Le Café sans nom

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

En deux mots
Dans les années soixante-dix Vienne est en plein renouveau. Une effervescence qui touche aussi Robert Simon. Il décide de quitter son travail pour ouvrir son propre café. Très vire celui-ci devient un lieu de rencontre pour les habitants du quartier et un point d’observation pour Robert. Toutes ces vies, ces bribes d’histoires racontent les mutations de la capitale autrichienne. Et d’un humble cafetier.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le cafetier qui était sociologue sans le savoir

À travers le portrait d’un cafetier viennois et de sa clientèle, Robert Seethaler retrace les années 1970 d’un faubourg de Vienne. Un roman plein d’humanité et une chronique nostalgique de la capitale autrichienne.

Nous sommes à Vienne en août 1966, dans le quartier des carmélites et plus précisément autour du marché, le Karmelitermarkt. C’est là que travaille Robert Simon. Il aide ici et là, offrant sa force de travail et son assiduité à qui veut bien l’embaucher. Quand l’histoire commence, il vient de trouver le local qui va lui permettre de concrétiser son rêve, devenir son propre patron. L’aventure est risquée pour quelqu’un qui n’a pas de fortune et pas d’expérience, mais à l’image de la ville qui se métamorphose, il va se lancer. Et, ma foi, assez vite trouver ses marques.
Car il peut compter sur ses connaissances, les petits commerçants du coin et notamment son ami le boucher pour, le temps d’une pause, venir prendre un café ou une bière.
«Robert Simon ouvrit comme prévu son café à midi tapant. À peine dix minutes plus tard arrivait le premier client. Simon le connaissait de vue, c’était un fruiticulteur de la Wachau, qui louait de temps à autre un espace entre les stands pour écouler ses paniers d’abricots. (…)
— Qu’est-ce que tu as ?
— Du café, de la limonade, du soda-framboise, de la bière, du vin de Stammersdorf et de Gumpoldskirchen, du rouge et du blanc. Et pour manger, des tartines de saindoux avec ou sans oignons, des cornichons et des sticks salés.
— C’est pas grand-chose
— Je viens d’ouvrir. Et puis c’est un café, pas un restaurant.»
Au fil des jours, son local voit le nombre des habitués grandir. Avec les clients occasionnels, ils forment un microcosme fascinant, reflétant l’histoire de l’Autriche d’après-guerre en train de se relever. Ceux qui s’installent pour une partie de cartes espérant ne pas être dérangés par ceux qui sont venus se saouler et qui quelquefois en viennent aux mains. On y croise aussi des femmes à la recherche d’une âme sœur ou d’un mari qui délaisse son foyer. On y boit de la bière, mais aussi du vin, on y mange des tartines de saindoux roboratives, souvent accompagnées de cornichons. Tout va bien jusqu’à l’arrivée de l’hiver, quand le froid décourage les plus courageux. Jusqu’à ce qu’une veuve ne lui souffle la solution: «un hiver sans punch n’est pas un hiver digne de ce nom».
La recette concoctée par Robert va lui permettre de rebondir, mais aussi de transformer l’atmosphère de ce café dont il a désormais renoncé à donner un nom. Une atmosphère qui va aussi changer avec l’arrivée de Mila. Couturière ayant perdu son emploi, elle va très vite prendre ses marques au côté de Robert, qui ne peut tenir le coup seul, surtout qu’il entend rester ouvert durant toute la semaine.
«Les effluves de punch chaud qui, avec la fumée de cigarettes, les odeurs d’oignon, de bière et de café moulu sur fond de brouhaha de conversations, produisait une douillette et brumeuse atmosphère familiale.»
Robert Seethaler, qui a passé son enfance dans ce quartier de Vienne et qui a lui aussi été témoin de la transformation de la capitale autrichienne, dépeint parfaitement cette atmosphère familiale, cette mixité sociale et les aspirations des différentes générations. Il y a ceux qui essaient d’oublier la guerre, sans pour autant y arriver vraiment, et il y a ceux qui ont tourné la page pour se projeter vers un avenir plus heureux. «Je me souviens que mon père disait, ne regarde pas en arrière, la vie est devant toi. Mais entre-temps il y a tellement plus de passé que d’avenir. Qu’est-ce que j’irais regarder devant moi où il n’y a plus rien? Enfin aujourd’hui le soleil brille, c’est déjà quelque chose. Oui, c’est déjà ça. Alors, il regarde encore? Non, il est parti maintenant.»
C’est avec sa plume remplie d’humanité qu’il raconte ces années à travers des personnages attachants, des trajets souvent chaotiques, des histoires en train de s’écrire, belles et douloureuses, riches et pourtant modestes. Ce style empli de douceur permet au lecteur de se sentir à son tour accueilli dans ce café et avide d’entendre les confidences de ce «petit» peuple. Tout en subtilité, ce roman émouvant s’inscrit parfaitement dans l’œuvre du Viennois, après Le Tabac Tresniek (2014), Une vie entière (2015), Le Champ (2020) et Le Dernier Mouvement (2022). À lire sous la couette, avec un Punch chaud que vous pourrez également appeler «un Autrichien».

Le café sans nom
Robert Seethaler
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
Traduit de l’allemand (Autriche) par Élisabeth Landes et Herbert Wolf
246 p., 23 €
EAN 9782848054926
Paru le 7/09/2023

Où?
Le roman est situé à Vienne, principalement dans le quartier des Carmélites.

Quand?
L’action se déroule sur dix ans, de l’été 1966 à l’été 1976.

Ce qu’en dit l’éditeur
Chaque matin, en allant au marché des Carmélites où il travaille comme journalier, dans un faubourg populaire de Vienne, Robert Simon scrute l’intérieur du café poussiéreux dont il rêve de reprendre la gérance. Encouragé par l’effervescence qui s’est emparée de la ville, en pleine reconstruction vingt ans après la chute du nazisme, il décide, la trentaine venue, de se lancer dans une nouvelle vie. Comme le lui dit sa logeuse, une veuve de guerre : « il faut toujours que l’espoir l’emporte un peu sur le souci. Le contraire serait vraiment idiot, non ? ».
En cette fin d’été 1966, c’est avec un sentiment d’exaltation qu’il remet à neuf le lieu qui va devenir le sien. Homme modeste, de peu de mots, il trouverait prétentieux de lui donner son propre patronyme : ce sera donc le « Café sans nom », où va bientôt se retrouver un petit monde d’habitués. Le succès est tel que Robert ne tarde pas à proposer à Mila, une jeune couturière juste licenciée par son usine, de venir le seconder.
En quelques traits, en quelques images saisissantes, l’écrivain rend terriblement attachantes les figures du quotidien qui viennent, le temps d’un café, d’une bière ou d’un punch, partager leurs espoirs ou leurs vieilles blessures. Et si, au fil des saisons et des années, des histoires d’amour se nouent, bagarres et drames ne sont jamais loin, battant le pouls de la ville.
Robert Seethaler puise en effet l’inspiration de son nouveau et magnifique roman dans l’endroit qui l’a vu naître : ses descriptions de Vienne émergeant des décombres, à l’ombre tutélaire de la Grande Roue du Prater, confèrent aux personnages du Café sans nom, et notamment à celui qui en est l’âme, une tendresse et une saveur bien particulières.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Eva Flet)
France Culture
RTBF (La matinale)
France Inter (Clara Dupont-Monod)


Robert Seethaler présente «Le café sans nom» © Production Librairie Mollat

Les premières pages
Robert Simon quitta l’appartement dans lequel il vivait avec la veuve de guerre Martha Pohl, à quatre heures et demie, un lundi matin. C’était la fin de l’été 1966, Simon avait trente et un an. Il avait petit-déjeuné seul – deux œufs, du pain beurré, du café noir. La veuve dormait encore. Il l’avait entendue ronfloter dans la chambre. Il aimait bien ce bruit, ça l’émouvait curieusement, et il jetait quelquefois un œil par la porte entrebâillée, dans l’obscurité où palpitaient les narines grandes ouvertes de la vieille femme.
Dehors le vent lui fouetta le visage. Quand il venait du sud, il charriait la puanteur du marché, un relent d’ordures et de fruits pourris, mais ce jour-là le vent venait de l’ouest, l’air était pur et frais. Simon longea le grand bloc gris des retraités du tramway, la tôlerie Schneeweis & fils, et une rangée de petites boutiques qui, toutes, à cette heure, étaient encore fermées. Il gagna la Leopoldsgasse par la Malzgasse, et après avoir traversé la Schiffamtsgasse, atteignit la petite Haidgasse. Au coin de la ruelle, il s’arrêta pour jeter un coup d’œil à la salle de l’ancien café du marché. Il colla son front à la vitre et scruta l’intérieur en plissant les yeux. Les tables et les chaises étaient empilées devant le grand comptoir sombre. La couleur du papier peint avait passé, et à certains endroits il se gondolait. On aurait dit que les murs avaient des visages. Ils ont besoin d’air, se dit Simon. Il faudra laisser les fenêtres ouvertes quelques jours avant de commencer à peindre. L’humidité, la poussière, les vieux fantômes. Il se détacha de la vitre, se retourna et traversa la rue qui le séparait du marché, où Johannes Berg levait à grand fracas le rideau métallique de sa boucherie
« Bonjour, dit le boucher, tu peux me hacher quelques blocs de glace, si tu veux.
– J’ai assez à faire avec les légumes, dit Simon, dix-neuf caisses de rutabagas. »
Le boucher haussa les épaules et entreprit de baisser son store à la manivelle. Il transpirait, sa nuque luisait dans le soleil matinal. « Si tu veux, je te graisserai les charnières tout à l’heure, dit Simon.
– Ça, je peux le faire tout seul.
– L’hiver dernier tu les as graissées avec du saindoux rance. Au printemps ça empestait jusqu’au Prater.
– Ce n’était pas du saindoux, c’était de la graisse qui me restait.
– Tu me le dis, si tu veux un coup de main. Je peux le faire tout à l’heure. Ça ne prendra pas longtemps.
– D’accord », dit le boucher. Il décrocha la manivelle, la posa à côté de la porte et passa ses mains sur son tablier maculé de sang. La lumière tamisée de la toile rouge à rayures blanches estompait doucement ses traits. « La journée va être belle, dit-il. Beaucoup de soleil mais pas trop chaude.
– Pour sûr, dit Simon. À tout à l’heure. »
C’était un homme sec, aux bras nerveux et aux longues jambes minces. Son visage était tanné par le travail en plein air, ses cheveux blond cendré retombaient en désordre sur son front. Ses mains étaient grandes, constellées de cicatrices à force de manipuler des caisses de bois rêche. Ses yeux étaient bleus. La seule chose qui fût vraiment belle chez lui.
Il marchait plus lentement que d’habitude, et beaucoup de commerçants levaient la main ou lui lançaient un mot aimable. Cela faisait sept ans qu’il était sur le marché, mais aujourd’hui c’était son dernier jour, et ils le suivaient des yeux, sans bien savoir s’ils devaient s’en attrister ou se réjouir pour lui.
Il alla au point de chargement hisser sur son épaule des caisses de rutabagas et d’oignons et les porta au stand de fruits et légumes de Navracek. Il coupa le vert des oignons et les germes des pommes de terre, retourna le tas de bois de chauffage pour l’empêcher de moisir et empila les palettes vides. Chez le poissonnier, il nettoya les écailles, les mucosités et le sang des bacs de glace. Il fourra la glace souillée et les têtes aux yeux globuleux et aux gueules béantes dans un sac qu’il porta aux ordures. Puis il passa au stand des jouets avec les autos de bois et les petits manèges de fer colorés et ponça la rouille du gratte-boue. Son travail lui avait toujours plu : la variété, l’effort physique, l’argent de la journée qui tintait dans ses poches le soir. Il aimait l’air clair et froid de l’hiver, et la chaleur de l’été, qui amollissait l’asphalte où s’enfonçaient les capsules de bière, il aimait les voix enrouées des marchands, qui se couvraient les unes les autres, et l’idée de n’être qu’un petit rouage d’un immense organisme, bruyant, palpitant.
Avant la fin du marché il revint à la boucherie. Il s’était procuré un pot de graisse chez le quincailler pour lubrifier les charnières du store. Il plongeait un doigt dans la graisse et la répartissait sur les charnières et le pas de la vis de réglage. Il travaillait minutieusement, les doigts douloureux à force de tripoter la vis.
« Tu vas finir par m’user le fer à frotter comme ça », dit le boucher. Il prit une bourse dans le tiroir à couteaux et en extirpa gauchement un billet.
« Laisse », dit Simon.
Le boucher haussa les épaules et rempocha son argent.
« Tu reviens quand tu veux, dit-il. Pour quelqu’un comme toi, il y a toujours du travail.
– Merci.
– En tout cas je te souhaite bonne chance. Mais de toute manière on va se revoir.
– Oui, dit Simon. À bientôt. »
Ce soir-là, il ne rentra pas par le chemin habituel. Il suivit les ruelles de Leopoldstadt jusqu’à la Praterstrasse et la Vorgartenstrasse et gagna le Danube, où péniches et chalands émergeaient de l’ombre du Reichsbrücke et remontaient le fleuve dans la lumière irisée du couchant. Sur la rive, à la hauteur de l’ancienne usine de construction mécanique, il se mit à courir. Il courait sur le chemin de terre, longeant des blocs de béton géants, des fosses de débris de verre, des tas de ferraille et des grilles de fer rouillées. Du bois flotté et des cartons gonflés d’eau clapotaient le long des berges. Les mouettes rieuses glapissaient au-dessus de lui, et sur la rive nord, au-dessus de la plaine du Danube, planaient les cerfs-volants des enfants des faubourgs, minuscules taches de couleur dans le ciel. Il courait, haletant, la bouche ouverte, les bras ballants. La sueur lui coulait sur la figure, dans sa gorge il sentait battre son cœur. Clignant des yeux dans le soleil, il voyait le café avec sa salle poussiéreuse, les tables et les chaises dans la pénombre, les visages sur le papier des murs, et poursuivant sa course sur le chemin cahoteux, les poumons en feu, passant sous le Augartenbrücke, dévalant un talus lessivé par les eaux, foulant la caillasse brûlante qui cliquetait sous ses pieds, dépassant des joncs noirs et les épineux où voletaient des lambeaux de papier, il se disait qu’il pourrait continuer à courir indéfiniment, sans jamais s’arrêter. »

Extraits
« Robert Simon ouvrit comme prévu son café à midi tapant. À peine dix minutes plus tard arrivait le premier client. Simon le connaissait de vue, c’était un fruiticulteur de la Wachau, qui louait de temps à autre un espace entre les stands pour écouler ses paniers d’abricots. Il s’assit en terrasse et se mit à contempler le trottoir d’un air morne.
«Qu’est-ce que je peux vous servir?» demanda Simon, qui s’était noué un tablier autour de la taille et coincé un crayon derrière l’oreille. Le marchand le regarda, stupéfait :
«Je te connais, toi, dit-il Tu travailles sur le marché.
— Plus maintenant, dit Simon.
— Qu’est-ce que tu as ?
— Du café, de la limonade, du soda-framboise, de la bière, du vin de Stammersdorf et de Gumpoldskirchen, du rouge et du blanc. Et pour manger, des tartines de saindoux avec ou sans oignons, des cornichons et des sticks salés.
— C’est pas grand-chose
— Je viens d’ouvrir. Et puis c’est un café, pas un restaurant. » p. 25

« En fait les hommes n’étaient pas meilleurs qu’aujourd’hui, et les becs de gaz sifflaient désagréablement dans le noir je me souviens que mon père disait, ne regarde pas en arrière, la vie est devant toi. Mais entre-temps il y a tellement plus de passé que d’avenir. Qu’est-ce que j’irais regarder devant moi où il n’y a plus rien?
Enfin aujourd’hui le soleil brille, c’est déjà quelque chose. Oui, c’est déjà ça. Alors, il regarde encore ? Non, il est parti maintenant. » p. 49-50

À propos de l’auteur
Robert Seethaler © Photo Paula Winkler

Robert Seethaler, né en 1966 à Vienne, est également acteur et scénariste. Il vit à Vienne et Berlin. Ses romans ont été traduits dans plus de 40 langues. Le Tabac Tresniek (2014), Une vie entière (2015), Le Champ (2020), Le Dernier Mouvement (2022) et Le Café sans nom (2023) l’ont imposé en France comme l’un des écrivains de langue allemande les plus importants de sa génération. Son œuvre est traduite dans le monde entier, et il jouit en Allemagne et en Autriche, où certains de ses livres ont atteint des ventes de plus d’un million d’exemplaires, d’une formidable notoriété.
Depuis Le Tabac Tresniek, inoubliable portrait d’un apprenti buraliste à la fin des années trente, juste avant l’Anschluss, Robert Seethaler n’avait plus mis en scène sa ville natale: ses descriptions de Vienne renaissant de ses cendres ont ici une tendresse et une saveur particulières. (Source: Actualitté / Sabine Wespieser Éditeur)

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