La Séquence Aardtman – Saul Pandelakis

Par Albertebly
1er coup de cœur de l’année 2026 et pas des moindres. Aujourd’hui, on vous parle de la Séquence Aardtman de Saul Pandelakis. Un petit bijou de SF. Vous n’êtes clairement pas prêt.es !

Conseillé moult fois par des ami.es amateur.ices de SFFF, je n’ai jamais franchi le pas de lire la Séquence Ardtman. Faute à sa taille : j’avoue que je suis encore ce gros bébé qui a peur des livres de plus de 500 pages. Peur d’une SF trop complexe dont je ne saisirais pas les enjeux (allez savoir pourquoi, j’en suis toujours à craindre de rien comprendre).

BREF, j’étais intimidée.

Puis Margorito en a parlé, plusieurs fois, dans des lives puis dans une vidéo dédiée. J’ai savamment évité les vidéos, muté momentanément les lives pour éviter le spoil et puis, je me suis rendue à l’évidence. Pour éviter le spoil, le mieux c’était de le lire, non ?!

Me voici donc aujourd’hui, j’ai enfin lu la Séquence Aardtman et what a ride les ami.es !

Avant de revenir sur le livre en lui-même, le traditionnel résumé de l’éditeur, ici les éditions Goater :

La Séquence Aardtman, ça parle de quoi ?

Dans ce monde futuriste, les humains ne sont plus que quelques millions sur terre et les bots, depuis les lois d’autonomie, sont privilégiés par la société grâce à un système de points. Parallèlement, pour découvrir l’univers, des vaisseaux explorent l’espace à la recherche de planètes à ensemencer.

Deux récits se succèdent. Celui qui raconte Roz, un homme transgenre qui se réveille à bord d’Ari-me, un vaisseau spatial autogéré. Son quotidien s’étire, il s’occupe des programmes et de l’IA qui les guide. Et celui d’Asha, une bot transgenre qui épouse la cause des bots, exprimant leurs ressentis corporels, étudiant l’incarnation des intelligences et leur finitude.

Une SF engagée…

La Séquence Aardtman est une œuvre d’une rare densité. Saul Pandelakis y aborde, en bon universitaire, de multiples questions éthiques, sociologiques et philosophiques à travers les récits entremêlés de Roz et Asha.

Prenant son temps, il nous invite à la rencontre de ses deux personnages, respectivement dans un vaisseau spatial en quête d’une planète à terraformer et sur une terre où les robots ont fini par supplanter les humains. La faute non pas à une révolte des IA, robots et autres bots, mais aux limites corporelles des humains qui, il faut croire (AHA.), s’accordent mal avec la pollution, le réchauffement climatique, etc. Les cyborgs font désormais partie intégrante d’une société qui, malgré toutes ces évolutions technologiques, est loin d’en avoir fini avec les inégalités. Logement, travail, télévision, réseaux sociaux, orientation sexuelle, sexualité, prostitution, amitié, militantisme, économie, mort, Saul Pandelakis ne s’interdit aucun sujet et donne, dans le même élan, une grande cohérence à l’univers qu’il nous propose en en faisant un monde qui, s’il n’est pas plausible, en reste tout à fait crédible.

« Ainsi va la précarité aujourd’hui. Les pauvres, comme de tous temps, n’ont pas d’argent. Mais la notation est une tout autre devise. Ce que vous ne pouvez payer en fric, on vous le débitera en points. Avec votre crédit qui chute, c’est tout l’horizon qui se ferme. Les mal-notés ne peuvent refuser les relogements, ne peuvent refuser les emplois. Même si cet emploi est un micro-job, une tâche de dix minutes à l’autre bout de la ville. Même si faire une heure de métro pour aller faire ladite tâche n’a absolument aucun sens en termes « économiques ». Mais c’est ce qui se passe, quand l’argent disparaît, quand le capitalisme apprend, paradoxe suprême, à se passer de lui. »

La Séquence Aardtman, Saul Pandelakis, Éditions Goater, 2024, p.141

Ainsi l’auteur expose très clairement, par le biais de la SF, son point de vue sur notre monde, proposant un récit radical, anti-capitaliste et queer.

« Le saut final avait été le moment où les applis de déclassement, de relogement et de travail s’étaient toutes connectées. Et tant qu’à y être, on avait mis les livraisons, les assurances, la santé, les impôts. Et la plupart des gens en avaient retiré un profond soulagement : après tout, tout était plus simple ainsi. Lootoo se distinguait par un beau logo pastel et dodu, de ceux qui semblent vous hurler qu’ils seront votre ami pour la vie. L’appli n’émanait pas de l’État, mais elle était validée par lui. La même interface pour bosser, se loger, suivre sa consommation d’électricité et les pénalités que le moindre kilojoule ou litre d’eau potable de trop occasionnent. Il y avait bien des réfractaires, mais il avait suffi d’accorder des bonus à qui utilisait la nouvelle plateforme centralisée, et c’était vu. Magie du système à points : déguiser la pénalité en absence de bonifications. L’appli ne vous pénalisait pas, non ; elle récompensait juste les bons soldats. Et vous, vous pouviez regarder votre note stagner, devenir, inéluctablement, plus faible que celle du voisin. »

La Séquence Aardtman, Saul Pandelakis, Éditions Goater, 2024, p.197-198

…et profondément humaine

Ça peut paraître ironique quand on pense que l’un.e des protagonistes est une bot, mais je n’ai que rarement ressenti un pareil attachement pour des personnages de fiction. Le tout grâce à une narration qui ne précipite pas les évènements (d’aucun parleront de longueurs, j’y ai vu une immersion totale et réussie), posant alternativement les situations de Roz dans l’espace et d’Asha sur ce qu’il reste de la Terre. On prend le temps de connaître ces personnages, leurs passés, ce qui les a menés à devenir qui ils sont, leurs convictions, leurs amours et leurs amitiés. Roz et Asha sont terriblement humains, imparfait.es, vrai.es, touchant.es.

« Au fil du temps, elle avait découvert en elle un goût pour la nuit blanche, même si, avec la météo caniculaire, la nuit était probablement moins calme qu’autrefois. Elle nourrissait aussi une passion pour l’obscurité. Quand elle se postait la nuit au balcon, ou à l’envers sur son échelle, elle arrivait parfois à toucher des morceaux d’existence qui semblaient n’appartenir qu’à elle. Et parfois, dans ces temps-là exactement, elle voyait la veille arriver sans la déclencher. Cela fait cinquante-deux heures qu’elle est debout. Pas si énorme ; c’est pourtant l’heure de déclarer la fatigue venue. »

La Séquence Aardtman, Saul Pandelakis, Éditions Goater, 2024, p.130

Bref, l’auteur pose son histoire avec talent et entrecoupe cette double narration d’interludes qui viennent encore ajouter de la profondeur à son univers. Ces interludes nous mènent tour à tour aux côtés des créateur.ices de l’IA à l’origine de la majorité des bots peuplant la Terre, à des militant.es pour les droits de tous les vivants en passant par la vie d’Hortense Meund chercheuse dont les travaux sur l’intelligence des robots ont fait dates… Autant d’interludes qui nous permettent de mieux saisir ce monde, le passé de nos protagonistes et les évènements qui ont mené à la société telle qu’ils la connaissent.

[N.B L’édition de 2024 comporte d’ailleurs un interlude supplémentaire qui intervient à la fin du récit et qui constitue, de mon point de vue, le plus beau chapitre de cette histoire (oui, j’ai énormément chouiné en le lisant).]

La part d’humanité de ce roman passe aussi par la sensation du temps qui passe, de la nostalgie d’un monde qui ne sera jamais plus et de notre finitude en tant qu’êtres humains.

« Cinq ans et des brouettes ici. Cet habitacle est sa maison. Quatre murs de polycrylate entre lesquels tenir la dépression et le courage. Neuf mètres carrés pour les rêves. Et un petit hublot rond, masqué par un écran qui diffuse un succédané de nuit. Roz avance la main vers la surface brillante, et d’un geste prompt, ramène ses doigts en corolle. La commande est reçue, directe, fluide. L’écran s’enroule et révèle la nuit, vraie celle-là, concentré scintillant d’hyper-espace. Bonjour, étoiles. »

La Séquence Aardtman, Saul Pandelakis, Éditions Goater, 2024, p. 8

La Séquence Aardtman m’a fait ressentir ce sentiment étrange de mélancolie (badant) propre aux récits de voyages spatio-temporels : un temps qui passe plus vite dans l’espace que sur Terre, les proches vieillissant inexorablement plus vite, et puis l’idée, aussi, que dans un voyage visant la terraformation, il n’y aura pas de retour possible. Vous voyez le délire existentialiste un peu ? Eh bien c’est en partie l’essence de ce roman, empreint d’une douce mélancolie.

« En cet instant, il ne changerait rien. Si on faisait de lui un dieu, il choisirait de rester là, avec elle, à constater que l’espace est immense et ne leur appartiendra jamais. »

La Séquence Aardtman, Saul Pandelakis, Éditions Goater, 2024, p. 516

Entre toutes ces qualités, la Séquence Aardtman est aussi un roman tour à tour drôle (les dialogues entre Roz et Alex 😗​👌), dramatique et bien souvent poétique.

Vous l’aurez compris, je pense, j’ai eu un immense coup de cœur pour ce roman. Ça faisait longtemps que je n’avais pas été aussi touchée par un livre. À peine fermé, il a rejoint notre étagère des livres à relire un jour et le second roman de Saul Pandelakis était en commande en librairie…

La Séquence Aardtman est de ces romans que l’on peine à commencer car ils nous paraissent trop gros mais qui, une fois qu’on approche de leur fin, nous paraissent finalement beaucoup trop courts. Alors qu’il ne me restait plus que 100 pages à lire, j’ai freiné des quatre fers pour savourer chaque instant passé en compagnie d’Asha et Roz. C’est simple, le livre faisait environ 600 pages et il aurait pu en durer 600 de plus que je n’aurais pas cillé. Il est des livres que l’on referme la goutte au nez, les yeux embués. De ces livres que l’on referme en ayant l’intime conviction que la personne qui en est à l’origine est un être humain incroyable. La Séquence Aardtman est de ceux-là.


S’en est tout pour cette chronique. Comme à mon habitude, il m’est beaucoup plus difficile de parler d’un livre que j’ai adoré que d’un livre que j’ai trouvé moyen ou carrément naze…

J’ai par conséquent l’impression de ne pas du tout avoir fait honneur à ce roman. Mais si vous ne devez retenir qu’une chose c’est qu’IL FAUT LIRE LA SÉQUENCE AARDTMAN !!