James - Percival Everett *****

Par Philisine Cave
Ce n'est pas simple de raconter James de Percival Everett, un roman qui parle d'esclavage et du racisme ségrégatif, qui nous fait vivre /subir à chaque page les outrages. Percival Everett propose dans James d'écouter la voix de Jim, l'esclave noir compagnon de fortune du jeune Huck du roman Les aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain. Il propose d'entendre, celui qui n'est jamais considéré, d'entendre une autre voix complémentaire à celle de Huck, et entendre donne un peu d'estime. Oui, c'est une vraie gageure de compléter le feuilleton de Mark Twain, de prendre sa suite sans abîmer l'histoire originelle, sans la contredire, sans en compromettre le discours et même en le renforçant, j'imagine. Car je n'ai pas lu Les Aventures de Huckleberry Finn et cela n'a pas altéré ma lecture de James, au pire (et c'est bien dommage pour moi), j'ai certainement raté des allusions, des clins d'oeil, des épisodes vus sour un autre angle. Là j'ai lu James pour ce que cette histoire est avant tout : un grand roman, un de ceux qui vous font réfléchir, un de ceux qui vous font voyager, un de ceux qui vous rappellent que le passé n'est pas à regretter, que des progrès sociaux et sociétaux indispensables pour l'humanité toute entière ont contribué au respect humain. Nous le savons, rien n'est gagné d'avance, mais rappeler que l'esclavage est une honte de notre humanité ne suffira pas, mais rappeler que l'égalité entre les hommes et les femmes est une lutte de tous les instants, une lutte qui a parfois eu des épisodes guerriers fratricides comme la guerre de Sécession, une lutte qui n'est pas achevée malheureusement.Quoi dire d'autre que James est un immense roman qui bouscule et émeut, parce que Percival Everett ne nous épargne rien, n'épargne pas son héros : Jim qui a une langue de toute beauté qu'il cache et dénature pour renvoyer à d'autres l'image que ceux-ci souhaitent garder de lui, Jim qui ne cesse de vivre une vie de frayeur, de violence, de transgression (celui de sa liberté), de soumission à un ordre établi autoritaire, discriminant, inégalitaire, raciste, Jim qui rêve de rejoindre un Etat abolitionniste pour gagner sa liberté et celle de sa famille, pour espérer une vie d'un homme libre, ce qu'on lui a refusé à sa naissance, lui qui est né enfant d'esclave.
James propose une épopée de la survie et de la liberté, une quête pour Jim semée d'embûches et de personnages plus ou moins recommandables, une quête en compagnie d'un garçon Huck bien décidé d'accompagner son ami à réaliser son dessein, une quête dans laquelle le fleuve Mississipi jouera des tours à nos deux héros.
Percival Everett a respecté la trame du feuilleton proposée par Mark Twain : les scènes se succèdent avec un rythme haletant, sans transitions, une ambiance sombre et pesante, mêlée d'espoir et de voyages, de rencontres chantées et rarement enchantées, de solidarité aussi. Au-delà du scénario béton, le romancier mêle la forme et le fond : le langage oral et écrit comme forme d'émancipation, un radeau comme barque de fortune, le racisme qui se mesure par des punitions/sévices/crimes/outrages/gommages de peau, les absences et les retours, les intrusions philosophiques et oniriques, la colère de tout bousculer et le salut.
Restent un crayon comme trophée de l'indicible, un feu salvateur et vengeur, une amitié sincère malgré les petits secrets.
Dans James, Percival Everett a honoré l'âme de Jim : il était temps !
Éditions de l'Olivier
Traduction d'Anne-Laure Tissut  J'ai lu James grâce à une LC prévue par Enna et Isabelle qui ont elles assure la publication dans les temps impartis. Merci Enna pour cette proposition qui a bien motivé mon envie de découvrir ce livre primé et qui le mérite.