En deux mots
Amérique, début du XIXe siècle. Orrin Porter Rockwell devient le bras armé de Joseph Smith, fondateur autoproclamé de l’Église mormone. Entre révélations divines gravées sur des tablettes d’or et expéditions punitives sanglantes, le récit retrace la naissance tumultueuse d’une nouvelle religion dans une Amérique encore sauvage où règne la loi du plus fort.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Le protecteur du chef des mormons
Hubert Prolongeau nous offre un roman noir au cœur de l’Amérique pionnière. Son narrateur, Orrin Porter Rockwell, devient le garde du corps de Joseph Smith, prophète controversé du mormonisme. Un roman historique qui conjugue western et chronique d’une religion naissante.
Ce roman plein de bruit et de fureur s’ouvre sur une scène-choc. La sœur du narrateur, à peine pubère, fait une mauvaise rencontre en allant remplir ses bidons d’eau. Elle se fait violer par trois hommes. Lorsqu’il découvre les faits, son père décide de rassembler des hommes et de partir à la chasse aux coupables. Il estime que son fils Orrin est désormais capable de l’accompagner dans cette expédition punitive. Une fierté pour le garçon, d’autant plus que son intuition lui permet de localiser les fugitifs pour lesquels il n’y aura aucune pitié.
Nous sommes alors au début du XIXe siècle dans une Amérique qui n’a pas encore conquis l’ouest. Un pays où la loi du plus fort règne encore bien souvent et où il est vital de connaître la nature et savoir manier les armes. C’est la force d’Orrin Porter Rockwell qui, s’il ne sait pas lire, sait poser des pièges, pêcher et chasser. Il va vite s’avérer une aide précieuse pour son ami Joseph Smith.
Car voici que surgit ce personnage hors du commun, messager autoproclamé du Seigneur. Avec une conviction qui force l’adhésion, Joseph Smith raconte avoir été choisi pour transmettre la parole de Dieu, pour créer une nouvelle religion. Après un premier rendez-vous manqué et près de cinq ans d’attente, il va enfin être en possession du message divin, transmis sur des tablettes en or qu’il transcrit avec l’aide de son épouse. Une mission qu’il effectue entouré de fidèles qui entendent prêcher sa parole.
L’impression du Livre de Mormon nécessite des moyens considérables. Martin, un disciple aux revenus aisés, hypothèque puis vend sa propriété pour remettre à l’imprimeur les 3000 dollars nécessaires. « En mars 1830, la vitrine de « E.B. Grandin, imprimeur et libraire à Palmyra, New York », met en vente au prix élevé d’un dollar et vingt-cinq cents Le Livre de Mormon. Une nouvelle religion vient de naître, et Orrin est l’un des meilleurs amis de son prophète. »
L’euphorie des premiers instants et la communauté grandissante des nouveaux adeptes vont bien vite se heurter à de gros obstacles. Ni les représentants de l’Église établie, ni l’ administration ne voient d’un très bon œil émerger ces nouveaux adeptes d’une religion aux bases encore un peu floues. De violents combats s’engagent, faisant de nombreux morts et forçant la communauté décidée à fuir.
Fidèle parmi les fidèles, Orrin, son épouse Luana et leurs enfants, vont se trouver au cœur du conflit, manquant de périr. Mais malgré les revers, et cette idée troublante d’autoriser la polygamie – « Dieu m’a dit que l’homme n’est pas fait pour avoir une seule femme », affirme Joseph –, ils resteront fidèles au prophète.
Car Prolongeau a l’intelligence de donner aussi la parole à Luana, l’épouse d’Orrin. Cette double narration offre au lecteur l’occasion de partager une deuxième opinion, de remettre en cause le dogme ou d’en souligner les dérives. Le regard féminin apporte un contrepoint salutaire à l’aveuglement masculin.
Ici, pas de pathos ni d’effets de manche. Les phrases claquent comme des coups de feu. La violence n’est jamais édulcorée. Quand le père d’Orrin ordonne la castration des violeurs, le récit ne détourne pas le regard : « D’une main, je lui empoignai le sexe. Le contact de cette chair molle m’écœura un peu. De l’autre, je le coupai. Il hurla. Je jetai le bout de chair vers la rivière. »
L’auteur met son expérience de scénariste de bandes dessinées au service de ce roman d’aventure, de violence et de fanatisme. Chaque scène est visuellement construite. On voit les chevaux dans la nuit, on sent l’odeur des sapins baumiers, on entend les hurlements des suppliciés.
Hubert Prolongeau a signé de nombreux ouvrages et scénarios. Son travail documentaire est irréprochable. Il restitue avec précision cette Amérique où tout reste à construire, à conquérir.
Mais au-delà de la reconstitution historique, ce roman résonne puissamment avec l’Amérique d’aujourd’hui. Au moment où les tensions ne cessent de croître, où le dialogue devient quasi impossible et où la violence se banalise, ce récit interroge la nature du fanatisme religieux et politique. Comment un homme intelligent peut-il suivre aveuglément un prophète aux révélations de plus en plus contestables ? Comment la foi peut-elle justifier le meurtre ?
Nul doute que cette saisissante synthèse entre le fait historique – la naissance de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours – et le western le plus sombre saura vous séduire.
Le poing armé de Dieu Une épopée mormone
Hubert Prolongeau
Éditions du Seuil
Roman noir
320 p., 19,90 €
EAN 9782021532913
Paru le 16/01/2026
Où ?
Le roman est situé aux États-Unis, sillonnés d’Est en Ouest.
Quand ?
L’action se déroule au début du XIXe siècle.
Ce qu’en dit l’éditeur
Un western plein de fureur, entre violence et fanatisme religieux.
« Je fais une prophétie, Orrin. Tant que tu resteras loyal à la vraie foi, aucun de tes ennemis ne pourra te faire de mal. Tu nous es revenu avec de longs cheveux sur la face, comme Samson. Ne les coupe jamais, et aucune balle ne t’atteindra. »
Dans l’ombre de Joseph Smith, fondateur de l’Église mormone, il y a Orrin Porter Rockwell, l’ami des premières heures devenu garde du corps. Son premier et plus grand fidèle. Pistolet à la main, il est prêt à tout pour défendre l’intégrité du prophète, quitte à menacer, piller ou tuer. Et qu’importe si cela fait de lui un fugitif, un hors-la-loi… Le lien qui l’unit à Joseph dépasse toutes les lois humaines. Il est l’exécuteur de la justice divine, le Poing armé de Dieu.
Les critiques
Les premières pages du livre
« Je préfère commencer par ceci, me débarrasser de ce souvenir qui détermina ma vie auprès de Joseph autant que les heures passées ensemble et l’aventure de Cumorah. Ma sœur Elizabeth grandissait à son rythme. Enfant, elle était capable de jouer des heures durant avec un bout de bois ou les poupées que lui sculptait notre père. À douze ans, sa plus grande ambition semblait être d’acquérir tous les secrets de la préparation de la pomme de terre. Elle ne décollait guère des jupes de notre mère, apprenant avec elle comment ranger la maison et comment préparer les plats bourratifs qu’elle nous offrait. Mes frères et mon père la rudoyaient beaucoup et nous retournions contre elle nos frustrations quand le café n’était pas prêt le matin ou quand l’eau n’était pas chaude pour nous laver le soir. Elle semblait née victime.
J’étais pourtant très attaché à elle. Nous n’avions guère qu’un an d’écart. Sa douceur, sa façon de rester en retrait de tout me reposaient agréablement de l’agitation permanente dans laquelle je vivais. De plus en plus timide, elle ne se laissait encore aller qu’avec moi et venait souvent s’asseoir sur le perron quand le soleil tombait. Nous restions ensemble, même sans parler, et il y avait là, à l’heure où la journée de travail s’achevait, un vrai moment de grâce.
Six mois plus tôt, à voir le paquet de linge sale que ma mère emportait au lavoir, j’avais compris qu’elle aussi s’était mise à perdre du sang. Elle avait grandi d’un coup. Ses seins tendaient maintenant les corsages que Ma n’avait pas modi-fiés. Le fils Neumann aussi l’avait noté, et je n’avais pas aimé le regard qu’il avait jeté sur elle. Mais il avait été suffisamment malin pour ne pas m’en parler.
Ce jour-là, elle était allée chercher de l’eau, comme tous les jours. Elle emmenait la mule et quelques bidons, les remplissait et revenait avec. Les trois hommes attendaient près de la source. Ils avaient fait boire leurs bêtes. Elle n’eut pas la présence d’esprit de faire demi-tour. Pendant une demi-heure, ils jouèrent avec elle, n’épargnant aucun de ses orifices, défonçant sans vergogne ce qui était encore intact.
Elle revint en tenant la mule par la bride. Sa robe était en lambeaux, et du sang que le soleil commençait à sécher avait coulé sur ses jambes. Elle avait quand même pris la peine de remplir les bidons.
Tous comprirent ce qui s’était passé. Ma, qui avait rarement manifesté à ce point son autorité, fit taire mon père qui hurlait pour savoir qui lui avait fait ça. Elle fit chauffer de l’eau, la déshabilla et la lava. Aucun de nous n’avait bougé, et les plats refroidissaient dans nos assiettes.
Ce n’est que quand elle revint, habillée d’une nouvelle robe et lavée, que mon père lui posa à nouveau la question.
– Qui t’a fait cela ?
Elle répondit :
– Les trois hommes qui sont arrivés en ville hier.
La veille, une bagarre avait éclaté près du saloon. Trois vachers avaient bu et s’étaient pris de bec avec le notaire, qui aimait bien aller le soir s’enfiler quelques bières. Quelques coups de poing avaient été échangés, le shérif était intervenu avant qu’un coup de feu ne soit tiré et avait demandé aux trois hommes de partir. Devant l’hostilité des habitués, ils l’avaient fait mais en partant avaient déchargé leurs armes en l’air.
Mon père me regarda.
– Va chercher Ramon et demande-lui de venir avec du renfort.
Je n’eus aucune peine à trouver Ramon Armendariz, un Mexicain saisonnier qui fournissait du mezcal au saloon. Il me demanda une demi-heure, et revint chez mon père avec Jim Carter, homme à tout faire qui se louait à la journée, et un vieux célibataire bagarreur et bon tireur, Julian Steinhaus. Il avait amené son fils Kirk, qui avait quinze ans.
– Orrin, tu as l’âge de venir avec nous.
Je jetai un regard à Ma. Elle n’était évidemment pas d’accord, mais je compris qu’elle ne dirait rien.
Nous partîmes très vite. Les quatre hommes avaient des chevaux. Je suivais sur une mule avec Kirk, en tentant de ne pas perdre de vue les autres, qui ne nous attendaient pas. J’étais très fier, pénétré de l’importance et de la nécessité de ce que nous faisions. Pour la première fois de ma vie, je n’avais pas été laissé à l’écart.
En passant à travers deux champs de maïs, nous arrivâmes en une dizaine de minutes à la source où plusieurs familles du coin se fournissaient en eau. Tout sur place marquait l’agression. Le sol avait été piétiné par les chevaux, les traces étaient très embrouillées. Plusieurs partaient vers le sud. Jim Carter voulait les suivre.
Avec une audace très inhabituelle, je pris la parole :
– Je crois qu’ils ont maquillé leurs traces, hasardai-je. Regardez là : la terre est plus uniforme qu’ailleurs. On dirait qu’ils ont voulu effacer quelque chose. Ils ont suivi la rivière en voulant nous faire croire qu’ils étaient allés vers le nord. Nous retrouverons leurs traces quand il faudra quitter l’eau pour piquer vers les Adirondacks.
Jim Carter s’apprêtait à me répondre avec hargne. Mon père intervint :
– Je crois que le gamin a raison. Ils ont voulu nous tromper. Ils se sont séparés, et ont dû se rejoindre, pour gagner la montagne ensemble.
Les hommes remontèrent en selle.
– Orrin, monte derrière moi.
Mon père me tendit la main. Je l’attrapai avec fierté, et m’installai derrière lui. Je n’étais pas un grand cavalier et ma position était particulièrement inconfortable. J’avais les os en miettes quand nous nous arrêtâmes, deux heures après, et je sentais mon dos écorché par le haut de mon pantalon qui frottait. Mais j’étais terriblement heureux.
– À partir de là, la rivière s’éloigne de la route vers la montagne. Que Kirk nous attende ici avec la mule. Si Orrin a raison, il nous faut trouver de nouvelles empreintes.
Ce fut à nouveau moi qui les trouvai. Les heures passées à traquer les animaux autour de la maison portaient enfin leurs fruits.
– Là, regardez, ils ont tout effacé sur les premiers cent mètres, mais ce tas d’herbe tout au bord a été écrasé. Ils sont sortis de l’eau par là.
Les hommes étaient autour de moi, comme un cercle, et m’écoutaient. Je ne m’étais pas trompé : après le cours d’eau, trois traces de chevaux partaient les unes à côté des autres. Du crottin pas encore totalement sec les accompagnait. Au loin, le soleil commençait à se cacher derrière les collines.
– Ils ont dû franchir le col dans une vingtaine de miles et vont sans doute passer la nuit derrière, dans les bois. Nous allons monter après eux. Il va faire froid, ils vont allumer du feu…
Mon père me regarda, semblant se demander si je devais les suivre ou non.
– Je veux rester, papa, lui dis-je. C’est ma sœur.
Ils décidèrent d’attendre un peu que le soleil se couche, au cas où les violeurs auraient laissé un homme comme guetteur.
Mais le peu d’efforts fournis pour dissimuler leurs traces après la ruse de la rivière laissaient plutôt supposer qu’ils se croyaient maintenant hors de danger.
Quand le crépuscule s’étendit, nous commençâmes à monter. La piste se rétrécissait parfois, et il nous fallut même deux fois mettre pied à terre. Les hommes dégainèrent leurs colts à l’arrivée au col et le passèrent très lentement. La nuit était assez noire, et une forêt touffue de sapins baumiers commençait peu après. Leur odeur nous prit à la gorge.
J’avais froid, et grelottais derrière mon père. Je me serrai contre lui, craignant une rebuffade, mais il ne dit rien. Il tendit même son bras pour me rapprocher de lui.
Pendant encore une heure, nous chevauchâmes ainsi au pas dans la nuit. Une chouette hulula. Des branches craquaient parfois sous les pas des chevaux.
Soudain, notre cheval s’immobilisa, retenu par mon père.
– Là-bas, regarde.Il scruta la forêt.
– Après ce petit vallon, il y a la lueur d’un feu.
Il fallut quelques instants avant que les autres ne le voient à leur tour.
– Avançons encore un peu avec les chevaux, puis laissons-les et allons-y à pied.
En descendant du cheval, j’étais à la fois transi et très excité.
La lumière du feu s’était faite un peu plus vive. Arrivés à une dizaine de mètres, les hommes se mirent à ramper et sortirent leurs pistolets.
Ils étaient trois. Un cow-boy était accroupi contre un rocher, les deux autres dormaient, leurs carabines à leurs côtés, la tête sur leurs selles. Les trois chevaux étaient attachés à un arbre. Le guetteur semblait endormi, il avait en tout cas le chapeau baissé sur les yeux. Le feu crépitait encore, mais n’en aurait plus pour très longtemps si on ne l’entretenait pas. Deux gamelles gisaient à côté, sans doute les restes de leur repas.
– Il nous en faut au moins un vivant, chuchota mon père. Dégommons le gardien et sautons sur les deux qui dorment. S’ils essaient de s’échapper, attrapez-les.
Julian tira sur le guetteur, et l’atteignit à la tête. Il tomba sur lui-même, sans un cri.
Le coup de feu réveilla les deux autres. Mon père et Julian sautèrent sur le plus proche, qui n’eut le temps de rien faire. Le second avait rejeté sa couverture et attrapé son arme mais une balle tirée par Armendariz lui fracassa l’épaule. Il poussa un cri et tenta de se lever.
Mon père était enragé. Il tenait sa victime sous lui, la bloquant dans l’étau de ses jambes. Et il tapait dessus, méthodiquement, sans un cri, les lèvres serrées. On n’entendit plus quelques instants que les bruits sourds des coups.
– Joe ? Tu veux le tuer tout de suite ?
Ce n’était pas une protestation, plutôt une proposition. Mon père donna encore quelques coups, puis s’arrêta. Sa main était rouge et écorchée.
– Tu as raison. Ce serait trop rapide.
Il se leva et, d’un coup de pied rageur, envoya quelques brandons sur le cadavre du troisième larron.
– Qu’en faisons-nous ? On les ramène au shérif ? suggéra Armendariz.
– Pour qu’ils risquent de s’échapper ? Non.
– On les tue ici alors ?
– Non plus. Je veux que ma fille voie ce que nous allons leur faire.
Ils furent ligotés, puis attachés les mains devant à la queue du cheval. Celui qu’il avait tabassé tenait à peine sur ses jambes. Il tomba une première fois, et personne ne fit arrêter la monture, qui le traîna sur quelques mètres en ralentissant l’allure. En se contorsionnant, il réussit à se relever et fit à nouveau quelques mètres, puis il retomba, et se laissa traîner.
Pratique, Julian intervint :
– Si on le laisse se faire traîner comme ça, il sera mort à l’arrivée, et nous mettrons beaucoup plus de temps.
Armendariz s’approcha de l’homme et le déposa à plat ventre en travers de son cheval. Il se laissa faire, le regard éteint, semblant accepter son sort, voire trop ébranlé par les coups, ne plus comprendre ce qui lui arrivait.
Il nous fallut à cette allure presque tout le reste de la nuit et la matinée du lendemain pour arriver jusqu’à la rivière où nous attendait Kirk. Il avait fait du feu, entravé la mule et pêché quelques poissons dont il ne restait plus que les arêtes.
– Pourquoi aller plus loin ? reprit Julian. Tu veux que ta fille assiste à leur châtiment ? Avec eux, on en a pour des heures, il y aura des curieux. Envoie Kirk la chercher, et attendons-les là.
Mon père acquiesça :
– Dis à Ma que c’est moi qui le commande. Ramène-la. Prends mon cheval.
Kirk attrapa la bride avec fierté.
– Pas trop de galop. Il est fatigué.
Il partit à un trot soutenu. Mon père sourit devant cette impatience mal contenue.
L’un des deux hommes se mit soudain à pleurer et à supplier :
– Qu’est-ce que vous allez nous faire ? C’est la première fois. Nous avions trop bu. On est désolés, on va vous dédommager, on prendra soin de la gamine.
Mon père s’approcha de lui et lui envoya un grand coup de crosse dans la figure. Sa bouche se couvrit de sang, qui se mêla à la morve qui coulait de son nez. L’autre s’était allongé et semblait déjà mort. Ils étaient tous les deux très jeunes, à peine plus de vingt ans. Comme s’il avait lu dans mes pensées, mon père dit :
– À vingt ans, on est déjà un homme. Et un homme, ça sait ce que ça fait.
Puis il tailla un bout de bois en pointe avec son couteau. Le gamin, terrorisé, se remit à crier :
– Qu’est-ce que vous allez me faire ? Hein, qu’est-ce que vous allez me faire ?
Mon père ne lui répondit pas, mais se dirigea vers la rivière, ôta ses bottes et y entra. Dix minutes après, il revint avec deux poissons, les ouvrit pour les vider puis apporta du bois et alluma un feu. Nos autres compagnons s’étaient allongés, le chapeau sur la tête, et se reposaient. Les deux violeurs étaient attachés à un arbre, les pieds et les mains entravés.
Quand les poissons furent prêts, mon père les déposa sur de la mousse, au pied d’un arbre, et chacun vint se servir.
– Vous allez mourir bientôt, ça n’est pas la peine de gaspiller, dit-il aux deux hommes enchaînés sans leur en proposer. Les autres ricanèrent et le plus valide fondit à nouveau en larmes, demandant pardon.
Kirk revint au bout de quelques heures. Il montait un nouveau cheval. Ma sœur était en croupe derrière lui. Mon père s’avança vers eux et la fit descendre. Elle avait à nouveau changé de robe. Son teint était toujours pâle, et son visage marqué du bleu des coups qu’elle avait reçus.
Elle regarda les deux hommes.
– C’est bien eux ? demanda mon père.
– Oui, répondit-elle, d’une voix neutre.
– Nous allons les punir. Toi aussi tu vas le faire.
– Moi ?
– Ça te fera du bien. Plus tard, tu regretterais de ne pas l’avoir fait…
Les deux hommes furent mis debout. Le plus jeune se traînait toujours en pleurant.
– Ce que vous avez volé à cette jeune femme ne pourra jamais lui être rendu. Vous allez être punis par où vous avez péché.
Il sortit de son fourreau un grand couteau.
Nous comprîmes tous en même temps ce qu’il voulait faire. Il y eut un mouvement de recul de tous les hommes présents. Le jeune s’écroula littéralement. Le plus âgé des deux eut un sourire sarcastique, qui se transforma tout de suite en grimace. Il était extrêmement pâle et paraissait souffrir le martyre.
D’un coup de couteau, mon père coupa leurs ceintures. Il déchira le caleçon du premier, l’autre n’en portait pas. Ses jambes étaient blessées. Le benjamin fut pris d’un haut-le-cœur et se mit à vomir. Il s’écroula par terre.
Un coup de feu retentit. La tête du gamin explosa. Julian avait tiré.
– Ça suffit, c’est répugnant. Coupe la bite de l’autre, et qu’on le laisse crever ici.
Mon père reprit son couteau et fit signe à ma sœur d’avancer. Elle prit l’arme, regarda l’homme et resta figée.
– Je ne peux pas, père. Je ne le ferai pas.
Mon père la regarda, presque déçu.
– Qui va le faire, alors ?
– Moi, si vous voulez.
Je m’avançai. Je ne saurais pas dire pourquoi. À cette heure, il me semblait que c’était la seule chose à faire, qu’après avoir aidé à trouver les deux hommes je me devais d’aller jusqu’au bout.
Mon père ne bougea pas.
– D’accord. Laisse-le faire, Julian.
Je pris le couteau. Je m’approchai de l’homme, qui éclata soudain d’un rire sardonique. D’une main, je lui empoignai le sexe. Le contact de cette chair molle m’écœura un peu. De l’autre, je le coupai. Il hurla. Je jetai le bout de chair vers la rivière.
Le sang coulait entre les cuisses de l’homme. Ma sœur restait impassible. On n’aurait su dire si elle se sentait soulagée ou horrifiée.
Une espèce d’abattement s’empara du petit groupe. Toute l’excitation de la traque s’effaça d’un coup, et nous ne ressentîmes plus qu’une immense fatigue.
– On s’en va, dit mon père.
– Et lui ?
– Qu’il se vide de son sang. C’est tout ce qu’il mérite.
Il s’approcha de son cheval et monta dessus, puis tendit la main à ma sœur pour qu’elle le rejoigne. Je montai avec Kirk sur la mule.
En nous voyant revenir, Ma ne demanda rien. Elle embrassa ma sœur, puis se remit à préparer le repas. Nous ne parlâmes plus jamais de l’incident. »
Extraits
« – J’ai été content de te revoir, Martin, lui dit-il en partant. Et Martin céda. Quelques jours plus tard, il hypothéqua sa ferme et apporta à Joseph les trois mille dollars qui lui manquaient, Plus tard, il vendit cent cinquante acres pour couvrir l’hypothèque. Joseph ne préleva sur cette somme que ce dont il avait besoin. Accompagné de son père, de Martin et de moi, il se rendit en grande pompe à nouveau à Palmyra chez Grandin pour lui remettre solennellement le manuscrit du Livre de Mormon. Nous devions avoir l’air bien étrange à cheminer ainsi, un infirme, un colosse, un fermier terrorisé et un vieux montés qui sur de vieilles rosses qui sur des mules.
Grandin accepta tout de suite. En mars 1830, la vitrine de « E.B. Grandin, imprimeur et libraire à Palmyra, New York », mit en vente au prix élevé d’un dollar et vingt-cinq cents le Livre de Mormon. Une nouvelle religion venait de naître, et j’étais l’un des meilleurs amis de son prophète. » p. 69
« — « Cela est vrai » ? Mais tu es marié. Jamais on n’a.
— Jamais avant que Dieu ne me parle. Mais maintenant, si. Orrin, Dieu m’a dit que l’homme n’est pas fait pour avoir une seule femme, et que s’il a créé les relations charnelles si attirantes et l’amour si beau, c’est parce que l’idéal du mariage pour les hommes est d’avoir plusieurs femmes. Ne crois pas que j’aie accepté cette idée de façon sereine. J’ai interrogé Dieu longuement. Il me l’a confirmé à chaque fois mais m’a dit aussi qu’il n’était pas encore temps de le révéler.
Il me fera savoir quand ce temps sera venu.
Je l’écoutais sans encore bien comprendre ce qu’il me disait.
— Moi aussi, cette idée m’a stupéfait. Je me suis demandé si le diable ne tentait pas de m’abuser, mais non : la voix de Dieu est parfaitement reconnaissable. » p. 116
À propos de l’auteur
Hubert Prolongeau © Photo Géraldine Rué
Hubert Prolongeau est journaliste indépendant (Le Monde, Télérama), chroniqueur (France Culture) et auteur de plusieurs livres et scénarios de bandes dessinées. Dans ce nouveau roman, il revient sur les grandes heures de la fondation de la religion mormone et interroge le rapport entre foi, violence et fanatisme religieux. (Source : Éditions du Seuil)
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