En deux mots
Blaise et Djen tombent amoureux à l’adolescence. À dix-sept ans, elle est enceinte. Pas un radis en poche, pas d’aide de l’État, pas de perspective d’emploi. Bobby, le meilleur ami de Blaise, lui propose alors de devenir tueur à gage pour 50000 euros. Un aller simple vers l’enfer, une plongée brutale dans la France des marges où les rêves se fracassent contre le mur de la pauvreté.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Amour adolescent, choix impossible
Fanny Taillandier signe un roman noir d’une violence inouïe, porté par une langue électrique qui ne lâche jamais son lecteur. En mettant en scène deux adolescents pris au piège, elle nous offre un récit haletant sur l’amour, la survie et les choix impossibles.
Une histoire d’amour comme il en existe des milliers. Un regard un peu appuyé et c’est le coup de foudre. Blaise tombe amoureux de Djen et réciproquement. Les deux adolescents, qui galèrent à suivre une formation en lycée professionnel, vont être rapidement confrontés à un problème bien plus épineux : Djen constate qu’elle est enceinte. À la fois heureux et terrorisé, Blaise a assez vite « capté que le miracle de la vie risquait de ne pas s’accomplir sans quelques problèmes d’ordre logistique et surtout financier ». Pas de RSA pour les élèves sauf si Djen se déclare mère isolée. Pas de congé maternité non plus. L’assistante sociale leur annonce sans détour qu’ils n’auront « pas un radis ». Le système les broie avant même qu’ils n’aient eu le temps de devenir adultes.
C’est alors que Bobby, l’ami de Blaise, celui qui fume des joints dès sept heures du matin et qui multiplie les idées de génie foireuses, reçoit un message sur Snapchat. Une proposition de contrat. Cinquante mille euros pour tuer un homme. Bobby accepte sans même consulter Blaise. « Il faut un pilote et un jobbeur. Toi tu seras le pilote. 50 K pour nous deux. »
Blaise passe une nuit blanche à ruminer. Dans sa tête, deux fils s’entremêlent. Le fil bleu lui dit qu’on n’a jamais vu un sale coup finir bien, que les tueurs n’ont pas de retraite. Le fil rouge lui murmure que ces euros, c’est un bon point de départ : un loyer, une camionnette d’occasion, une boîte à outils, et hop, Blaise Élec’ à votre écoute. L’été, on pourrait même aller à la mer avec le bébé.
Djen, elle, envisage le pire. Elle se voit faire la queue au parloir pendant les longues années durant lesquelles Blaise purgera sa peine, leur bébé sous le bras. Pourtant, elle ne juge pas. Elle sait que la vie est plus forte que tout, que l’amour est un miracle, même quand tout le reste s’effondre.
Fanny Taillandier construit son roman comme un thriller nerveux. Deux voix alternent : celle de Blaise, qui fonce vers le précipice, et celle de Djen, qui attend, qui observe, qui tente de garder la tête hors de l’eau. D’un côté, l’exécution du plan programmé dans ses moindres détails. De l’autre, le quotidien de Djen, ses rendez-vous au planning familial, sa mère qui se tait, ses lectures de poésie. Deux vies diamétralement opposées qui finiront par se rejoindre dans un final glaçant.
Le roman est découpé en quatre parties aux titres mystérieux : « Buisson de chélidoines devant une porte murée », « La mer, pas bleue comme dans les séries », « Ou alors, pars à l’autre bout de la terre » et « petite plage de béton ». Chacune accélère le tempo, resserre l’étau. On ne lâche pas le livre, ses dialogues percutants. On voit littéralement le film se dérouler sous nos yeux. Les scènes s’enchaînent comme des plans-séquences. La caméra ne tremble jamais. Un metteur en scène en mal d’un scénario aussi brûlant qu’actuel ferait bien d’en acquérir les droits.
Car Sicario bébé n’est pas seulement un roman noir. C’est aussi une plongée dans la France des petites villes, celle des lycées professionnels, des ZAC sous la flotte, des cars qui ne passent jamais à l’heure. Une France gangrenée par le narcotrafic et les chimères de l’argent facile. Une France où les gosses de dix-sept ans doivent choisir entre la pauvreté et le crime. Pas de pathos, pas de misérabilisme. Juste la lucidité glaçante de ceux qui savent qu’ils sont nés du mauvais côté.
Avec ce roman, l’autrice poursuit sa série romanesque baptisée « Empires ». Comme elle le définissait en 2021 dans un entretien pour Diacritik, il s’agit de raconter « Ce que l’humain fait au non-humain, le riche le fait au pauvre, l’homme à la femme, l’européen au non-européen. » Blaise et Djen luttent à leur manière, avec leurs armes dérisoires. Ils ne demandent pas la lune. Juste un tricycle rouge et un pavillon avec un jardin.
Un livre qui cogne, qui révolte, qui bouleverse aussi.
Sicario bébé
Fanny Taillandier
Éditions Rivages
Roman
192 p., 19 €
EAN 9782743669164
Paru le 7/01/2026
Où ?
Le roman est situé en France, dans une ville portuaire baptisée V. et dans une autre ville, sans davantage de précisions.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
« Laisse-moi régler deux ou trois choses avant de débouler, petit être. Quelque part, c’était la marche entière du monde qu’il eût fallu que je règle. Mais on ne peut pas dire toute la vérité aux enfants. »
Dans la petite ville de V., Blaise et Djen, dix-sept ans et amoureux fous, attendent un bébé. Mais ni l’un ni l’autre n’a les ressources pour l’accueillir. Leur camarade Bobby a une idée : cinquante mille euros contre un assassinat commandité par un redoutable narcotrafiquant du secteur… Commence alors une folle cavalcade à travers le pays – de la cité en démolition au grand port maritime, du foyer de travailleurs à une ZAD cachée dans les bois, des bancs de l’école jusqu’à l’océan – une course contre la montre, un récit de passion et de sang.
Inspiré de plusieurs faits divers, Sicario bébé propose de regarder notre monde à travers les yeux grands ouverts de jeunes gens confrontés au mal, mais portés par une seule force : le désir de vivre. Ode au romanesque, cette fresque de la France métropolitaine d’aujourd’hui – de ses paysages, de ses fractures et de ses luttes – est avant tout une histoire de jeunesse : celle qui fait les rêves, les erreurs et les révolutions.
Les critiques
Les premières pages du livre
« Ces deux dernières années ont vu l’emploi croissant d’équipes de très jeunes tueurs, inexpérimentés, et quasi inconnus auparavant des autorités. Pour la première fois aussi, toute la France est concernée, y compris les villes moyennes – voire petites – et les zones rurales, pas seulement les régions touchées traditionnellement par le trafic.
Rapport confidentiel de l’Office central de lutte contre le crime organisé, 2023
BUISSON DE CHÉLIDOINES
DEVANT UNE PORTE MURÉE
Elle me regardait avec ses yeux profonds, profonds, tellement profonds, j’ai jamais vu un truc pareil. En moi ça faisait comme d’habitude cette sorte de chaleur, mais aussi quelque chose d’autre, de nouveau. Comme une fente lumineuse qui s’ouvre entre deux tours quand le soleil se lève ou décline et qu’on est ébloui, on ne voit que le halo et les deux lignes noires du contre-jour sur le béton. Un truc très grand et peu visible, un truc de ouf.
J’ai dit C’est trop bien.
Djen a pas bougé, à peine frémi, je pense après coup qu’elle hésitait à me croire. Mais je veux dire : c’est pas parce qu’on a le droit d’avorter qu’on est obligé de le faire, on peut aussi se dire allez, ça part de là, et j’ai dit Allez, ça part de là.
On était assis collés l’un contre l’autre sur le bord du lit, chez elle. La télé dans le séjour m’a paru plus forte que précédemment. Elle s’est serrée contre moi et elle a dit Je t’aime.
J’ai dit Moi aussi je t’aime.
Et on riait et on se serrait dans les bras et j’embrassai la larme que je vis rouler au coin de sa paupière.
Moi aussi je l’aime, on s’aime depuis qu’on a quatorze ans. Ensuite elle est partie à Langevin où il y a les bac pro plutôt pour meufs, et moi j’ai retapé parce que je voulais partir en électrotech mais ces bâtards du conseil de classe ont commencé direct à me mettre des bâtons dans les roues rapport à ce projet de carrière, comme quoi l’assiduité laissait à désirer, ainsi que mes résultats en sciences. Et derrière de me dire Tu sais, le redoublement c’est une chance, bla-bla, si on fait ça c’est qu’on croit en tes capacités, ou alors si tu veux y a de la place en métiers de la sécurité. Jamais de la vie je vais en sécurité. Pour être le Noir qui va faire le pied de grue à H&M pendant quarante ans en fouillant les sacs des gamines, tandis que les Blancs vont aller voter Bardella ou Zemmour dans les forces de l’ordre, avant de nous tirer dans la tête à bout portant ? On connaît la chanson. Bref, j’ai redoublé, et l’année d’après j’ai réussi à aller en électrotech mais pas à V., à l’autre bout du département. Une zone où y a que des Blancs, d’ailleurs. Dont Bobby, c’est là qu’on s’est connus.
J’ai dû trouver un moyen d’aller crécher là-bas, et c’est Bobby qui m’a dépanné, je dormais chez lui quand on commençait à huit heures parce que la conseillère d’orientation apparemment elle a jamais capté qu’il y avait pas de bus pour se rendre dans ce bled et être à l’heure. Et Djen m’a dit Blaise, faut mettre les chances de ton côté, faut pas rater les cours ; elle avait raison. On s’est donc moins vus ; comme l’amour est un miracle, ça a continué entre nous, par miracle. Faut dire que des meufs, y en a pas à Curie où j’étais, à part la prof d’histoire qui nous faisait aussi les cours de géo, de français et de culture comme ils disent, et qui par ailleurs est assez belle quoique déjà vieille de mon point de vue. Et Djen c’est simple, en carrières sociales à Langevin, y a que des meufs. Depuis on continue à s’aimer.
Tout ça c’était donc le déroulement de mes quatre dernières années, un petit quotidien un peu de galériens comme nous, des bons prolétaires (c’est ainsi que la prof d’histoire les a désignés : ceux qui se font marcher sur la gueule dans le système, et qui doivent s’organiser pour se défendre un tant soit peu d’ici à la révolution – qui adviendra peut-être, a-t-elle nuancé). Et ça aurait pu continuer comme ça jusqu’à l’an prochain, qu’on soit diplômés tous les deux si Dieu veut, mais voilà, Djen qui me dit, un dimanche matin, après avoir passé la nuit en câlin : Blaise, je suis enceinte. Et en moi cette lumière éblouissante entre deux murs noirs.
Donc, effectivement, c’est parti de là.
*
Bobby n’est pas le même genre de mec que moi. Bobby est le genre de mec à pas aimer jouer au foot, ni au basket, ni à n’importe quel sport de ballon, mais à faire des pompes sur les poings dans sa chambre pour se mettre des muscles dans les épaules. Par séries de cent, avec en guise de pause des digressions sur l’autodiscipline comme clé de la réussite. Et c’est aussi le genre de mec à rouler un énorme zder même s’il est sept heures du matin, qu’il éclate à la fenêtre de sa chambre, vue sur le toit du garage et la petite rue encore tout ensommeillée dans laquelle ses parents habitent. Du coup ça le rend encore plus bavard, il enchaîne sur tout et n’importe quoi, tandis que moi je me frotte encore les yeux en essayant de faire la mise au point sur les posters de Tupac Shakur et Sangoku qui décorent ses murs. Il a aussi Pacino dans Scarface, bien évidemment. Ensuite on glisse mon matelas sous son lit, on sort et il finit le splif sur le chemin des cours, donc autant vous dire qu’il brille pas spécialement par ses résultats. Il est plutôt catastrophique, alors qu’en vrai il comprend toujours tout avant tout le monde dès que ça touche à l’électronique, pourtant derrière il en fout pas une. Tout le monde l’aime bien parce qu’il est certes un peu grande gueule mais toujours gentil avec tout le monde, le premier à vouloir séparer les gens qui vont se taper, le premier à dire bonjour quand on croise un prof ou autre. C’est le grand dadais que tout le monde prend pour un semi-débile inoffensif, ce en quoi tout le monde se plante, ainsi que la suite le montrera. Bobby est loin d’être inoffensif.
Or donc le gars a été très sympa avec moi quand je suis arrivé dans cette classe de babtous dont la moitié avait l’air interdit juste à voir ma peau ; il m’a demandé comment je m’appelais, m’a montré les bons spots du lycée, et c’est lui qui m’a proposé de venir dormir chez lui quand on commençait tôt. J’ai dit oui et jusqu’à maintenant je l’avais pas regretté. Il mène à l’ordinaire une vie assez normale, avec deux parents, des trucs à manger dans le frigo, une télé, bref j’aimais bien aller dormir chez lui, un endroit cool, un genre de foyer comme j’aurais bien voulu avoir quand j’étais petit. Comme j’aimerais bien donner à mon fils ou à ma fille.
C’est ça aussi le truc.
Parce que passé le premier éblouissement et la grande chaleur de l’amour qui fait naître la vie car l’amour est un miracle, je me suis dit : Oh, con. Putain de con. En effet j’ai quand même assez vite capté que le miracle de la vie risquait de ne pas s’accomplir sans quelques problèmes d’ordre logistique et surtout financier. Ça a commencé directement dans le car du dimanche soir, quand je repartais chez Bobby, après avoir fait un dernier coucou de la main à Djen par la vitre, dans les halètements du gros moteur. Habituellement j’aime bien ce trajet, on sort de V. en douceur, on voit les arrière-cours des immeubles, des maisons, des garages ; on prend un tronçon d’autoroute avec l’horizon qui s’élargit, lisières urbaines, lampadaires, puis le presque noir du crépuscule quand c’est l’hiver, sur des champs verts ou marron, des hangars. Ensuite on ne voit plus rien jusqu’à arriver à l’autre ville, où les lumières reviennent aussi en douceur.
En l’occurrence c’était fin février, il faisait déjà bien nuit, même si on sentait qu’on allait vers un mieux. Et cette fois-là ça ne m’a pas bercé du tout ce putain de trajet. J’ai commencé à penser prix des couches, lit-parapluie, petit machin à remonter pour que ça joue une berceuse, j’ai commencé à imaginer Djen qui allait avoir tout le temps la dalle, et puis à me dire, Pas moyen qu’on reste chez sa mère. Non que j’aie quoi que ce soit contre ladite daronne, mais d’une, elle est assez stricte avec Djen et a toujours été claire sur le fait que sa fille n’habiterait pas avec moi avant sa majorité, donc pas de place pour moi ; et de deux, c’est notre bébé, c’est à nous de faire une famille maintenant – Sois un homme, bon sang, sois un homme Blaise, pas une mauviette – j’ai pas pensé mauviette sur le moment, mais un terme plus clairement homophobe donc pas besoin de le répéter à voix haute, d’autant que ce que ça apporte à la présente choucroute : macache. Et macache c’était aussi, à peu de chose près, ce dont je disposais en termes de pouvoir d’achat.
Je faisais connaissance avec les affres de la parentalité.
*
Je ne pipai mot de cette situation toute neuve à Bobby pour le moment. Il était remonté comme un coucou, le gars, par ailleurs, car c’était la semaine des conseils de semestre et pour lui, ça ne roulait pas tout droit. Entre deux séries de tractions sur la barre qu’il avait fixée à sa porte de chambre, il déclama des tas de trucs sur cette formation pourrie, À la fin tu vas changer des ampoules dans des parkings pendant quarante ans, génial, tu parles d’une vie, si t’es salarié c’est smic-party, si t’es à ton compte tu bosses comme un chien pour trois kopecks. Lui avait des vues plus hautes sur l’avenir, m’annonça-t-il en pointant son index contre sa poitrine transpirante. Je marmottai Ah oui, en ne cachant pas mon scepticisme.
Tatata, tu verras mon bonhomme. Je vais trouver un truc.
Je lui dis : Tu vas faire quoi ? tu vas aller chouffer pour cinquante balles par jour et te prendre une rafale dans les genoux d’ici six mois ?
Jamais de la vie, tu m’as pris pour un débile ou quoi ? La drogue, le marché est arrivé à saturation de toute façon, yapu de place pour les startupers.
Il prit son paquet de cartes et commença à les mélanger d’une main experte. Il connaissait plein de tours, tellement que les profs lui avaient interdit de se pointer en classe avec son jeu parce que plus personne voulait bosser, tout le monde fasciné par ses passe-passe. Et que la carte que t’as piochée ressort derrière l’oreille du voisin. Et que tu les mélanges, je coupe et elles ressortent par ordre et par couleur. Un champion.
Tu veux te mettre au poker ? suggérai-je me foutant à moitié de lui.
Nope, dit-il en faisant passer les cartes d’une main à l’autre si vite qu’elles paraissaient animées d’une vie propre. Je vais trouver plus rapide. T’inquiète. T’as pas la dalle ?
J’avais pas spécialement la dalle dans la mesure où je n’avais pas fumé deux persos chargés comme des poneys dans les deux heures précédentes, ni fait cinquante tractions d’affilée ; néanmoins je descendis avec lui à la cuisine du pavillon de ses parents. Voilà ce que j’aimerais, pensai-je à part moi, un petit pavillon bien tranquille avec une cuisine où le môme pourra descendre au milieu de la nuit quand il sera un grand échalas de dix-sept ans, et un petit jardin derrière où il aura appris à marcher et joué avec un tricycle. J’imaginai même le tricycle, un beau truc rouge. Comme ça si c’est une fille ça lui plaira aussi. Je me demandai combien coûtait un beau tricycle rouge.
Pendant ce temps-là, Bobby avait entrepris de fouiller méthodiquement le frigo et d’en sortir diverses victuailles qu’il destinait à des tartines de pain de mie géantes ; il continuait à déblatérer des trucs à voix basse pour pas réveiller ses parents, et je me vis dans quinze ans, trouver un môme aussi beau que Djen, en train de rafler toutes les courses au milieu de la nuit.
Pourquoi tu me regardes avec ces yeux ronds, dit Bobby, t’as l’air d’une mamie, gros.
Je remballai mes visions, et on remonta s’endormir tandis qu’il jouait sur sa PS4 jailbreakée. Il est hyper fort pour bidouiller des trucs, donc il avait chopé plein de jeux et d’extensions pour zéro centime. Quant à moi, pour zéro centime aussi, je passai la semaine à calculer des trucs dans ma tête, pendant les cours, dérivant depuis les schémas de puissance jusqu’à comment ça se passe au juste un accouchement, et n’écoutant plus que d’une oreille distraite la prof d’histoire qui nous parlait Grand deux, des colonies, un système de domination économique fondé sur une hiérarchie ethnique et raciale au service des colons. Il pleuvait des cordes sur les terrains de basket de la cour.
*
Le week-end suivant, avec Djen, on a pris le temps de faire la liste des perspectives. On s’est calés à la galerie du Géant, tranquilles, en zone neutre, dans l’odeur piquante de la parfumerie et l’air conditionné.
Djen ouvrit le bal tout en se penchant pour brancher son tel sur le banc en bois laqué.
Bon, l’assistante sociale m’a expliqué : tant que je suis élève, je peux pas toucher le RSA sauf si je me déclare mère isolée.
C’est-à-dire, dis-je.
Djen développa : si j’étais là en tant que père, si on déclarait qu’on était tous les deux pour élever le bébé, on pouvait pas compter sur l’État pour nous filer l’ombre d’une thune. Apparemment les gens qui redistribuent les richesses, ainsi que les désigne la prof d’histoire, étaient contre le concept de la paternité ; ils devaient trouver que c’était de la triche. L’autre option, c’était que Djen arrête l’école, dans ce cas-là on pouvait me déclarer apte à exister. Elle devait sacrifier soit l’école soit moi, en gros, si on voulait toucher une aide.
Je l’écoutai en jouant machinalement avec les feuilles luisantes de l’arbuste en pot qui décorait l’espace carrelé de la galerie, un peu solitaire dans son grand bac.
Quelle bande de gros fils dep, finis-je par conclure.
C’est pas faux, concéda Djen (la meuf à qui en l’occurrence on venait d’expliquer qu’une fois mère, elle devrait choisir entre le savoir et la famille). Elle trouva même le courage de me sortir son sourire qui a irradié l’intégralité de la galerie commerçante et du supermarché en face. Qu’est-ce qu’elle est forte.
Donc, ça, c’était le premier point dans la liste des perspectives : pas une thune en vue, sauf si elle arrêtait les cours. Or c’était évidemment hors de question ; de même qu’il était hors de question que je me carapate ou que je devienne un fantôme vis-à-vis de cet enfant. Premier cul-de-sac.
En plus, y a pas de congé maternité pour les élèves et les étudiantes, continua Djen.
Le bébé devait arriver en septembre. Ce qui voulait dire que Djen pourrait pas faire sa rentrée en BTS si elle l’obtenait. Ce qui voulait dire aussi que moi je serais encore à faire mes putains d’allers-retours en car pour la terminale. C’était pas du tout raccord avec le rythme que j’ambitionnais d’avoir, d’être présent avec le bébé et d’aider Djen au quotidien.
Je pourrais rester chez ma mère, dit-elle.
J’allai nous acheter deux canettes de jus pour prendre le temps de ne pas m’énerver. Elle n’y est clairement pour rien, Djen, si le monde n’est pas organisé pour les gens comme nous.
Je voudrais bien qu’on habite ensemble, plutôt, dis-je en revenant avec les Tropico. Que ta mère puisse filer un coup de main, bien sûr, mais que le bébé vive aussi avec moi.
Je sais pas pourquoi je trouve ça si important. Sans doute parce que moi, quand j’étais môme, je rêvais d’avoir des parents à moi.
Bah ouais, moi aussi j’aimerais bien, dit Djen. Mais voilà, tu trouves où les sous ?
Et elle pencha la tête en arrière pour finir la canette. C’est vrai ça, où ?
*
Il est temps que je donne ma version des faits.
Avant tout, qu’il soit bien clair que de base, moi aussi j’étais à fond dans le discours de l’émancipation, la carrière, la gloire et cætera. Ascenseur social, escalier, même échelle ou saut en hauteur, j’étais prête à tous les niveaux de difficulté, et d’ailleurs je le suis toujours. Tout ce qu’il y a de plus déter. Simplement, l’enfant est apparu dans mon ventre. La vie, tu peux rien faire contre, elle gagne à tous les coups, donc t’as intérêt à aller dans son sens – et ce même si elle va clairement pas vers le ciel de la société, droit vers ce fameux plafond de verre qu’il paraît qu’il faut aller défoncer, le boss après l’escalade et la course à l’instar d’un bon vieux Mario. Mais la vie ne se conçoit pas comme un bon vieux Mario, elle est largement au-dessus de ça. La vie c’est elle qui connaît le chemin et elle s’emmerde pas à te dessiner une carte. Y a qu’à la suivre.
Une fois donc la vie apparue derrière mon nombril pour qu’on pilote ensemble, je relativisai vite ces histoires de congé, alloc, machin. Je laissai derrière son petit bureau moche l’assistante sociale, qui n’est là qu’une fois par mois et qui me connaît pas, me dire Déso, t’auras pas un radis ma grosse. En vrai, je m’en doutais déjà : c’est bien connu qu’on ne prête qu’aux riches, et c’est pas l’État français qui va contredire l’adage. Elle portait des grosses lunettes orange, style j’ai de la fantaisie, je me laisse pas dicter mes codes ; j’en détournai le regard et déclarai en mon for intérieur Déso de même, ma vieille, toi tu vas rester dans ton petit bureau avec tes lunettes, ton impuissance et tes désillusions, et moi je vais prendre l’air. Je suis sortie.
Ça mène à rien d’avoir la trouille, disait la vie dans mon ventre.
Ce qui était clair : d’ici juin j’avais le temps d’avoir mon diplôme. Bac pro accompagnement et services à la personne, c’est pas la mer à boire en termes de connaissances, on n’en exige pas tant des gens qui torchent les vieux et les gosses des autres, de même que globalement tous ceux qui font tourner le pays. Il fallait juste que je valide les matières ; les stages, c’était bon déjà. Bien. En juin je serais à sept mois. Je pourrais encore faire l’été au centre logistique, avec un peu de chance ; j’avais du mal à me figurer où j’en serais au septième mois, du point de vue forme physique.
J’allai prendre renseignement auprès d’Aurélie, ma copine de collège qui est devenue coiffeuse à l’issue de la 3e. Aurélie, c’est la seule personne que j’avais informée de la grossesse en dehors de Blaise : en effet, avec les meufs de ma classe on sait pas où l’information peut partir ; quant à ma mère, il y avait des chances non négligeables qu’elle me foute dehors quand elle l’apprendrait, donc autant que ce soit le plus tard possible. Mon embonpoint me protégeait encore pour un moment.
Je suis donc passée voir Auré au salon. Elle finissait un brushing long, j’ai attendu dehors en regardant passer les gens dans la rue. Des casquettes, des capuches, des bonnets, il faisait pas très chaud. C’était l’heure où c’est animé, les gens dévalent la rue Nationale, entrent et sortent des boutiques, attendent des bus. À 19 heures tout ferme et ça devient complètement mort. Surtout à cette période de l’année, où la nuit tombe direct.
Elle sortit vers 19 h 05 en lançant un au revoir à ses collègues, et me prit par le bras ; je l’accompagnai à pied jusqu’à son arrêt de bus. Il passe à 35, ça laissait du temps. On tenait pas toujours côte à côte sur le trottoir, ce qui faisait que je marchais en partie sur le bord de la chaussée, quand on croisait quelqu’un, quand une voiture était garée. Elle m’expliqua que dans le cas de Charlotte, sa grande sœur, pour le premier elle était en super forme jusqu’au début du neuvième mois, franchement. Pour la deuxième elle a eu des petites complications par contre, et à partir du sixième mois c’était galère.
Galère genre comment ?
Galère genre elle devait s’allonger souvent, elle avait des contractions surprise, ce type de bail. Parce que la petite était trop pressée de sortir.
J’adressai mentalement une courte prière à mon nombril, rappeler à l’enfant qu’iel connaissait pas, dehors, et qu’on pouvait pas être sûr que ça lui plairait. Donc : pas la peine de s’impatienter. Chaque chose en son temps. Laisse-moi régler deux trois trucs avant de débouler, petit être.
Quelque part, c’était la marche du monde tout entière qu’il eût fallu que je règle. Mais on ne peut pas dire toute la vérité aux enfants. »
À propos de l’autrice
Fanny Taillandier © Photo Leslie Moquin
Née en 1986, Fanny Taillandier est agrégée de lettres. Elle quitte l’enseignement pour se consacrer à des projets personnels. Elle est l’auteure de Les États et empires du Lotissement Grand siècle (PUF, 2016, Prix Virilo, Prix Révélation de la SGDL et prix Fénéon), Par les écrans du monde (Seuil, 2018), Delta, Farouches et Sicario Bébé. Ils font partie de la série ouverte « Empires ». Après un séjour d’un an à la Villa Médicis à Rome, elle vit et travaille en Seine-Saint-Denis. (Source : Éditions Rivages / Atlantides-festival)
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