était rien. Rien que nous.
*
Quoiqu’il n’y eût eu aucune raison d’aimer notre père, quelque chose en moi y tendait. Il n’y avait après tout pas non plus de raison de ne pas l’aimer. L’aimer, cependant, eût été une faute, une trahison. Il ne fallait aimer qu’elle. Et comme elle était sa victime, le haïr était requis.
Alors, par solidarité, nous nous exécutions. Notre milice vigilante s’abattait en ricanements sur celui d’entre nous qui était pris en flagrant délit d’empathie pour notre père. Tout élan de tendresse, même soupçonné, était moqué. Pris sur le fait, on s’en défendait la gorge serrée comme d’une faute commise. Nous tenions jusqu’à l’intérieur de nous-mêmes notre désaffection pour un principe. Elle était cause commune. Devant les gens impressionnables, nous aimions à faire preuve d’irrespect envers la figure paternelle, transgressant la bienséance jusqu’à l’insulte. Fiers de notre audace, nous omettions de préciser que notre insubordination n’était que feinte, ne se heurtant à aucune autorité, pas même à un père. Notre mère nous élevait sans, jusqu’autour. Là, il se consumait, centre muet de la ronde hostile, vociférante, frénétique, qu’elle présidait. Elle instituait le sacrifice. Les flammes étaient de reproches. Leur flambée fut notre enfance.
Elle l’appelait gros porc. Sa violence verbale s’accomplissait en nous, par nous. Je n’ai pas souvenir que nous l’eussions un jour appelé papa.
L’idée qu’elle eût pu avoir tort n’était pas concevable. Rien ne l’était d’ailleurs. Enfant, on ne conçoit pas. Émis par la figure tutélaire, les paradoxes les plus flagrants, même insolubles, peuvent faire loi. Il était l’intrus qui rentrait trop tard. Sa présence et son absence étaient les deux faces de sa faute. Il lui était reproché de ne pas se soucier de nous, lui qui sous peine d’insulte n’avait pas le droit de nous parler. Il ne s’y risquait d’ailleurs pas, contournant sans un regard nos corps agités. Il ne méritait aucune miette de notre éducation. Ni respect ni égard. Tout ça était exclusivement destiné à l’humanité. Lui ne méritait que le mépris qu’elle initiait.
Elle haïssait en un seul tous les hommes. Elle haïssait à en souffrir. Elle était, par nous, nombreuse à haïr. Du moins, le croyait-elle.
Cette lutte que nous menions sous influence ne se faisait pas contre un père mais contre l’insoutenable impossibilité d’un père. Pas contre un être mais contre nous-mêmes. Et, jusque dans l’enceinte de nos côtes, contre un sentiment tenace de tendresse qui lui survécut, lui survit.
Le cœur fervent du foyer était la plus petite des pièces, l’une des plus encombrées, source irradiante d’activités, d’odeurs et de moiteur. Le sol, les murs, les meubles, tout y était poisseux, jusqu’au fond, aux vitres troublées d’une vapeur grasse, pérenne. Deux profonds éviers étaient gardés en secret par une impressionnante montagne de vaisselle sale dont l’éboulis couvrait la plaque de cuisson. Où il y avait de la place, il y avait quelque chose. Où il n’y en avait pas, il en tombait. Le frigo, saturé à l’extérieur de bons d’achat, de recettes et d’aimants fantaisistes, l’était à l’intérieur de tant de marchandises qu’on n’ouvrait pas la porte sans s’exposer à un débordement. Si l’ampoule y avait un jour fonctionné, sa lumière aurait été ensevelie loin sous la victuaille. Pas un centimètre n’y était inconquis. Le meuble était lui-même, jusqu’au plafond, recouvert de récipients. Autour, certains hauts placards étaient si pleins que nul ne se risquait plus à les ouvrir. Sous le poids des choses, aucun tiroir ne coulissait d’ailleurs, ou alors s’ouvrait-il, plein à craquer, sur un autre. Chaque boîte vide était l’occasion d’une autre boîte, si bien qu’il n’y en avait pas de vides. Entre le frigo et le four, enduites de graillon, des plaques et grilles métalliques bourrées à la verticale menaçaient de s’effondrer. Quand à l’occasion rien n’y cuisait, le four contenait au creux de son épaisse couche sédimentaire un excédent de poêles et de casseroles. Il en allait de même pour le micro-ondes.
La pièce était si pleine qu’en décrire le contenu serait peine perdue. Disons pour être précis que l’espace était régi par une haine de l’espace, du vide et de l’interstice. Quand elle ne l’était pas de nous, alignés coude à coude sur une table où il revenait à chacun de s’arroger la place d’une assiette, l’anarchie matérielle était seulement habitée par le vol lent de quelques infimes insectes à qui ce tout petit endroit servait de mégalopole.
Ma mère, jusque dans les plus inaccessibles replis de son monde, avait, plus que de tout, honte de ce désordre. Par moments, elle nous incriminait. À l’abri de tout regard extérieur, elle ne l’était cependant pas d’un jugement terrible, permanent, acide, qu’elle ignorait être le sien. Toujours de plus en plus étroitement cernée, persécutée, elle habitait sa honte.
*
Après le dîner, un moment atteint de silence s’arrogeait l’espace de la cuisine et m’était réservé. Le temps que mes frères gagnent leurs chambres, la pièce, changeant de fonction, changeait de nature. Me trouver seul avec ma mère était en soi un événement troublant et bien que rituel, chaque fois exceptionnel. Tout semblait différent, à commencer par le temps. Le sommeil déjà m’arrachait des bâillements. J’étais alors autant en joie qu’en lutte. J’avais en moi quelque chose à puiser et à opposer à la somnolence. Cette énergie-là était à concentrer, à affecter tout entière à notre tâche.
Après un coup d’éponge, ma mère disposait le cahier sur la table, puis se penchait sur moi et, à travers moi, sur les lettres qu’elle me soufflait à l’oreille. Chacune était un son. La magie commençait d’emblée à cette faculté que les signes ont à résonner de mémoire et de vive voix, leur association créant des syllabes ; ces syllabes, des mots. Les mêmes que dans la vie. S’amorçait alors une rude incursion de l’autre côté de la parole. La parole, sur la page, recelait un avant, une réalité antérieure au souffle. Déchiffrant à haute voix chaque amalgame de caractères, j’étais chaque fois bouleversé d’avoir été traversé. C’était donc par là — par nous — que les mots nous empruntant rejoignaient l’air de ce monde. Ma mère autant que moi s’en émouvait, me souriait, m’encourageait. Et tandis que le sommeil achevait de m’envahir, mon entrain, de mot en mot, puis en phrase, tournait à l’euphorie. Prononcer était un émerveillement partagé, ardent, incantatoire.
À rebours de ma voix, je surprenais chaque fois un vague écho muet. Écho de sens. Mais il était trop tôt pour ça, et déjà trop tard. Je tombais de fatigue. D’une fatigue embrasée où il y avait encore des mots, fuyants, crépitants, infinis. »
Extraits
« Le jour où ma tante et mon oncle m’offrirent mon premier ordinateur, ma vie différa. À quatorze ans, j’aurais pu ne voir dans cet appareil qu’une porte ouverte sur l’univers sans borne de la pornographie. Or, j’y vis certes cela, mais aussi, d’un regard plus primitif encore, l’occasion d’écrire ma pensée sur un écran; pensée que la magie du traitement de texte concevait noir sur blanc sous la forme d’un livre. J’assignai alors mes stylos et mon écriture baveuse et hésitante à mes devoirs scolaires. Dans le cadre intime de mon écran, mes mots, ceux qui ne répondaient à aucune consigne, auraient — eux — de la tenue, du souffle.
De là, j’ai cru mieux être. J’étais ivre. Ivre d’avoir, au bout des doigts, plus de vingt-six caractères si enclins. » p. 187
« L’enfance passée, chacun de nous devenait le fantôme de l’enfant qu’il avait été et ne serait jamais plus. Notre mère aurait voulu qu’on la ramène au temps des bords de lèvres à essuyer, des égratignures à désinfecter, des cauchemars à tourner au ridicule. » p. 277
À propos de l’auteur
Thibault Daelman © Photo Olivier Dion
Né en 1990, Thibault Daelman a suivi des études artistiques et anime aujourd’hui des ateliers d’écriture créative, notamment à la Sorbonne. L’Entroubli est son premier roman. . (Source : Éditions Le Tripode)
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