En deux mots
Constance Debré explore la peine de mort aux États-Unis à travers les protocoles d’exécution. Chaise électrique, injection létale, chambre à gaz : chaque méthode est décrite avec une précision clinique. En contrepoint, l’autrice raconte son quotidien à Los Angeles. Un face-à-face glaçant entre les rituels de mort et ceux de la vie.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
La peine de mort « légale » est aussi une horreur
Avec ce cinquième roman, Constance Debré signe un texte radical. L’ex-avocate pénaliste s’attaque frontalement aux méthodes d’exécution américaines. Cent quarante pages d’une densité implacable. Un livre qui ne lâche pas.
Tout commence avec un article sur un condamné à mort au Texas. Constance Debré creuse. Elle consulte le site du département de la Justice. Découvre qu’un tiers des exécutions se déroulent mal. Un tiers. Cette statistique la happe. Pendant deux ans, elle ne lira plus que des protocoles d’exécution.
L’autrice dresse méthodiquement l’inventaire des techniques de mise à mort. Chaise électrique, peloton d’exécution, chambre à gaz, pendaison, injection létale. Chaque protocole est détaillé avec une précision chirurgicale.
La chaise est en chêne. Les sangles en nylon. Le voltage : 2640 volts exactement. « Le courant va de la tête aux pieds. Le courant n’entre pas dans le cerveau. Il se promène le long du corps. Le squelette est bon conducteur d’électricité. »
Aucun commentaire. Aucune émotion apparente. Juste les faits. La froideur du compte-rendu exacerbe l’horreur. « La loi rend toute la littérature obsolète. J’ai lu j’ai traduit j’ai recopié le document. Il n’y avait rien à retrancher. Il n’y avait rien à ajouter. Ni Dante ni Dostoïevski ni Camus ni Kafka etc. »
Les corps qui se tendent jusqu’à ce que les os se cassent. Les yeux qui sortent de leurs orbites. L’odeur de viande brûlée. L’homme qui reste conscient pendant que ses organes cuisent.
Entre ces blocs de textes durs et compacts, Constance Debré raconte sa vie à Los Angeles. L’appartement numéro 15 dans un immeuble à loyers encadrés. La piscine verte délaissée. Les voitures d’emprunt sur les autoroutes interminables.
Deux kilomètres et demi de natation chaque matin. Exactement. « Jamais cinquante mètres de plus ou de moins. » Les soirées branchées. Les rencontres sans lendemain. Les conférences universitaires. Des gens qui lui disent « I think we should fuck ». Le ciel toujours bleu. La circulation fluide. Tout le monde qui sourit toujours.
Mais derrière cette apparence lisse, la mort rôde. Les vagabonds qui se décollent des murs la nuit. Les incendies qui ravagent les collines en quelques minutes. La menace permanente du tremblement de terre. « Tout est suspendu à la possibilité d’une catastrophe. »
Car c’est là le cœur du livre. Les protocoles de la mort réglementée sont les proches parents des protocoles de la vie domestiquée. La nage quotidienne. Les rituels sexuels. Les horaires chronométrés. « La loi supprime les questions. La règle n’a d’autre cause ni finalité qu’elle-même. Que de devoir être accomplie. Que la soumission qui en résulte. »
Observer des règles à la lisière du mortifère pour ne pas devenir folle. Ou pour tenir debout dans un monde qui vacille.
Le style de Constance Debré frappe par sa sécheresse. Pas d’adjectifs superflus. Pas de pathos. Des phrases courtes, nettes, qui tombent comme des couperets. Cette langue minérale dit pourtant l’humanité dans ce qu’elle a de plus sombre. Et parfois de plus lumineux.
La petite-fille de l’ancien Premier ministre Michel Debré, ex-avocate pénaliste, a tout quitté pour écrire. Elle a bien fait. Entre Paris et Los Angeles, son parcours personnel nourrit son œuvre : son coming out, la perte de la garde de son fils, sa vie réglée avec minutie.
Avec ce livre aussi nécessaire qu’insoutenable, elle remet l’éthique au centre du débat. Sans leçon de morale. Juste en posant les faits. Un coup de poing littéraire qui laisse sonné, tremblant, mais vivant. Sans doute l’un des textes les plus puissants de cette rentrée.
Protocoles
Constance Debré
Éditions Flammarion
Roman
149 p., 19€
EAN 9782080436542
Paru le 7/01/2026
Où ?
Le roman est situé principalement aux États-Unis, principalement à Los Angeles.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Les critiques
France Inter (Le grand portrait)
France Culture (Le regard culturel)
Benzine mag. (Anne Randon)
Quotidien (Ambre chalumeau)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Les premières pages du livre
« Vous avez été condamné à mort. Cette réunion a pour objet de vous informer des règles et procédures applicables les trente-cinq prochains jours. À l’issue de cette réunion vous serez amené dans une cellule spéciale où vous demeurerez jusqu’à votre exécution. Votre cellule sera équipée d’une télévision. La lumière sera toujours allumée. Vous serez sous constante surveillance. Les seuls objets personnels autorisés seront trente centimètres cubes de documents juridiques, trente centimètres cubes de documents religieux, du papier, un stylo, un livre ou magazine lequel pourra être changé chaque jour. Des produits d’hygiène élémentaire (dentifrice, savon) vous seront remis le temps d’en faire usage et retirés ensuite. Le reste de vos affaires sera inventorié et placé sous scellés dans le bureau des affaires personnelles. Il vous appartient de prendre les dispositions quant à leur destination après votre exécution. Si vous quittez la cellule pour quelque raison que ce soit, vous devrez être fouillé et menotté. En cas de maladie ou de blessure, vous serez autant que possible soigné dans votre cellule. Chaque jour vous pourrez être contacté par le responsable de votre dossier, ministre religieux, psychologue, un membre du service médical ou des services personnels. Le chapelain de la prison sera constamment disponible et à votre disposition durant les dernières vingt-quatre heures de la période. Des visites sans contact seront limitées à deux visiteurs à la fois figurant dans votre liste de visiteurs autorisés et pendant les horaires de visite. Les privilèges de visite se termineront à vingt et une heures le jour précédant votre exécution. Vous serez autorisé à recevoir vos avocats (deux maximum) jusqu’à deux heures précédant le moment de votre exécution. Les dispositions de votre enterrement devront être prises par votre famille. Si votre famille ne prend pas de dispositions avec une entreprise de pompes funèbres, l’État s’occupera de votre enterrement.
La loi rend toute la littérature obsolète. J’ai lu j’ai traduit j’ai recopié le document. Il n’y avait rien à retrancher. Il n’y avait rien à ajouter. Ni Dante ni Dostoïevski ni Camus ni Kafka etc. J’étais dans la cuisine de l’appartement que j’occupe quand je vais là-bas. J’y passais beaucoup de temps depuis deux ans. Ou trois je ne sais pas. Et depuis deux ans je ne lisais plus que des protocoles d’exécution.
L’appartement porte le numéro 15. C’est au premier étage. Il y a un salon un peu sombre avec une vieille télé Toshiba des papiers et des DVD. Une chambre avec des vêtements qui ne sont pas à moi. Une cuisine avec une fenêtre à trois panneaux dont j’enlève les grilles quand j’arrive. C’est un immeuble à loyers encadrés. Il est situé à l’ouest de la ville dans un quartier démodé. Il y a un vieux portail en fer, des pamplemousses dans la cour et une piscine un peu verte délaissée par les résidents. Des paquets Amazon, dont les étiquettes portent les noms d’anciens locataires ou de locataires absents, restent des semaines sur un banc et se délavent sous le soleil. Derrière les bâtiments de faible hauteur dans lesquels se trouvent les appartements, des studios ou des deux-pièces, des écuries ont été transformées en garage. Il y a une vieille Mercedes aux pneus à plat, une Toyota pleine de poussière. Je ne croise jamais personne. La ville est bordée à l’ouest par l’océan. Elle s’étend vers l’est. Elle rejette les plus pauvres d’abord dans des quartiers de plus en plus périphériques, puis dans la vallée, enfin le désert. Je conduis des voitures d’emprunt ou de location. Je roule des heures sur des boulevards des avenues des autoroutes. J’écoute de la musique en voiture. Sinon c’est le silence. Tout paraît immobile. Il fait toujours beau. Il y a quelque chose d’inquiétant dans l’air. Peut-être que c’est à cause de la lumière, qui écrase tout, même en janvier. Des gens que je ne connais pas me disent I think we should fuck. Ou bien Do you want to come to the the magic castle with me. Je viens de plus en plus souvent. Je reste de plus en plus longtemps. Je viens l’hiver surtout.
La chaise est en bois de chêne avec dos ajustable. Elle est recouverte d’une peinture acrylique identique à celle du programme spatial. Les sangles en nylon sont conformes aux standards de l’aviation. Il y a deux sangles pour les chevilles, deux sangles pour les poignets, un harnais pour le torse. Leurs fermetures sont réglables et ajustables. La chaise est équipée d’un siège percé en plexiglas sous lequel se glisse un bassin amovible. Le casque est constitué d’une partie extérieure en cuir et d’une partie intérieure en maille de cuivre. Il est entièrement démontable. Les électrodes de chevilles sont en laiton massif. Elles sont fixées aux pieds de la chaise et parallèles au sol. Le casque et les électrodes de chevilles sont équipés d’un câble électrique no 6. La chaise est connectée au courant par un connecteur de type militaire. En raison de sa construction modulaire, l’ensemble peut être installé en quelques heures par de non-professionnels et réparé sur place.
Le mode d’emploi indique que le voltage nécessaire à l’arrêt du cœur d’un homme moyen d’environ 70 kilos est de 2000 volts. Mais que d’une part, afin de couvrir la possibilité de sujets plus résistants, il convient d’augmenter le voltage de 20 %. Et que d’autre part, une fois le voltage appliqué, le corps du sujet est saturé, de sorte que le voltage baisse d’environ 10 % (selon la résistance du contact avec l’électrode et du corps du sujet), et qu’il convient par conséquent d’augmenter encore le voltage de 10 %. Que par conséquent le voltage à appliquer doit être de 2 640 volts. Le mode d’emploi indique en outre que le courant doit être maintenu à 6 ampères pour minimiser le risque de dommages corporels, le risque de cuisson.
L’homme est tondu. L’éponge du casque entre l’électrode et le crâne est mouillée. Les jambes sont rasées et enduites d’un gel conducteur aussi appelé électro-crème. L’homme est sanglé à la chaise par le torse le cou les jambes les bras. Sa tête est maintenue par le casque qui lui enserre le crâne. L’homme est cagoulé. L’équipe d’exécution quitte la chambre d’exécution. L’équipe d’exécution se retire dans la chambre d’observation. Les deux pièces sont séparées par une vitre. Il y a une troisième pièce, la salle des témoins, également séparée de la chambre d’exécution par une vitre. L’homme qui est assis sanglé cagoulé est entouré de vitres à travers lesquelles on l’observe, il est seul. Le directeur donne le signal. Le chef de l’équipe d’exécution appuie sur l’interrupteur. Une première décharge est appliquée à l’homme pendant une trentaine de secondes. Le corps de l’homme se tend. Une pause. Pour que le corps refroidisse. Ne prenne pas feu. Le corps se détend. Plusieurs minutes. Cinq minutes. Une deuxième décharge. Parfois de même durée et de même intensité. Parfois moins forte et plus longue, par exemple deux minutes. Ça dépend des protocoles. Ça dépend des États. Une nouvelle pause. Parfois une troisième décharge. Un médecin entre dans la chambre examine l’homme constate la mort. Le directeur de la prison prononce la mort. Il dit le nom le jour et l’heure. Il ajoute Conformément à l’arrêt de la cour.
Le courant va de la tête aux pieds. Le courant n’entre pas dans le cerveau. Il ne brûle pas le cerveau. Il se promène le long du corps. Le squelette est bon conducteur d’électricité. La boîte crânienne est résistante. Le courant tourne autour du squelette va et vient sur et sous la peau. Les tissus brûlent. Le corps retenu par les sangles se tend. Le corps se tend jusqu’à ce que les os se cassent parfois se disloquent. La première décharge brûle les tissus et casse les os. Les décharges suivantes brûlent ou cuisent l’homme de l’intérieur. L’homme est conscient. Selon le docteur W en effet il n’y a aucun élément permettant de penser que le processus rende le cerveau inopérant. Selon le docteur W les hommes électrocutés par chaise électrique ne meurent pas de mort cérébrale lors de la première décharge mais de cuisson des organes au cours de la deuxième ou troisième décharge. Pour les animaux le système électrode pied tête est interdit. Pour les moutons par exemple on utilise une sorte de pince à deux électrodes qui enserre le crâne, conduit le courant d’une électrode à l’autre à travers le cerveau, brûle le cerveau. Pour les hommes, non.
Les tissus la chair gonflent. L’homme défèque. De la vapeur ou de la fumée sort du corps. Les yeux sortent souvent de leurs trous, tombent et pendent sur les joues. La peau devient rouge. La peau se tend jusqu’à presque se déchirer. Il arrive que l’homme prenne feu. Bruit de friture. Odeur de viande grasse brûlée. Après la mort, le corps brûlant ne peut être touché sans que la peau gonflée se déchire éclate. L’autopsie est différée jusqu’à refroidissement non seulement de l’extérieur du corps mais aussi des organes internes. Le cerveau les organes sont cuits. La graisse des tissus a fondu. La peau se déchire glisse tombe.
Chaque année quand j’arrive la peau me tire mes talons se fendillent ma gorge s’assèche. L’air est de plus en plus sec. C’est à la fin de l’automne que les incendies sont les plus dangereux. Quand la végétation a été brûlée par l’été et que le vent se lève. Un vent de plus en plus violent qui porte un nom de saint. Un vent dans le ciel bleu qui jonche le sol de grandes feuilles sèches et brunes. Ils disent que c’est un vent qui rend fou, qui augmente les migraines, les violences, les suicides. On ne sait pas comment partent les feux. Peut-être que ce sont des malades des vagabonds des camés qui les allument. Des gens qui n’ont rien ou qui se foutent de tout. Certains soupçonnent les promoteurs. Il y a d’autres théories. C’est le pays des théories. Des religions des sectes des astrologues des complotistes. Là-bas on entre en contact avec les morts, c’est un pays de sectes, d’argent et de serial killers. Là-bas on distribue des tests pour le fentanyl dans les librairies. Le feu part en quelques minutes. Après il n’y a qu’à attendre. Le vent fait le travail. Parfois ce sont des collines entières qui brûlent. Parfois des quartiers entiers. Pourtant c’est un tremblement de terre qu’on redoute surtout. Il y a souvent des secousses sans gravité. Juste quelques secondes qui font tomber un livre une tasse ou rien. L’impression reste dans le corps. L’impression que rien ne tient. Que l’équilibre est provisoire. Tout est suspendu à la possibilité d’une catastrophe. On ne sait pas laquelle. On ne sait pas quand. On n’en est même pas sûr. Peut-être qu’il ne se passera rien. Rien avant qu’on meure, d’être devenu trop vieux, d’avoir trop bouffé, tué par un cinglé ou une mauvaise drogue à la soirée de la veille. On ne sait rien. Il fait toujours beau. Tout le monde sourit toujours. »
À propos de l’autrice
Constance Debré © Photo Joël Saget
Née en 1972, Constance Debré est l’auteur de quatre livres traduits dans plus de vingt langues, Play Boy (Stock, 2018), Love Me Tender (prix Les Inrockuptibles, adapté au cinéma par Anna Cazenave Cambet), Nom et Offenses. Protocoles est son cinquième roman (Source : Éditions Flammarion)
Compte Instagram de l’autrice
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