Le soir venu – 2025 – 191 pages
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À l’abri des regards, elle avorte. Sous la douche, Sibylle le sens se décrocher. Petit amas qui tombe au sol, qu’elle sauve des eaux troubles. Trou noir dans son ventre. En silence, dans la nuit parisienne, elle progresse au rythme des contractions, pour trouver un endroit où enterrer ce fragment d’être, ce fragment d’elle. Elle a toujours été parfaite. La jeune femme a réussi partout, coché presque toutes les cases. Mais depuis cette nuit aux Saintes-Marie, depuis cette nuit qui a suivi le mariage de Nour, depuis les crampes, depuis le sang, depuis le trou noir dans son ventre, sa vie se désagrège lentement. Elle garde un sourire plaqué sur son visage, mais à l’intérieur c’est le cataclysme – les eaux montent, elles menacent de déborder, à tout instant. Au fil des jours, resurgissent les souvenirs de l’été de ses quatorze ans, aux marais, à la Gadroull. Quand sa mère est devenue une autre femme. Le silence épais qui entoure sa naissance, les photos qui ont été découpées, la disparition mystérieuse de sa grand-mère dans le marais alors que sa mère était encore enfant, tout est lié, elle le sent. Les eaux du passé la chahutent lentement, et s’apprêtent à la submerger.
Dès l’incipit, je sais que le roman d’Adélaïde Bon va m’embarquer dans ses eaux troubles et tumultueuses. La beauté de ses mots, la plongée dans l’âme tortueuse d’une femme – le passé des femmes de sa famille imprègne son présent. Une écriture à la fois rugueuse et poétique, qui dégage une force vive. Un texte où l’eau n’est jamais loin, elle est celle des marais, celle des larmes, celle du liquide amniotique. Un long moment sans réussir à chroniquer quoi que ce soit et puis ce roman d’émancipation, bouleversant. Et puis ce roman où les bruissements de la nature et des marais se mêlent aux palpitations humaines.
« Comment espérer laver les eaux qu’on porte en soi, si celles qui coulent au-dehors, nous les avons irrémédiablement souillées ? »