Marguerite et le mont Blanc

Marguerite mont Blanc

En lice pour le Prix littéraire des Sciences Po

En deux mots
Depuis son enfance, le narrateur a été fasciné par la haute-montagne, découverte en accompagnant sa famille du côté de Chamonix. Lorsque ce musicien revient sur les flancs de la montagne pour grimper vers les sommets, il essaie de faire le deuil de sa sœur Marguerite.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La montagnothérapie

En liant la passion pour la montagne et le deuil, Michaël Sibony retrace le parcours d’un homme qui entend soigner sa peine en gravissant les montagnes. Un roman d’une grande sensibilité, un chemin vers l’apaisement.

Tout commence par une course en montagne offerte à un garçon de cinq ans. Nous sommes au-dessus de Chamonix sur la ligne du tramway du Mont-Blanc. Dans ce cadre prestigieux le narrateur se construit des souvenirs et s’imprègne d’un climat qui le marquera toute sa vie. Il reviendra souvent explorer les sentiers, escalader l’un après l’autre les sommets environnants, jusqu’à connaître les lieux comme sa poche: «Je sais avec exactitude le cheminement des trains, et pas seulement leur destination. Je ne peux ouvrir les yeux sur un détail du paysage sans l’associer à une image, un point sur la carte, un nom: chaque grincement de rail, chaque sonnerie de barrière qui se ferme, chaque toit neigeux, chaque piste discrète qui s’évanouit dans l’ombre des conifères.… Dans ce train, mes sens me hurlent que je ne suis pas un étranger.»
Mais cette fascination pour le Mont-Blanc va vite s’accompagner de nouvelles envies. Celles de grimper dans un autre décor, puis sur un autre continent. Multiplier les courses, accumuler les expériences, apprendre et découvrir.
Au fil des ans, il va aussi assister aux effets du réchauffement climatique, au recul des glaciers, à la fragilité accrue de pentes soumises aux aléas d’une météo changeante ainsi qu’à l’exploitation touristique. Un signe aussi du dévoiement de notre rapport à la nature. Ce qui fait dire à son oncle Ajzik, lui aussi amoureux de cette région qui lui rappelle Smolensk d’où il a dû fuir, «la montagne se consume, elle aussi, dans une autre temporalité.»
Un constat qui se double d’un symbole fort, quand la montagne libère des objets perdus ou relâche des cadavres jusque-là enserrés dans la glace.
Car, comme beaucoup d’alpinistes, ce conquérant de l’inutile cherche d’abord à conjurer la mort. À commencer celle qui entoure l’histoire familiale et qui a emporté sa sœur. Il va choisir de lui donner le nom de l’une des locomotives du tramway du Mont-Blanc, Marguerite, car elle symbolise pour lui cette quête vers des sommets immaculés.
Alors se conjuguent le deuil et l’ascension, comme une manière de conjurer ce sort funeste.
Voici l’alpiniste entouré de fantômes. Dans ses ascensions, il est désormais accompagné de ceux qui ont disparu. Ces hommes et femmes qui n’auront pu eu la chance de l’oncle Ajzik.
Michaël Sibony trace avec beaucoup de sensibilité ce chemin qui combine la vie et la mort, l’exploit et la douleur, la beauté et les horreurs. Il montre combien une passion, fut-elle obsédante, peut conduire à davantage de sérénité. Pour la montagne, mais aussi pour la musique, l’autre corde à l’archet du narrateur et dont je vous laisse découvrir les beaux passages qui lui sont consacrés.

Marguerite et le mont Blanc
Michaël Sibony
Éditions de l’Aube
Premier roman
192 p., 18,90 €
EAN 9782815958677
Paru le 5/01/2024

Où?
Le roman est situé principalement en France, à Chamonix et dans la région, à Paris et en région parisienne ainsi qu’à Tulle. On y évoque aussi des expéditions vers les sommets du côté de Rio de Janeiro, dans le Sinaï, en Arménie, en Israël, en Suède ou encore au Vietnam. Côté histoire familiale, c’est la Russie et l’exil depuis Smolensk qui sont rappelés.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans cette histoire, il est d’abord question de montagne, et plus précisément du massif du Mont-Blanc, aussi envoûtant que majestueux. Il y a ensuite Marguerite, à la fois sœur non-née et locomotive du Tramway du ¬Mont-Blanc. De la musique – beaucoup –, des tours de manège – seulement quelques-uns –, un oncle, Ajzik, qui dit des choses comme «Faut-il se priver de sauter d’un train en marche quand il nous embarque vers une mauvaise destination?» Et un garçon amoureux d’une montagne, qui va devoir se construire entre deuil ¬impossible et passion obsédante. Une trame complexe et sensible, que Michaël Sibony dénoue avec subtilité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu (Le livre du week-end)
Blog La livrophage
Blog Un livre dans ma baignoire

Les premières pages du livre
« Chapitre 0
Nous marchons dans le petit tunnel pentu percé dans la roche. Il fait sombre, nous distinguons à peine les aspérités de sa voûte de pierre. Seuls des reflets luisants sur les rails nous guident par intermittence. Le reste du temps, nous nous fions au brouhaha saccadé émis par le frottement de nos pas sur les cailloux du sol. Des petits cailloux gris, tranchants, mélangés à quelques pierres, plus grosses et polies.
Au niveau du Nid d’Aigle – le terminus –, le train n’a pas pu redémarrer. Il est resté à l’entrée du tunnel, suspendu entre ciel et terre. Il est dix-huit heures trente. Les voyageurs, forcés de descendre de la montagne à pied, engorgent les voies. En convoi, à la queue leu leu, ils flanquent la ligne ferroviaire des deux côtés des rails comme on s’accroche à une ligne de vie. Après quelques dizaines de mètres, à la sortie du tunnel, la montagne nous expulse de ses entrailles et nous sommes tous aveuglés par la lumière : touristes en hordes familiales, solitaires du dimanche, alpinistes confirmés et jeunes rêveurs. Ébloui moi aussi, exalté, tout au plaisir de la situation singulière, je scande en continu : « Tchou-tchou, tchou-tchou. » Juché sur un rail, je pose mes pieds l’un après l’autre sur la tranche métallique et continue de progresser en équilibre, les bras tendus à l’horizontale. J’avance, tchou-tchou, tchou-tchou. Je suis le train. J’ai cinq ans.
Un barbu en uniforme, tenant dans ses mains des outils de mécanicien imprégnés de cambouis, surgit des flancs de la montagne. Il m’observe, attendri par l’enfant qui imite un train, puis il dit :
« Écoute. »
Je déraille et j’écoute.
« Sur la ligne du Tramway du Mont-Blanc, dit-il, on a trois trains. Le patron leur a donné le prénom de ses trois filles : Jeanne, Anne et Marguerite. Ils ont tous une motrice et un wagon, mais ils sont peints de couleurs différentes.
— À la montée, notre train était rouge et crème. Il s’appelait comment ?
— Ce devait être Marguerite.
— Marguerite ? »
Je cours vers le ventre arrondi de ma mère.
« Maman ! On pourrait appeler une des deux jumelles Marguerite ? C’est joli, Marguerite. »
Ma mère m’a laissé dire, amusée.
« Oui, c’est joli. »

Chapitre 1
Plus tôt ce même jour, avant de tomber en panne, le train nous a acheminés au Nid d’Aigle, à 2 372 mètres d’altitude. Il est bourré d’alpinistes encombrés de leur sac de montagne, épais comme deux hommes. Quand ils descendent des wagons, ils font rebondir leur paquetage contre les parois des portes. Un piolet menaçant est sanglé au dos d’un sac, la pointe vers le ciel. Parfois, un casque coiffe l’ensemble, suggérant la présence d’un enfant recroquevillé sur le dos du grimpeur.
Je pense à une histoire que mon père m’a racontée la veille.
« Dieu dit à Abraham : “Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, amène-le en haut du mont Moriah et offre-le-moi en sacrifice.”
— Et il a fait cela ? Il a tué son fils ?
— Abraham voulait apporter à Dieu une preuve d’amour. Il emmène Isaac en haut de la montagne et le ligote. Il lève son couteau. Mais à ce moment, un ange arrête la main du père et lui dit : “Épargne ton fils, tue le bélier qui est là à sa place.” Ce non-sacrifice marque la fin des sacrifices humains, il distingue le judaïsme des religions païennes. »
J’imagine, sur le dos des alpinistes, des enfants en partance vers le haut de la montagne.
Du quai, je fixe les yeux vers les chaussures aux semelles sculptées et aux longs lacets bicolores, entortillés autour de la languette, prêtes à me piétiner : les grimpeurs ne me voient pas, ma tête affleure le bas de leur sac. Je me faufile entre eux et j’esquive la bousculade avec toute l’habileté de mes petites jambes. Ils partent.
Du Nid d’Aigle démarre la « voie Normale » de l’ascension du mont Blanc, le chemin le plus fréquenté. Les prétentieux l’appellent la « voie Royale » au mépris de l’évidence : la route ne présente aucune difficulté technique, et aucun roi ne l’a empruntée. Ils veulent peut-être dire qu’on a une paix royale quand on la prend. Vu la quantité d’hommes harnachés, j’en doute.
Certains montagnards portent des cordes épaisses, du diamètre d’une bague, qu’ils enroulent avant de les accrocher sous le rabat de leur sac. Les boucles des cordages, violettes, roses ou d’autres couleurs vives, s’épanouissent de chaque côté en forme d’ailes de papillon. Elles lieront les membres du groupe entre eux quand ils atteindront le glacier de Tête Rousse, après deux heures de marche. Le plus souvent, un guide s’attache à deux clients et forme avec eux une seule entité solidaire : une cordée. Celle-ci comporte rarement plus de trois individus. Si l’un chute, les autres le rattrapent, sauf dans les cas rarissimes où ils tombent tous à la fois, car la corde ne casse jamais. Les prétendants au mont Blanc les moins expérimentés affichent un visage inquiet. L’idée de faillir les hante, et ils se donnent une contenance en scrutant les sommets.
Face à moi, un homme contraint par son guide de vider son sac se fait sermonner :
« Il est beaucoup trop lourd, votre sac !
— Je n’ai mis que le minimum, j’ai suivi à la lettre vos recommandations. »
Il le vide sur le coin d’un banc occupé par quelques marcheurs contemplatifs.
« Et ça ? Mais non, on ne sabre pas le champagne à 4 800 mètres d’altitude !
— Mais, dans ce cas, la vie ne vaut pas la peine d’être vécue !
— Quand on grimpe, on ne porte que le strict nécessaire. L’eau, le casse-croûte et le matériel de montagne. Un change si vous voulez. Rien d’autre. Plus haut, le poids sera amplifié par la fatigue. Quant à l’effet de l’alcool, il sera décuplé. Sur certaines lignes de crête très étroites, pas plus larges qu’une coudée, un faux pas est fatal ; mieux vaut marcher droit ! »
Je me remémore le contenu de mon sac Polochon bleu et jaune – pas l’oreiller, le meilleur ami poisson d’Ariel, la petite sirène. J’y ai mis le strict nécessaire : une barre chocolatée, de l’eau et ma petite locomotive en bois rouge.
J’entends parler anglais, allemand, et d’autres langues que je ne reconnais pas. Beaucoup de nationalités sont représentées parmi les alpinistes. Le désir de monter sur le mont Blanc fait venir des citoyens du monde entier. Qu’est-ce qui les unit dans ce désir de grimper ?
L’homme rabroué remet avec une moue déçue son sac allégé sur le dos. À ses côtés, son guide, souriant après la séquence d’autorité, finit de lover sa corde et la place autour du cou, en bandoulière. À quelques mètres, une femme au visage tanné fixe un bout de caoutchouc élimé sur la pointe de son piolet. Une autre s’acharne pour la seconde fois sur ses longs lacets et les serre bien fort, en faisant un triple nœud. La préparation à laquelle j’assiste m’impressionne. Tiraillé entre l’envie de les rejoindre et la peur du danger, le froid et l’effort qu’ils s’apprêtent à réaliser, j’entends au fond de ma tête une chanson que ma mère fredonne parfois :
Donna donna donna
Tu regretteras le temps
Donna donna donna
Où tu étais un enfant

Il est trop tôt pour regretter. Je tourne la tête. Mes parents commencent à marcher et m’arrachent au spectacle des alpinistes bossus, effrayants et captivants. Le rythme saccadé de mes petites foulées rattrape vite les lentes enjambées de mes parents.
« Le Tramway du Mont-Blanc ne va pas jusque tout là-haut, il s’arrête là où démarre le sentier, au Nid d’Aigle. Un jour, moi, j’irai. Tout là-haut là-haut là-haut, dis-je en pointant le ciel du doigt et en me hissant sur la pointe des pieds. Oui, sur le mont Blanc.
— Là, tu désignes l’aiguille de Bionnassay. Le mont Blanc, lui, est encore caché, rectifie mon père.
— Il est plus haut mais on ne le voit pas ?
— Parfaitement. Les choses les plus hautes ne sont pas toujours les plus visibles. »

En attendant d’avoir l’âge de la grande ascension, je traîne des pieds sur le sentier monotone qui mène du Nid d’Aigle à un point de vue sur le glacier de Bionnassay. La marche, d’une durée de trente minutes à peine, se pratique en famille avec des enfants.
« Pourquoi je dois marcher si on ne verra même pas le mont Blanc ?
— Tu dois t’entraîner dès maintenant.
— Mais pourquoi ? »
Une bifurcation scinde notre route en deux. Point de vue glacier de Bionnassay – 30 minutes à droite, Refuge Tête Rousse – 3 heures à gauche. Je m’arrête. Mon père, qui a continué vers le glacier, se retourne et m’appelle.
« Qu’est-ce que tu fais ? Avance ! »
Des randonneurs dévalent du chemin de gauche, poursuivis par un nuage de poussière.
« Eux, ils reviennent du mont Blanc ? »
Ils ont le maillot et les cheveux tout mouillés, comme s’il avait plu de l’eau chaude et de l’eau froide sur leur tête. Même leurs yeux sont brillants de transpiration, et d’autre chose, je ne sais pas quoi.
Je montre à mon père la sente de gauche :
« La voie Normale est par là ?
— Normale ou Royale, tu as le choix. »
Ceux qui en reviennent n’ont rien de normal, avec leurs yeux fiévreux, leurs joues piquées de rouge sombre et leurs jambes chancelantes. »

Extraits
« Elle connaît ma relation intime avec cette œuvre; j’en ai enregistré chaque note avec la même précision que le tracé du réseau ferroviaire de la vallée de Chamonix. Je sais avec exactitude le cheminement des trains, et pas seulement leur destination. Je ne peux ouvrir les yeux sur un détail du paysage sans l’associer à une image, un point sur la carte, un nom: chaque grincement de rail, chaque sonnerie de barrière qui se ferme, chaque toit neigeux, chaque piste discrète qui s’évanouit dans l’ombre des conifères.… Dans ce train, mes sens me hurlent que je ne suis pas un étranger. » p. 49

« La montagne se consume, elle aussi, dans une autre temporalité. » p. 93

À propos de l’auteur
Marguerite mont BlancMichaël Sibony © Photo DR

Michaël Sibony trentenaire, déambule dans les rues de Paris quand il ne sillonne pas les sentiers de montagne. Marguerite et le mont Blanc est son premier roman. (Source: Éditions de l’Aube)

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