L’alliance de la pucelle et du monstre

Par Mathieu Van Overstraeten @matvano

L’Ogre – Acte 1 (Jean Dufaux – Juan Luis Landa – Editions Glénat)

En 1427, la France est ravagée par la guerre de Cent Ans, qui met le pays à feu et à sang. Ce terrible conflit oppose bien sûr les Français et les Anglais, mais également la reine mère et son fils. Isabeau de Bavière, installée à Paris, a en effet choisi le camp des Anglais, tandis que son fils, le dauphin Charles VII, tente d’organiser la résistance contre l’envahisseur depuis Chinon, dans la Loire, avec comme objectif de reconquérir les territoires perdus. Au milieu de ce chaos sans nom, qui voit se multiplier les carnages et les pillages, un tueur impitoyable profite du désordre et de la famine pour s’attaquer de manière brutale à des femmes et des enfants sans défense. Cet être monstrueux, au visage déformé, est surnomme l’Ogre car il semble friand de chair humaine. Ce « serial killer » avant la lettre aurait ainsi massacré plus de 30 fillettes au total, parmi lesquelles la fille d’un noble, un certain Messire Landais. C’est surtout ce dernier meurtre qui amène Charles VII à réagir. Malgré la guerre qui mobilise ses troupes, il charge le capitaine Guillaume de Blamont de retrouver cet Ogre. Mais la traque ne s’annonce pas facile, car on n’a que peu d’indices sur l’identité et le parcours du tueur. La seule chose que l’on sait, c’est qu’il semble suivre le sillage de la bande d’un certain Colin Frappe-Misère. Ignorant tout des hommes qui le traquent, l’Ogre poursuit ses méfaits, tiraillé par une faim inextinguible. Alors que Guillaume de Blamont et ses hommes s’approchent enfin de leur proie, l’Ogre tombe sur une apparition dans une grange: une jeune femme d’une beauté inaccessible, qui dort tranquillement dans la paille. Lorsqu’elle se réveille, le monstre veut la tuer. Mais de manière surprenante, la demoiselle reste d’un calme olympien face à la menace et parvient même à convaincre le géant de mettre genou à terre face à elle. Qui est cette femme hors du commun, qui se prépare à rejoindre le dauphin à Chinon? Son nom est Jeanne d’Arc…

A 76 ans, Jean Dufaux parvient encore à nous surprendre. Le prolifique scénariste, connu notamment pour ses séries « Jessica Blandy », « Murena » et « Djinn », revient avec un thriller historique étonnant. Dans « L’Ogre », il n’hésite pas à sérieusement dépoussiérer le personnage de Jeanne d’Arc, non seulement en rendant la « pucelle d’Orléans » séduisante en diable, mais surtout en l’associant à une créature assoiffée de sang. Le duo improbable entre Jeanne et l’Ogre, qui va certainement être développé davantage dans l’acte 2 de ce diptyque médiéval, fait penser à celui formé par Esmeralda et Quasimodo dans « Notre-Dame de Paris ». On le sait: Jean Dufaux a un talent unique pour raconter des histoires. Il le prouve une nouvelle fois dans ce premier acte mené de main de maître, en prenant d’abord le temps de bien installer le contexte et l’intrigue avant d’enfin faire surgir Jeanne dans son histoire. Alors que la première moitié de l’album est très sombre et très sanglante, l’apparition de la jeune fille angélique sur une pleine page fait basculer le récit de la noirceur à la lumière. Aussi rayonnante que déterminée, Jeanne réinsuffle un peu d’humanité dans le récit en étant la seule à voir l’Ogre comme un être humain blessé plutôt que comme un monstre dépourvu de coeur. Certes, tout ça est sans doute très éloigné de la véritable histoire de Jeanne d’Arc, mais Jean Dufaux parvient habilement à mélanger réalité et fiction, comme le prouvent les séquences consacrées à la bataille d’Azincourt en 1415 ou au Bal des ardents en 1393, qui sont deux épisodes tout à fait véridiques (et dramatiques) de l’Histoire de France. A la fin de l’album, quelques pages documentaires permettent également d’en apprendre plus sur des épisodes et des personnages-clés de la guerre de Cent Ans. Mais ce qui frappe surtout dans « L’Ogre », ce sont les sublimes illustrations du dessinateur espagnol Juan Luis Landa, magnifiquement mises en valeur par le grand format de l’ouvrage et par la couverture de l’album. Que ce soit dans les scènes de bataille ou dans les ambiances médiévales, les planches de Juan Luis Landa impressionnent par leur souffle épique, qui restituent de manière bluffante toute la brutalité du Moyen Âge. C’est à la fois beau et impitoyable.