En lice pour le Prix À livre ou verre 2026
En deux mots
Harry Yuan, innovateur de génie et milliardaire de la tech, disparaît en 2006. Vingt ans plus tard, il invite mystérieusement son ancien partenaire sur une île grecque pour lui raconter sa vie. Une épopée entre bulle internet, luttes de pouvoir et revanche.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Le roman des pionniers de l’édition numérique
Entre fortune fulgurante, chute vertigineuse et désir de vengeance, le premier roman de Jean-Pierre Arbon entraîne le lecteur dans une odyssée pleine de secrets où la révolution numérique se mêle aux passions humaines les plus brûlantes.
C’est à une formidable exploration du monde de la Tech et à sa prodigieuse évolution que nous convie Jean-Pierre Arbon dans ce premier roman qui vous tiendra en haleine autant qu’un thriller. Il faut dire que tous les éléments du genre y sont rassemblés : du mystère, des luttes de pouvoir, des fortunes colossales et, en guise de mise en appétit, une disparition qui pose bien des questions, celle de Harry Yuan. Tout commence par quelques mots sibyllins reçus en message privé : « Dear Jean-Pierre, if you want to know what really happened to HY, please write back at this address. » Pour Jean-Pierre Arbon, ancien directeur général de Flammarion reconverti en retraité paisible, c’est une bouteille lancée depuis le passé. Il avait fréquenté Harry Yuan au tournant des années 2000, à l’apogée de sa gloire. Depuis 2006, plus rien. Ni dans la vie réelle, ni sur les réseaux. « Même l’omniscient Internet perdait sa trace. » Alors quand un second message tombe — « Would you like to hear the story of my life ? HY » —, il dit oui. Un avion l’emmène à Athènes. De là, un hélicoptère le conduit sur une petite île des Cyclades, Prepesinthos. À l’abri des regards, celui qui se fait désormais appeler Mr Ren s’est fait construire une somptueuse villa creusée à flanc de colline, « trois faisceaux juxtaposés en forme de coquilles Saint-Jacques qui épousaient le relief âpre du coteau », avec piscine à débordement, Steinway dans un angle et toiles de Basquiat aux murs. Un décor de film. Mais derrière cette beauté se tient un homme brisé et mystérieux, porteur d’une histoire que le monde n’a jamais entendue.
Cette histoire, c’est aussi celle d’Arbon lui-même. Car les deux hommes se sont croisés à un moment charnière. En 1998, l’auteur a fondé avec Bruno de Sa Moreira la première maison d’édition en ligne française : 00h00.com. Un clin d’œil aux Éditions de Minuit, une vision du futur, une utopie numérique. Ils y vendaient des livres sous forme de fichiers informatiques, à une époque où « on branchait un modem qui couinait dans une prise de téléphone ». Précurseurs absolus.
Au Salon du Livre de l’an 2000, ils organisent une exposition sur l’avenir de la lecture numérique qui fait l’effet d’une bombe. Jacques Chirac défile sur leur stand. Les caméras de TF1 et France 2 sont là. Cinq géants français — Hachette, Vivendi, France Télécom, Arnault, Pinault — se disputent le rachat de leur minuscule start-up. L’ivresse est totale.
Mais Arbon et son associé ont les yeux tournés vers la Californie. Ils veulent s’allier avec Martin Eberhard, l’inventeur du Rocket e-book — oui, le même Martin Eberhard qui fondera ensuite Tesla Motors. Sauf qu’Eberhard vient d’être racheté, discrètement, par un certain Harry Yuan. Le fondateur de Recgem. Milliardaire. Chinois. Visionnaire. Convoqués à Los Angeles le lendemain, nos deux Français vendent leur société. Arbon repart avec l’équivalent de dix millions de dollars en actions. « J’avais l’impression d’avoir gagné au loto. »
Puis vient la chute. La bulle internet éclate. Les valorisations s’effondrent. Yuan, trop sûr de lui, s’est allié avec un requin impitoyable qui le dévore. Les millions s’évaporent. Les procès s’accumulent. La prison, les amendes, la ruine. Et enfin, la disparition totale.
Battu mais pas abattu. Comme Edmond Dantès, Harry Yuan choisit l’exil pour peaufiner sa revanche. Et c’est cette revanche — patiente, froide, méthodique — que le roman va dérouler, au fil des confidences faites à Arbon dans la villa grecque. L’argent, le pouvoir, l’amour, la trahison, la vengeance : les grandes passions humaines sont là, portées par un personnage à la fois solaire et brutal, cynique et mélancolique.
Le roman est basé sur des faits réels. Harry Yuan est l’alter ego fictif d’Henry Yuen, vrai fondateur de Gemstar-TV Guide International, dont le groupe valait vingt milliards de dollars à son apogée. Ce mélange d’autobiographie, de fiction documentaire et de chronique économique est l’un des atouts majeurs du livre. Et le style y est pour beaucoup, limpide, précis. Arbon privilégie une langue fluide, subtilement ironique. Tout se tient.
Les Derniers Jours de Harry Yuan est un page turner habillé en méditation. Un Monte-Cristo des temps numériques. On commence avec une disparition. On finit avec une révélation stupéfiante. Et entre les deux, une époque entière défile — avec ses folies, ses illusions, ses trahisons et ses rêves. Addictif, du premier au dernier mot.
Les derniers jours de Harry Yuan
Jean-Pierre Arbon
Éditions Au Diable Vauvert
Premier roman
320 p., 22 €
EAN 9791030707571
Paru le 21/08/2025
Où ?
Le roman est situé principalement sur une île grecque baptisée Prepesinthos. On y évoque aussi Paris, New York, Pasadena, Sydney, Shanghai, El Centro et Troncuaro au Mexique.
Quand ?
L’action se déroule de 1997 à nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Depuis 2006, Harry Yuan a disparu. Inventeur de génie, il était devenu milliardaire en anticipant les bouleversements de la révolution numérique, avant de connaître la ruine et de se volatiliser. Plus aucune trace de lui, ni dans le monde réel, ni sur les réseaux.
Or un jour, le narrateur de ce roman est mystérieusement invité à se rendre sur une île grecque. Dans une incroyable demeure, il y retrouve Harry Yuan qui va lui dévoiler la folle odyssée qu’a été sa vie. Argent, pouvoir, amour, chute, vengeance : le lecteur va aller de surprise en surprise, jusqu’à une stupéfiante révélation.
Arbon nous plonge avec un art consommé entre réalité et fiction dans un thriller redoutablement ingénieux et élégant, un roman à la Monte-Cristo où le récit du choc entre passions humaines et mutations technologiques se teinte d’une forme subtile de méditation.
Les critiques
France 3 Occitanie (Olivier Le Creurer)
Jean-Pierre Arbon présente son premier roman
Blog Mots pour Mots (Nicole Grundlinger)
Les premières pages du livre
« Jeudi 23 mai 2024
I. Vers la Grèce
Il y avait vingt-deux ans que je n’avais pas vu Harry Yuan. Notre dernière rencontre remontait au printemps 2002. Nos chemins s’étaient ensuite éloignés au point de rapidement se perdre, mais jamais je n’avais cessé de penser à cet homme et à son exceptionnel destin. Je parlais de lui de temps en temps en famille ou avec des amis, et chaque fois que je contais ce que je savais de son aventure, la réaction était la même : tu devrais écrire cette histoire, c’est un véritable roman. De fait, j’avais essayé de m’y mettre à deux reprises, sans jamais dépasser le stade de l’esquisse. Je manquais d’éléments. La seule période pour laquelle je disposais d’informations à peu près fiables était celle à laquelle nous nous étions fréquentés, lorsqu’il était à l’apogée de sa carrière, qu’il avait fait la une de plusieurs magazines, et que sa fortune se comptait en milliards de dollars. Mais pour celle qui avait précédé, je n’avais que des renseignements fragmentaires ; quant à celle qui avait suivi, celle de sa vertigineuse déchéance, je n’en savais quasiment rien. Je m’étais donc mis à enquêter. J’avais cherché à joindre les personnes de son entourage avec lesquelles j’avais été en contact. Mais les témoignages s’étaient révélés rares. La plupart de celles qui l’avaient connu n’avaient pas répondu à mes requêtes. Quand elles l’avaient fait, elles ne m’avaient fourni que des indications parcellaires. Parfois il m’avait semblé qu’elles en savaient plus que ce qu’elles voulaient bien me dire, parfois au contraire elles avaient paru désemparées d’en savoir aussi peu. Même l’omniscient Internet perdait sa trace aux alentours de 2006. Les dernières nouvelles que le réseau donnait de lui indiquaient non seulement qu’il était ruiné, mais encore qu’il était redevable à la justice américaine d’une amende d’un montant exorbitant, alors même qu’il avait purgé une peine d’un an de prison. Toutes mes tentatives pour récolter des informations postérieures étaient restées vaines. Les moteurs de recherche ne ramenaient à la surface que des éléments anciens et épars : des biographies courtes et imprécises (sa date de naissance variait selon les sources), des numéros de brevet, des articles de presse, quelques extraits de jugement. C’était très insuffisant pour un livre. Mes recherches s’étaient arrêtées là. Une seule chose était avérée : depuis 2006, Harry Yuan avait disparu.
Toutefois, cette absence d’éléments, en même temps qu’elle me privait de matière à écrire, n’avait fait qu’accentuer le mystère. Il se pouvait bien sûr que Harry soit mort, mais en dehors de cette hypothèse, une disparition aussi complète que la sienne, dans la vie physique comme sur les réseaux, avait quelque chose de très insolite, et même, s’agissant d’un homme qui avait un temps fait l’actualité, d’inexplicable. Qu’était devenu Harry Yuan ? Où vivait-il et dans quelles conditions ? Pourquoi ne trouvait-on pas la moindre trace de lui sur le net ? Comment, après avoir connu une ascension aussi fulgurante et spectaculaire, avait-il survécu à l’épreuve de la chute ? Était-il totalement ruiné ? Avait-il refait sa vie ? Et comment avait-il fait pour échapper à tous les radars ? Toutes ces questions m’agitaient. Elles ne m’obsédaient pas, mais elles revenaient régulièrement. Comme je tenais à l’époque un blog quotidien dans lequel j’abordais les sujets les plus divers (mes souvenirs, mes lectures, mes réflexions sur la marche du monde), elles y sont apparues ici et là, au fil de mes chroniques. Faute d’éléments fiables, j’avais même écrit à quelques reprises des articles fantaisistes où j’avais laissé vagabonder mon imagination. Le sort de Harry Yuan y avait varié au gré de mes humeurs. Deux hypothèses avaient eu ma préférence : dans la première, il était retourné en Chine et s’était retiré dans un village où, à la manière d’un vieux sage, il consacrait ses jours à aider de pauvres gens ; dans la seconde, il avait basculé dans la clandestinité et rebâti un empire dans le dark web, où il concevait des rançongiciels et revendait à qui les voulait des numéros de cartes de crédit volés par milliers. Les deux me paraissaient aussi plausibles l’une que l’autre : c’est dire si j’en savais peu sur un homme que j’avais pourtant fréquenté pendant deux ans et rencontré longuement à plusieurs reprises. Il m’était même arrivé une fois d’envisager qu’il avait subi une transformation physique totale (yeux débridés au moyen d’une opération esthétique nommée blépharoplastie, cheveux peroxydés, port de lentilles bleues), et qu’il avait désormais le look d’une star sans âge de la K-pop.
Ce blog avait environ un millier de lecteurs directs, mais il était fréquemment relayé sur Facebook, Instagram et autres réseaux sociaux par les lecteurs eux-mêmes, de sorte que sa diffusion s’étendait bien au-delà de ma sphère de connaissances. Or un jour, l’un des articles où j’évoquais Harry, sa société, ou sa disparition, avait été lu par quelqu’un, qui l’avait transmis à quelqu’un, qui avait dû le transmettre à quelqu’un, car trois semaines plus tard j’avais reçu en message personnel le mot suivant : Dear Jean-Pierre, if you want to know what really happened to HY, please write back at this address. Suivait un mélange de chiffres et de lettres @gmail.com.
J’ai hésité avant de répondre. L’affaire était si loin… Je m’étais retiré du monde et installé à la campagne, dans une vie sage et oisive qui était tout ce à quoi j’aspirais désormais. J’avais le bonheur de partager mes journées avec la femme que j’aimais. Nous faisions de longues marches en compagnie de nos chiens, nous écoutions de la musique, nous lisions des livres que nous n’avions jamais pris le temps de lire. Tout en poursuivant les engagements que je lui avais toujours connus auprès de personnes en situation difficile, Claudine s’était mise à peindre, et je continuais à composer des chansons. Loin de nous amollir dans ce farniente, nous trouvions au contraire une acuité particulière au moindre moment que nous passions ensemble. Nous goûtions une paix intense, et fragile. J’avais soixante-dix ans, le temps était compté. Harry, c’était de l’histoire ancienne. Je n’étais plus du tout certain de vouloir mettre en péril la sérénité délicate de notre existence pour replonger dans une affaire qui depuis longtemps ne me concernait plus. D’ailleurs, qui m’avait écrit ? Le mot n’était pas signé. Le Dear Jean-Pierre semblait indiquer qu’il s’agissait d’une personne que je connaissais, ou que j’avais connue autrefois, mais il pouvait n’être aussi qu’une simple formule de politesse employée par un inconnu, voire un troll. J’ai laissé passer la nuit. On dit qu’elle porte conseil. Celui qu’elle me donna fut de saisir la perche qui m’était tendue. J’en parlai à Claudine, qui m’encouragea elle aussi à envoyer une réponse. Qu’avions-nous à perdre ? Rien, au fond, sinon d’échanger un peu de précieuse tranquillité contre un frisson d’aventure. J’allais replonger dans un passé dont elle avait, dans une large mesure, elle aussi été témoin. Nos journées allaient à nouveau se pimenter d’imprévu.
Et l’imprévu, en effet, ne tarda pas à se manifester. Le deuxième message que je reçus était on ne peut plus concis, et allait droit au but : Would you like to hear the story of my life ? HY. Je n’en croyais pas mes yeux. Comment se faisait-il qu’un homme qui avait pris un soin extrême, pendant tant d’années, à ne donner aucun signe de vie, se manifeste à moi d’une manière aussi rapide ? Pour tout raconter ? Mais pourquoi à moi, alors ? N’avait-il personne d’autre à qui se confier ? Nous n’avions jamais été proches. Nous nous étions vus en tout et pour tout une douzaine de fois, essentiellement dans un contexte de travail, et s’il m’était arrivé d’envisager que la sympathie réciproque que nous éprouvions l’un pour l’autre aurait pu évoluer vers une forme d’amitié, les événements ne nous en avaient guère laissé le temps. Pourtant, si c’était bien Harry Yuan l’auteur de ces messages, j’avais été trop longtemps fasciné par son destin et sa mystérieuse disparition pour ne pas saisir l’occasion de retrouver sa trace. Cette fois, je n’ai pas laissé passer la nuit avant de répondre. J’ai dit oui tout de suite. Presque instantanément, il répondit à son tour : If Thursday May 23 is OK for you, I’ll send you a plane ticket. Book the whole weekend. Someone will pick you up at the airport.
C’est ainsi que je me suis retrouvé à bord d’un vol Paris-Athènes d’Aegean Airlines, en classe affaires. J’en conclus que Harry n’était plus ruiné, ou du moins plus tout à fait, puisqu’il avait l’élégance de m’envoyer un billet d’avion. Cependant j’ignorais précisément où j’allais. Nous étions convenus que nous passerions trois jours ensemble, mais il n’avait pas mentionné où. En sirotant la petite coupe de champagne que l’hôtesse m’avait servie, j’imaginais différentes hypothèses quant à ma destination finale : une île de la mer Égée, un monastère du mont Athos, un village de pêcheurs du Péloponnèse, une oliveraie près de Delphes. J’aimais bien cette dernière idée. Delphes avait été autrefois le centre du monde. Zeus avait déterminé son emplacement en lâchant deux aigles de chaque côté de la Terre, l’un au Levant, l’autre au Couchant. Puis il leur avait demandé de voler l’un vers l’autre : là où ils se rencontreraient, là serait l’endroit. Ce fut Delphes. On marqua le lieu d’une pierre, et on y bâtit un temple. Je pensais que c’était un bon choix pour Harry. Car lui-même, monté au faîte de sa puissance, était devenu un temps l’un des centres du monde. Tous les acteurs économiques de la planète qui se disputaient la maîtrise de la télévision, de son audience, et des revenus publicitaires énormes qu’elle générait au moment où elle régnait encore sans partage sur le monde, avaient tourné autour de lui. Cela n’avait duré que trois ou quatre ans à peine, mais ils avaient été suffisants pour le hisser au sommet de la fortune. Peut-être avait-il puisé dans cette expérience l’envie, ironique ou nostalgique, de s’établir dans une retraite anonyme à l’endroit où autrefois la Pythie lisait l’avenir dans la fumée. Au demeurant, je me disais aussi que Rome, avec son Capitole et sa roche Tarpéienne, aurait pu constituer un choix plus ironique encore. Quoi qu’il en soit, je ne m’étais pas attendu à ce que mes retrouvailles avec ce Chinois de génie aient lieu en Grèce, alors qu’il avait accompli l’essentiel de son parcours aux États-Unis. Mais Harry Yuan était, à bien des égards, un personnage imprévisible. Alors que défilaient par le hublot la côte est de l’Adriatique et les territoires historiquement agités des Balkans (Croatie, Bosnie, Monténégro, Albanie), je me remémorais certaines de nos rencontres, et je me disais que les îles effilées que j’apercevais au-dessous de moi m’en renvoyaient une image assez juste : bien dessinées, espacées, en apparence sereines, mais à proximité immédiate d’une vaste terre où se déroulaient depuis des siècles de perpétuels et violents conflits.
À ma descente de l’avion à Athènes, un homme d’une cinquantaine d’années, d’assez belle allure et mis avec élégance m’attendait avec un panneau à mon nom. Je le pris pour le secrétaire de Harry.
— Mister Arbon ? Avez-vous fait bon vol ? me demanda-t-il dans un anglais impeccable. Avez-vous des bagages ?
Je voyageais avec un sac que j’avais gardé en cabine.
— Non, tout est là, dis-je en le lui montrant.
— Bien. Alors veuillez me suivre. Au fait, je me présente : je suis Theodoros Pantelis.
Il me conduisit vers la zone de l’aéroport réservée aux hélicoptères.
— Où allons-nous ?
— Sur une île, dans les Cyclades.
— Ah ! M. Yuan habite sur une île…
— Oui, une petite île, Prepesinthos.
Puis, il me dit à voix basse :
— Puis-je vous demander, tant que nous ne sommes pas sur l’île, de l’appeler Mr Ren ? C’est sous ce nom qu’il est connu ici.
— Mr Ren ?
— C’est ça.
Je constatai que Harry Yuan prenait beaucoup de précautions pour préserver son anonymat.
— Elle est loin, cette île ?
— Cinquante-cinq minutes de vol, peut-être un peu plus si nous avons du vent de face.
Arrivés sur le tarmac, il me désigna un petit appareil qui, avec ses couleurs noire et jaune, avait l’allure d’une grosse abeille. Le pilote nous attendait, prit mon sac, l’installa à l’arrière. Puis il nous fit monter, mon accompagnateur et moi, avant de s’installer aux commandes. Nous étions les deux seuls passagers. Quelques instants plus tard, nous survolions la mer Égée. D’un bleu intense, elle scintillait au soleil de ce milieu d’après-midi et moutonnait par endroits. Des voiliers glissaient à sa surface en y creusant de petits sillons blancs. Ils allaient en tous sens, comme mes pensées. Mr Ren… Depuis quand Harry se faisait-il appeler ainsi ? Je pouvais comprendre qu’à la suite de ses déboires avec la justice américaine, un violent désir d’incognito l’ait saisi. Mais la motivation de ce changement de nom avait-elle été simplement de tourner la page et de refaire sa vie sur des bases nouvelles, ou bien Harry Yuan avait-il encore des choses à cacher ? Nous passions au-dessus d’une île où accostait un gros ferry. Parmi les passagers, je me représentai ceux qui connaissaient les lieux et ceux qui allaient les découvrir : les habitués et les touristes. Je me disais que pour ma part, j’appartenais à une troisième catégorie : celle de ceux qui avancent à l’aveugle et ne savent à peu près rien de ce qui les attend. Je me tournai vers mon cicérone. J’aurais aimé glaner quelques informations auprès de lui, mais il n’était pas d’humeur bavarde. Son visage était sombre. Il manipulait nerveusement un de ces chapelets dont les Grecs se servent pour se relaxer.
— Comment s’appelle cet objet ? demandai-je en forçant la voix pour couvrir le bruit du moteur.
— Ça ? Un komboloï, me répondit-il en faisant claquer cinq ou six perles autour de ses doigts.
Il ne m’en dit pas plus et colla sa tête au hublot.
L’hélicoptère amorça sa descente et fit le tour d’une petite île escarpée. On approcha d’une crique au milieu de laquelle une splendide goélette d’une quarantaine de mètres était au mouillage, puis on distingua la jetée d’un port minuscule, où étaient amarrés un gros zodiac semi-rigide et une simple barque de pêche, devant un petit hangar aux murs passés à la chaux. Sur le cap devant nous se dressait une église d’un blanc éclatant, excepté son dôme et sa porte peints d’un bleu saphir semblable à celui de la mer. Vu l’absence totale d’habitations alentour, elle me parut d’une taille étonnante. Juste à côté se trouvait un terrain à peu près plat. L’appareil s’y posa. Un Hummer EV massif était garé tout près.
— Par ici, me dit Theodoros en ouvrant la portière du véhicule.
Je montai. Il prit le volant et s’engagea sur une piste de terre et de cailloux. On grimpa pendant vingt minutes en zigzaguant entre d’énormes ornières, avant d’atteindre le sommet de l’île et de plonger à pic sur l’autre versant dans une descente vertigineuse où je le vis se dresser debout sur les freins. Enfin apparut la maison.
On la découvrait d’en haut. Elle était creusée à flanc de colline, face à l’ouest, une centaine de mètres au-dessus de la mer, et dévoilait à peine ses formes, ceintes par de hauts murs de pierres qui se fondaient dans le paysage minéral et la garrigue, les fleurs jaunes des genêts épineux, les boules mauves des « thyms des têtes », et quelques rares genévriers cades râblés, secs, rudes, ridés, dont je me demandais comment ils avaient bien pu pousser là. Le site était désert, d’une beauté époustouflante. Sortant de terre à l’horizontale, d’immenses poutres de béton dessinaient sa structure, trois faisceaux juxtaposés en forme de coquilles Saint-Jacques qui épousaient le relief âpre du coteau. C’était un remarquable travail d’architecte. Theodoros gara le véhicule en bas d’une allée en pente dans un grand carport bâti en pierres sèches. Puis il composa un code qui actionna l’ouverture d’une lourde porte en bois massif derrière laquelle l’allée se prolongeait à ciel ouvert en tournant doucement entre deux murailles. J’avais l’impression de pénétrer à l’intérieur d’un palais mycénien. Une cinquantaine de mètres plus loin, on débouchait sur un patio aux parois garnies de jasmin au milieu duquel une petite fontaine babillait à l’ombre d’un olivier noueux. L’air embaumait. Ce patio commandait les accès à la maison proprement dite. Theodoros fit glisser un panneau et m’invita à entrer. Le vestibule donnait sur un vaste salon, trois marches en contrebas, dont les baies vitrées occupaient toute la hauteur du sol au plafond, et s’écarquillaient sur le spectacle infini de la mer. Sur une partie de l’horizon se découpait la ligne montagneuse d’une île voisine, baignée dans une légère brume, tandis que sur le bleu intense de la surface de l’eau, de larges et longues bandes sinueuses d’un bleu plus pâle, tracées par le jeu des courants et leurs variations de température, composaient un motif complexe de routes esquissées et mouvantes qui se brouillaient avant de se dissoudre dans les reflets du ciel. À travers la baie, vers la gauche, on apercevait un deuxième salon en plein air et une vaste terrasse entourant sur deux côtés une piscine à débordement de vingt-cinq mètres de long. Sur les murs opposés étaient accrochées deux toiles de très grand format, l’une d’Anselm Kieffer, l’autre de Jean-Michel Basquiat, dont le caractère tourmenté tranchait avec la sérénité du paysage, comme s’il s’était agi de confronter la beauté de la nature à la folie des hommes. La pièce elle-même était meublée sobrement avec du mobilier de créateurs contemporains, et dans un angle, à l’abri du soleil, un grand Steinway.
— Je vais vous montrer votre chambre, me dit Theodoros en me tirant de ma contemplation.
Tenant mon sac à la main, il me précéda dans un passage sur la droite, lui aussi à ciel ouvert, semé de pittosporums et de jasmin. Ma chambre était au fond, spacieuse, simple, élégante, travertin beige poli et tapis au sol, placards et étagères en bois clair.
— Mr Ren, je veux dire M. Yuan, vous verra à vingt heures, dans le salon, ajouta Theodoros en refermant la porte.
— Merci, j’y serai.
J’avais une heure devant moi, et décidai de me rafraîchir. La salle de bains offrait le choix entre une baignoire à l’ancienne, une douche classique, et une autre à ciel ouvert, avec vue sur les myrtes. J’optai pour la dernière. Être nu dans la nature est un plaisir trop rare pour y renoncer. Une fois séché, je m’étendis sur le lit. J’étais stupéfait par ce lieu. Tout y était beau : le site, l’architecture, le choix des matériaux, des meubles, des objets, des tableaux. Aucune surcharge, aucun excès, aucune ostentation. Mèden agan, tel était le précepte des Grecs d’autrefois : rien de trop. Harry l’avait appliqué ici à merveille : rien de trop, et uniquement des belles choses. Pour autant, la maison ne donnait pas cette impression de beauté froide et désincarnée qu’on pouvait craindre de la demeure d’un célibataire fortuné. Au contraire, elle était accueillante. Un bouquet de fleurs fraîchement coupées ornait ma chambre. La parure de lit, le linge de toilette, les savons, tout avait été choisi avec un goût très sûr, presque féminin. Pour moi qui, jusqu’à récemment, m’étais fait de Harry l’image d’un type traqué et sur la paille, le renversement de perspective était spectaculaire. Je ne m’étais certainement pas attendu à le retrouver dans un endroit pareil. Où avait-il trouvé l’argent ? Et à quoi ressemblait-il désormais ? J’étais si impatient de le rencontrer à nouveau qu’après avoir enfilé une chemise, un jean léger, et chaussé des espadrilles, je quittai ma chambre avec un quart d’heure d’avance en direction du séjour.
II. 00h00
C’est en 1997 qu’avec Bruno de Sa Moreira j’avais fondé les Éditions 00h00 (prononcer zéro heure), une société aujourd’hui disparue, qui avait été la première au monde à faire de l’édition en ligne, et dont le nom se voulait à la fois l’annonce d’une ère nouvelle et un clin d’œil aux Éditions de Minuit. Mutatis mutandis, il s’agissait de faire avec l’Internet ce que le livre de poche avait fait cinquante ans plus tôt : acquérir auprès des éditeurs traditionnels des droits sur des textes afin de les rééditer dans un format et à un prix adaptés à un nouveau circuit de distribution, hors librairies. En l’occurrence pour 00h00, la réédition se faisait sous forme de fichiers informatiques, et la diffusion s’opérait en ligne à partir d’un site web dédié.
J’avais auparavant pendant dix ans dirigé une prestigieuse maison d’édition française, Flammarion. Dix années extraordinaires au cours desquelles avaient émergé les « nouvelles technologies de l’information et de la communication » : le numérique, la dématérialisation, l’Internet, dont je m’étais rapidement convaincu qu’elles allaient bouleverser le métier et ouvrir des perspectives qu’il fallait explorer. J’avais donc créé au sein de Flammarion un département multimédia, à la tête duquel j’avais placé un jeune homme passionné, imaginatif, travailleur : Bruno de Sa Moreira. Sous sa houlette, le département devint un remarquable lieu d’expérimentation et d’innovation. Le bouche-à-oreille répandit bientôt dans le milieu de l’édition qu’il se tramait là des choses jusqu’ici insoupçonnées. On vit défiler au deuxième étage de la rue Racine une bonne partie de ce que Paris comptait de romanciers, de philosophes, de scientifiques, ou d’historiens curieux de comprendre la révolution qui se préparait, et de découvrir le lieu où se produisait ce qui se faisait de mieux en France, et probablement en Europe, en matière de création éditoriale (sur CD-Rom à l’époque) mariée aux nouvelles technologies.
J’étais enthousiaste devant ces chantiers de l’avenir. La famille Flammarion, propriétaire de l’entreprise, l’était moins. Toutes ces nouveautés coûtaient de l’argent. Il fallait investir, et le retour n’était pas garanti. J’entretenais avec Bruno une relation confiante et complice. L’idée de créer une maison d’édition en ligne nous semblait des plus prometteuses. Nous avons décidé de voler de nos propres ailes. Et c’est ainsi que l’aventure a démarré. Le moins qu’on puisse dire, c’est que nous étions des précurseurs. Nous avons bâti un site entièrement intégré, où l’acheteur pouvait parcourir tous les livres que nous avions au catalogue, sélectionner celui ou ceux qui l’intéressaient, payer en ligne dans un environnement sécurisé, et recevoir en quelques instants son achat protégé par un mot de passe personnalisé, sans la moindre intervention humaine. Cela peut paraître aujourd’hui bien banal, néanmoins cela n’avait encore jamais été fait. Mais en cette fin des années quatre-vingt-dix, les performances du réseau étaient encore très limitées : pas de haut débit, pas de wifi, pas de bluetooth ; pour y accéder, on branchait un modem qui couinait dans une prise de téléphone, et la durée des téléchargements se comptait bien davantage en minutes qu’en fractions de seconde.
Cependant, comme l’Internet véhiculait alors essentiellement des contenus textuels, de nombreuses entreprises, pour la plupart américaines, tentaient d’élaborer des solutions matérielles ou logicielles visant à en améliorer le confort de lecture (affichage des caractères, tablettes, impression à la demande, papier électronique). Toutes ces recherches nous intéressaient au plus haut point. Nous les guettions avec impatience. Tant que nos publications ne seraient lisibles que sur l’écran fixe d’un ordinateur ou sur des feuilles volantes imprimées chez soi, nous savions que notre potentiel de développement se trouverait bridé. Bruno se chargea donc de nouer des contacts avec les sociétés qui menaient des projets dans ce domaine. En l’espace de dix-huit mois et d’une demi-douzaine de voyages outre-Atlantique, il les rencontra toutes et tissa des liens avec plusieurs.
Pendant ce temps, je m’appliquais à trouver des financements et à lever des fonds. Nous n’échappions pas à la réalité économique de ce que l’on commençait à appeler des start-up : des dépenses certaines et en croissance rapide ; des recettes hypothétiques et lentes à se concrétiser. Dans notre cas, on pouvait même considérer que le chiffre d’affaires était nul : mois après mois, nous ne vendions qu’une quantité infinitésimale d’exemplaires, à un prix qui n’excédait pas quelques euros l’unité. Aucun fonds d’investissement ne répondait à mes sollicitations : en dépit de son nom, le « capital-risque » éprouvait une aversion marquée pour le risque en capital. Je parvins cependant à boucler un, deux, puis trois tours de table, et à amener ainsi une vingtaine d’investisseurs à nos côtés. Pour ceux-ci, (famille, amis et business angels), participer à notre aventure relevait, vu l’état de nos comptes, de l’acte de foi. Mais l’avenir allait leur donner raison. Nous étions portés par la bulle internet, qui s’était mise à enfler. Le simple fait d’avoir un site web et un .com derrière son nom semblait être un gage suffisant de succès. Et soudain, en janvier de l’an 2000, alors que la bulle devenait énorme et que la vieille économie semblait craquer de toutes parts, deux événements se produisirent qui firent l’effet de deux coups de tonnerre dans l’édition mondiale : l’annonce de la fusion-absorption de Time-Warner par AOL et la publication en ligne du nouveau livre de Stephen King.
Time-Warner était alors le plus grand groupe de médias au monde. Présent dans la presse, l’édition, le cinéma, la musique, la télévision (CNN, HBO), c’était un géant, octogénaire certes, mais numéro 1 mondial de la communication. De son côté AOL (America OnLine), apparu juste avant l’essor du World Wide Web, était devenu en quelques années le premier fournisseur d’accès à Internet des USA. En Bourse, malgré son jeune âge, il pesait déjà deux fois plus lourd que le mastodonte qu’il allait absorber. À ce moment-là, les financiers croyaient au mariage heureux des tuyaux avec les contenus. Contrôler le point d’accès au réseau de millions de foyers était perçu comme un actif d’une valeur considérable, laquelle augmenterait encore si l’on contrôlait également les programmes et services qui leur étaient fournis. L’histoire n’allait pas tarder à démentir cette vision des choses, mais pour l’heure elle triomphait, et cette fusion hors norme d’un genre nouveau ébranla bon nombre de certitudes chez tous ceux qui, jusque-là, estimaient que les affaires fondées sur des réalités tangibles l’emporteraient toujours sur celles qui florissaient dans l’immatériel.
Huit jours à peine après ce premier choc, Stephen King, qui était alors l’auteur le plus lu au monde, décida qu’il pouvait se passer de papier et d’éditeur. Il ouvrit un site internet et publia en feuilleton les chapitres de son nouveau roman, Riding the Bullet. L’accès était libre. Chacun pouvait venir les lire ou les télécharger gratuitement, les lecteurs étant simplement invités, si l’histoire leur avait plu, à laisser une contribution dont ils décidaient eux-mêmes du montant. Dans l’opération, l’éditeur et ses acolytes de la chaîne du livre (imprimeur, diffuseur, libraire) avaient disparu, tandis que l’écrivain, au lieu de percevoir 10 ou 12 % du prix de vente de chaque ouvrage, touchait 100 % des recettes. La formule ne connut qu’un succès éphémère, mais le retentissement fut tel que les éditeurs du monde entier furent saisis de frayeur, à commencer par ceux qui publiaient des thrillers, et se dirent qu’il leur fallait sans plus tarder intégrer les nouvelles technologies dans leur champ d’action.
Certes, ces événements s’étaient produits à New York, où le déploiement de l’Internet était plus avancé qu’en Europe. À Saint-Germain-des-Prés on ignorait largement le nom d’AOL. En revanche, on y connaissait fort bien ceux de Stephen King et de Time Warner. La tempête s’engouffra donc aussi sous les crânes des grands acteurs français des médias et de la culture, qui réalisèrent que la révolution numérique avançait au galop, qu’ils avaient pris du retard, et qu’il était urgent de tenter de le rattraper. Les dirigeants mirent leurs banquiers d’affaires sur le coup, avec pour mission d’identifier une structure qui avait développé des compétences dans ce domaine afin de l’intégrer à leurs équipes. Un seul point, fort petit, clignota sur leurs radars : 00h00. En l’espace d’une dizaine de jours, je reçus cinq appels quasiment identiques : « Monsieur Arbon ? Je représente un grand groupe qui est leader (ou très actif, ou veut se renforcer, c’était selon) sur le marché du livre et de l’édition en France. Votre expertise dans l’édition en ligne nous intéresse. Accepteriez-vous de nous rencontrer ? » Nous étions à la fin du mois de janvier et nous allions être rachetés avant même d’avoir été à vendre.
Les cinq prétendants étaient Lagardère-Hachette et Vivendi-Universal, les numéros 1 et 2 de l’édition en France ; François Pinault et Bernard Arnault, les deux milliardaires français, par l’intermédiaire de leurs entreprises ou de leurs fonds d’investissement respectifs ; et France-Telecom (futur Orange) qui, avec Wanadoo, était un peu l’AOL hexagonal. On m’invita à déjeuner dans des salons privés, on me traita avec les meilleurs vins, et l’on me tint à chaque fois les mêmes discours, destinés à me convaincre de l’excellence du groupe qui m’offrait de le rejoindre, de la qualité de son management, de la puissance de ses moyens, de sa ferme volonté stratégique de s’engager résolument sur les voies de l’avenir, et, last but not least, de la part éminente que j’allais pouvoir y prendre. J’écoutais, en dégustant prudemment les grands crus.
Le moment était donc venu de vendre notre petite entreprise. Mais avant même que des chiffres soient articulés sur le montant éventuel de la transaction, nous savions Bruno et moi que nous ne trouverions notre compte avec aucun de ces candidats déclarés. La poursuite de l’aventure n’était pas là. Elle se situait plutôt chez un partenaire possédant une solution technique qui rendrait la lecture d’un livre numérique aussi confortable que celle d’un ouvrage imprimé, parce qu’alors, en potentialisant nos savoir-faire, nous pourrions changer d’échelle et nous déployer à un autre niveau. Restait à dénicher l’oiseau rare.
Or, quatre mois plus tôt, en septembre 1999, Bruno avait eu une idée de génie. Il était allé trouver les organisateurs du Salon du livre de Paris, où nous souhaitions figurer en bonne place sans avoir les moyens de nous payer un stand, pour leur demander ce qu’ils avaient prévu pour l’édition de l’an 2000.
— Nous aurons le Portugal comme invité d’honneur, avaient-ils répondu.
— Écoutez, leur dit Bruno, je n’ai rien contre le Portugal, je m’appelle De Sa Moreira et j’ai des ancêtres portugais, mais enfin, c’est l’an 2000, le monde entre dans un nouveau millénaire, il y a peut-être mieux à faire.
Il leur avait alors proposé d’organiser une exposition sur l’avenir de la lecture à l’ère numérique, en se faisant fort d’obtenir des entreprises californiennes et japonaises impliquées dans le domaine qu’elles sortent de leurs laboratoires et de leurs centres de recherche les prototypes, pilotes et maquettes des projets sur lesquels elles travaillaient pour les faire venir à Paris. Ce serait la première fois au monde qu’une exposition aurait lieu sur ce thème. Il évoqua les noms d’Adobe, de Microsoft, de Sony, et fit valoir que même pour des ingénieurs de la Silicon Valley, Paris serait toujours Paris. En revenant au bureau, il m’annonça que c’était gagné. C’était même du jamais vu : les organisateurs nous octroyaient une zone de mille mètres carrés, gratuitement, en plein milieu du Salon, afin d’y monter l’événement. Après quoi Bruno décrocha son téléphone, sauta dans des avions, alla rencontrer un par un tous ceux dont il souhaitait la participation. Il les convainquit tous. Aux noms précités s’ajoutèrent Xerox, Hewlett-Packard, toute la famille des start-up proposant des « e-books » (on ne disait pas encore tablettes ou liseuses) : Rocket e-book, Softbook, Cytale, Everybook… ainsi que plusieurs sociétés engagées dans des approches originales telles que l’encre électronique ou le papier électronique. L’espace consacré à l’événement fut baptisé « Village e-book : comment lirez-vous demain ? ». Le tout finit par prendre si belle allure qu’Adobe, l’inventeur du fichier PDF et de Photoshop, souhaita en devenir le sponsor. Quant à 00h00, la maison disposait, sans avoir rien déboursé, du stand le mieux placé du Salon. Cerise sur le gâteau : nous avions eu le temps d’identifier, parmi tous ces visiteurs, celui avec lequel nous voulions nous marier.
La soirée d’inauguration eut lieu le 15 mars. Ce fut une folle journée. Dès l’aurore, l’équipe de 00h00 s’était retrouvée sur place au complet pour régler les derniers préparatifs. Le Village e-book avait fière allure, chacun des exposants ayant eu à cœur de mettre en valeur les innovations qu’il présentait. Toutes les technologies susceptibles de voir le jour au cours de la décennie suivante étaient rassemblées là, offertes à la curiosité et au jugement du public. Vers dix-sept heures, inaugurant le Salon, le président de la République arriva.
— Vous voyez, Monsieur le Président, la France n’est pas en retard, lui dis-je en l’accueillant.
— Non, et je vous en remercie, me répondit-il.
Après une démonstration du site de 00h00, il fit le tour des stands du village. Les télés suivaient et filmaient. « How do you do ? » disait-il en serrant les mains, jovial avec les personnes, mal à l’aise avec les machines. Jacques Chirac semblait à la fois éberlué et heureux de sa visite, qu’il fit durer plus longtemps que prévu. Puis ce fut au tour du Premier ministre, Lionel Jospin, qui s’attarda plus encore. Suivirent ensuite dans l’ordre protocolaire la ministre de la Culture, puis le maire de Paris, puis un ensemble d’autorités de moindre envergure, directeurs de cabinet et conseillers divers. Les télés filmaient toujours. On me vit ce soir-là au journal de vingt heures de TF1. On vit Bruno dans celui de France 2. On ne parlait que de nous et de lectures numériques. Plus tard dans la soirée, les émissaires des différents groupes qui nous courtisaient, Hachette en tête, visiblement impressionnés par ce qu’ils venaient de voir, me firent savoir qu’ils étaient désireux d’entrer au plus vite en négociation exclusive. Je signifiai aux uns et aux autres que je n’annoncerais pas ma décision avant le 31 mars à minuit. Compte tenu de la notoriété soudaine et considérable dont cette journée nous avait auréolés, personne ne se risqua à protester. Nous étions désirés : nous menions le jeu. Le coup suivant consistait à parler avec Martin Eberhard.
Martin (barbe, cheveux longs, chemise à fleurs) était un inventeur et entrepreneur californien. À vingt-sept ans, en 1987, il avait fondé sa première société, Network Computing Devices. À trente-six ans la deuxième, Nuvomedia1. Au sein de Nuvomedia, il avait créé le premier livre électronique, ou e-book, qu’il avait lancé sur le marché américain en décembre 1998 sous le nom de Rocket e-book. Entre Bruno et lui, le courant était passé dès leur rencontre initiale. Bruno en était d’ailleurs revenu avec, dans ses bagages, un des premiers exemplaires de l’appareil, que nous avions longuement testé, et dont les caractéristiques nous avaient impressionnés : taille et poids comparables à ceux d’un livre de format moyen, écran tactile, dictionnaire intégré, rétroéclairage, choix de la police et de la taille des caractères, maniabilité, capacité de stockage de plusieurs centaines de titres, gestion de fichiers son, batterie rechargeable, connexion par modem. C’était un appareil véritablement nomade, le complément technologique idéal à l’offre de lecture que nous proposions, ce qui faisait à nos yeux de Nuvomedia le meilleur partenaire possible pour un rapprochement. Or Martin, à l’occasion du Salon du livre, avait décidé de faire le voyage à Paris.
Aussi, dès le lendemain de l’inauguration, l’avions-nous invité à dîner dans un restaurant du VIIe arrondissement, près de l’hôtel où il séjournait. Ce soir-là, en signe d’allégeance aux coutumes vestimentaires de notre vieux continent, il avait enfilé une veste par-dessus sa chemise hawaïenne. Nous avons joué cartes sur table : 00h00 était à vendre, tous les grands groupes français nous avaient approchés, le marché de l’édition en ligne ne se développerait que si une technologie ad hoc accompagnait l’offre de lecture, et aucun de nos prétendants n’en détenait une supérieure au e-book ; en conséquence, un rapprochement entre 00h00 et Nuvomedia aurait une vraie pertinence. Qu’en pensait-il ?
Martin, en nous écoutant, avait donné de nombreux signes d’acquiescement. Mais la réponse qu’il nous fit nous déconcerta.
— Je partage votre analyse, nous dit-il. Malheureusement, ce n’est plus moi qui décide. J’ai vendu Nuvomedia il y a un mois. Et mon concurrent et ami Jim Sachs, le fondateur de Softbook, a lui aussi été racheté par la même société au cours des mêmes vingt-quatre heures.
— Mais… pourquoi ne sommes-nous pas au courant ?
— Parce que notre acquéreur a décidé d’attendre quelques semaines avant de communiquer sur cette double acquisition. Cela dit, il n’y a rien de secret : la société s’appelle Recgem, elle est cotée au NASDAQ, vous pouvez facilement trouver l’information.
— Penses-tu qu’ils pourraient s’intéresser à nous ?
— Je n’en sais rien, répondit-il. Mais j’adhère à votre vision, et ce que j’ai vu ici depuis deux jours prouve ce dont vous êtes capables. Je vais lui faire part de notre entretien.
— C’est que c’est assez pressé… Nous nous sommes engagés à verrouiller le processus d’acquisition à la fin du mois.
— Compris. Je lui enverrai un mail en rentrant à l’hôtel.
— Quand tu dis « lui », c’est qui ?
— Harry Yuan, le fondateur et patron de Recgem. C’est un Chinois. Mais je vous préviens : je le connais très peu. Je n’ai aucune idée de ce qu’il en pensera.
Nous sommes sortis du restaurant, nous avons déambulé sur les quais. En arrivant devant le Louvre, je me mis à évoquer Philippe-Auguste, Charles V, Catherine de Médicis, Louis XIV, la Révolution, bref : l’histoire de France. Il me revint alors en mémoire que lorsque la jeune impératrice Eugénie avait demandé à l’historien Ernest Lavisse de la lui résumer, il lui avait dit : « Madame, ça ne s’est jamais très bien passé. » J’aurais dû percevoir qu’il y avait là un avertissement. Mais notre histoire à nous flottait encore dans les limbes. Passé le pont des Arts, je pris congé de mes compagnons et rentrai à pied jusqu’à mon appartement, rue des Petits Carreaux. J’étais songeur. Ce Harry Yuan était multimilliardaire en dollars. Par rapport à 00h00, c’était la stratosphère. Mais qui était-il ? Que cherchait-il ? Y avait-il une possibilité pour que nous l’intéressions ? Je supputais nos maigres chances. Allait-il seulement nous faire signe ? Il restait moins de quinze jours. Était-il raisonnable de penser que nous pourrions régler quoi que ce soit dans un laps de temps aussi court ? Non. Cela voulait-il dire que rien ne pourrait se faire ? Non plus.
Le lendemain, avant de repartir pour la Californie, Martin revint nous voir sur notre stand pour nous remercier de notre accueil et nous informer que le mail était envoyé. Le Salon du livre dura encore quelques jours. Le succès du Village e-book ne se démentait pas. Le public se pressait en rangs serrés pour prendre connaissance des outils du futur. Des journalistes nous sollicitaient toujours pour quelque nouvel article. Le dernier soir, toute l’équipe fit la fête dans les stands pour célébrer la réussite de notre opération. Puis le Salon ferma ses portes, les éditeurs démontèrent leur barnum, et quatre jours encore passèrent. C’était toujours le silence radio du côté de Harry.
Le samedi 25 mars, vers onze heures du matin, alors que je me trouvais dans le TGV qui m’emmenait en Touraine où j’allais rejoindre mon fils chez mon ex-femme pour le week-end, je reçus un appel de Bruno.
— Où es-tu ? me demanda-t-il.
— Dans le train.
— Tu n’as pas lu tes mails avant de partir ?
— Non, pourquoi ?
— Parce que nous avons une réponse de Harry Yuan.
— Et alors ?
— Alors il veut nous voir.
— Ah !
— Il nous a même fixé un rendez-vous.
— Quand ?
— Demain matin à huit heures à Los Angeles.
À Saint-Pierre-des-Corps, je descendis pour prendre le premier TGV qui repartait vers Paris. Bruno trouva deux billets dans un vol qui décollait en fin d’après-midi, et deux chambres dans un hôtel voisin de notre destination. Douze heures de vol, dix heures de décalage, une heure de voiture : nous y serions, à l’heure dite. »
1 La troisième, en 2003, sera Tesla Motors, dont on connaît la réussite et la célébrité exceptionnelles, et dont il restera le P.-D.G. jusqu’en 2008 avant que l’un de ses investisseurs nommé Elon Musk ne décide de prendre sa place.
Extraits
« L’édition en ligne était une aventure qui nous passionnait, nous n’avions pas du tout envie de nous arrêter avant quatre ans; son développement passait par un accord avec l’un des fabricants d’e-books, et là nous les avions tous les deux; et quant à l’argent, depuis plusieurs années, l’action Recgem n’arrêtait pas de monter. Même si son cours, pour une raison qu’on avait du mal à imaginer, était brutalement divisé par deux, nous serions encore très bien payés. Nous avons dit oui.
Au début du mois d’avril, alors que nous venions d’entrer en négociation exclusive avec Recgem, la bulle internet éclata. Le contexte économique des nouvelles technologies, jusque-là euphorique, s’assombrit brutalement. Les valorisations s’effondrèrent. En quelques jours, toutes les introductions en Bourse furent annulées, tous les rapprochements capitalistiques tombèrent à l’eau, tous les projets d’acquisition furent abandonnés. Beaucoup de créateurs d’entreprise virent leurs efforts de plusieurs années anéantis. Nous aurions pu être du nombre: nous avons été l’exception. À aucun moment Harry ne remit en cause l’accord que nous venions de signer. Ni dans son principe, ni sur le prix. » p. 52
« Les documents scellant officiellement le rachat de 00h00 par Recgem furent signés le 13 juillet 2000. Tous les aspects pratiques du processus d’acquisition avaient été réglés par Mei. C’est elle qui mandata l’un des big five de l’audit ainsi que le plus gros cabinet d’avocats de Paris pour procéder aux due diligences nous concernant. Nos bilans, nos contrats, furent inspectés et révisés dans le moindre détail. Chaque fois qu’il fallut aplanir une difficulté ou clarifier tel point du deal c’est à Mei que je m’adressai. Harry n’avait visiblement pas beaucoup de temps à nous consacrer. Le jour du closing, ni lui ni Mei ne se déplacèrent. Leurs avocats me confèrent les chèques à remettre aux amis et business angels qui nous avaient suivis dans l’aventure, et les actions de 00h00 que Bruno et moi détenions furent échangées contre respectivement deux cent mille et deux cent vingt-cinq mille actions Recgem, au cours de quarante dollars US l’action. C’était une jolie somme. J’avais l’impression d’avoir gagné au loto. » p. 53
À propos de l’auteur
Jean-Pierre Arbon © Photo kikko foret
Né à Paris, auteur-compositeur interprète, Arbon a publié cinq albums, écrit et interprété un spectacle sur La Fontaine et Brassens, et présidé un festival. Dans une autre vie, il a même été éditeur. Les Derniers Jours de Harry Yuan est son premier roman. (Source : Éditions Au Diable Vauvert)
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