Le Mineur – Natsume Sōseki [30-30]

Par Albertebly
Nouvel article pour mon challenge 30 livres pour mes 30 ans qui prendra fin cette année… Aujourd’hui on parle d’un classique de la littérature nippone du début XXème avec : Le Mineur de Natsume Sōseki.

L’un de nos objectifs du challenge 30 livres pour nos 30 ans était de nous introduire à la littérature prolétarienne nippone. C’est maintenant chose faite et laissez-moi vous dire que c’est une catégorie un peu niche mais qu’on compte bien continuer à explorer à l’issue du challenge !

En avril 2025 nous découvrions le Bateau-Usine de Takiji Kobayashi, classique de la littérature prolétarienne nippone. Aujourd’hui on vous parle d’un titre qui, bien que très différent, nous semble à ranger à ses côtés : Le Mineur de Natsume Sōseki.

Le Mineur de Natsume Sōseki, ça parle de quoi ?

Récit rétrospectif d’un épisode de jeunesse où le narrateur, sans nom ni visage, fuyait Tokyo et ses origines bourgeoises, Le Mineur est une longue marche ininterrompue à travers forêts de pins et montagnes, de tentations suicidaires en rencontres kafkaïennes, avec pour but ultime… une mine de cuivre.

Cette odyssée dantesque sert une dénonciation de l’enfer prolétarien en même temps qu’elle évoque un enfer existentiel : celui du narrateur, tiraillé entre son désir impossible d’incarner « le mineur » et son milieu d’origine qui, tel un destin, le rattrape sans cesse.

Tendre portrait d’un jeune bourgeois naïf

Avec cette histoire, racontée du point de vue d’un jeune bourgeois tokyoïte dont l’identité ne nous sera jamais révélée, Natsume Sōseki adopte un point de vue extérieur à la condition ouvrière. De fait, et à la différence du Bateau-Usine dans lequel on suit une révolte en train de se faire, au cœur même des groupes de pêcheurs, le Mineur nous fait suivre un jeune bourgeois ayant fui Tokyo pour des affaires de mœurs et d’honneur.

Ainsi, le regard posé par le narrateur sur les faits en train de se dérouler sous ses yeux naïfs entre en écho avec le nôtre, lecteur.ice du XXIème siècle, ignorant.e des conditions de travail des mineurs nippons au début du XXème siècle. Une naïveté poussée encore à l’extrême par la jeunesse du narrateur âgé, lors des faits, de seulement 19 ans. Un décalage que le narrateur renforce encore puisqu’il nous raconte les faits, a posteriori, du point de vue d’un homme ayant, entre-temps acquis l’expérience de la vie. Un procédé qui laisse amplement la place à l’humour et à la tendresse :

« Je restai muet, incapable soit de le prier qu’il m’engageât comme mineur, soit de solliciter une petite aide financière pour rentrer chez moi. Ma prise de conscience était tout à fait inefficace. Je me souviens que tout ce que je pus faire, je crois bien, ce fut de serrer mon poing droit et de le frotter sous mon nez frigorifié. Je m’étais rendu autrefois dans des salles de rakugo pour assister à des spectacles comiques et j’avais vu bien souvent l’acteur-récitant accomplir ce geste codé signifiant des larmes réprimées, mais c’était la première fois que je l’accomplissais moi-même. »

Le Mineur, Natsume Sōseki, Editions Cambourakis, 2020, p. 150

De fait, ce dernier est toujours prompt à tourner en dérision ses comportements de l’époque dont vous ne sauriez manquer la puérilité confinant parfois au ridicule:

« « Vous repartez pour la mine ? demanda l’homme.
– Eh oui. J’en accompagne encore un.
– Ce jeune-là ? » fit la chassie, en regardant vers moi. Chōzō parut sur le point de répondre quelque chose, mais à cet instant nos regards se croisèrent, ses lèvres épaisses restèrent closes et il se détourna. Accompagnant son mouvement, la chassie interrogea : « Ça va encore vous rapporter pas mal, hein… ? »
Dès que j’entendis ces mots, je passai la tête de l’autre côté de la fenêtre. Puis je crachai. Le jet de salive, entraîné par le mouvement du train, me revient en pleine figure. C’était pour le moins déplaisant. »

Le Mineur, Natsume Sōseki, Editions Cambourakis, 2020, p. 59

C’est par le biais de cette narration moquant la naïveté du narrateur à l’époque où les faits se déroulaient que Natsume Sōseki va nous faire découvrir, progressivement, les conditions de vie des ouvriers de la mine.

Les conditions de vie des mineurs

La naïveté du narrateur sera progressivement mise à mal par la violence du monde des mineurs. Il en comprend tout d’abord les rouages, recruté qu’il est par un maquignon au côté de deux autres jeunes hommes désignés tout du long par analogie à leur tenue, leur manière d’agir et qui disparaîtront rapidement du roman, tels qu’ils sont apparus.

Il s’aperçoit alors qu’il n’est que de la main d’œuvre parmi d’autres, que son recrutement est le mode de subsistance de l’homme qui les guidera jusqu’à la mine dans une longue traversée des campagnes nippones :

« Chōzō faisait donc commerce de fournir du travail aux autres. Il ne me recommanderait pas pour travailler à la mine parce qu’il m’aurait jugé, moi en particulier, spécialement apte à cette tâche. »

Le Mineur, Natsume Sōseki, Editions Cambourakis, 2020, p. 76

Ensuite, c’est la brutalité de la mine elle-même qu’il découvre, une fois sur place. Les visages noirs et émaciés qu’ils rencontrent, tels des ombres, des visions tout droit sorties des ténèbres, lui soufflent dès son arrivée l’air intoxiqué des mines qu’il explorera dans un avenir proche :

« Il n’y a rien d’exceptionnel, bien entendu, à ce que des visages apparaissent aux fenêtres des maisons, mais là, il ne s’agissait pas de visages ordinaires. Tous étaient comme inachevés, chacun dans son genre, et leur couleur, uniformément laide. Un degré de laideur inhabituel. Des teintes troublantes. Du bleuâtre, noirâtre, brunâtre, tels que l’imagination d’un citadin ne peut guère concevoir. Des malades dans un hôpital n’auraient pas des teints aussi souffreteux. »

Le Mineur, Natsume Sōseki, Editions Cambourakis, 2020, p. 137

Il s’aperçoit assez rapidement du traitement subi par ces hommes, simple main-d’œuvre, interchangeable et déshumanisée, avilie :

« Vu exactement comme un sac de charbon par le chef du chauffoir, déposé comme un paquet par Chōzō, j’étais extrêmement abattu et mon sentiment d’appartenir à l’humanité se trouvait à un niveau très bas. »

Le Mineur, Natsume Sōseki, Editions Cambourakis, 2020, p. 143

Ce sont ensuite les conditions de vie matérielles des mineurs que le narrateur découvre en les expérimentant par lui-même. Les baraquements dans lesquels ils s’entassent, les repas de riz qu’il compare à du sable et surtout les punaises avec lesquelles les mineurs n’ont d’autre choix que d’apprendre à cohabiter :

« Quant à ces punaises qui m’avaient tellement torturé, l’étonnant est que deux ou trois jours suffirent pour qu’elles ne me fissent plus tellement souffrir. En fait, un mois plus tard, il pouvait bien y avoir foule de punaises à me courir partout sur le corps, cela ne me dérangeait pas plus que si c’étaient autant de grains de riz. La nuit, je dormais à poings fermés. On m’expliqua que, de leur côté, les punaises se montraient plus discrètes au fur et à mesure que le temps passait. »

Le Mineur, Natsume Sōseki, Editions Cambourakis, 2020, p. 198

Le narrateur, petit bourgeois citadin, va découvrir par l’expérience, en le voyant de ses propres yeux, la réalité de la condition ouvrière et ses dangers :

« Je comprenais enfin, au plus profond de moi, l’extrême dureté du travail des ouvriers. Des larmes brûlantes m’aveuglèrent. »

Le Mineur, Natsume Sōseki, Editions Cambourakis, 2020, p. 261

Enfin, avec la mine vient le vocabulaire qui lui est propre (inventé par l’auteur et traduit par le narrateur sans que cela ne correspondent à des termes véritablement en usage dans les milieux miniers) et avec lequel va rapidement se familiariser le narrateur :

« Tous les termes en usage dans leur société particulière, Fosse, chauffoir, lamento, étaient du jargon créé on ne sait trop comment, par une pure contingence. »

Le Mineur, Natsume Sōseki, Editions Cambourakis, 2020, p. 138

Sur les trois termes qu’il nous expose, deux ont un lien direct avec l’organisation de la mine ; le dernier, le lamento, désigne « une sorte particulière de cérémonie funèbre » (p. 181). À l’aliénation du travail vient s’ajouter, au quotidien, l’omniprésence de la mort…

Un récit catabasique

Dès les prémices du Mineur, Natsume Sōseki fait planer sur son récit une ambiance, a minima crépusculaire, a maxima de pénombre profonde. Ainsi, le narrateur s’approche des héros romantiques en évoluant dans un paysage en accord avec les émotions qui le traversent : celles du désespoir et des pensées suicidaires. Alors qu’il fugue de Tokyo, il n’a aucun plan en tête. Il résume ainsi son souhait d’alors :

« À cette époque, je désirais une seule chose : m’enfoncer dans le noir. N’importe où, mais dans le noir. C’était mon unique but. Atteindre le noir. »

Le Mineur, Natsume Sōseki, Editions Cambourakis, 2020, p. 13

Un souhait dont il constatera qu’il est loin d’être incompatible avec le travail de mineur, qui, à sa façon, lui fera également rejoindre la pénombre et, par ricochet, la mort et l’oubli. Natsume Sōseki tisse ainsi tout au long de son roman un lien profond entre la mort et le travail du mineur. La mort c’est rejoindre la terre et l’obscur. Il en est de même des mineurs qui s’enfoncent chaque jour dans les profondeurs de la terre, au risque de ne jamais en ressortir.

L’exploration des profondeurs de la terre s’accompagne d’une exploration des tréfonds de l’âme humaine. Ainsi, le Mineur de Natsume Sōseki s’inscrit parfaitement dans la lignée des grands romans psychologiques du XIXème – XXème siècle en concentrant majoritairement son récit sur les réflexions, les flux et reflux des pensées et sentiments du narrateur.

Tel un Virgile aux enfers aux côtés de son propre guide, Hatsu, notre narrateur explorera la mine et ses profondeurs. Natsume Sōseki use alors du procédé de la catabase, renforçant encore le lien entre la mine, la mort et l’enfer. Au fil de cette exploration, diverses pensées traverseront le narrateur qui réalisera que la mort à la surface vaut encore mieux que la mort au creux de la mine, la plus avilissante d’entre toutes :

« Tomber comme du vulgaire minerai en vrac, au fond de la mine obscure, là où il n’y avait aucun humain, loin de la lumière du soleil, en un lieu où je serais oublié de tous […] »

Le Mineur, Natsume Sōseki, Editions Cambourakis, 2020, p. 267 – 268

Alors que quelques pages plus tôt la mort et l’oubli par le biais de la mine ne lui semblaient pas une si mauvaise idée, il réalise soudainement l’horreur qu’il y a à disparaître dans ces conditions… Finalement « mourir n’est pas si facile qu’il y paraît. » (p. 60)

Bref, vous l’aurez compris je crois, j’ai beaucoup apprécié ma lecture du Mineur de Sōseki qui m’a donné du grain à moudre sur le plan du style et des thèmes développés.

Je tiens tout de même à conclure cet article en énonçant le fait que je ne reste pas moins troublée par le projet de l’auteur, dont je ne suis pas sûre d’avoir bien cerné le point de vue sur la condition ouvrière et particulièrement des conditions de travail des mineurs. Il semble certes poser un regard critique sur la manière dont vivent et travaillent ces hommes, mais j’ai eu parfois la désagréable sensation que ces hommes provoquaient de la peur et du dégoût à notre narrateur (rien d’étonnant vu que c’est un bourgeois tokyoïte, me direz-vous) et je ne sais pas à quel point l’auteur se moque de son narrateur ou, au contraire, partage son point de vue.
Si le projet du roman est de s’inscrire dans un récit plein de pitié et de dégoût, plus que dans l’indignation et la dénonciation, disons que je suis moins emballée. Et je dois avouer qu’avec la manière dont nous est contée cette histoire, j’ai eu du mal à trancher franchement !

C’était donc une excellente lecture (jusqu’à ce final dans lequel Natsume Sōseki nous fait un incroyable pied de nez), mais je ne suis pas sûre que l’auteur partage véritablement mon point de vue sur la question ouvrière. Le Mineur était peut-être un roman plus subtil, moins ouvertement un manifeste politique que le Bateau-Usine. N’en reste pas moins que le Bateau-Usine a mieux réussi à obtenir mon adhésion totale et complète… Donc, si ce n’est pas encore fait, je vous invite à lire ma chronique ! 😉