En deux mots
Un été à Rome. Une rencontre, celle d’un architecte et d’un écrivain. Des phrases volées à la chaleur et une rumeur venue de la mer, de Lampedusa et des migrants qui y affluent. Et cette question obsédante : comment regarder sans détourner les yeux ?
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
L’architecte et l’écrivain
Pour son premier roman, Elsa Régis s’attaque a un sujet brûlant, celui des migrants qui débarquent sur l’île de Lampedusa.Elle le fait par le biais d’une rencontre entre un architecte et un écrivain lors d’un été qui sent le brûlé, la friche, l’iode.
Comme souvent, cela commence par une rencontre. Cette fois, elle a lieu en plein été à Rome, dans les jardins de la Villa d’Este. Un architecte y croise un écrivain. Giuseppe Alde est intrigué par cette phrase lancée presque en passant par Marco Serve : « Tiens, tu sens, l’odeur de l’été. » La conversation s’engage. Elle ne cessera plus vraiment.
Très vite, Marco raconte son premier livre. Avant d’écrire, il était chauffeur de taxi. Militant. Il lui arrivait de transporter clandestinement des migrants sur de courtes distances. Dans un carnet, il notait leurs paroles. Ces phrases, brèves, nues, deviennent la matrice du roman, parce qu’il avait compris que « les Hommes qui débarquent posent un autre regard sur le monde ».
Les deux hommes marchent. Ils s’arrêtent en terrasse. Ils butinent des fragments de conversations. Ils restent très sensibles aux odeurs. Odeur de l’été. Odeur du goudron brûlé. Odeur du café. Odeur de friche. Loin des chiffres et des statistiques, les migrants retrouvent ici une présence sensible. Une humanité.
Pour Giuseppe, elle prend le visage de Bianca. Une femme à la fois légère et grave. Elle cherche un migrant qu’elle a connu enfant, un homme passé par les mines de cobalt. Elle devient son amante. Pour Marco, le visage est celui d’Amadou. Un enfant rencontré sur l’île. Une relation qui dit la transmission, la responsabilité, l’impossible distance.
C’est dans ce contexte qu’ils entendent la rumeur qui enfle. Celle d’un abri illégal en construction sur l’île. Un lieu précaire, un refuge qui pourrait être aussi devenir une prison Elsa Régis n’esquive rien. Elle décrit la violence, la fatigue, la précarité. Mais elle refuse le pathos. En contrepoint, elle convoque les poètes. Josué Guébo, notamment : « Il y a pire qu’un radeau à l’agonie, la terre oublieuse d’être maternelle. » La littérature devient alors un espace de retenue. Un lieu où dire sans exploiter. Un roman rare. Sensuel. Politique. Profondément humain.
À travers le personnage de Marco, l’auteure interroge la place de l’écrivain. Comment écrire sur l’exil ? Comment trouver les mots justes sans tomber dans le voyeurisme ni le militantisme de façade ? Le roman assume cette hésitation. Il la travaille. Il en fait sa force.
Le livre multiplie les voix. Cette polyphonie discrète donne au roman sa profondeur et sa pudeur. Des silhouettes s’y croisent. Des destins se cherchent un avenir avant de finir par comprendre que « l’exil est un voyage sans fin ».
Un abri pour Lampedusa
Elsa Régis
Éditions du Panseur
Premier roman
220 p., 21 €
EAN 9791032939383
Paru le 9/01/2026
Où ?
Le roman est situé en Italie, entre Rome, Tarente et l’île de Lampedusa.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
« Tiens, tu sens, l’odeur de l’été. »
Quelle serait l’odeur de votre été ? La terre brulée, l’air épais précédant l’orage, le pétrichor après l’averse, le souffle marin, le parfum des nuits dansantes ? Mais peut-être la réponse est trop intime… Pour Giuseppe Alde, ce sera une odeur de friche.
Architecte, Giuseppe Alde rénove une villa en bordure de Rome lors d’un été caniculaire qui le marquera à vie.
La chaleur alanguit les corps, les nuits sont étouffantes, les songes viennent, étranges, décousus. Mais cet été, il y a surtout une rumeur qui circule dans les rues de Rome jusqu’à venir attraper Giuseppe à la terrasse d’un café sur la place du Campo de’ Fiori.
La rumeur parle d’une île, un rocher perdu dans la Méditerranée, un caillou au cœur d’une crise humanitaire : l’île de Lampedusa.
En compagnie de Giuseppe, un homme en errance et déraciné à sa façon, confronté à une réalité qui le dépasse, nous traversons la canicule et la mer pour découvrir une île-frontière devenue tragiquement le centre du monde.
Les critiques
En Attendant Nadeau (Neela Cathelain)
Actualitté (Nicolas Gary)
Les premières pages du livre
« Nous sommes à Tivoli dans le jardin de la villa d’Este. Les pins étirent leur fraîcheur sur le corps de l’écrivain, allongé dans l’herbe. Autour, l’air est épais. C’est l’heure du jour où le ciel commence à frémir, où l’atmosphère fardée d’ocre contient tout le pesant d’une après-midi de soleil. C’est dans cette heure cuisante qui colore uniformément les paysages que se fait notre rencontre, au départ de l’histoire.
— Tiens, tu sens, l’odeur de l’été.
Au-dessus du filet de voix, des cris d’enfants et des oiseaux, l’écrivain parle tout haut, un peu sonné par la chaleur pour saisir cette phrase, ce que cela peut signifier l’odeur d’une saison. Je m’approche pour demander si tout va bien. Il y a souvent des malaises les jours de grande chaleur. Parler tout seul augure une folie légère qui monte le long des tempes, étourdit, brouille les discours. Il répond que ce sont des gens qui ont dit cela en passant. Il a aimé capter cette bribe de conversation.
— C’est, dit-il, de la poésie de tous les jours, la seule qui compte, extraite d’une remarque qui se veut sans importance.
Puis, il demande quelle serait l’odeur de ma saison, si j’y ai déjà réfléchi, si cela se demande, ou si c’est trop intime.
Cela le renvoie à son travail, il dit à « l’écriture », à l’odeur d’un bon livre. Au suc que cela réveille en soi, une histoire lue. Personne ne lit un livre qui ne laisse pas son odeur sur la langue en passant les pages au doigt mouillé. Et il a peur, oui, « peur », de faire un livre inodore. C’est pour ça que la phrase arrive au bon moment dans le soleil qui rend quelque peu nauséeux, « l’odeur de l’été ».
Comme je reste à le regarder, l’écrivain demande mon nom.
— Giuseppe Alde.
Il pense l’avoir déjà entendu.
— Je m’appelle Marco Serve, dit-il. Ce nom vous parle ?
— Non. Marco Serve, c’est un nom que je n’ai jamais entendu ni lu.
Il sourit.
— C’est évident. Peu d’hommes sont connus après la publication d’un seul livre.
Il m’explique que lui-même est dans l’attente du prochain, ou d’aucun. Cela a très bien pu tenir du hasard d’avoir publié un premier livre, est-ce que ce hasard va se reproduire, il ne sait pas. D’ailleurs, lui ne se dit pas écrivain ; il a écrit, c’est tout.
— Giuseppe Alde, répète-t-il avec son sourire.
C’est un nom chantant qui lui plaît.
Marco Serve répète mon nom puis range un cahier abandonné près de lui dans l’herbe du jardin.
Il n’a pas été productif cette après-midi ; il est des fois où le cahier ne lui sert pas, mais c’est autre chose qu’il est venu trouver à la villa d’Este, une phrase à faire tourner sur la langue, la poésie banale des conversations de jardin. Je demande à Marco Serve s’il essaie d’écrire un deuxième livre.
— Oui. Mais rien de concluant pour l’instant.
Le vent passe dans les arbres, l’ombre des pins ondule sur son corps allongé.
— Avant d’écrire, que faisiez-vous ?
— Mon premier métier, dit-il, c’était la route.
Il se tait un instant.
— J’étais chauffeur de taxi. Je conduisais des voyageurs ordinaires, des hommes d’affaires, ou des touristes.
L’écrivain se tourne vers le jardin pour que je ne voie pas son visage.
— Et quelquefois, pour tout vous dire, je récupérais des Hommes en cachette. Des Hommes qui n’avaient pas le droit de sortir de la mer pour rejoindre le sable, puis la terre, et la route après elle.
L’écrivain racle sa gorge, il racle une émotion venue s’y blottir. Dans sa vie d’avant l’écriture, il a transporté des Hommes venus « de loin » comme cela se dit pour ce qui nous dépasse en kilomètres ou en culture. Marco Serve dit :
— J’étais militant.
Et sa voix devient ferme et assurée.
— Je conduisais les migrants sur de courtes distances. Vingt à trente kilomètres. Faire un plus long crochet entre deux courses aurait été suspect sur le taximètre.
Il regarde les pins. Il semble voir la route au-delà des pins.
— Le premier livre est venu avec mon premier métier, dit Marco Serve en désignant son carnet. Dans le taxi, j’avais glissé un cahier sous mon siège. Entre deux courses, je notais des phrases qui m’avaient plu au cours d’un échange. Ce sont celles des trajets secrets que j’ai conservées. Les Hommes qui débarquent posent un autre regard sur le monde. D’autres mots.
Je lui demande s’il se souvient de ces mots, s’il veut bien les répéter pour moi. Il dit ne pas se rappeler de tous, mais certains sont gravés dans sa mémoire :« Je ne parle pas beaucoup. Lorsque je suis dans le silence, je comprends mieux le monde. »
« La fatigue donne un coup à mon corps. »
« Le Mali m’a fait mal. »
« Je retournerai dans mon pays chaque fois que je mangerai du mil épicé. »
Une mère disant à son enfant, alors qu’il échoue à lacer ses chaussures à l’arrière du taxi : « En grandissant, il faudra que tu apprennes à faire les choses par toi-même. Et tu commences à grandir. »
Marco Serve a écrit un livre fait de rencontres. Il a extrait les paroles pleines de sens des échanges ordinaires avec les exilés. Grâce à eux, il a appris à écrire, et un peu, aussi, à parler.
— J’ai surtout découvert ma méconnaissance de leur réalité. Pendant le trajet, quand ils déclinent leur nationalité, je me suis rendu compte que même en sachant leur pays, je ne sais pas me le représenter.
Marco Serve n’est jamais allé ni dans l’un ni dans l’autre de ces pays. Sénégal, Congo, Guinée, Mali… Ceux, récurrents, des Hommes qu’il a conduits durant sa vie de chauffeur-militant.
— J’ai vu la mer s’élancer jusqu’à eux. Le reste, les paysages, les gouvernements, je l’ignore.
« L’odeur de ce pays » ou « ce plat mangé à Bamako, le piment, le beurre d’arachide, le mil », ce sont des choses que lui ne peut pas dire. Il imagine, c’est tout. L’écrivain a pu mettre des visages sur les Hommes venus par la mer, sortis tout droit de cette contrée immense que l’on appelle « Afrique ». Et cela le rend triste que même ceux qui les aident, au fond, ignorent tout de là d’où ils viennent. Ils imaginent. C’est tout.
Le visage tourné vers moi, son sourire grimace de soleil. La place mouvante de l’ombre n’offre qu’un peu de repos dans la lumière ardente.
— Vous parlez avec les images et la musicalité des contes, je l’admire.
L’écrivain se tait. Le calme monte et me plonge dans un grand vide, de ceux qui submergent.
— Moi, je dis pour rompre le silence, je suis de ces architectes qui bâtissent les maisons.
Les mains de Marco Serve abritent ses yeux. Elles sont fines, lisses, faites pour les travaux délicats. Je poursuis :
— Depuis les fenêtres, on voit défiler les voitures remplies de voyageurs ordinaires, ou de migrants.
— Eux, ils ne savent rien des maisons d’ici, dit Marco Serve. Derrière la vitre du taxi, ils sont ébahis, c’est la première fois qu’ils en voient de si grandes.
Un temps passe. Il souffle :
— Je ne connais pas l’odeur des pays, du mil épicé.
— Non, nous ne connaissons pas.
— Ni vous ni moi, presque personne.
— Ça n’empêche pas le taxi de passer avec les Hommes venus de la mer.
— C’est vrai, dit-il. Ça n’empêche pas.
On se tait un moment. Face à nous, la villa d’Este est splendide de blancheur. Les murs renvoient la clarté du jour, une clarté vraie, celle de l’été.
— Architecte, demande-t-il, c’est un métier qui vous plaît ?
— Plutôt, oui. Je vois du pays. C’est grâce à mon nom ; à force de le voir sur les panneaux, les gens finissent par m’appeler.
— C’est un genre de succès, se faire un nom.
— Oui, c’est un petit succès.
L’écrivain désigne la villa d’Este d’un geste du menton.
— Vous travaillez sur ce genre de bâtisses ?
— Non, pas d’aussi connues, pas encore. De belles maisons privées, oui, des tas. En ce moment, je suis sur la villa Armani.
Marco Serve réfléchit.
— Ça me dit quelque chose.
— C’est une belle villa avec un jardin aussi grand qu’un pré. Elle se trouve à la sortie de Rome, le long du Tibre. Ce sont les propriétaires de ce genre d’endroit qui m’appellent.
L’écrivain sourit.
— Votre nom est un succès auprès des habitants des villas.
— Surtout auprès d’eux, oui.
Un enfant trotte dans l’allée centrale, menant au grand bassin. J’admire l’énergie de l’enfant, sa vitalité, et la lenteur des promeneurs d’Este. L’enfant ne prête pas attention au lieu où il est. Il trotte partout avec entrain. L’ébahissement devant les fontaines et la taille des pins n’est pas de son âge, il est occupé à autre chose, loin d’éprouver la beauté, ou la chaleur.
— Comment sont-ils, demande l’écrivain, ces gens des villas ?
— Ils sont riches.
— Riches comment ?
— Riches au point de ne pas trouver nécessaire de me rencontrer pour de vrai. On s’appelle, on s’envoie des mails.
— Ce doit être agréable, cette confiance qu’ils ont en vous.
— Ce n’est pas une affaire de confiance. Mais s’ils n’aiment plus les travaux, ils s’en fichent. Leurs finances leur permettent de faire des modifications quand ils en ont envie. Un autre chantier la même année, s’ils le souhaitent.
Marco Serve n’a plus de questions, comme s’il se remettait d’avoir parlé.
En ce jour brûlant, les forces sont comme l’eau, elles s’évaporent. Seul l’enfant brave la mollesse due à l’absence d’air. Il crée un monde parallèle dans son imagination, et dans ce monde, il n’est pas de chaleur qui l’emporte sur le reste. Les mains de l’écrivain lui tiennent toujours lieu d’ombrelle, tandis que nous contemplons la vigueur de l’enfant.
— Vous devriez rentrer, je suggère. C’est doux d’écrire, ça doit être doux. Pas un effort comme rester dans le jardin et subir l’air aride en attendant que ça vous vienne.
Marco Serve refuse de rentrer. Il me parle d’un bar à Rome, qu’il aime profondément lorsqu’il fait chaud comme aujourd’hui : Le Barbarossa. Ce n’est pas tant le bar qu’il aime, mais plutôt voir le jour baisser en terrasse d’un lieu où la vie défile sous les yeux. L’écrivain happe cette vie. Il m’invite à venir le faire en même temps que lui, butiner des morceaux de conversations.
Avant d’y aller, il revient sur la phrase du jardin d’Este : « Tiens, tu sens, l’odeur de l’été. » Pour trouver une histoire autour d’une phrase, il faut la déplier, la remuer en tous sens. C’est ainsi, écrire : brasser les mots pour leur faire dire ce qu’il y a autour d’eux. Il dit :
— Retrouver leur point de départ.
— Moi, j’aimerais connaître l’histoire derrière ces paroles.
Marco Serve acquiesce. Dans son premier livre, il avait noté des phrases prononcées par les exilés, sans brasser les mots. Elles étaient passées des bouches au papier. Du taxi au livre. Cette fois, l’écrivain veut isoler une phrase pour en faire une histoire. Il a choisi d’écrire, pas seulement retranscrire. Il dit :
— Je veux retrouver son point de départ.
Un instant il se penche sur son imagination, au-devant des pensées. Les siennes sont un lac immobile – je les imagine ainsi –, et il pêche de ce lac les contes à créer. Déjà, il trouve :
— C’est une jeune femme qui a dit cela en passant.
Il a le choix de n’importe quel récit, n’importe laquelle des femmes. Son choix va compter pour la suite. Il le sait.
— Il faut imaginer cette jeune femme dans le jardin d’Este, reprend Marco Serve. Elle est ici avec son époux, mais en pensée elle est ailleurs, accoudée à une fenêtre qui donne sur une plage de Tarente. Vous savez, de ces longues bandes blanches qui bordent la mer Ionienne. Elle avait oublié cette plage. Elle a cru l’oublier.
« Son mari n’a pas senti le sursaut dans le bras de sa femme enroulé au sien. Il regarde le jardin, le monde. Il nous voit dans le monde sans que son regard s’en soucie.
« Elle, elle veut lui parler de Tarente. Alors, elle prétend remarquer une odeur. Un prétexte. Il n’a pas senti son sursaut, mais il écoute. Il sait. Tarente, la plage, oui, elle s’en est toujours souvenue. »
L’écrivain s’arrête pour faire parler la femme recréée dans le jardin. Il se lève. Elle se lève à travers lui. Son bras est replié sur le bras invisible du mari.
Je remarque qu’il n’est plus gêné par la chaleur, ni par le blanc des murs de la villa d’Este, ni par le mil épicé qu’il n’a pas goûté à Bamako. Non, il n’est plus gêné. Il a une histoire à conter.
Au-dessus de nous, les premiers nuages s’amoncellent. Ce sont ceux, tant attendus, après le trop-plein de chaleur. Le ciel va crever et mouiller l’Italie.
En attendant, Marco Serve donne corps à la phrase entendue aujourd’hui. Les paroles prêtées à la femme s’effacent, comme les restes d’une promesse sur le sable. Elles disent :
— Tiens, tu sens, l’odeur de l’été, celle des vacances dans le Sud… Enfin, tu sais bien… Nous étions sur le front de mer. Offerts à la joue de soleil. Il y avait la plage, noire de monde… Non, ce n’étaient pas des touristes… Au début je l’ai cru. Mais on s’est approchés… On a vu… Enfin, tu sais cela… La plage, ce n’était plus la plage : un terrain provisoire. Pas triste, non, pas gai non plus. De la vie… En attente… La police autour pour guetter. Et une nuit d’orage, les bateaux qui repartent. Sans bruit ni lumière. Il restait du bazar. Des jouets fabriqués avec du plastique, des lits de fortune… On a ouvert la fenêtre. C’était le matin. La pluie terminait d’effacer la trace des migrants sur le sable. C’est en ouvrant la fenêtre que tu as dit cela à propos de l’odeur, la même qu’en ce moment, tu as dit :
« Ça sent la friche. » Je n’ai pas compris. Une friche, qu’est-ce ça peut sentir ? Tu voulais dire, j’ai compris plus tard, que la plage était vide, lavée d’averse, mais laissait quelque chose d’invisible en suspens. L’odeur de cet été. On a refermé la fenêtre et tu as dit que maintenant, nous partirions en septembre.
Tout bas, Marco Serve murmure que le mari écoute encore longtemps après que la femme a fini de parler. Il répète :
— Le mari sait. La plage bondée de Tarente, puis un matin, le vide, elle s’en est toujours souvenue.
En même temps qu’elles disent, ses paroles refluent des relents de la bruine qui se met à tomber sur le jardin d’Este. Une pluie fine. Le crachin de l’arrière-pays. Et la terre ouvre béante sa bouche craquelée, avale de sa langue fanée les gerbes d’eau, trop minces pour étancher sa soif. »
Extrait
« Un poème de Josué Guébo dit : « Il y a pire qu’un radeau à l’agonie, la terre oublieuse d’être maternelle. »
Quand les Hommes débarquent après des jours de mer, ils manquent de places à Lampedusa C’est pareil dans les centres d’accueil ou les camps provisoires que montre la télévision. Ils submergent. Le recueil de Guébo parle de ces Hommes, il s’appelle Songe à Lampedusa.
Je récite ces vers à Bianca, une fin de journée dans les jardins de la villa d’Este. C’est août déjà, l’air est sec. Je suis heureux d’arriver en avance pour faire le tour des sentiers, m’installer à chaque bassin, contempler la réverbération de fin d’après midi dans l’eau stagnante ou celle, jaillissante, des fontaines. Il reste de l’écrivain autour de la villa. Il est loin, il lit également des poèmes.
L’écrivain écrit, mais ne m’écrit pas. Depuis la remise du carnet, ses pensées vont toutes aux Hommes de Lampedusa et c’est bien normal, dans l’élan des rencontres et les journées passées à l’Abri.
Malgré tout, je demande chaque fois au facteur si une lettre est arrivée à mon nom.
— Non, monsieur, pas de courrier. » p. 82
À propos de l’autrice
Elsa Régis © Photo DR
Née en 1998, dans un petit village non loin de Grenoble, Elsa s’engage très tôt dans la vie politique locale, candidate au poste de députée en 2017, elle a alors 18 ans. Après des études en économie, elle devient conseillère en insertion socioprofessionnelle auprès de populations en difficulté. Un abri pour Lampedusa est son premier roman. (Source : Éditions du Panseur)
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