En deux mots
Thomas, cinquantenaire propriétaire d’une boutique d’impression, échange accidentellement son smartphone avec celui d’une inconnue dans un bar. Lorsqu’il tente de le restituer, la jeune femme refuse de le récupérer et lui laisse même son code secret. Thomas va alors explorer méthodiquement la vie numérique de Romane Monnier, découvrant à travers ses messages, photos et applications une existence qui fait écho à la sienne.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Toute une vie dans un smartphone
Dans ce roman aussi troublant qu’addictif, Delphine de Vigan décortique les traces que nous laissons dans nos smartphones. À partir d’un échange de téléphones dans un bar parisien, elle va suivre Thomas dans son exploration de la vie de Romane Monnier.
Le 8 mars 2025 au bistro La Malice, dans le XIIe arrondissement de Paris, Thomas retrouve son copain Nathan pour prendre un verre. Une habitude ancrée depuis bien longtemps, un besoin de se retrouver pour échanger. Mais ce soir-là, un événement va changer sa vie de Thomas. Une jeune femme va échanger son smartphone avec le sien. Une bévue qu’il tente de corriger au plus vite en organisant l’échange de leurs appareils respectifs. Mais s’il récupère bien le sien, livré par coursier, il va conserver celui de la jeune femme, qui lui laisse l’appareil et son code secret. Elle affirme qu’elle n’en a plus l’usage. Pour le quinquagénaire c’est un nouveau terrain de jeu. Il va s’amuser avec la vie de Romane Monnier.
« Presque tous les soirs, il passe une heure ou deux à traîner dans le téléphone, en quête de détails et d’indices ; il vagabonde, tire des fils, assemble des morceaux. Au milieu des informations dispersées et des conversations sans importance, il cherche les sentiments, les sensations, les émotions. Il va du texte aux photos, des photos au texte et il lui arrive maintenant de prendre des notes ou de retranscrire des messages vocaux. »
Thomas devient un détective malgré lui. Il fouille, scrute, analyse. Dans les SMS échangés avec un certain Pascal, dans les recherches Google, dans les photos stockées, il reconstitue peu à peu l’existence de cette inconnue. Et ce faisant, il emprunte « ce chemin mental étrange qui le conduit à exhumer, en miroir ou en contrepoint, des moments de sa propre vie ».
Car Thomas aussi connaît la fuite. Quand Pauline, la mère de sa fille Léo, a disparu sans explication. « Quelques semaines après la mort de son père, Thomas avait rencontré Pauline. Du jour au lendemain, la vie de Thomas avait revêtu une intensité qu’il n’avait jamais connue. Tout lui semblait à la fois plus facile et plus vaste. Mais avec la joie était venue l’intranquillité. Comme Romane, il avait eu peur. Comme si l’histoire, dès le début, contenait son propre compte à rebours et l’annonce de sa fin. D’annonce, il n’y en avait pas eu. Un soir, il était rentré et avait trouvé l’appartement vide et, pour une fois, étrangement ordonné. Pauline avait pris ses affaires. Elle n’avait même pas laissé un mot. »
L’exploration devient obsession. Thomas découvre la quantité vertigineuse de données que nous accumulons. Messages, photos, applications de santé, géolocalisations. Tout y est. Tout nous définit. Ou presque. Car ces traces qu’on laisse ne sont qu’une sélection de ce que nous sommes réellement. On choisit les photos dignes d’intérêt, on note ce qui nous paraît important. En fait, on ment. Ou on recrée une réalité.
Delphine de Vigan construit son récit sur un savant mélange. Elle alterne transcriptions du contenu du smartphone de Romane et narration de l’histoire de Thomas : tout le matériau brut de nos vies connectées est là, sous nos yeux. Cette structure donne au roman un rythme haletant. On tourne les pages comme Thomas scrolle l’écran. On veut savoir. On veut comprendre pourquoi Romane veut disparaître.
L’autrice pose des questions essentielles. Que dit vraiment de nous ce que nous laissons sur nos téléphones ? Peut-on connaître quelqu’un à travers ses données numériques ? Et surtout, pourquoi vouloir effacer toute trace de soi ? Pour Romane, sans doute, c’est une manière d’échapper au stress, à l’intranquillité permanente, à l’angoisse que génère cette hyperconnexion.
Car le constat est sombre. « Nous serons ensevelis sous un torrent d’images, d’histoires, d’informations, parmi lesquelles nous ne saurons plus distinguer la vérité du mensonge. Bientôt nous ne serons plus capables de savoir si une voix est humaine, si une photo est intacte ou a été modifiée, si l’image d’une vidéo est réelle ou a été générée à partir de rien. Nous ne saurons plus reconnaître la mystification et encore moins la prouver. »
À l’heure de l’intelligence artificielle, la question devient cruciale. Nos smartphones sont devenus des extensions de nous-mêmes. On y dort à côté, on vérifie les notifications avant même d’être réveillé. Thomas le sait bien : « Depuis quand ce geste est-il devenu le premier de la journée ? » Cette aliénation, Delphine de Vigan la décrit avec précision et finesse.
L’écriture est fluide, rythmée, addictive. Les phrases nous entraînent dans cette plongée vertigineuse. On sent toute l’expérience de la romancière, qui après D’après une histoire vraie et Les enfants sont rois, continue d’explorer les zones d’ombre de notre époque.
Delphine de Vigan a su, une fois de plus, capter l’air du temps dans ce roman aussi passionnant que dérangeant. Après les réseaux sociaux, ce sont les traces que nous laissons à l’heure du tout numérique qu’elle explore avec beaucoup d’acuité. Un roman qui résonne aussi comme une mise en garde, sans doute nécessaire.
Je suis Romane Monnier
Delphine de Vigan
Éditions Gallimard
Roman
336 p., 22 €
EAN 9782073113252
Paru le 15/01/2026
Version audio
Où ?
Le roman est situé en France, à Paris. On y cite aussi Montrouge, la région des Pouilles et un voyage à Berlin.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
« Les gens ne comprennent pas. Ils pensent que j’exagère. Mais en fait, je cherche quelque chose qui a disparu. Quelque chose de pur, de limpide… qui n’existe plus. »
Qui est Romane Monnier ? D’elle, il ne reste qu’un téléphone portable. Des notes, des messages, des souvenirs, des enregistrements, autant de traces confiées à un inconnu, un samedi soir dans un bar.
Les critiques
Madame Figaro (Minh Tran Huy)
La Vie Littéraire (Valérie Rodrigue)
Les premières pages du livre
« Dernière recherche Google effectuée par Romane Monnier le 8 mars 2025 à 18h55.
La Malice
Bar, Bistro
4,2 ⭑⭑⭑⭑ (345)
Charcuterie, petites assiettes et vins naturels dans un bar à l’ambiance détendue, avec sièges au comptoir et tables partagées.
Services disponibles : Propose des plats végétariens · Propose une connexion Wi-Fi · Chaises hautes disponibles
Adresse :
105 rue de la Corderie, 75012 Paris
Horaires :
Téléphone : 06 25 54 89 07
Menu : documentcloud.wondershare.com
Réservations : privateaser.com, schloukmap.com, prvt.re
Prix par personne : 20-30 €
Communiqué par 29 utilisateurs
Avis 4,2
Les avis ne sont pas vérifiés
PetitJul21 : Déco stylée, ambiance sympa, clientèle variée.
Super la musique en fin de soirée !
Georgioblack : Bon moment, mais le patron n’est pas très aimable.
Clotilde78 : Sympa mais les tables sont trop serrées. Si vous aimez la promiscuité.
Il faudrait savoir comment cela s’est insinué, comment cela s’est propagé, sans bruit, sans incident majeur, sans drame ni tristesse, non, au contraire, dans une certaine douceur, tranquille, émolliente presque, pas désagréable en tout cas, gagnant peu à peu toutes les heures du jour et de la nuit, il faudrait savoir quand cela a commencé, cet état dans lequel il se trouve, comment on le nomme, on le définit, pour qu’il puisse s’en extraire et s’en éloigner, s’assurer au moins qu’il n’est que transitoire et que lui succédera un autre état, plus intense, plus ardent.
Depuis quelque temps, ses pensées, ses rêves, les images qui lui reviennent au cours d’une journée le ramènent sans cesse à ce qui a déjà eu lieu, ce qui n’est plus, pour la simple et bonne raison qu’il ne sait pas se représenter l’avenir, lui donner consistance, qu’il est incapable d’inventer de nouvelles images qu’il pourrait simplement caresser, incapable d’imaginer des chemins, un chemin, qui le mènerait ailleurs, incapable d’imaginer les trente et quelques années qu’il lui reste statistiquement à vivre. C’est un problème, il le sait, cette absence de visibilité, cette obstruction du futur, aussi a-t-il la sensation désagréable d’être bloqué sur une aire d’autoroute, sans savoir précisément depuis quand, ni où, et sans pouvoir s’insérer de nouveau dans une circulation aussi rapide, aussi dangereuse que celle qui l’a mené jusque-là. Oui, s’il y réfléchit, tout se passe comme s’il était coincé dans une station-service. Il n’est pas malheureux. Il ne se sent pas si mal. Il y a des distributeurs de boissons très sophistiqués, qui permettent de choisir toutes sortes de cafés, expresso, café latte, cappuccino, solubles ou en grain, plus ou moins sucrés, avec ou sans touillette, des cadeaux souvenirs, des gadgets et des porte-clés, des peluches, des mugs personnalisés avec des prénoms, des glaces, des sandwichs et des biscuits, les toilettes sont propres et le personnel plutôt aimable. Mais il ne peut pas rester là. On ne peut pas rester là. Un jour un employé va se présenter qui le sommera de regagner son véhicule et de repartir, ou bien, s’il invoque la panne, d’appeler son assurance et de faire venir une dépanneuse.
Il aimerait que quelque chose survienne dans sa vie, se produise – quelque chose qui en infléchirait le cours, et derrière ces mots il perçoit l’illusion expectative, et son incapacité à créer lui-même du mouvement. Et il sait par expérience que ce sont plutôt les accidents, la maladie, la mort qui surgissent sans crier gare et entaillent avec cruauté le ronronnement du présent. Aussi reste-t-il sagement dans ce chimérique coin cafétéria, appuyé sur une table haute, à contempler les traces de sucre ou de liquide laissées par les gobelets des autres, petits cercles poisseux sur lesquels il est parfois tenté de passer le doigt, pour en vérifier le goût.
Ce matin, à peine a-t-il allumé son smartphone qu’une notification est apparue sur l’écran : Une tendance majeure a été observée dans vos données Santé.
— Sans blague…, a-t-il d’abord répondu à voix haute. Puis, par curiosité, d’une prompte et légère pression du doigt sur le petit cœur rose, il a ouvert l’application. Les indicateurs étaient à la baisse : sa distance totale parcourue, son nombre de pas quotidiens et son nombre de calories brûlées en moyenne avaient chuté au cours des sept derniers jours.
Rien de très étonnant.
Voilà ce qui s’est passé : il a profité des vacances scolaires pour fermer sa boutique pendant une semaine – les étudiants représentent au moins la moitié de sa clientèle et il avait besoin de repos. Il pensait partir, trouver au dernier moment un billet pour l’Italie ou la Grèce mais à force d’hésiter il a fini par renoncer (le temps était clément et il a toujours aimé l’hiver) et puis, de fil en aiguille, il n’est pas sorti de chez lui.
— Ce sont des choses qui arrivent, conclut-il, à voix basse cette fois.
Un peu plus tard, vers onze heures du matin, après avoir vaqué à diverses occupations qu’il serait bien incapable de décrire (entre ranger et errer, la frontière parfois s’estompe), il se laisse tomber sur son canapé.
C’est le moment que Nathan choisit pour l’appeler, et lui proposer qu’ils se retrouvent le soir même à La Malice, comme à peu près une fois par mois. Il est tenté de refuser (au point où il en est, pourquoi ne pas aller au bout de l’expérience de repli) mais Nathan flairerait le coup de mou et serait capable de venir le chercher.
Alors Thomas prend une douche, se change, puis claque la porte derrière lui.
Échange de SMS entre Romane Monnier et Pascal V. le 8 mars 2025 à 18h02.
Pascal : Toujours OK pour ce soir ?
Romane : Oui.
Pascal : Perso : chemise blanche, jean, veste noire. Et toi ?
Romane : Moi aussi.
Pascal : Tu ressembles à la photo ?
Romane : Bien sûr que non.
Pascal : ???
Dans la moiteur de sa chambre, Thomas déplie son bras engourdi. Comme chaque jour avant de poser le pied par terre, avant d’allumer la lumière, d’étirer ses membres sous le drap, avant même d’être tout à fait réveillé, il cherche son téléphone. Depuis quand ce geste est-il devenu le premier de la journée ? Depuis quand dépose-t-il l’objet chaque soir si près de son visage, pour le garder ainsi, à toute heure de la nuit, à portée du regard et de la main ? Il ne saurait le dire, tant ce geste, ces gestes – celui du matin quand il se reconnecte au monde, celui du soir quand il passe en mode avion – échappent à sa conscience. Oui, il dort à côté de son téléphone, pour ne pas dire avec, et ce, depuis pas mal d’années. Il n’est pas le seul. Il ne peut même pas invoquer l’usage de la fonction alarme, puisqu’il continue, pour des raisons sentimentales, à utiliser le réveil électronique Casio que sa mère lui a offert pour ses dix ans.
Sa main glisse sur la table de nuit, tâtonne, renverse la lampe, il se redresse sur un coude, allume, élargit son champ d’exploration, au sol, sous l’oreiller, au fond du lit, puis il doit se résoudre à ce constat inhabituel : son portable n’y est pas. Lui revient d’un coup, en même temps qu’une impérieuse sensation de soif, l’état d’ébriété dans lequel il est rentré chez lui. Il a vraisemblablement abandonné le téléphone ailleurs, pourquoi pas dans la salle de bains, à supposer qu’il ait réussi à se brosser les dents.
À en juger par le filet de lumière qui filtre sous la porte, il peut être neuf heures comme midi. Le réveil indique 9h31. Il se lève, note au passage qu’il a dormi avec sa chemise, puis part à la recherche de son smartphone. Il déambule dans son appartement sans aucune stratégie, passe plusieurs fois dans chaque pièce, œil radar privilégiant les surfaces planes, repart en sens inverse. À force, il tourne en rond. Il l’a peut-être laissé dans la poche de son manteau, tout simplement.
C’est là qu’il le déniche en effet.
Le nœud d’inquiétude qui s’était formé dans son plexus disparaît aussitôt. Avec un ou deux comprimés de citrate de bétaïne, la journée va pouvoir commencer. Dans l’ordre : désactiver le mode avion, allumer la cafetière, sortir du placard les madeleines industrielles qu’il avale au petit déjeuner (habitude reprise depuis que Léo n’est plus là pour s’indigner ou le sermonner), mettre en route le Sonos pour écouter la radio. Avec un peu de chance, il entendra la fin de la Matinale du week-end.
Alors qu’il s’empare de l’objet, il découvre que son écran d’accueil a été modifié. La photo estivale de Martin Parr qui l’accompagne depuis quelques années a été remplacée par un paysage de montagne.
Il fait glisser son doigt sur l’écran, une fois, deux fois, sans succès, ricane intérieurement : il doit vraiment avoir une sale gueule pour que la reconnaissance faciale ne fonctionne pas. Il positionne l’objet à hauteur des yeux, balaie de nouveau l’écran, sans résultat. Comme cet ami perdu de vue depuis vingt ans qu’il a croisé il y a quelques semaines dans la rue, son téléphone ne le remet pas.
Irrité, il tape son code une première fois, sans succès, puis une deuxième. Exaspéré, il recommence une troisième fois, s’obligeant à la lenteur. Quatre chiffres, avec application. Nouveau sursaut de l’écran signifiant son refus.
Il n’est pourtant pas fou. Se peut-il qu’il ait oublié son code durant la nuit ou, de manière plus vraisemblable, dans la torpeur alcoolisée qui continue de l’envelopper ?
Il réitère. Intervertit les paires… Impossible d’activer ce maudit truc.
Après trois tentatives erronées, l’appareil se braque. Réclame une pause de cinq minutes avant un nouvel essai. Thomas inspire profondément. Il est vain de s’énerver. Il fait couler un expresso, se rassoit. Perplexe, observe d’un œil méfiant l’objet récalcitrant.
À y regarder de plus près, la coque transparente lui paraît soudain bien neuve. Nulle trace d’usure, nul brin de tabac coincé sous la surface de plastique, et la petite rayure apparue sur son écran quelques semaines plus tôt a bizarrement disparu.
Alors l’évidence s’impose : ce n’est pas son téléphone. C’est le même, exactement, mais ce n’est pas le sien. Bien qu’il s’interdise pour l’instant d’envisager les conséquences d’une telle confusion, la boule d’angoisse est revenue.
Incrédule, Thomas fait tourner le smartphone plusieurs fois dans sa main. Il ignore comment cela est possible, mais il doit bien admettre qu’il est rentré chez lui la veille, ivre certes, mais pas non plus ivre mort, avec le portable de quelqu’un d’autre. Et ce n’est pas celui de Nathan, dont il connaît parfaitement la coque et le cordon.
La journée s’annonce très compliquée : comment trouver un téléphone, comment joindre Nathan, ou quiconque, alors qu’il ne connaît aucun numéro par cœur, pas même celui de Léo, puisqu’ils sont tous enregistrés dans son répertoire ?
Il est tenté de se recoucher. Mais la contrariété l’empêchera à coup sûr de dormir. Autant prendre une douche et s’attaquer sans plus attendre au contretemps.
Tandis que l’eau chaude glisse sur sa peau, une image imprécise lui revient. À La Malice, une jeune femme était assise à côté de lui. Plusieurs fois, dans la promiscuité du lieu et de ces tables collées les unes aux autres, où chacun s’immisce où il peut, leurs coudes se sont touchés. Oui, maintenant il en est certain, une jeune femme d’une trentaine d’années, peut-être un peu moins, était assise à sa droite. Il est incapable de se remémorer son visage, mais il se rappelle avoir fait en sorte, à plusieurs reprises, d’éviter le contact.
Quand il rentre d’un dîner ou d’une soirée, Thomas ne peut s’empêcher de se demander s’il a trop parlé, ou pas assez. Il sait par expérience que sa conversation en société se situe rarement au bon niveau : soit il parle trop parce qu’il est en confiance, sentiment qui suscite chez lui une sorte d’absurde euphorie, soit il se montre trop réservé, parce qu’il craint d’être jugé. Dans les deux cas, il se fait remarquer.
Après la mort de sa mère, son père, dont la parole avait toujours été parcimonieuse, était entré dans un mutisme total. Plus distant que jamais, il semblait avoir été amputé de la moitié de lui-même, la meilleure, celle en tout cas qui lui permettait de fonctionner socialement. Son père opposait désormais au monde une colère brutale, capable de décourager les élans les plus affectueux et la plus vive compassion. À l’âge de treize ans, Thomas s’était retrouvé en tête à tête avec cet homme raide, agacé, au visage fermé, qui ne prononçait pas plus de dix mots par jour : bonjour, au revoir, oui, non, d’accord, va te coucher. Ils avaient vécu ainsi l’un à côté de l’autre, tels deux colocataires bien élevés ayant constaté sans heurt leur absence d’affinités. Son père disparaissait parfois pendant quelques jours, sans explication, et rentrait un soir, comme s’il était parti le matin même, tout aussi fermé, indéchiffrable. Il ne racontait rien, ne partageait rien, ne posait pas de questions. Cette attitude n’était pas réservée à Thomas ; partout son père évoluait avec ce visage buté, hostile, et ce corps tendu, sur la défensive. Thomas lui en voulait mais ne supportait pas l’idée que les gens le critiquent ou qu’ils aient une mauvaise image de lui. En présence des autres, sans même s’en rendre compte, il avait tendance à compenser son mutisme. Un soir, plusieurs années après la mort de sa mère, le frère de celle-ci et sa femme étaient passés les voir sur la route de leurs vacances. Ce jour-là, peut-être parce qu’il s’était senti écouté, ou qu’il avait bu quelques verres, peut-être parce qu’il s’était laissé entraîner par l’enthousiasme de ses dix-sept ans, ou par quelque pulsion vitale qui se révélerait salutaire, Thomas s’était montré volubile. Il avait ri et parlé avec son oncle, raconté des anecdotes : il avait fait le malin. Le lendemain, son père lui avait laissé sur la table de la cuisine un message rageur et accusateur, griffonné sur un bout de papier, lui reprochant d’avoir monopolisé l’attention et d’être un fils déloyal.
Déloyal, c’est ce mot qui l’avait renversé, de la part d’un homme à côté duquel il avait vécu sur la pointe des pieds, dont il avait toujours pris la défense, dont il avait accepté le silence sans jamais s’en plaindre, déjouant les questions des assistantes sociales et des psychologues scolaires, rassurant les unes et les autres sur la stabilité de sa situation familiale quand il se sentait parfois si seul, si désespérément seul, et rentrant chaque soir avec la peur que son père soit parti, parti pour toujours, ou qu’il soit mort. Le sentiment d’injustice lui avait littéralement coupé le souffle. Pendant quelques heures, il avait imaginé différents scénarios de fugue, d’affrontement ou de protestations. Pour finir, il était passé outre, concluant que ce message parlait avant tout de la souffrance de son père, et de l’empêchement dans lequel il se trouvait depuis si longtemps de communiquer avec autrui.
Pourtant, cette idée qu’il risquait d’occuper trop de place – une menace diffuse, tapie sous le manteau de sa timidité – s’était insinuée en lui et ne l’avait plus jamais quitté. En vertu d’une sorte de principe de précaution, elle avait fait de lui un ami dont les confidences étaient rares et un convive plutôt taiseux.
L’année dernière, alors que Léo vivait encore avec lui, ils avaient passé une soirée à se raconter ces phrases énoncées par d’autres, avec ou sans volonté de nuire, qui parfois résonnaient toute une vie. Pour sa fille, il y avait eu celle de son institutrice de CM2, « Toi tu ne seras jamais une grande sportive », au risque de la condamner à rester toute sa vie sur le banc de touche. Et puis celle d’une de ses amies d’adolescence, laquelle, alors que Léo se plaignait de la forme de son visage ou de quelque défaut réel ou imaginaire, lui avait répondu : « C’est vrai, tu n’es pas jolie, mais tu n’es pas repoussante… » Thomas avait raconté à sa fille le petit mot laissé par son père et, quelques mois plus tard, alors qu’il s’était inscrit à un cours de théâtre (cela lui semblait bien loin aujourd’hui, mais il avait eu des velléités de jouer la comédie), la phrase prononcée après plusieurs semaines par son professeur : « Toi, Thomas, le ridicule ne t’atteint pas. » Il avait ensuite passé des heures à tenter de décrypter ce que ce dernier avait voulu dire. Qu’il était ridicule mais ne s’en rendait pas compte ? Ou bien que, sous l’effet d’une mystérieuse bénédiction, il était prémuni contre le ridicule ?
En rentrant chez lui la veille, après avoir quitté ce bar et tandis qu’il marchait dans la nuit, Thomas avait eu le sentiment que la conversation s’était déroulée de la manière la plus fluide et la plus équitable qui fût, comme c’était presque toujours le cas avec Nathan, sans doute celui de ses amis avec lequel il lui semblait être au plus près de lui-même, débarrassé de cette peur obsessionnelle d’être jugé.
Ils avaient passé une très bonne soirée. Dont le souvenir serait parfait s’il ne lui fallait maintenant élucider comment son portable pouvait avoir été échangé à son insu contre un modèle plus récent (ce qui exclut a priori un acte malveillant fomenté à des fins mercantiles), et pour cela sans doute mener une enquête cohérente et méthodique.
D’abord, il retourne à pied jusqu’au bar, où il interroge plusieurs serveurs. L’un d’eux était présent la veille, mais ne garde aucun souvenir d’un éventuel incident qui pourrait expliquer la situation inédite que Thomas décrit. Tous les soirs, grâce aux tables partagées, des gens se mêlent, se rencontrent, parfois même repartent ensemble. Rien d’étonnant, donc, à ce que Thomas ait lié connaissance avec cette voisine inconnue, de là à échanger son portable, pourquoi pas. Le patron confirme : il a assisté à des associations plus rapides ou plus surprenantes, salives mêlées après quelques bières, caresses plus ou moins discrètes, une fois même a-t-il dû mettre fin sous une table à un rapprochement qui dérivait sans aucun doute vers un coït.
Thomas aimerait savoir s’ils connaissent la jeune femme, si elle vient souvent, mais la description sommaire qu’il est capable d’en donner, une fille plutôt fine avec des cheveux châtains jusqu’aux épaules, ne permet pas de l’identifier.
— Avec une jupe en cuir ? finit par demander le patron.
Mais Thomas n’a aucun souvenir de sa tenue. Il prend ensuite le métro pour aller chez Nathan, où il attend quinze minutes en bas de l’immeuble avant que quelqu’un n’en sorte.
Quand enfin la porte s’ouvre, il grimpe les marches quatre à quatre. Il n’a aucune idée de l’heure qu’il est quand il sonne.
Nour l’accueille, sa douce ironie au coin des lèvres.
— Alors, ça y est, tu viens vivre à la maison ?
C’est une vieille plaisanterie, du temps où Thomas échouait régulièrement chez eux, sa fille sous le bras, épuisé ou désemparé, accueilli avec tendresse par la compagne de son ami, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Les années ont passé mais la blague est revenue au goût du jour depuis que Léo est partie, une manière de lui dire qu’il est et restera toujours le bienvenu. Nour et Nathan demeurent aux yeux de Thomas un couple idéal, fantasque et romanesque, capable de créer autour d’eux – et de maintenir par-delà les années – une sorte de zone sûre, à laquelle il songe comme à un abri. Cela fait partie des images mentales qui le réconfortent, lui donnent du courage : savoir qu’à quelques stations de métro de chez lui il existe un endroit de douceur, d’indulgence et d’intelligence mêlées, où il pourra toujours se réfugier. Ils sont tous les quatre à table autour d’un brunch du dimanche. Thomas les embrasse un à un.
— Léo n’est pas avec toi ? demande Ludo.
— Non, elle vit chez elle maintenant, tu sais.
— Elle a un canapé et tout ?
— Oui, et même un frigidaire !
— Elle va quand même venir nous voir ? s’inquiète Zoé.
— Mais oui, très bientôt.
Les enfants de Nathan sont beaucoup plus jeunes que Léo qui les a vus grandir et à laquelle, depuis qu’ils sont tout petits, ils vouent un véritable culte. Maintenant qu’elle travaille, ils la voient moins souvent, mais son aura n’en est que plus grande.
Dans un silence attentif, Thomas explique son problème. À l’appui de son récit, il sort l’objet de sa poche pour le montrer. Une notification indique que sa (ou son) propriétaire a reçu deux messages d’un numéro absent de son répertoire, dont le texte ne s’affiche pas sur l’écran d’accueil. Selon Zoé, la fonction « afficher les aperçus » a dû être désactivée.
Bien que la soirée se soit terminée pour lui aussi dans un certain brouillard, Nathan peut affirmer que Thomas a sorti son téléphone au moins à deux reprises : une première fois pour chercher le titre d’un des premiers films de Jane Campion, une seconde pour lui montrer une photo d’un mémoire en forme de dépliant touristique, qu’il a imprimé récemment pour l’étudiante d’une école d’art. Nathan juge tout à fait possible, voire probable, que Thomas ait alors posé son téléphone sur la table et que sa voisine l’ait échangé par mégarde avec le sien. Il se souvient en effet d’une femme d’une trentaine d’années, assise à côté de Thomas, plutôt jolie, et accompagnée. Il est sûr d’une chose : Thomas n’a pas bougé de la soirée, même quand les gens se sont mis à danser devant le bar, le temps de quelques tubes des années quatre-vingt, pour lesquels le patron a l’habitude de monter le son.
Grâce au téléphone de Nathan, Thomas essaie d’appeler plusieurs fois son propre numéro, mais tombe à chaque tentative sur son répondeur. Il finit par laisser un message confus, conscient de son inanité. Puisque la personne qui a trouvé ou subtilisé son téléphone ne dispose pas de son code secret, elle ne peut accéder à sa messagerie. Toutefois, tant que son portable reste ouvert, subsiste l’espoir de joindre quelqu’un.
Nour le rassure : la fille va bien finir par répondre. Elle aussi doit avoir besoin de récupérer le sien.
Dans l’après-midi, alors qu’il est de retour chez lui, abattu et désœuvré, lui revient une bribe de conversation entre la jeune femme et l’homme assis à côté d’elle, échange saisi lors d’un court silence et dont il avait déduit, au ton qu’ils employaient l’un et l’autre, qu’ils se connaissaient peu, voire qu’il s’agissait d’un premier rendez-vous.
Dans un intense effort de remémoration, Thomas tente d’en reconstituer les termes. Oui, il en est presque certain, la jeune femme avait évoqué son découragement ou sa fatigue, ou quelque chose dans ce genre, un registre sémantique assez négatif, peu efficient en matière de séduction, avait-il pensé, et l’homme, d’une voix nasale qui avait déplu à Thomas, avait parlé d’état d’esprit, de mental, et utilisé une métaphore sportive qui lui avait semblé ridicule. Quelques secondes plus tard, en réponse à une question qu’elle lui posait, il avait entendu l’homme dire : « Je ne sais pas si je peux faire ça. »
De la suite, Thomas n’a aucun souvenir. Sans doute est-il revenu à Nathan et à leur conversation. Il essaie de s’approcher mentalement de la silhouette de la jeune femme : une image insaisissable sur laquelle il ne parvient pas à faire le point. Vers quinze heures, il descend chez Mylène Farmer, sa voisine du quatrième, lui explique en quelques mots la situation et lui demande s’il peut emprunter son téléphone pour s’appeler lui-même, ce qu’elle accepte sans difficulté.
Mais personne ne répond.
Il réitère cette tentative en fin de journée, puis deux ou trois fois après le dîner. De son côté, il veille à maintenir chargée la batterie du smartphone de l’inconnue, afin que cette dernière puisse s’appeler elle-même pour prendre contact avec lui.
Au cours de la soirée, elle reçoit deux nouveaux SMS provenant du même numéro absent de son répertoire. À vingt-deux heures, elle reçoit un appel de sa mère, qu’il manque par malchance car s’il ne peut utiliser le téléphone de la jeune femme pour joindre un de ses contacts, rien ne l’empêche en revanche de décrocher si quelqu’un l’appelle.
Ensuite, de peur de rater une nouvelle opportunité, il garde le téléphone sur lui, et le pose sur la table de nuit au moment de se coucher.
Sans nouvelles, il devra dès demain se résoudre à aller chercher un nouvel appareil chez son opérateur et avouer au vendeur qu’il n’a fait aucune sauvegarde, ni sur son ordinateur, ni sur un quelconque nuage.
Nul doute qu’il se verra reprocher son inconscience et qu’il traversera ensuite une période d’emmerdement maximum.
Messages envoyés par Pascal V. à Romane Monnier le dimanche 9 mars 2025.
10h06 : Bien rentrée ? Aurais peut-être dû te raccompagner, mais pas osé proposer.
14h34 : Passé une bonne soirée. Tu avais l’air un peu triste.
Se revoir ?
18h45 : Tu pourrais au moins répondre…
22h30 : Connasse.
Il n’est pas encore huit heures quand Mylène frappe à sa porte. Elle part pour quelques jours à la campagne chez sa fille et lui propose d’utiliser une dernière fois son téléphone, s’il veut tenter sa chance… Il est venu chez elle trois fois la veille sans qu’elle manifeste le moindre signe d’irritation, Thomas songe qu’il lui offrira un bouquet de fleurs à son retour.
Il compose une nouvelle fois son propre numéro et après quelques sonneries, alors qu’il n’y croyait plus, une voix de femme lui répond.
— Allô.
Pris de court, il commence par bafouiller. Mylène l’encourage du regard.
— Bonjour. J’étais à La Malice samedi soir, juste à côté de vous, et je pense que nous avons échangé nos portables.
Enfin, c’est même certain… puisque vous décrochez, j’en conclus que vous êtes en possession de mon téléphone… et moi du vôtre (pourquoi ce ton ampoulé ? pense-t-il à cet instant).
— Ah oui, répond la jeune femme avec un certain sens de l’économie.
— Je ne sais pas si vous vous rappelez, nous étions dans le fond du bar, là où il y a les grandes tables…
— Oui.
— Est-ce qu’on peut se voir rapidement pour un échange ? J’ai vraiment besoin de mon téléphone, pour le travail, c’est très important, et puis j’attends des nouvelles de… enfin bref j’imagine que vous aussi…
La jeune femme met plusieurs secondes avant de répondre.
— Donnez-moi votre adresse, je vous le fais déposer aujourd’hui. Vous êtes dans quel quartier ?
— Je tiens une boutique dans le XXe , mais je vous retrouve où vous voulez, à l’heure du déjeuner ou en fin de journée, selon ce qui vous arrange… C’est peut-être plus simple qu’on se croise, comme ça je vous rends le vôtre et je récupère le mien.
Elle laisse peser un nouveau silence, puis d’une voix plus basse mais avec fermeté :
— Ce n’est pas la peine. Je n’en ai plus besoin.
— De quoi ? De votre téléphone ? Mais si, bien sûr, je vais vous le rendre !
— Gardez-le.
Impressionné par le changement de ton, pendant quelques secondes, il reste interdit. C’est elle qui poursuit :
— Je vous écoute pour l’adresse.
Elle note, puis conclut :
— Ne vous inquiétez pas, vous l’aurez dans la journée.
— Mais… votre téléphone est en parfait état, je le prends avec moi, on se croise et je vous le rends.
— Je vous remercie, mais je vous l’ai dit, ce n’est pas la peine.
— Je peux vous le déposer quelque part, ou même vous l’envoyer.
— Non merci. Vraiment.
Et puis, après un temps, plus doucement, elle dit :
— S’il vous plaît, gardez-le.
Après une hésitation, c’est lui qui prend congé.
— Je ferme entre treize heures et quatorze heures mais sinon je serai là toute la journée.
Ils auraient pu s’esclaffer, rire ensemble, essayer de comprendre par quelle confusion ou quelle fantaisiste opération du Saint-Esprit leurs téléphones ont pu s’interchanger ; ils auraient pu ponctuer leurs phrases de « ça alors », « quelle histoire » ou « c’est dingue » mais la tonalité de la conversation n’incitait à aucune connivence.
Après tout, le principal est qu’il récupère son portable et qu’on n’en parle plus. Après avoir raccroché, il rapporte les propos de la jeune femme à Mylène Farmer, qui affiche une moue perplexe.
Elle n’a jamais vu ça.
De retour chez lui, Thomas se joue une nouvelle fois l’échange qu’il peine à décrypter. Il y a quelque temps, il a oublié chez Nathan un vieux parapluie. Les baleines étaient cassées, la toile se retournait au moindre coup de vent, le mécanisme d’ouverture fonctionnait mal. La fois suivante, alors qu’il ne pleuvait pas et qu’ils venaient de décider du lieu où ils allaient se retrouver, Nathan a proposé de le lui rapporter. Thomas a répondu : « Non, non, garde-le. » Sur un ton qui voulait dire « ne t’embête pas pour ça, tu peux aussi bien le jeter », un ton qui révélait sans ambiguïté l’absence de valeur marchande ou sentimentale que revêtait pour lui l’objet. De fait, Nathan l’avait mis à la poubelle. La jeune femme aussi avait dit : « Gardez-le. » Mais son ton n’avait rien à voir avec le sien.
Il était bien plus grave, plus concerné.
Après cette étrange conversation, Thomas reprend son rituel matinal, un enchaînement précis de gestes et de déplacements qu’une part de lui-même déplore, mais que l’autre part, celle qui se tient depuis toujours au bord du gouffre, reproduit avec application : premier café, trois madeleines au chocolat, une vingtaine de pompes, quelques exercices pour son genou, douche, deuxième café, brossage de dents, tout cela sur fond de Matinale à la radio (il a calé son heure de réveil et celle de son départ en fonction des séquences et des chroniques qu’il préfère).
L’habitude est son alliée.
L’habitude permet de se lever, de s’habiller, de sortir de chez soi.
Dès qu’il aura récupéré son téléphone, il appellera sa fille pour lui raconter L’Affaire du mystérieux échange des portables, qui devrait lui plaire.
Arrivé à la boutique, il consulte son planning : trois cent cinquante flyers à imprimer et à relier pour une petite entreprise du quartier. Il lance la machine. Le lundi matin est en général assez calme. Quand c’est le cas, il en profite pour se consacrer à la production. S’il n’est pas dérangé, il aura même le temps de massicoter. Il enchaîne sans pause sur quelques tâches administratives et il doit admettre que son efficacité est meilleure en l’absence de son téléphone. Il éprouverait même un certain sentiment de liberté.
À 12 h 45, un coursier passe chercher la commande.
À treize heures, il ferme la porte à clé pour sa pause.
Le lundi, il déjeune souvent Chez les filles, un boui-boui situé sur le trottoir d’en face, où il a son rond de serviette (ce n’est pas une image). Il y a quelques années, il a eu une brève relation avec l’une des deux propriétaires du lieu, relation qui s’est rapidement essoufflée, puis s’est achevée sans larmes ni regrets. Il ne la voit plus en dehors du restaurant, dont il est redevenu un client parmi d’autres, mais quand il déjeune là-bas, il aime ces instants fugaces, réels ou fantasmés, qu’eux seuls peuvent percevoir, où l’intimité entre eux finit par affleurer.
À son retour dans le magasin, il vérifie sa boîte aux lettres, au cas où l’inconnue serait passée en son absence.
Rien.
Vers seize heures, il commence à craindre qu’elle ne vienne pas. Deux étudiants entrent pour imprimer sur les machines en libre-service.
De plus en plus inquiet, il ne peut s’empêcher de guetter la porte, tout en rejouant mentalement, une énième fois, l’échange : le ton de la jeune femme, son absence d’étonnement, et cette détermination dans sa voix ne lui ont laissé aucune place, aucune marge de manœuvre, c’est elle qui a mené la danse, voilà ce qu’il comprend à présent, elle se fout de son propre téléphone, elle s’en fout même complètement. Mais pas lui. La plaisanterie a assez duré. Cela fait plus de vingt-quatre heures que Léo ne peut pas le joindre et il est peut-être en train de rater une commande historique.
Au moment où l’inquiétude laisse place à la colère, un garçon d’une quinzaine d’années entre et lui tend une enveloppe kraft.
En haut de la rue, explique-t-il, une femme lui a donné cinq euros pour apporter le pli à la boutique.
Thomas bondit sur le trottoir : elle a déjà disparu.
La joie qu’il ressent en retrouvant l’appareil le surprend lui-même. D’une seconde à l’autre, il respire mieux, il se sent enfin relié à l’extérieur, il n’est plus seul, il envisage l’avenir avec sérénité. Le voilà heureux et soulagé comme il ne l’a pas été depuis longtemps. On lui aurait rétabli l’électricité et l’eau courante, sa joie n’aurait pas été beaucoup plus grande. Il songe un instant à cette aliénation insensée qui s’est insinuée dans sa vie comme dans celle de la plupart des gens qu’il connaît, il suffit de regarder autour de soi : ces dizaines de visages penchés sur leurs écrans, dans le métro, dans la rue, qui ne se regardent plus, ne regardent plus le ciel, ne regardent plus leurs enfants, mais continuent d’avancer ainsi, tête baissée, aveugles au monde auquel ils se croient reliés.
La jeune femme a emballé le téléphone dans une sorte de papier de soie, comme s’il s’agissait d’un bijou ou d’un objet précieux. Il est chargé à 99 %, elle s’est donc préoccupée, de la même manière qu’il l’a fait pour le sien, d’en maintenir la batterie à flot. D’abord, il passe en revue les appels et les textos qu’il a reçus depuis samedi soir : finalement rien de très urgent ni de très palpitant. Il envisage d’appeler Léo sur-le-champ, se ravise, puis pose sur le comptoir les deux appareils côte à côte. Celui de la jeune femme, qu’il a mis en mode silencieux et laissé pendant quelques heures dans l’arrière-boutique, ne signale plus aucun appel ni message.
Il en conclut qu’il s’agit d’une personne peu sollicitée.
Mais une personne perturbée, qui abandonne un smartphone presque neuf au premier venu. Alors qu’il s’apprête à jeter l’enveloppe, par réflexe ou par une subite intuition, il y plonge la main. Il a bien failli rater la petite carte que la jeune femme y avait glissée, sur laquelle il découvre deux successions de chiffres sans autre indication.
Il lui faut quelques secondes pour comprendre.
Il compose aussitôt les six chiffres sur le clavier numérique. Tel un sésame, l’écran d’accueil s’ouvre sur des dizaines d’icônes aux couleurs vives et aux lumineuses promesses. L’autre série correspond sans doute au code PIN.
Alors une phrase lui revient, prononcée deux fois dans une conversation d’à peine quatre minutes – un ordre puis une prière : « Gardez-le. »
Avant de fermer le magasin, il appelle Léo.
Il tombe directement sur son répondeur et raccroche sans laisser de message. Depuis que sa fille vit ailleurs, il se demande souvent quelle est la bonne distance, celle à laquelle il doit se tenir, maintenant qu’elle est adulte, un exercice de haute voltige, lui semble-t-il, et de haute précision : être présent mais pas envahissant, disponible sans être au garde-à-vous, impliqué sans se substituer. À une époque, certains le qualifiaient de papa poule, terme démodé et vaguement condescendant qu’il détestait et qui ne correspondait en rien à l’histoire infiniment plus complexe et contrastée qu’il partage avec elle. Depuis quelques mois, Léo a rejoint une colocation multiple, dont les charges sont peu élevées. C’était un cap à passer, il le savait, d’aucuns (les mêmes) l’avaient mis en garde, craignant pour lui le fameux syndrome du nid vide. Le déséquilibre émotionnel engendré par le départ du dernier enfant (ou pire encore, de l’enfant unique) avait en effet été décrit ici ou là, notamment sur les ondes de la station de radio qu’il écoute presque toute la journée.
Ayant élevé seul sa fille, il était le candidat idéal, ce syndrome touchant un parent sur trois mais plus durement les pères ou les mères célibataires, supposément surinvestis dans leur rôle monoparental et ayant développé une relation fusionnelle avec leur enfant. »
Extraits
« Quelques semaines après la mort de son père, Thomas avait rencontré Pauline. En apparence, ces deux événements n’avaient aucun lien entre eux, mais longtemps près, lorsqu’il s’était retourné, lorsqu’il avait tenté de reconstituer cette période de sa vie, ils lui étaient apparus obscurément entremêlés.
Du jour au lendemain, la vie de Thomas avait revêtu une intensité qu’il n’avait jamais connue. Tout lui semblait à la fois plus facile et plus vaste. Prendre le métro, marcher dans la rue, aller à la fac, monter les escaliers, étudier, regarder un vieux film, descendre à la laverie, manger des noodles instantanées… chacun de ces moments était devenu plus dense.
Mais avec la joie était venue l’intranquillité. Comme Romane, il avait eu peur. Comme si l’histoire, dès le début, contenait son propre compte à rebours et l’annonce de sa fin.
D’annonce, il n’y en avait pas eu.
Un soir, il était rentré et avait trouvé l’appartement vide et, pour une fois, étrangement ordonné. Pauline avait pris ses affaires. Elle n’avait même pas laissé un mot. » p. 86-87
« Presque tous les soirs, il passe une heure ou deux à traîner dans le téléphone, en quête de détails et d’indices ; il vagabonde, tire des fils, assemble des morceaux. Au milieu des informations dispersées et des conversations sans importance, il cherche les sentiments, les sensations, les émotions.
Il va du texte aux photos, des photos au texte et il lui arrive maintenant de prendre des notes ou de retranscrire des messages vocaux. Il a même créé dans son ordinateur un dossier nommé « Romane M. » et commence tout juste une sorte de frise chronologique sur laquelle il espère situer les événements qui peuvent avoir impacté la vie de la jeune femme. » p. 97
« La vérité est qu’il a été un père d’abord absent, puis submergé, puis relativement vaillant, et d’une intranquillité grandissante à mesure qu’il endossait le rôle. » p. 199
« Dans trente ans, que restera-t-il de nos likes, de nos avis, de nos indignations fugaces, de nos révoltes virtuelles, noyés dans la masse infinie des données numériques ?
Que restera-t-il de nous ? » p. 288
« Nous avons ri de voir le pape en doudoune blanche, et le président de la République ramassant des déchets avec un gilet orange. Nous nous sommes moqués de cette femme qui a cru que Brad Pitt était tombé amoureux d’elle. Mais bientôt, nous ne rirons plus. Nous serons ensevelis sous un torrent d’images, d’histoires, d’informations, parmi lesquelles nous ne saurons plus distinguer la vérité du mensonge. Bientôt nous ne serons plus capables de savoir si une voix est humaine, si une photo est intacte ou a été modifiée, si l’image d’une vidéo est réelle ou a été générée à partir de rien. Nous ne saurons plus reconnaître la mystification et encore moins la prouver. N’importe qui pourra dire ou brandir n’importe quoi, et nous n’aurons plus aucun moyen de vérifier. Nous ne saurons plus détecter le mensonge, car il ne laissera plus de traces. Chacun campera sur son pré carré, s’enfermera dans son bunker, armé de ses preuves dont nul ne pourra vérifier la véracité. » p. 312
À propos de l’autrice
Delphine de Vigan © Photo Francesca Mantovani
Romancière, Delphine de Vigan a notamment publié Rien ne s’oppose à la nuit, D’après une histoire vraie (prix Renaudot et prix Goncourt des lycéens), Les gratitudes et Les enfants sont rois. Ses livres sont traduits dans le monde entier. (Source : Éditions Gallimard)
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