Un Graal

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En deux mots

Un médiéviste désargenté rencontre un mystérieux libraire parisien dans une bibliothèque universitaire. Ce dernier lui propose une mission insolite : rédiger une fausse lettre du pape Innocent III datée de 1214. Une plongée dans l’histoire du Graal qui se transforme en thriller littéraire à l’ère de l’intelligence artificielle.

Ma note

★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le nom de la chose

Fabrice Chillet nous offre un roman qui mêle habilement érudition médiévale et suspense contemporain. Il met en scène un médiéviste désargenté qui accepte de rédiger une fausse lettre signée du pape Innocent III enjoignant à un moine la rédaction d’un roman sur le Graal. Passionnant !

L’histoire commence dans une bibliothèque universitaire de Rouen, refuge d’un médiéviste de 55 ans tombé dans la précarité. Celui-ci a tout sacrifié : son poste, son appartement, ses ambitions. Il ne lui reste que sa passion pour la littérature médiévale et le chauffage gratuit de la BU.

Un soir, peu avant la fermeture, surgit Jacques Marsay. « Il affichait, sans esbroufe ni maladresse, une élégance sobre, empreinte d’austérité. Il portait beau ses 60 ans. » Ce libraire parisien spécialisé dans les livres anciens n’est pas là par hasard. Il a suivi le narrateur. Il connaît son parcours, ses compétences, sa détresse financière.

La proposition tombe quelques jours plus tard, au bar Aristide de l’hôtel Lutetia. Une lettre à écrire. Pas n’importe laquelle : le message qu’Innocent III aurait envoyé à un moine cistercien en 1214 pour lui commander La Quête du Saint-Graal. Trente mille euros pour ce faux. Le narrateur accepte. Comment refuser ?

Commence alors une enquête bibliographique haletante. Le narrateur doit comprendre comment le graal est devenu le Graal. L’auteur nous guide dans cette quête avec la précision d’un érudit et le rythme d’un thriller. « Quelques mots simples. « Ersoir mangai o toi a ton graal. » « Hier soir, j’ai mangé avec toi dans ton plat », dit un pèlerin accueilli chez le sénéchal. Et le graal fait son entrée en littérature, en 1160, dans le manuscrit de Venise du Roman d’Alexandre. Rien d’extraordinaire, de surnaturel encore moins de divin. Juste une vaisselle ordinaire. Vingt ans plus tard, dans le Perceval de Chrétien de Troyes, ce plat contient une hostie qui permet au Roi Prêcheur de rester en vie. Il n’est pas encore question d’un calice. Le Graal prend une majuscule à la fin du XIIe, quand Robert de Boron, dans son Roman de l’estoire dou Graal raconte l’enfance du vase sacré et le rattache à l’histoire sainte. Toute la première partie emprunte aux évangiles de Luc, Matthieu et Marc et à l’évangile de Nicodème. Le Graal est alors le vase ou Joseph d’Arimathie a recueilli le sang du Christ en croix, la coupe du Saint Sang. Enfin, après 1215, la sublime métamorphose s’achève avec La Quête du Saint Graal. Le plat commun est devenu l’expression même de la grâce de Notre Seigneur. »

Et comme « chaque époque forge ses propres arguments pour contester à l’homme la liberté de créer », il décide de s’aider de l’intelligence artificielle qui va s’occuper d’assembler les mots et les récits. Avec le romancier, on teste et on découvre les limites de cette technologie. Le travail artisanal du faussaire, nourri de lectures patientes et d’érudition, surpasse les approximations de l’algorithme. Un débat actuel intégré avec finesse.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. De nouvelles découvertes précisent les enjeux habilement dévoilés par le style de Fabrice Chillet qui conjugue la précision du chercheur et la vivacité du romancier. On apprend, on comprend, on avance. Sans que jamais la tension narrative ne retombe.

Fabrice Chillet signe ici un roman aussi intelligent que captivant. Une variation moderne du thriller médiéval, un Nom de la Rose à l’heure de l’intelligence artificielle. Il prouve qu’on peut être érudit sans être ennuyeux, pédagogue sans être didactique. Un Graal se dévore comme un polar tout en nourrissant l’esprit. Un exploit rare qui mérite tous les éloges.

Un Graal

Fabrice Chillet

Éditions Bouclard

Roman

144 p., 19 €

EAN 9782493311153

Paru le 12/02/2026

Où ?

Le roman est situé en France, à Paris ainsi que dans les Côtes d’Armor, dans les collines du Mené et à Cîteaux.

Quand ?

L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

Le narrateur, héros de ce texte, livre dans sa confession le récit de son aventure avec le Graal. L’histoire d’un gratte-papier, médiéviste raté, engagé par un libraire et bibliophile revanchard prêt à tout pour discréditer un concurrent. Sa mission : concevoir et rédiger un faux. Une lettre que le pape Innocent III aurait adressé à un moine cistercien en 1215 pour lui commander la rédaction de la Quête du Saint Graal, ce roman de la Grâce divine, destiné à lutter contre l’hérésie et le dévoiement de la chevalerie. Derrière cette lettre d’un pape, Lieutenant du Christ et “stupeur du monde”, se cache peut-être toute l’histoire de la fabrique du roman et de la fiction. Au point que le lecteur est prêt à accepter que le Vrai et le Faux se confondent pourvu que l’aventure se poursuive.

Les critiques

Babelio

Les premières pages du livre

« 1. MA CONFESSION

Mon ami, tu te plains de moi. Tu me reproches mon silence. Tu blâmes mon égoïsme. Tu me juges déloyal. Tu me désignes comme traître à notre pacte, à notre engagement l’un envers l’autre. À chaque message que tu m’adresses, la charge est plus virulente. Et je sens que bientôt que tu m’auras tout à fait banni de ta vie.

En vérité, tu as bien raison de m’accabler. Sans te prévenir, sans une explication, j’ai disparu comme un personnage de roman. Quand la trappe, dissimulée par un tapis, s’ouvre tout à coup sous ses pieds et l’engloutit.

Et toi qui m’as connu si pauvre, tu seras surpris d’apprendre que j’ai pu vagabonder pendant plusieurs mois, sans compter ni me restreindre. Prendre des trains, des taxis. Vivre à l’hôtel. Dîner au restaurant.

Je suis de retour depuis peu. J’ai quitté mon ancien appartement. Je vis à présent dans un galetas qui me sert de refuge et où je me cache. Mes journées sont monotones, au point que je peux prédire chaque instant du lendemain sans être prophète. Mais rassure-toi, je ne manque pas d’argent, ni pour me nourrir, ni pour payer le loyer de ce taudis. J’espère seulement que personne n’aura l’idée de venir m’y chercher.

Tant qu’il fait jour, je parviens à contenir mes angoisses. Mes nuits en revanche sont d’une autre nature.

Beaucoup d’insomnies. Des cauchemars. Des hallucinations. Je revis sans arrêt le drame qui m’a projeté dans une aventure prodigieuse, et dangereuse, avec si peu d’armes au départ pour me défendre face à tant de perfidie et de fausseté.

Tu sais comme les pensées sont les ombres de nos sentiments. Encore plus obscures, plus hermétiques. Et je suis envahi d’une telle noirceur que seul le récit de mon expédition semble capable de me distraire et de m’éloigner de mes tourments.

J’écris ce texte en précaution. Je l’écris de ma main pour que chacun soit assuré que j’en suis l’auteur. Les experts, si besoin, sauront le certifier. Les biffures sur le manuscrit resteront apparentes, témoins de mes repentirs, mes doutes, mes errements, mes craintes. Mais tu seras bien inspiré de mettre ces notes au propre sur ton ordinateur, d’enregistrer ce&e trace et de la placer à l’abri. Je me méfie de tout et de tout le monde. Et encore aujourd’hui, alors que je me lance dans cet exposé, je me demande s’il est bien prudent de t’impliquer dans cette conspiration.

J’ai été ingrat envers toi mais tu demeures le seul en qui je puisse avoir confiance. Si jamais je me décide à te livrer ce texte, et si la justice devait s’en mêler, tu leur diras que je n’ai été qu’un instrument, manœuvré par un esprit diabolique. Et surtout ne vas pas croire que j’invente ici une machinerie d’auteur, une médiocre tromperie pour m’acquitter de mes négligences à ton égard.

Je te livre ma confession sincère. Mon bien le plus précieux. Tu sauras tout, jusqu’au moindre détail de ma vie et de mes pensées. Je m’y engage. J’ai tellement menti ces derniers temps que la vérité, si noire soit-elle, me paraît un délice. Sois convaincu avant tout que je suis innocent.

Retiens bien cela. Ma faute, ma seule faute, est peut-être de te révéler mon secret. Mais il est trop tôt pour me défendre. Je dois d’abord te présenter les faits, l’histoire. Toute l’histoire. Sans rien omettre et sans gommer la moindre vilenie.

Tout a commencé en octobre dernier. Souviens-toi, j’étais sans emploi depuis des mois. J’avais troqué mon appartement de la rue Écuyère contre un studio minable et glacé. J’étais captif de cette précarité crasse qui m’affaiblissait un peu plus chaque jour, au point que je n’étais pas loin de sombrer dans l’anéantissement.

Qu’avais-je fait de mon talent ? À 55 ans, j’avais remporté du moins le privilège de méditer la question. Mais de quel talent parlait-on au juste ? Je savais lire et écrire.

Un bagage assez léger. À la fin, je réalisais que ma vie se résumait à cela. Jusque-là j’avais mis ces aptitudes au service de navrantes besognes. Je n’avais rien à faire valoir. Aucun trophée. J’étais absent de ma charge. Même un plumitif est autorisé à signer de son nom. Moi, j’avais disparu avant de paraître et d’exister.

Gavé de vexations et d’amertume, j’avais démissionné de mon poste et de ma fonction. Enfin, j’étais courageux. Je prenais un risque. Tu m’avais même trouvé intrépide. Inconscient pour tout dire. Un réconfort pour moi de recueillir ta compassion.

Mon enthousiasme m’empêchait d’admettre mon imprudence. J’étais porté par un orgueil ranimé. Celui du temps où je couvais de nobles ambitions. Le souvenir des encouragements de mon directeur de thèse. Celui qui me prédisait un avenir brillant de médiéviste à l’université.

Celui qui m’avait choisi comme Dauphin et qui me présentait comme tel à tous ceux de son rang et de sa cour. Jusqu’à la chute. Quand mon échec à l’agrégation avait tout consumé. Très vite, il y avait eu un autre Dauphin, plus méritant, plus brillant et reçu au concours. J’étais sorti du cercle.

Des années plus tard, malgré tes avertissements, j’imaginais pouvoir renouer avec la littérature. J’avais du temps enfin. Je me donnais un an pour boucler un roman et changer de vie peut-être. J’avais mon idée. Une continuation contemporaine du Conte du graal. Une sorte d’adaptation. Une traduction moderne.

Quand j’y repense à présent, je découvre à quel point cette intention manquait de singularité et de courage. S’il faut admettre qu’on s’expose toujours à citer, à convoquer, à répéter lorsqu’on écrit et que cette répétition même n’est sans doute qu’une illusion d’éternité, il faut oser néanmoins, sans se borner. Faire avec ses égarements aussi. Mettre de soi. Se brutaliser. Si le dessein est juste, le texte sera bon.

Comme mon galetas était glacé et humide, je passais une grande partie de mes journées à la bibliothèque universitaire de Lettres et Sciences humaines. J’avais commencé par fréquenter la patrimoniale, cette bâtisse boursouflée, mais elle était pleine de fantômes oisifs et assoupis qui me renvoyaient l’image de ma pénible condition.

À la BU, je m’installais à l’écart. Je prenais des notes, je remplissais des carnets. Stylo plume. Encre bleue. La page de gauche pour les citations et les références bibliographiques. La page de droite pour les observations, les commentaires personnels. Je revenais à mes manies. Mes remparts étudiés pour retenir et gouverner mes pensées.

Je reconstituais peu à peu un corpus. J’agrégeais des doctrines récentes. Plus que tout, je retrouvais le plaisir du texte en ancien français. La belle langue, aux sonorités du passé et à l’orthographe codée. Depuis le vers de huit syllabes du poète Chrétien de Troyes jusqu’à la prose épurée, dépouillée, du clerc du Roman de l’estoire dou graal. Pour l’essentiel, je n’étais pas trop dépaysé. J’avais de beaux restes. C’était une satisfaction suffisante pour un début.

Je croyais m’engager dans une existence héroïque. Un nouveau Don Quichotte. La vanité des anges déchus et abandonnés! La vilaine influence des romans de chevalerie ! Ce maudit cycle arthurien avec ses champions. Lancelot, Gauvain, Perceval, Merlin. Toutes ces aventures, ces tournois, ces épreuves.

Samuel Tissot, le fameux médecin suisse, avait bien cerné ma pathologie. En 1768, dans son livre De la santé des gens de le!res, il mettait déjà en garde contre les dangers de l’excès de lecture qui associe « l’immobilité du corps et l’excitation de l’imagination.»

Cette pratique, sans contrôle, entraînerait les pires maux. Engorgement de l’estomac et des intestins, dérangement des nerfs, épuisement des corps. Et plus que tout, l’hypocondrie.

Enfin, cet exercice solitaire conduirait à un refus de la réalité, un goût excessif pour la chimère. Les victimes de cette maladie se distingueraient par leur pâleur, leur prostration et leur tendance à l’inquiétude.

S’il avait vécu aujourd’hui, Tissot aurait certainement consacré un chapitre supplémentaire aux cinéphiles.

Car le soir encore, à peine sevré de lecture, je regardais des films jusqu’à ne plus pouvoir tenir mes yeux ouverts. Me croiras-tu si je te dis qu’à force de revoir Le Miroir de Tarkovski, je connaissais les sous-titres par cœur ? J’en  arrivais à me convaincre que je parlais le russe couramment. Dans mon isolement, personne ne risquait de me détourner de mes fantaisies.

Le savant du Pays de Vaud, deux siècles et demi après avoir établi son examen, me tendait un miroir clinique dans lequel je me retrouvais trait pour trait. Je cumulais presque tous les symptômes. Un authentique cas d’école.

Cependant, comme tous les grands infirmes, les inguérissables, les condamnés, et malgré cet impitoyable diagnostic, je persistais dans mon vice.

Dès l’ouverture de la bibliothèque à 8 heures et parfois jusqu’à sa fermeture, à 19 heures, je ne quittais pas ma table et je poursuivais mes recherches avec l’application et l’engagement du thésard le plus déterminé. J’occultais les trente dernières années de ma vie. Et je vivais caché derrière des piles de vieux livres.

Au début, je fus l’objet d’une attention discrète, mêlée d’un brin de moquerie de la part de mes compagnons d’étude. Ils avaient du mal à m’attribuer une identité, un label. De toute évidence, je possédais les usages. Je maîtrisais les procédures. Donc, je ne m’étais pas égaré.

Pourtant, je n’avais pas l’allure d’un étudiant. Et aucun enseignant, jamais, ne venait travailler à la BU. Je demeurais donc une curiosité. Une distraction pour les moins studieux.

Lorsqu’un homme vint me rejoindre à ma table, un soir, peu de temps avant la fermeture. Cette rencontre, dans ce lieu, à cette heure, relevait proprement de l’anomalie. Avec son allure de consul, ce personnage finissait de rendre la scène aberrante, presque étrange.

Il affichait, sans esbroufe ni maladresse, une élégance sobre, empreinte d’austérité. Il portait beau ses 60 ans. Le pardessus noir, le col ferme de la chemise blanche, le nœud de cravate Balthus, le foulard en soie, les derbies  impeccables. L’air d’un mandarin qui ne boude pas les plaisirs mais qui n’y cède jamais avec excès. Il semblait plein de philosophie sans afficher le moindre mépris. Au premier abord, un homme de raison. Disons de calcul. L’archétype du conseiller clandestin, proche des premiers cercles du pouvoir. La méthode mise au service de la comédie et du politique.

Il avait ce ton calme et mesuré d’un confesseur jésuite. Tout son personnage fleurait l’intrigue. J’aurais pu l’ignorer. J’aurais dû. Mais l’œil brillait d’intelligence. Cette rencontre marquait certainement le début d’une histoire inédite. Je transcris ses paroles telles que je les ai gardées

en mémoire.

« Vous avez là un ouvrage qui m’intéresse. J’en déduis que nous partageons le même intérêt pour la littérature médiévale. Vous enseignez ici peut-être ? »

Par un jeu habile de suggestions, d’insinuations qu’il semblait disperser à l’aveugle&e, il avait l’art de me tenir en suspens. Il attendait une réaction qui confirmât son pronostic. Je ne bronchais pas.

« C’est étrange, votre visage ne m’est pas inconnu. Vous êtes bibliophile ? Je vous dis ça parce que j’aurais pu vous croiser dans une salle des ventes. » En un instant, il flaira que j’allais l’envoyer au diable, irrité par son culot et cet interrogatoire pressant. Avisé, il leva un pan du voile. « Je suis désolé, je vous assaille de questions et je ne me suis pas présenté. Jacques Marsay. Je suis libraire à Paris. Des livres anciens surtout. Des éditions originales. Des lettres. Je suis de passage à Rouen pour une expertise.»

Il me tendit une main que je fus incapable de refuser. « Je visite toujours les bibliothèques quand je suis dans une ville, même les plus modestes en apparence. C’est une manie. On n’est jamais à l’abri d’une belle surprise. Ne serait-ce que pour l’architecture du bâtiment. Celle-ci est restée dans son jus. Des plans signés Pierre Noël si je ne me trompe pas. Un voyage dans les années 1960. Ce lieu ranime bien des souvenirs chez moi. Et vous-même ? »

J’étais piégé. Il fallait bien répondre. Le minimum pour ne pas paraître trop grossier. Mon nom et mon prénom. Et ma qualité, en creux. Je n’étais ni enseignant, ni chercheur, ni bibliophile. Juste un amateur de littérature médiévale.

Marsay n’en demandait pas davantage. J’avais entrebâillé la porte. Il s’engouffra.

« Oui, maintenant, je me souviens. Ça ne date pas d’hier mais j’avais lu un article auquel vous aviez collaboré sur la construction du sens du graal. Une revue prestigieuse, je crois. Romania, peut-être ? C’était brillant, vraiment.»

Le jèze usait avec habileté de ce « crochet galant » dont parle Gracian dans L’homme de cour. J’avais appris dans ce même livre que « la plupart des civilités sont de civiles tromperies », mais je vivais seul depuis trop longtemps pour résister à cette amabilité. Il renchérit.

« Et je constate que vous n’avez pas abandonné votre sujet. Vous travaillez dans l’édition peut-être ? »

Avec préméditation, ou sans, il venait de toucher le point sensible. La question qui vous oblige à mesurer l’écart entre les aspirations passées et la réalité. Je lui adressai ma réplique d’un ton sec. Non, je ne travaillais pas dans l’édition. Je n’étais même pas allé au bout de ma thèse. J’avais enchaîné les emplois alimentaires et j’étais aujourd’hui au chômage, dans la plus grande précarité qui fût. La bibliothèque était chauffée. Ce n’était pas la moindre de ses qualités.

Marsay ne s’embarrassa pas d’attendrissement, moins encore de pitié. Il trancha dans le vif, sans fausse pudeur. « Et vous avez besoin d’argent. Ne vous offusquez pas de ma remarque. L’intelligence n’a rien à voir là-dedans.

J’aurais même tendance à penser que c’est une circonstance aggravante. Les gens brillants sont souvent les plus démunis face aux médiocres astuces de notre société. Il faut savoir jouer pour s’en sortir. Je ne doute pas vous ayez de bonnes cartes. Elles vous vaudront de l’or une fois que vous aurez décidé de les déposer sur le tapis. »

J’étais prêt à me lever et à partir, exaspéré par cette spécieuse complaisance. Je ripostai avec sévérité, de sorte que Marsay ne doutât pas de mon hostilité à son égard.

« Disons monsieur que j’ai décidé de cesser de jouer justement. J’en sors et je ne souhaite pas y retourner. »

Marsay sourit sans perdre sa contenance. « Laissez-moi vos coordonnées, je vous prie. Je vous appellerai si je vois quelque chose qui peut convenir à vos talents. Vous n’avez rien contre le fait de vous déplacer à Paris ou en Europe ?» La question était tellement inattendue. Elle éclipsa ma colère. Je notai mon numéro de téléphone sur une page du carnet que Marsay avait déposé près de moi. Il prit soin de vérifier qu’il parvenait à déchiffrer mon écriture.

Il me salua et disparut. Peu de temps après, je sortis à mon tour de la bibliothèque et je regagnai mon studio.

Sur le chemin, je me retournai à plusieurs reprises. Je n’aurais pas été surpris de reconnaître, à peine dissimulée, la silhouette de Marsay, aux aguets.

Le lendemain, au réveil, cette rencontre se présenta à ma mémoire. Et j’avais bien du mal à faire la part des choses. Chaque détail alimentait mon imagination. Je me repassai la scène. La malice de Marsay m’apparaissait comme une évidence. Il n’avait pas débarqué dans cette bibliothèque par hasard. Il m’avait certainement suivi. Il avait tout prévu, tout calculé, tout écrit. Dans quel but ?

S’il s’agissait d’un complot, qui pouvait m’en vouloir ? Quel ennemi avait imaginé un pareil stratagème pour me discréditer peut-être, me manipuler au moins ? L’affaire était insensée et je m’efforçais de mettre un peu d’ordre dans ce dérèglement de ma vie. Je me persuadais qu’en

envisageant toutes les suppositions, y compris les plus extravagantes, j’avais davantage de chances de deviner la vérité. Après tout, ce n’était sans doute qu’une lubie, l’égarement passager d’un malade halluciné, un aliéné.

Je demeurais ainsi plusieurs jours, incapable de remettre les pieds à la bibliothèque. Je craignais d’y retrouver Marsay. Et s’il me rappelait ? Je m’en voulais, mais un peu tard, d’avoir été si imprudent en lui laissant mes coordonnées.

2. L’AFFAIRE

J’avais presque oublié Marsay quand il revint vers moi. Mes premières appréhensions avaient eu le temps de s’estomper. Trois semaines après notre rencontre à la bibliothèque, je trouvai un mot sous ma porte. Quelques lignes rédigées à l’encre noire, sur un bristol impeccable, glissé dans une enveloppe en vélin doublée, papier vergé, satiné, de chez Lalo, papeterie parisienne d’excellence, « au service de l’écriture manuscrite ».

Marsay m’invitait à le retrouver à Paris, au bar Aristide de l’hôtel Lutetia. Le rendez-vous était fixé à 19 h 30. Je m’attendais à tout, sans rien espérer. Je pris cette convocation pour une distraction. Ma seule inquiétude fut de m’assurer que le pressing pourrait nettoyer et repasser ma seule chemise convenable dans les temps. Je la réservais pour mes entretiens d’embauche depuis plus d’une dizaine d’années. Une sorte de relique.

Deux jours plus tard, en débouchant du métro Sèvres-Babylone, près du square Boucicaut, je vis l’enseigne brillante au sommet de la proue de ce paquebot. Ce palace. Les lumières soulignaient le doux ondoiement, ce relief de vigne en ornementation, cette houle longue de la façade, et ce promontoire à l’angle de la rue de Sèvres et du boulevard Raspail. Il pleuvait. Un encouragement supplémentaire à sauter le pas. Ultime hésitation, je n’attardai un instant sous la marquise en fer forgé, assuré que ma vie basculerait une fois franchie la porte à tambour.

Le hall d’accueil du palace n’avait rien de baroque ni d’exubérant. Plutôt une allure de chapelle. Une élégance sage inscrite dans la pierre blanche et nue, presque romane. Une sobriété mesurée. Pas de draperie, de miroirs, de boiseries, de colonnes, de tapis épais.

Le concierge se tenait sur la droite dans une sorte d’alcôve. Son sourire me rassura. Je ne passais pas d’emblée pour un intrus, un indésirable. Je lui dis que j’avais rendez-vous au bar Aristide. Il m’indiqua le chemin. Tout en prévenance et délicatesse. Je m’engageai dans la « galerie des revenants » dont la voûte accueille un décor floral discret. Au fond, un escalier presque exigu menait à un couloir étroit, nimbé d’une lumière douce. Quelques mètres encore, et la salle du bar enfin.

Je vis Marsay. Je le rejoignis en pressant le pas. Je tentai de ne pas laisser paraître mon embarras. Les tables ne réunissaient pas plus de deux personnes, des hommes essentiellement. Le salon ne pouvait contenir plus d’une trentaine de personnes.

Certains étaient posés au bar. Pas plus de quatre, Sur des tabourets avec une assise en cuir couleur grège. Les autres dans des fauteuils profonds, des wingbacks aux tonalités safran. Au centre, deux canapés Chesterfiels brun en vis-à-vis. Ceux qui les occupaient étaient les plus bruyants, en représentation. Ils jouaient un rôle important néanmoins car ils contribuaient à masquer davantage encore les conversations les plus secrètes et à concentrer sur eux les regards.

Marsay avait choisi, à dessein, des fauteuils avec un dossier qui ne dépassait pas les reins et qui nous obligeaient à nous tenir droit et plus encore à nous rapprocher pour parler.

Nous étions près de la fenêtre dans un abri de lumière qui nous dissimulait et qui nous isolait bien mieux que l’ombre des tables installées près de la bibliothèque ou des murs lambrissés. Tout respirait ici le complot. Le secret des banques, des cabinets politiques, des affaires, des initiés. En même temps, je retrouvai la pénombre silencieuse, presque studieuse des salles de la BnF, rue Richelieu, ou de l’Arsenal. Étrange mélange.

Un décor romanesque à tous les coups. Je guettais Rastignac ou Balzac lui-même. j’étais plein de fantasmes et Marsay s’arrangeait pour ne rien contrarier, entretenir le mystère pour rendre ce décor irréel et donc acceptable. Tant il est vrai que lorsqu’on rêve on est prêt à tout approuver. Et moi, sans protester, je me laissais guider par Marsay comme une rosière. Il avait trouvé un emploi qui correspondait à mes qualifications. « Une lettre à écrire. »

Sur le coup, la proposition m’apparut décevante. Bien sûr, il n’était pas question de n’importe quelle bafouille. Marsay me demandait d’inventer le message que le pape Innocent III aurait envoyé à un moine cistercien en 1214 afin lui passer commande d’un texte majeur pour la littérature médiévale, La Quête du Saint-Graal. »

Extraits

« Quelques mots simples. « Ersoir mangai o toi a ton graal. » « Hier soir, j’ai mangé avec toi dans ton plat », dit un pèlerin accueilli chez le sénéchal. Et le graal fait son entrée en littérature, en 1160, dans le manuscrit de Venise du Roman d’Alexandre. Rien d’extraordinaire, de surnaturel encore moins de divin. Juste une vaisselle ordinaire.

Vingt ans plus tard, dans le Perceval de Chrétien de Troyes, ce plat contient une hostie qui permet au Roi Prêcheur de rester en vie. Il n’est pas encore question d’un calice. Le Graal prend une majuscule à la fin du XIIe, quand Robert de Boron, dans son Roman de l’estoire dou Graal raconte l’enfance du vase sacré et le rattache à l’histoire sainte. Toute la première partie emprunte aux évangiles de Luc, Matthieu et Marc et à l’évangile de Nicodème. Le Graal est alors le vase ou Joseph d’Arimathie a recueilli le sang du Christ en croix, la coupe du Saint Sang. Enfin, après 1215, la sublime métamorphose s’achève avec La Quête du Saint Graal. Le plat commun est devenu l’expression même de la grâce de Notre Seigneur.

Marsay avait décrété, pour servir sa vengeance, que cette ultime mutation, la plus décisive, la plus définitive aussi, dépendait de la volonté d’un seul homme, Innocent III. Une vision plus exaltante que d’admettre une transformation encouragée par le sens de l’histoire et une théologie mystique, sans jamais qu’il fût besoin d’un pape ni d’un quelconque grand architecte secret. Le graal avait assez de ressources en lui pour accueillir et générer les mythes les plus fantastiques autant que les morales les plus orthodoxes. » p. 41

« Une lettre authentique d’Innocent III, datée du 19 juillet 1214. Un courrier adressé aux Abbés cisterciens. Je reproduis ici pour toi les passages les plus essentiels.

« Nous chérissons votre ordre. Nous comptons sur vos suffrages auprès du Juste Juge et du Père rempli de clémence, qui par les mérites des justes, subvient toujours aux besoins des pauvres. C’est pourquoi, jaloux de votre profit et de votre honneur dans le Seigneur, les plaintes nombreuses et graves portées devant nous contre votre ordre, nous les avons dissimulées jusqu’à ce jour autant qu’il convenait. Mais elles ont pris une telle ampleur que nous ne saurions désormais, sans danger pour vous et pour nous, y rester sourd. »

S’ensuit une liste de fautes et de négligences imputées aux Cisterciens. Le non-paiement de la dîme, cause de ruine pour des églises paroissiales. La location de terrains en plus de ceux qu’ils possèdent pour tirer profit des labours. De nombreuses tractations commerciales, une avidité manifeste à acquérir des biens. Et jusqu’à donner la sépulture à des personnes riches et influentes, à l’encontre des statuts primitifs de l’ordre. »  p. 52

« Chaque époque forge ses propres arguments pour contester à l’homme la liberté de créer. On convoque des doctrines, des utopies, des évangiles. L’intelligence artificielle est plus diabolique. Elle donne à chacun l’illusion de pouvoir, de savoir écrire, alors qu’elle s’occupe d’assembler les mots et les récits des autres.

Loin de céder à cette tromperie et à cette determination, je préférai donc m’en tenir à mes principes et à ma méthode pour rédiger ce prompt improbable qui devait produire ma lettre.

Comme je craignais que la bête n’allât s’abreuver à des sources corrompues et des points d’eau croupie, je recopiai l’intégralité du texte de La Quête du Saint Graal, en ancien français, pour l’insérer plus tard dans le prompt. Des heures entières devant mon ordinateur.

Cette proximité m’apporta bien plus qu’une sûreté contre les approximations de l’IA. À force de mimer le scribe qui m’avait précédé des siècles plus tôt, je saisissais pour la première fois toutes les nuances de sens, tous les reliefs de construction. Tout le génie de ce moine ou de ce rédacteur éclairé, formé à la pensée de saint Bernard.

Et pour me forcer à éprouver davantage la densité, le poids de chaque mot, je décidai d’user mes yeux sur un manuscrit repéré sur Gallica. Le Ms-5218, conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal, le plus lisible pour moi, daté de 1351. Sur parchemin, 106 feuillets, sur deux colonnes, les initiales ornées en or et couleurs, des miniatures, des encadrements avec notamment des scènes de chasses, des animaux, des scènes grotesques encore. » p.90-91

À propos de l’auteur

Fabrice Chillet © Photo Alan Aubry

Après quelques études universitaires et une thèse lâchement abandonnée sur le sens du Graal dans la vulgate arthurienne, Fabrice Chillet a passé le reste de son temps à hésiter. Tantôt professeur de français, par vocation. Tantôt journaliste, par ambition. Parfois encore rédacteur-fantôme, par nécessité. Et enfin auteur, à dessein. Derniers livres parus : Un rôle à tenir (2025) aux éditions Finitude ; Pyrate (2022) et N’ajouter rien (2023) chez Bouclard Éditions. (Source : Éditions Bouclard)

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